‹ Charles-QuintChapitre 15 sur 28 · PROTESTANTISME. — DON JUAN D'AUTRICHE · texte numérisé non relu

PROTESTANTISME. — DON JUAN D'AUTRICHE

campagne. — Négociations ouvertes k Gercamp et terminées à Gateau- Gambrésis par une paix qui assure Id supériorité dé TEspagne, mais que ne peut pas voir Gharles-Quint*

Charles-Quint ne goûta pas longtemps dans leur ti'anquille pureté lés satisfactions auxquelles il avait si vivement aspiré, de n'être plus rien et de ne répondre que de lui-même. Un événement fort inattendu vint bientôt troubler la paix de sa solitude et inquiéter sa foi. On découvrit coup «sur coup deux foyers de protestantisme en Espagne : l'un existait au centre de la Vieille-Castille, à Valladolid, où résidait la cour; lautre, dans la ville la plus commerçante, la plus éclairée, la plus considérable de l'Andalousie , à Séville.

Aucun pays cependant ne semblait être mieux que TEspagne à l'abri des doctrines religieuses qui, avec des caractères en quelques points dissemblables et sous des formes un peu différentes, prévalaient en Allemagne, dominaient en Suède et en Danemark, étaient admises dans la majeure partie de la Suisse, gagnaient la France , pénétraient dans les Pays-Bas , et allaient bientôt reprendre possession de l'Angleterre. Le tribunal du Saint-Office devait, par la crainte de ses châtiments et les rigueurs de sa surveillance, les empêcher d'y naître ou de s'y introduire. Ce tribunal, après la conquête de tout le royaume sur les Maures, avait reçu de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille une organisation et une autorité des plus redoutables,

afin d*établir lunité nationale par runiformitë religieuse. Investie des pouvoirs de la couronne et des droits de l'Église, la nouvelle inquisition espagnole avait suffi à déterminer violemment la conversion ou Texpatriation des Juifs et des Maures. Elle avait fait périr plus de vingt mille victimes dans les flammes , poussé en fugitifs sur la terre étrangère plus de quatre cent mille Israélites et cinq cent mille musulmans*, et rendu la Péninsule toute catholique en apparence, depuis les confins de la Navarre jusqu'aux extrémités de TAndalousie, depuis Pampelune jusqu'à Grenade. Instituée par le roi, confirmée par le souverain pontife i ayant à sa tôte un inquisiteur général, gouvernée par un conseil suprême, exercée, dans chaque grande province, par des tribunaux particuliers^ couvrant de ses familiers, de ses alguazils, de ses juges, tout le territoire espagnol, unissant en beaucoup de points la juridiction civile à la juridiction religieuse, et poursuivant les délits en même temps que les croyances, n'ayant à subir aucun contrôle, car elle prononçait sans appel, exigeant et récompensant la délation, pro-

• iMariana, Hist. d'Esp., liv. XXVI, c. i, porte à huit cent mille le nombre des Juifs expulsés, et Llorente, Histoire critique de rinquisition d'Espagne, t. I, c. viii, art. I, § 7, évalue à deu^ millions les Juifs sortis de la Péninsule, les Maures émigrés en Afrique, les Espagnols établis en Amérique, sous Ferdinand et Isabelle. Il y a de l'exagération.

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cédant dans le mystère et par la torture, infligeant les peines les plus cruelles et les plus déshonorantes, déterrant les morts, brûlant les vivants, confisquant les biens des condamnés, et dégradant leurs familles frappées d'incapacité durant plusieurs générations, l'inquisition devait contenir les esprits entreprenants, terrifier les consciences chancelantes, et interdire sans peine toute dissidence dans la foi au midi des Pyrénées.

Ce formidable instrument d'uniformité, que Ferdinand le Catholique avait employé contre les races étrangères, Charles-Quint s'en était servi contre les doctrines hétérodoxes. Ce que l'aïeul avait fait pour la nationalité, le petit-fils le fit pour la religion. Continuateur de l'œuvre de Ferdinand, Charles-Quint, autant par croyance que par politique, maintint avec inflexibilité l'orthodoxie chrétienne dans ses États héréditaires. Il ne différa à cet égard ni de son grandpère Ferdinand, qui compléta pour ainsi dire le catholicisme espagnol, ni de son fils Philippe II, qui soutint de sa puissance le catholicisme européen. Il fut tout à fait de sa race, il partagea la violence de son zèle, et il obéit à la loi de sa position. S'il y contrevint en ÀDemagne, par suite des nécessités qui l'obligèrent passagèrement à tolérer ceux qu'il aurait voulu combattre, à transiger avec ce qu'il désirait détruire, il en éprouva des regrets profonds. Il craignît.^ comme il le disait sur

le trône et dans le cloître , d'y avoir exposé une partie de son salut. Mais ailleurs il pratiqua durement cette politique religieuse. Il affermit l'inquisition en Espagne, la fortifia en Sicile, la fit recevoir dans les Pays- Bas, et il essaya même de rétablir à Naples, où le peuple se souleva contre elle et le contraignit de renoncer à cette institution odieuse*.

Défenseur ardent de TEglise orthodoxe dans ses pays héréditaires, ennemi déclaré, quoique impuissant, des nouveautés prolestantes dans l'Empire électif d* Allemagne, comment lui fut-il réservé de voir ces nouveautés introduites dans la Péninsule si bien protégée contre elles par le concert de la royauté et de l'inquisition? Les doctrines luthériennes , que la connaissance des langues grecque et hébraïque, Fétude des textes sacrés, quelques communications avec de hardis controverçistes d'outre-Rhin , et la lecture de leurs ouvrages , avaient déjà fait pénétrer précédemment en Espagne, où elles avaient été étouffées *, y furent alors répandues de nouveau, et plus abondamment par ceux-là mêmes qui avaient suivi Charles-Quint en Allemagne de 1546 à 1552. Mis en contact avec elles, plusieurs prédicateurs et chapelains espagnols de l'Empereur en

* Voir les faits, les pièces et les preuves dans Llorente, Histoire critique de Vlnquisition d* Espagne.

* Ibid.t t. II, c. XIV, et Historia de las protestantes espailoleSf porAdolfode Castro. Cadiz, 1851, in-8% p. 45 à 105.

furent bientôt atteints. L'examen animé des dogmes les conduisit plus loin encore que n'avaient été menés précédemment quelques linguistes espagnols par la science interprétative des textes sacrés. Alors, dans l'Europe érudite et raisonneuse, hardie par curiosité, religieuse en esprit, tout précipitait vers l'hérésie : le savoir y disposait, la piété en rapprochait, la controverse y entraînait. C'est ce qui arriva à deux des principaux théologiens de Charles -Quint, à Constantin Ponce de la Fuente et à Augustin Cazalla, pendant la croisade catholique que le fervent Empereur avait entreprise contre le protestantisme allemand.

Constantin Ponce étendit en Andalousie le germe des innovations que Cazalla propagea dans la Vieille-Castille. La ville de Séville, où se retira le docteur Constantin , était déjà soumise à l'active surveillance du Saint-Office, qui y avait poursuivi comme suspects des hommes recommandables par l'étendue de leurs connaissances et la pureté de leur vie, le chanoine magistral de l'église métropolitaine Juan Gil, évêque élu de Tortose , et le docteur Vargas , formé à l'université d'Alcala de Hénarès : le premier était éloquent dans ses sermons; le second, profond dans ses écrits. L'inquisition avait fait, en i550, le procès à Juan Gil, qu'elle avait réconcilié en 1552, en le gardant en prison jusqu'en 1555 \ Lorsque Juan Gil, dont les os fu- • Reginaldi Gonsalvi Montani Inquisitionis hispanx artes de^

rent brûlés plus tard dans un auto-da-fé , mourut en 1556, il fut remplacé, comme chanoine magistral de Séville , par Constantin Ponce , qui avait refusé cette position éminente à Cuenca et môme à Tolède. Constantin dirigeait auparavant, dans cette brillante capitale de l'Andalousie, le collège de la Doctrine et y avait fondé une chaire alarmante d'Écriture sainte. Les trois savants docteurs avaient répandu, avec un mystère que devait percer à la longue l'œil toujours ouvert de Finquisition, et avec un succès qui, pour être grand, n'en devait pas nioins être court , les opinions proscrites. Après que la main du Saint-Office se fut étendue sur Juan Gil, beaucoup de luthériens cachés quittèrent Séville et se retirèrent ou dans la tolérante Vçnise ou dans la libre Genève • de ce nombre avaient été Cassiodoro de Reina, Juan Ferez de Pineda, Cipriano de Valera et Julianillo Hernandez de Villa verde. De la terre étrangère, ces fugitifs, voulant servir dans leur pays la cause pour laquelle ils s'exilaient, avaient traduit en langue castillane et fait imprimer des catécliismes, des versions de la Bible, des sommaires de la doctrine chrétienne, selon l'interprétation protestante. L'entreprenant Julianillo s'était chargé de les y transporter :

lectas. Heidelberg, 1567, p. 256 à 265. Historia de los proies^ tantes espanoles, p. 109 à 114. Llorente, t. II, c. xvm, History of the reformation in Spain, by Thomas M'Grie. Édimlj^ourg^

déguisé en muletier, il était parvenu à les introduire dans la Péninsule. Deux tonneaux qui en étaient pleins avaient été secrètement déposés et chez don Juan Ponce de Léon, second fils du comte de Baylen, cousin germain du duc d'Arcos et parent de la duchesse de Béjar, et dans le couvent hiéronymite de San Isidro del Campo *, hors de Séville, dont le prieur, le vicaire, le procurador et la plupart des moines étaient attachés aux croyances réformées. Celles-ci avaient été adoptées par des moines dominicains, comme fray Domingo de Guzman, fils du duc de Médina Sidonia, le prédicateur du couvent de Saint-Paul, et par des religieuses franciscaines du couvent de Sainte-Elisabeth qui s'y étaient laissé gagner. L'Église luthérienne se tenait dans la maison dlsabelle de Baena , dame pieuse et opulente de Séville *.

L'ancien prédicateur de Charles-Quint, Constantin Ponce de la Fuente, attirait plus qu'un, autre des partisans à ces croyances. 11 avait paru avec éclat dans la chaire de la métropole, autour de laquelle accouraient la noblesse andalouse et le clergé de Séville. Dans ses sermons, le docteur Constantin mêlait beaucoup de maximes lutliériennes aux dogmes consacrés : il accoutumait ainsi ses auditeurs aux nouveautés reli-

* Historia de los protestantes espanoles, etc., p. 250 et 251. « History ofthe reformation in Spai% d. 2t7-219.

gieuses. Le Père François de Borja l'ayant entendu en 1557, lors de son passage à Séville, compara le sermon de Constantin Ponce au cheval de Troie, et engagea les catholiques à s'en défier comme d'un piège destiné à surprendre leur foi^ Les dominicains, qui vinrent l'écouter pour le perdre, allèrent plus loin que le commissaire général des jésuites : ils le dénoncèrent à l'inquisition. Celle-ci, ayant sa doctrine pour suspecte, l'appela plusieurs fois au château de Triana , où siégeait le tribunal du Saint-Office, pour y rendre compte de certaines propositions qu'il avait avancées. Elle aurait bien été tentée de le poursuivre ; mais, sachant la grande considération que Charles-Quint avait pour lui, elle ne l'osait pas. Les amis du docteur Constantin ne s'alarmèrent pas moins de le voir appeler si souvent au château de Triana, et ils lui demandèrent avec anxiété pourquoi les inquisiteurs l'y faisaient venir. « Pour me brûler, leur répondit-il ; mais ils me trou- « vent encore trop vert *. » Afin cependant d'éviter le sort dont il se sentait menacé, il se débarrassa des livres de Luther et de Calvin qu'il avait chez lui et de ses propres manuscrits, qui contenaient une doctrine semblable à celle de ces grands novateurs ; il les confia

* Vida de San Francisco de Borja, por el cardenal Cienfuegos; et Historia de los protestantes, etc., p. 267.

* a Mequieren quemar; pero mehallan muy verdetodavia. b (Ms. de SantivaDaz, cité par Adolfo de Castro, p. ^GD.)

à une femme dont les sentiments religieux comme la loyale fidélité lui étaient connus, à la veuve doiia Isabel Martinez, qui cacha ce dangereux dépôt derrière un mur de la cave de sa maison. Il n'en demeura pas moins dans Séville exposé au péril que douze hiéronymites de San-lsdro del Campo eurent la prudence de fuir en se retirant à Genève.

Pendant que cela se passait en Andalousie, Agustin Cazalla poursuivait la propagande luthérienne au cœur de la Vieille-Castille. D'une famille notable de l'administration financière espagnole , il avait pour père le contador mayor à Vàlladolid. Le docteur Agustin avait étudié à l'université d'Alcala de Hénarès. Prêtre régulier et chanoine éloquent de Salamanque , il avait été choisi par Charles-Quint comme l'un de ses prédicateurs. 11 était instruit, doux, pieux, irréprochable dans ses mœurs, d'un esprit hardi et d'un caractère faible. Après avoir quitté l'Empereur, il revint dans son canonicat de Salamanque avec les opinions qu'il avait embrassées en Allemagne ; il les exposa dans l'ombre à Vàlladolid, où il allait souvent et où elles firent des progrès quelque temps inaperçus. Les conciliabules se tenaient dans la maison de sa mère , dona Léonor de Vibero. Cette maison servait comme de temple aux nouveaux luthériens ; on y lisait les livres saints , et l'on y entendait la parole évangélique. Agustin Cazalla avait converti des ecclésiastiques, des 2\vocals, des

gieuses. Le Père François de Borja l'ayant entendu en 1557, lors de son passage à Séville, compara le sermon de Constantin Ponce au cheval de Troie, et engagea les catholiques à s'en défier comme d'un piège destiné à surprendre leur foi^ Les dominicains, qui vinrent l'écouter pour le perdre, allèrent plus loin que le commissaire général des jésuites : ils le dénoncèrent à l'inquisition. Celle-ci, ayant sa doctrine pour suspecte, l'appela plusieurs fois au château de Triana , oii siégeait le tribunal du Saint-Office, pour y rendre compte de certaines propositions qu'il avait avancées. Elle aurait bien été tentée de le poursuivre ; mais, sachant la grande considération que Charles-Quint avait pour lui, elle ne l'osait pas. Les amis du docteur Constantin ne s'alarmèrent pas moins de le voir appeler si souvent au château de Triana, et ils lui demandèrent avec anxiété pourquoi les inquisiteurs l'y faisaient venir. « Pour me brûler, leur répondit-il ; mais ils me trou- « vent encore trop vert*. » Afin cependant d'éviter le sort dont il se sentait menacé, il se débarrassa des livres de Luther et de Calvin qu'il avait chez lui et de ses propres manuscrits, qui contenaient une doctrine semblable à celle de ces grands novateurs ; il les confia

* Vida de San Francisco de Borja, por el cardenal Cienfùegos; et Historia de los protestantes, etc., p. 267.

« a Mequieren quemar; pero mehallan muy verdetodavia. » (Ms. de Santivailaz, cité par Adoifo de Castro, p. 209.)

à une femme dont les sentiments religieux comme la loyale fidélité lui étaient connus, à la veuve dofia Isabel Martinez, qui cacha ce dangereux dépôt derrière un mur de la cave de sa maison. Il n'en demeura pas moins dans Séville exposé au péril que douze hiéronymites de San-Isdro del Campo eurent la prudence de fuir en se retirant à Genève.

Pendant que cela se passait en Andalousie, Agustin Cazalla poursuivait la propagande luthérienne au cœur de la Vieille-Castille. D'une famille notable de Tadministration financière espagnole , il avait pour père le contador mayor à Vàlladolid. Le docteur Agustin avait étudié à l'université d'Alcala de Hénarès. Prêtre régulier et chanoine éloquent de Salamanque , il avait été choisi par Charles-Quint comme Tun de ses prédicateurs. Il était instruit, doux, pieux, irréprochable dans ses mœurs, d un esprit hardi et d'un caractère faible. Après avoir quitté l'Empereur, il revint dans son canonicat de Salamanque avec les opinions qu'il avait embrassées en Allemagne ; il les exposa dans l'ombre à Vàlladolid, où il allait souvent et où elles firent des progrès quelque temps inaperçus. Les conciliabules se tenaient dans la maison de sa mère , dofia Léonor de Vibero. Cette maison servait comme de temple aux nouveaux luthériens ; on y lisait les livres saints , e*. l'on y entendait la parole évangélique. Agustin Cazalla avait converti des ecclésiastiques, des ^^vocats, deâ

juges, des personnes considérables par leur noblesse ou par leur position. Ce centre de protestantisme, placé dans le voisinage de la cour et dont les rayons s'étendaient jusqu'à Zamora, Toro et Logrono, fut découvert avant celui de Séville par Tinquisiteur général Valdès, au printemps de 1558.

Vasquez de»Molina et la régente d'Espagne instruisirent, le 27 avril \ l'Empereur de cette découverte, qui l'affligea profondément. Charlcs-Quint fut tout à la fois irrité et troublé en apprenant que les croyances nouvelles avaient envahi l'Espagne. 11 voulut qu'on agît avec la dernière rigueur contre ceux qui s'y étaient laissé surprendre. Dans sa recommandation , sévère jusqu'à la cruauté, on trouve le politique espagnol qui ne voulait pas de cause de dissidence dans l'État, et le catholique ardent qui avait l'hérésie en horreur et craignait de s'être montré ailleurs trop tolérant envers elle. « Sérénissime princesse, ma très-chère et aimée « fille, disait-il à la régente... quoique je sois certain « que, cela touchant si fort à Thonncur et au service « de Notre-Seigneur, ainsi qu'à la sûreté de ces royau- « mes, où, par sa bonté, il a conservé mtacte la reli- « gion , on procédera aux enquêtes et aux poursuites « avec une extrême diligence, je vous prie le plus în-

* Lettre de Vasquez à l'Empereur. (RetirOf estanciat etc., fol. 180 V*.)

« stamment que je peux d'ordonner à Tarchevôque de « Séville de ne pas s'absenter de la cour ; chargez-le « de poun'oir à tout des divers côtés , et invitez très- « étroitement de ma part ceux du conseil de l'inquisi- « tion à faire en ceci tout ce qu'ils jugeront convenir. K Je m*en repose sur eux, pour qu'ils coupent court au « mal bien vite, et sur vous, pour que vous leur don-

« niez Tappui et leur communiquiez Tardcur dont ils « auront besoin. Il faut que ceux qui seront trouvés « coupables soient punis avec Téclat et la rigueur « qu exige la qualité de la faute, et cela, sans excepter « une seule personne. Si je m'en sentais la disposition « et la force, je tâcherais de contribuer pour ma part à c< ce châtiment, et j'ajouterais cette peine à ce que j'ai « déjà souffert au même sujet; mais je sais que cela « n'est pas nécessaire et qu'en tout on agira comme il c< convient. » 11 insistait pour qu'on punît vite et rudement ces luthériens : « air, disait-il, il ne peut y avoir « ni repos ni prospérité là où il n'y a pas conformité « de doctrine , ainsi que je l'ai appris par expérience « en Allemagne et en Flandre ^ »

La princesse dona Juana montra la lettre de l'Empereur à l'inquisiteur général Valdès, dont le zèle n'avait pas besoin d'être excité. L'avare et dur archevêque

*■ Lettre de Charles-Quint à la régente dona Juana. (Retira^ estancia y muer te, etc., fol. 182.)

de Séville était plus disposé à immoler des hérétiques à la conservation de la foi qu'à se dessaisir de ses ducats pour la défense du pays. Il poursuivit les luthériens espagnols avec un infatigable acharnement : il parvint à s'emparer de fray Domingo de Rojas, fils du marquis de Rojas, qui s'était caché, et il fit arrêter en même temps le frère de celui-ci, don Pedro Sarmiento de Rojas, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Jacques et commandeur de Quintana, et sa femme; don Luis de Rojas, petit-fils du marquis et héritier de cette maison ; dofia Ana Enriquez , fille de la marquise de Alcanices, et Juana Velasquez, qui était de sa maison A Logrofio, le caballero don Carlos de Seso ou Sesse et le licencié Herrera; à Valladolid, dona Francisca de Zufiiga, fille du licencié Baeza, les deux frères du docteur Cazalla, tous deux membres du clergé, ainsi que l'une de ses sœurs , dona Catalina de Ortega , fille du licencié Hernando Diaz, la béate Juana Sanchez et l'orfèvre Garcia ; à Torô, don Juan de Ulloa, de l'ordre de Saint-Jean , et le licencié Hernando ; à Zamora , don Cristoval de Padilla; à Palo, Pedro Sotelo; enfin Anton Pazon, serviteur de Luis de Rojas, furent pris et enfermés dans les prisons du saint office. L'inquisiteur général Valdès adressa à Philippe II, sur une aussi grave découverte et sur ces nombreux emprisonnements, un long rapport, qu'il transmit également à Charles-Quint. Quoique l'inquisition n'eût pas pénétré

encore dans le foyer protestant de Séville, Charles- Quint éprouva une douloureuse surprise en apprenant les ravages faits en tant de lieux dans les croyancescatholiques. Il écrivit, le 25 mai, à la régente :

« Croyez, ma fille, que cette affaire m'a mis et me « tient en grand souci et me cause une si vive peine, « que je ne saurais vous Té^primer, en voyant surtout « que ces royaumes, durant l'absence du roi et la « mienne, ont été dans une entière quiétude et ont « échappé à cette calamité, et qu'aujourd'hui, où je « suis venu m'y retirer, m'y reposer et y servir Notre- « Seigneur, il y survienne, en ma présence et en la « vôtre, une aussi énorme et aussi impudente abomic( nation à laquelle se sont laissé entraîner de semblac< blés personnes , sachant que j'ai supporté sur cela « tant de fatigues et de dépenses en Allemagne, et que- « j'y ai exposé une si grande partie de mon salut. As- « sûrement, sans la certitude que j'ai que vous, et les « membres du conseil qui sont auprès de vous, cxtir- « perez le mal jusqu'à la racine, puisque ce n est en- « core qu'un commencement dépourvu de profondeur « et de force , en châtiant avec rigueur les coupables « pour l'empêcher de passer plus avant, je ne sais si je « me résignerais à ne pas sortir d'ici pour y remédier c' moi-même. » D ajoutait qu'il fallait être impitoyable, et qu'il avait autrefois agi de cette façon en Flandre, où l'hérésie était entrée par le voisinage de l'Allemagne^

de r Angleterre et de la France. Les États du pays s'opçosèrent à rétablissement de Tinquisition, parce qu'il ny avait pas de Juifs; mais on désigna un certain nombre d'ecclésiastiques chargés de rechercher ceux qui tomberaient dans Thérésie, et immédiatement de leur ôlcr la vie et de confisquer leurs biens : on brûlait vifs ceux qui s y obstinafient, et on tranchait la tête à ceux qui s'en repentaient et se réconciliaient avec rÉglise. « Croyez, ma fille, disait Charles-Quint en « terminant sa lettre , que, si dans le principe il n*est « pas fait usage des châtiments et des remèdes pro- <( près à arrêter un pareil mal, et cela sans épargner <( qui que ce soit, je n'espère pas que plus tard ni le « roi ni personne soit en état de l'arrêter*. »

Le même jour Charles-Quint écrivit à Vasquez, à Quijada, à la reine de Hongrie et à Philippe II*. Quoiqu'il eût déposé toute autorité, il conservait encore l'habitude du commandement, et le souverain se retrouva jusqu'au bout dans le solitaire. Aussi s'adressa-t-il de nouveau à Vasquez comme à son secrétaire*. En même temps il ordonna à Quijada de se rendre de Villagarcia à Valiadolid et de conférer en

* Lettre de Charles-Quint à dona Juana du 25 mal, {Retiro, estanciay etc., fol. 191 et 192.)

»Zèirf.,fol.l92, 193, 194.

5 Dans les lettres du 25 mai, du 9 juillet, du 9 août 1558, il qualifie de nouveau Vasquez de mi secretario y del mi consejo, Gaztelù contre-signe les lettres en employant la formule : Por

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son nom sur cette affaire avec sa fille la régente, avec rinquisîleur général Valdès, avec les membres des conseils d'État, de Castilleet d'inquisition, en les poussant à a^r sans délai, à frapper sans merci. 11 communiqua au roi son fils tout ce qu'il avait déjà fait à cet égard, en lui recommandant de montrer en cette rencontre une sévérité inexorable. Philippe II, dont les sentiments étaient en parfait accord avec ceux de son père, dans l'exaltation de sa joie fanatique, mit en marge de la lettre de l'Empereur : « Baisez-lui les « mains pour ce qu'il prescrit à cet égard, et supc< pliez-le de continuer*. » Il l'en remercia vivement et se reposa sur lui des mesures qu'il y avait à prendre : « J'ai vu, disait-il à sa sœur dans une lettre « postérieure, ce que l'archevêque de Séville et ceux du « conseil de la sainte inquisition nous ont écrit et ce « que l'Empereur mon seigneur a envoyé l'ordre de « faire, selon les sentiments qu'éprouve Sa Majesté et « le saint zèle qu'elle a toujours eu et qu'elle a pour la « conservation et l'accroissement de la foi catholique. « Je suis certain qu'il a été mis et qu'il se met toute la « diligence nécessaire et possible contre les inculpés, « et qu'on ne retirera pas la main de celte affaire jus-

mandado de Su Magestad, p. 295, 308, 512, du 1" volume du recueil de lettres copiées aux archives de Simancas, et publiées par M. Gachard dans Retraite et mort de Charles-Quint, * Retiro, estancia, etc., fol. 193 v*.

« qu'à ce qu'ils aient été punis et frappés^ avec toute « rigueur, exemplairement, comme le requiert la na- «r ture du cas, qui intéresse le service de Dieu, le bien, « la sûreté et le repos de ces royaumes. Afin qu'il n'y « ait aucun retard dans ce qu'il sera besoin d'exécuter « en m'cnvoyant consulter ici où je suis occupé de la « guerre, j'écris à l'archevêque de Séville et au conseil K de l'inquisition de rendre particulièrement compte X à Sa Majesté de ces affaires, étant assuré qu'elle a voudra bien prendre la peine de les entendre, d'y « pourvoir, et de résoudre ce qui conviendra, comme « je l'en envoie supplier par la lettre que je lui écris « de ma main^ »

Quijada n'avait pas trouvé la régente et Tarchevèque de Séville à Valladolid ; ils étaient aller passer les fêtes de la Pentecôte dans le bois royal de YAbrojo. Quijada s'y rendit. 11 transmit à la fille les impérieuses recommandations de son père. Doiia Juana l'envoya auprès de l'inquisiteur général Valdès, du président du conseil de Castille Juan de Véga et des membres les plus importants des divers conseils du royaume. Quijada trouva l'archevêque de Séville non pas moins ardent, mais moins pressé que l'Empereur. Valdès

^ Lettre de Philippe II à dofia Juana du 6 septembre 1558. (Retraite et mort de Charles-Quint, etc p vol. I, p. 302 et 503, note 2.)

voulait, conformément aux effrayantes pratiques tfe rinquisition, mettre une lenteur habile dans les recherdies pour arriver à une sévérité complète dans les châtiments. Quijada lui ayant dit de la part de Charles- .Quint : « Il convient de se hâter en cette occasion, et « de punir ceux qui ont avoué dans les délais plus « courts qu'on n*a coutume de le faire. — C'est ce que « beaucoup de personnes demandent, répondit Farche- « vêque, et ce que le peuple même dit publiquement. « J'en suis fort aise, car cela me prouve qu'on ne « me condamne point et qu'on désire que justice se « fasse des hérétiques. Mais il n'est pas à propos « de la faire si prompte : on ne pourrait pas bien « pénétrer dans toute cette affaire et la connaître à « fond. Les chefs eux-mêmes la découvriront. Il ne « convient pas d'aller plus vite qu'on ne le fait. On « procède de manière à savoir toute la vérité; car, si les « inculpés ne la confessent pas un jour, ils la confesse-- « ront un autre, soit par persuasion, soit par contes- « tation; et, s'ils s'yrefusent, on les y amènera par les « mauvais traitements et par la torture. Ainsi on sera « instruit de tout ^ »

Cependant le conseil de l'inquisition et le conseil d'État, consultés à ce sujet, déclarèrent que, selon le

• Lettre de Quijada à l'Empereur du 31 mai, dans Retraite et

non de Charles Quint, etc., vol. I, p. 289

ruineuse, Tignorance chrétienne, l'inhumanité féroce du saint office, étaient représentées a\ec l'accent de la plainte la plus pathétique et de l'indignation la plus véhémente ^ Mais Charles-Quint, à qui l'inquisition avait été si vivement dénoncée, la regardait, au contraire, comme le moyen le plus efficace de maintenir l'autorité religieuse et l'unité nationale. C'est ce qu'il dit au prieur de Yuste, fray Martin de Angulo, devant lequel il regretta même de n'avoir pas arrêté, en 1521 , le cours du protestantisme par la mort de Luther, qui s'était placé sous sa main à Worms*; c'est ce qu'il exprima encore dans son codicille quelques jours avant de mourir, en signifiant ses suprêmes volontés au roi son fils : « Je lui ordonne, disait-il, en ma qualité de « père et par l'obéissance qu'il me doit, de travailler « soigneusement à ce que les hérétiques soient pour- « suivis et châtiés avec tout l'éclat et la sévérité c( que mérite leur crime, sans permettre d'excepter « aucun coupable et sans égard pour les prières, le « rang et la qualité des personnes. Et, afin que mes <f intentions puissent avoir leur plein et entier effet, je « rengage à faire partout protéger le saint office de

' Dos informaciones muy utiles la una dirigida à la Magestad del Emperadoi' Carlos F, etc., vol. in-12 publié en 1559, cité parAdolfode Castro, p. 257.

« Sandoval, t. II, Vida del emperador Carlos V en Yuste, § ix,, p. 829, d'après le manuscrit de frav Martin de Angulo.

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<( rinquisition pour le grand nombre de crimes qu'il « empêche ou qu'il punit... Il se rendra digne par là «que Notre- Seigneur assure la prospérité de son 0 règne , conduise lui-môme ses affaires, et le pro- « tége contre ses ennemis pour ma plus grande con- « solation^»

Les sentiments de Charles-Quint comme ses conficils, les vues de sa politique comme les recommandations de son orthodoxie, ne le laissèrent point étranger aux terribles exécutions religieuses de Valladolid et de Séville en 1559 et 1560. D ne vécut pas assez pour les voir, mais il les prépara. 11 eut donc; sa part dans les quatre auto-da-fé qui furent célébrés avec tant de solennité à Valladolid, le 21 mai 1559, en présence de la régente dona Juana, de Tinfant don Carlos^ de toute la cour, et, le 2 octobre 1559 , en présence du roi Philippe II; à Séville, le 24 septembre 1559 et le 22 décembre 1560, devant le clergé et la noblesse de l'Andalousie. Le triste Cazalla, malgré ses repentirs, et les os de Constantin Ponce de la Fucntc, quoiqu'il fût mort dans son cachot avant la prononciation de sa sentence, furent placés sur les bûchers, dont les flammes dévorèrent soixante-trois victimes vivantes. A côté des immolés au nom du Dieu de miséricorde comparurent cent trente-sept autres

« Codicille, dans Sandoval, t. Il, p. 881 à 891.

condamnés à des peines moindres, qui, revêtus de rignominieux san benito, furent reconciliés avec l'Eglise. Ces effroyables holocaustes et ces dégradantes reconciliations s'accomplirent au milieu des témoignages d'assentiment et d'allégresse d'un clergé dominateur, d'une cour impitoyable, d'un peuple fanatique. L'inquisition s'y montra triomphante : après avoir vaincu l'hérésie, elle maîtrisa, pour ainsi dire, la royauté. Elle reçut les serments de fidélité sans restriction et d'appui sans réserve de la régente, du prince royal, du roi* ; elle avait déjà reçu les soumissions empressées de l'Empereur. Se conformant avec docilité aux défenses sévères de l'Église espagnole, qui interdisait l'usage de l'Ancien et du Nouveau Testament en langue vulgaire, l'Empereur demanda au saint office l'autorisation de lire la Bible en français*; il l'obtint comme une faveur due à la sûreté de sa foi et au respect de sa puissance. Sa bible fut la seule qui resta dans la cour impériale de Yuste ; et le savant docteur Mathys fut contraint de détruire devant le confesseur Juan Régla un bel exemplaire français des livres saints qu'il avait apporté de Flandre*, et que l'inquisition ne lui permit pas de garder.

* Historia de los protestantes espanoks, lib. II et lib. IV. Llorente, t. II, c. xx et xxi.

* Retiro, eslancia, etc., fol. i% r*.

» Lettres de Mathys à Vasquez des 30 mai et 19 juin 1658, ci-

Cependant le retour de Tété, qui s'était fait attendre, en 1558, plus que de coutume dans l'Estrémadure, avait un peu raffermi la santé si ébranlée de Charles- Quint. «Les forces de Sa Majesté, écrivait le médecin « Mathys le 18 mai, lui sont revenues dès après Pà- « ques et lui donnent une extrême joie. Il y a plus de « quinze jours que les cerises ont paru. L'Empereur « en mange une grande quantité, ainsi que des fraises, • avec lesquelles il a coutume de prendre un écuelle « de crème. 11 mange ensuite d'un pâté où entrent « beaucoup d'épices, du jambon bouilli^ du salé frit, « et c'est ainsi que se fait la plus grande partie de son « repas*. » Ces mets épicés et salés, joints à l'usage opiniâtre du poisson de mer, détniisaient en lui les effets tempérants des fruits. Ils contribuèrent à rendre de plus en plus forte l'éruption de ses jambes, qui linit par l'empêcher de dormir, et fut accompagnée de symptômes singuliers. Mathys s'en alarma, et il ajoutait, en déplorant les habitudes malsaines de son indocile malade : « L'Empereur mange beaucoup , boit « encore plus, ne veut rien changer à son ancienne « manière de vivre, et se confie follement aux forces « naturelles de sa complexion, qu'on voit souvent tom-

tées en notes, dhmBetraiteet mort de CharleS'Quintf etc., vol. I» p. 197-198.

« Retira, tstancia, etc., fol. 188 v*.

K ber plus tôt qu'on ne le croyait, principalement en « un corps plein de mauvaises humeurs *.» Néanmoins , à Faide de bains, dont il prit quelquefois deux par jour, Charles-Quint calma, sans la dissiper, l'irritation de ses jambes. Il lui resta seulement une douleur de tête, qui se déclarait de temps en temps vers la fin du jour, et qui disparaissait avec sa collation du soir ou durant le sommeil*. L'ardente température du mois de juillet sembla dissiper ses maux. « 11 fait extrêmement « chaud ici, écrivit alors Mathys, et avec la grande cha- « leur Sa Majesté se porte toujours bien*. »

Ce fut le premier jour du mois de juillet que Quijada amena dans TEstrémadure sa famille, qu il était allé chercher par Tordre de l'Empereur à Villagarcia *. Il établit à Quacos, dans la plus apparente maison du village, qu*il avait fait arranger pour les recevoir, sa femme dofia Magdalena de Ulloa et l'enfant qui devait être le vainqueur des Maures et des Turcs, le héros des Alpujaras, de Tunis et de Lépante. Ce fils naturel de Charles-Quint, si illustre plus tard sous le nom de

* RetirOf es tanciiif etc., fol. 189 r*.

* Lettre de Malhys à Vasquez du 24 mai. (Ibid., fol. 189 v'.) « Acâ hace gran calor con el cual Su Magestad sienipre se

K halla bien. » (Lettre de iMatliys à Vasquez du 6 juillet. Ibid., fol. 206 r-.)

* Lettre de Quijada â Vasquez du 9 juillet, et lettre de Quijada à Philippe H du 28 juillet, dans Retraite et mort de Charles- Quint au monastère de Yuste, vol. I, p. 307 et p. 511.

don Juan, portait alors le nom obscur de Gerônimo. L'Empereur l'avait eu, le 24 février 1545, d'une jeune et belle fille de Ratisbonne, nommée Barbe Blomberg. Il avait soigneusement caché sa naissance à tout le monde, et Tavait confié, pendant ses jeunes années, à des mains sûres, mais vulgaires. En 1550, il l'avait fait remettre par deux des serviteurs de sa chambre, Yayuda Adrien Dubois et l'huissier Ogier Bodard, seuls instruits de son secret, à Francisco Massi, son joueur de viole, qui retournait en Espagne avec Ana de Médina, sa femme. D'après un contrat passé le 13 juin, Massi avait pris à sa charge l'enfant, qu'il croyait appartenir à Adrien, et avait promis de le faire passer pour son propre fils et de le traiter comme tel; il avait reçu pour le voyage et pour la première année cent écus, qui devaient être réduits à cinquante ducats les années suivantes*.

Le papier qu'avait signé le joueur de viole Massi, et par lequel il s'engageait à restituer l'enfant lorsque Adrien l'enverrait chercher, avait été remis à Charles- Quint, qui l'avait déposé, en 1554, à côté de ses dispositions testamentaires les plus importantes et les plus intimes. Il l'avait placé avec le document secret concernant la Navarre et avec un écrit dans lequel il réglait lui-même le sort futur de son fils naturel.

* Papiers â^Ètai du cardinal de Granvelle, în-4% t. IV, p. 499 et 500.

578 PPOTESTANTISME EN ESPAGNE.

« Outre ce qui est contenu, disait-il, dans mon testa- « ment, je déclare qu'étant en Allemagne depuis mon « veuvage j'eus d'une femme non mariée un fils natu- <« rel qui se nomme Gerônîmo. Mon intention a été et « est, pour certaines raisons qui me portent à cela, « que, siFonpeut facilement Fy acheminer, il prenne, « de sa libre et spontanée volonté, Thabit de quelque « ordre religieux de moines réformés, sans qu'on l'y « dispose par aucune violence et aucune contrainte. Si « l'on ne peut pas l'y décider et s'il préfère suivre la « vie séculière, ma volonté et mon ordre sont qu'il lui « soit donné régulièrement, chaque année, de vingt à « trente mille ducats de rente sur le royaume de Na- « pies, en lui assignant avec cette rente des terres et des « vassaux. Pour l'assignation des terres etpour laquo- « tité de la rente, je m'en remetsà ce que déterminera le « roi mon fils, ou, à son défaut, Tinfant don Carlos, mon « petit-fils... Au cas que ledit Gerônimo n'embrasse « point l'état que je désire pour lui, il jouira de ladite ce rente et des terres tous les jours de sa vie, et après « lui en jouiront ses héritiers et successeurs légitimes « descendant de son corps. Quel que soit du reste le « genre de vie pour lequel se décide ledit Gerônimo, « je recommande expressément au prince mon fils, à « l'infant mon petit-fils... de l'honorer et de comman- « der qu'on l'honore, de lui accorder la considération « qui convient, de garder, d'accomplir et d'exécuter le

« contenu de cette cédule, que j'ai signée de mon nom « et de ma main, fermée et scellée de mon petit sceau « secret, et qui doit être observée et mise à effet « comme une clause de mon testament. Fait à Bruxel- « les, le sixième jour de juin 1554 ^ »

Pour faire découvrir l'enfant, à l'existence duquel il pourvoyait avec une affectueuse sollicitude, il avait écrit sur un autre papier-: « Mon fils ou mon petit-

« fils si, lorsqu'on ouvrira mon testament et cette

« cédule, vous ne savez pas en quel endroit se trouve « ce Gerônimo , vous pourrez l'apprendre d'Adrien , « aide de ma chambre, et, en cas de sa mort, d'Ogier, « huissier de ma chambre, afin qu'on use envers lui

c< conformément à ce qui est dit ci-dessus Signé,

« moi le roi*. » Renfermés sous une enveloppe cachetée, ces papiers avaient été laissés, lorsque l'Empereur était parti de Bruxelles en 1556, entre les mains de Philippe II, qui avait alors reçu la confidence de son père, et avait écrit sur l'enveloppe : « Si je meurs « avant Sa Majesté, que ceci soit remis entre ses « mains ; si je meurs après, qu'on le donne à mon fils « ou à mon héritier, sans faute '. i>

L'enfant, confié à Massi, et mené par lui en Espagne

Papiers d'État du cardinal de Granvelle, in-4% t. IV, p. 496 à 498.

* Ibid., p. 498.

» Ibid., p. 495.

dans Tété de 1550, avait vécu quelques années au village de Leganes, à deux lieues de Madrid. Libre au milieu des champs, il était plus souvent parmi les blés, à faire la chasse aux oiseaux avec une petite arbalète*, qu'auprès d'Ana de Médina devenue bientôt veuve, et il aimait mieux courir et jouer avec les jeunes enfants de son âge qu'aller au presbytère recevoir quelques leçons de lecture du curé et du sacristain du village. Exposé tantôt aux rayons ardents du soleil qui brûlait le plateau de Castille, tantôt aux vents glacés qui descendaient de la chaîne froide du Guadarrama, le mystérieux enfant dont les yeux bleus étincelaient déjà sous le grand front qu'il tenait de sa race et dont le charmant visage halé était encadré de longs cheveux blonds, était devenu fort, agile, hardi, lorsqu'il fut conduit du bourg de Leganes au château de Villagarcîa. L'huissier impérial alla le reprendre en 1554, au moment où Charles-Quint disposait tout pour son abdication et pour sa retraite en Espagne, et, muni d'une lettre de Luis Quijada, il remit le jeune Gerônimo aux mains de dona Magdalena de Ulloa. Le majordome de l'Empereur, retenu par le devoir de son ofQce auprès de son maître, écrivait à sa discrète compagne que l'enfant qu'il confiait à ses soins était le fils d'un

* Don Juan de Austria Historiay por don Lorenzo van (1er Jlammen y Léon, petit in4% Madrid, 1027, p. lu.

DON JUAN D'AUTRICHE. m

de ses grands amis dont il devait taire le nonl^ Dona Magdalena de UUoa avait épousé Quijada en 1549. Elle descendait de la famille lettrée et guerrière des Ulloa*, qui, depuis le roi Juan II, avait pris part aux plus importantes affaires et aux plus glorieuses conquêtes de la monarchie espagnole, et s'était alliée aux grandes maisons de Portugal, de Castille et d'Aragon. Sœur du marquis de la Mota, et fidèle aux traditions primitives des Ulloa, doua Magdalena unissait la culture de Tesprit à la fierté de l'âme. Sans enfant de son mariage avec Quijada, elle adopta avec amour le fils ignoré de Charles-Quint, qu'elle éleva comme une mère dévouée et éclairée. Auprès d'elle cl dans les leçons pleines de bon sens et d'honneur du vieux soldat son mari, l'obscur Gerônimo se prépara à devenir l'hé* roïque don Juan d'Autriche.

n serait venu plus tôt dans le voisinage de l'Empereur si l'habitation de Quacos eût été prête, mais elle ne le fut que dans l'été de 1558. C'est alors que Quijad» y installa sa femme, ainsi que celui qui passait pour être son jeune page, et dont la haute origine fut bientôt

' Don Juan de Austiia lUsloria^ p. 11 à 15, et Vida de Magdakna de Ullotty por Juan de Villafane, in-4% Salamanca, 1743, A 43.

.* Nobiliario genealogico de los reyes y titulos de Espaila, por plonzo Lopez de Ilaro, in-4% Madrid, 1022, t. II, p. 240 à 242, et p. 444-445.

soupçonnée par la curiosité indiscrète des moines et des Flamands. En apprenant leur arrivée à Philippe H, seul instruit de ce qu'était cet enfant, Quijada s'enveloppait de mystère : « Je partis, lui écrivit-il, de ma « maison le plus tôt que je pus avec dona Magdalena a et le reste ( y lo demas ) , et nous parvînmes le « r' juillet ici, où je trouvai Sa Majesté en excellente « santé, plus vigoureuse que je ne l'avais laissée, avec « très-bonne couleur et disposition. Elle a de temps en « temps un peu de douleur à la tète et de démangeai- « son aux jambes, mais sans être beaucoup tourmentée a par l'une ni par l'autre ^ »

Après que dona Magdalena se fut établie à Quacos, dharles-Quint s'empressa de la recevoir au monastère, où elle ne parut certainement pas seule. « Sa Majesté, c( écrivit Gaztelù le 19 juillet, songe à envoyer visiter « et régaler dona Magdalena, femme du seigneur Luis* « Quijada. L'autre jour elle est venue lui baiser les « mains, et l'Empereur l'accueillit avec toute sorte de « faveur*. » Charles-Quint dut sans doute voir souvent avec Quijada le petit page pour lequel il éprouvait l'affection d'un père sans pouvoir la lui montrer. Celuici se plaisait à parcourir les bois d'alentour avec son

* Lettre de Quijada à Philippe il du 28 juillet. (RetraiU mort deCharles-Quint, etc., ^diV GdiChdiTd, \o\. l, p. 341.) ■ Retiro, estancia, etc., fol. 209 \\

DON JUAN D'AUTUlCilË. 333

arbalète, et il tentait même quelquefois, dans les vergers de Quacos, des expéditions moins heureuses que celles que dans la suite il fît sur les hauteurs des Alpujaras ou sur les côtes d'Afrique. Plus de cent cinquante ans après, un voyageur, en visitant TEstrémadure, y recueillit, comme une tradition qui s'y était perpétuée, que les rudes paysans de ce village avaient fait descendre à coups de pierres, d'un arbre dont il cueillait les fruits ^, celui qui mit plus tard les Maures et les Turcs en fuite. Le petit conquérant, que son ardeur entreprenante et son imagination aventureuse ne destinaient pas à vivre dans un cloître, visitait avec une respectueuse admiration le grand Empereur, qu'il eut la gloire tardive d'appeler son père, et à côté duquel sa plus chère ambition fut de reposer après sa mort. En expirant, à l'âge de trente-trois ans, il réclama cette faveur de son frère, Philippe II, comme la récompense de tout ce qu'il avait fait pour la cause chrétienne et la monarchie espagnole , dans les montagnes de Grenade , au golfe de Lépante , sur la plage de Tunis , dans les plaines de Gembloux. « Je supplie, disait-il, la Majesté « du roi que, considérant ce que lui demanda l'Empe- « reur mon seigneur et la volonté avec laquelle j'ai tâ- « ché de le servir, il m'accorde cette grâce que mes os

* Don Antonio Pom, Vtage de Espana, t. VII, caria sexta, S 20, p. 140, Madrid, 1784, in-12.

« soient placés près de ceux de mon seigneur et père : « avec cela tous mes services seront reconnus et payés*. i> Ce vœu devait être satisfait. Le noble et cher enfant que r Empereur avait rapproché de lui dans les derniers jours de sa vie et dont il s'occupa encore la veille de sa mort avec une mystérieuse sollicitude, fut placé à sa droite dans le même caveau de rEscurial*. ^

La princesse dona Juana aurait voulu conduire auprès de Charles-Quint un autre enfant du même âge, dont la fin devait être encore plus prompte et surtout plus tragique : c'était don Carlos. Son caractère emporté, ses inclinations violentes, son peu d'application à l'étude, dont se plaignait le précepteur Honorato Juan, inquiétaient la régente, qui, sans doute ne pouvant rien sur lui, croyait que l'Empereur dominerait seul cette nature indomptable. Elle avait averti Philippe II des écarts du prince d'Espagne, en lui faisant connaître aussi l'utilité qu'il y aurait à transporter la cour hors de Valladolid, où elle était depuis cinq ans, et où son séjour prolongé avait produit des désordres. Philippe II l'avait laissée libre d'établir la cour dans la ville qu'il lui conviendrait de choisir, à l'exception de Madrid ; et, comme il avait l'intention de revenir au

* Lettre du confesseur de don Juan à Philippe H du 5 oct. 1578. {Colleccion de documentos inéUitoSy t. Vil, p. 248-249.) « Ibid,, p. 264 à 207.

DON JUÂN D'AUTRICHE. 385

plus tôt en Espagne, il souhaitait que l'Empereur décidât la reine de Hongrie à reprendre le gouvernement des Pays-Bas. Il exprimait en même temps le désir que rinfant don Carlos demeurât avec l'Empereur, et il écrivait à la régente pour qu'elle conjurât leur père d'y consentir. Doiia Juana le fit dans les termes les plus pressants et les plus significatifs.

« Je me réjouis fort de ce projet, lui disait-elle , il « doit en résulter un peu de peine pour Votre Majesté, « mais ce sera donner la vie à Tinfant. Je supplie donc « Votre Majesté de vouloir bien ordonner qu'il soit « conduit tout de suite auprès d'elle, car elle ne saurait « croire combien il importe qu'elle nous fasse cette « grâce*. Bien que je doive rester seule, je m'y rési- « gnerai, parce que j'en vois tous les avantages*. »

Autorisée par son frère à éloigner la cour de Valladolid, elle demandait à Charles-Quint s'il fallait la transporter à Guadalajara, à Tolède ou à Burgos. « Si « Votre Majesté, ajoutait-elle, consent à ce que la cour « change de lieu, entre son départ d'ici et son établis- « sèment ailleurs, Votre Majesté me pourrait donner « la permission d'aller lui baiser les mains. Nous irions « ensemble, la reine de Hongrie, le prince et moi. « Eux y resteraient, et moi je m'en retournerais, bien

' Lettre de la princesse dona Juana à TEmpereur du 8 août. (ReLirOf estancia, etc., fol. 21 î. y*.)

« Ibid.

« contre mon gré. Je dis cela de la reine, parce que « mon frère m'écrit de supplier Votre Majesté de la « faire venir cl de la presser vivement de se rendre en « Flandre. C'est une chose qui convient, comme Votre « Majesté le sait, et il la désire beaucoup, alin de lais- « scr ces Étals sous un bon gouvernement. Si Votre « Majesté veut faire cette grâce à mon frère, d'appeler « la reine de Hongrie, elle pourrait bien me faire aussi « Tautre. Quant au prince don Carlos, que Votre Mate jesté croie que plus tôt il sera auprès d'elle, mieux

«ce sera^»

Dans l'habitude où elle était de prendre son avis sur tout, la régente consultait Charles-Quint sur la conduite à tenir envers Y adelantado des Canaries, qui avait promis mariage à l'une des dames de sa suite et qui ne voulait pas remplir ses engagements après Tavoir compromise*. Elle l'avertissait aussi, au nom de l'inquisiteur général, que les luthériens prisonniers parlaient de l'archevêque de Tolède de manière à le rendre suspect. Us faisaient remonter jusqu'à lui leurs nouvelles opinions ; et Valdès, qui nourrissait contre Car- • ranza des sentiments de jalousie et d'inimitié, assurait qu'il l'aurait déjà fait arrêter s'il n'avait pas eu égard à sa dignité archiépiscopale. Il priait l'Empereur d'être

* Retira, estancia, etc., fol. 213.

« Ibid,, fol. 2U, r*

sur ses gardes lorsque le primat envié d'Espagrie irait le visiter à Yuste et remplir une mission qu*il avait reçue pour lui en Flandre du roi son fils^

Charles-Quint était à cette époque vivement préoccupé de la guerre qui se poursuivait, avec des incidents peu favorables à Philippe II, sur la frontière des Pays- Bas et dans la Méditerranée. Il n'avait pas cessé d*aiguillonner le zèle des conseils et des ministres espa* gnols, trop portés aux délibérations et trop sujets aux lenteurs. 11 avait ordonné que les îles de la Méditerranée et les côtes de TEspagne fussent mises, par des fortifications, à Tabri d'une descente des Turcs dont les flottes approcliaient. Il avait pressé Tenvoi des sommes que le roi son fils attendait en Flandre* pour reprendre dans cette campagne la supériorité qu'il avait eue dans Fautre. Ouverte par une surprise si funeste à la puissance des Anglais et à la réputation des Espagnols, Tannée 1558 continuait pour eux dans les revers. Le duc de Nevers s'était emparé de plusieurs châteaux dans les Ardennes, et le duc de Guise avait attaqué Thionville sur la Moselle. Commençant le 4 juin le siège de cette importante place, déjà investie par VieiUeville, gouverneur de Metz, il le termina glorieu-

* RetirOf estancia, fol. 215 r*.

* Lettre de la princesse dofta Juana A l'Emperenr du 8 août. {Ibid., fol. 214 r*.)

sèment en dix-huit jours. Le 22, après des travaux vivement poussés et des assauts hardiment conduits, il pénétra dans cette ville, qu'il contraignit à capituler. Il prit ensuite Arlon et (|uelques autres petites places, avec le dessein de conquérir le duché de Luxembourg. Pendant que le duc de Guise était victorieux sur la Moselle, Paul de Thermes, à la tête d'une petite armée, envahissait avec succès la Flandre maritime. Laissant derrière lui les villes fortifiées de Gravelines et de Bourbourg, il s'était porté devant Dunkerque, qu'il avait prise d'assaut en quatre jours, et où il avait laissé garnison. Il avait ensuite pillé Bergues-Saint-Winoc, et son armée avait ravagé tout le pays jusqu'à Nieuport. Les affaires de Philippe H n'allaient pas mieux en Italie depuis que le duc d'Albe en était parti, et la flotte turque, envoyée contre les Espagnols par le vieux Soliman II, avait paru dans les mers chrétiennes. Composée de cent trente voiles, il était difficile de lui résister. Elle fit une descente dans le golfe de Sorrente, où elle enleva plus de quatre mille captifs, qui furent réduits en esclavage ; se montra sur les côtes de l'île d'Elbe ; se dirigea ensuite vers la Corse, avec l'espoir d'y joindre la flotte française, qui en était partie peu auparavant, et alla fondre sur l'fle de Minorque, où les Turcs assiégèrent et prirent d'assaut Ciudadela, et transportèrent une partie de la malheureuse population sur leurs galères.

DON JUÂN D'AUTRICHE. 389

Charles-Qi;iint, dont la prévoyance alarmée recommandait continuellement « qu'on n'omit aucun moyen « de secourir le roi, de munir les frontières, de ravi- (i tailler les garnisons, » et qui demandait à être « in- « formé tous les jours des affaires de Flandre et « d'Italie*, » n'apprit pas sans un chagrin profond ces revers multipliés. « Sa Majesté, » écrivit Gaztelù à Vasquez, « est si affectée de la perte de Thionville et des « ravages et enlèvements de captifs faits par les Turcs « à Minorque, que nous ne parvenons pas à l'en dis- « traire et à l'en consoler. Il se plaint des mauvaises « dispositions qui ont été prises sur l'un et sur l'autre « point*. » Son fils, dont les finances étaient obérées, qui, au commencement de cette année, devait un mil* lion de ducats à ses troupes, six cent mille aux banquiers, et ne savait comment pourvoir aux dépenses de la nouvelle campagne, venait cependant d'accorder un don de cent cinquante mille ducats au duc d'Albe. Charles-Quint trouva cette libéralité déplacée, et, se souvenant de la paix désavantageuse conclue aux portes de Rome, il dit avec humeur : « Le roi fait plus pour « le duc que le duc n'a fait pour le roi'. »

Mais les faveurs de la fortune et les fautes de ses

« Retiro, estancia, etc., foL 20-4 v% 207-208. « Lettre du 28 juillet. [Ibid., fol. 241 v'.)

' a Mas hace el rey por el duque que el duque ha hecbo por « el rey. • {Ibid., fol. 207 r*.)

ennemis devaient aider bientôt PhiUppe U à réparer ces échecs et à sortir avantageusement de cette guerre, n avait été arrêté dans le conseil de Henri II que le duc de Guise, après avoir pris Thionville et Arlon, marcherait sur la Flandre avec son armée et les troupes qu'e^^êon frère, le duc d'Aumale, avait rassemblées vers la Fèr& en môme temps que s'y avancerait Paul de Termes vici^pneux. Ce plan était excellent et sot exécution auraitlTSÇ^Philippe II dans une situation périlleuse ; mais il iTïSÇeq^ des opérations concer-

técs de loin ne manquent p^4ï" ^^^^' ^* ^^"^^^* ^^ deux, soit par d'inhabiles retardî^:oit par des incidents

imprévus : c'est ce qui eut lieu en cecttAJ^^^^ duc de Guise perdit deux semaines auprès o^ftjjj?^ ® de Virton, où il fit reposer son armée , et Paul^^ Thermes ne put pas se maintenir dans la Flandre maritime.

Le duc Philibert -Emmanuel avait assemblé ses troupes à Maubeuge, et se portait vers le comté de Namur pour s'opposer à la marche du duc de Guise. Pendant ce temps, le comte d'Egmont, avec douze mille hommes de pied et trois mille chevaux, s'était dirigé vers Gravelines, entre Dunkerque et Calais, et il y attendit Paul de Thermes pour lui couper la retraite. Ce valeureux capitaine, qui venait d*ètre nommé maréchal de France à la place de Strozzi, tué devant Thionville, ne démentit pas son habileté. Tourmenté par h goutte,

ramenant une armée inférieure en nombre et chargée de butin, il monta à cheval et s'avança jusqu'à une portée d'arquebuse du comte d'Egmont, qui lui barrait le chemin. II prit alors le parti de se jeter sur sa droite et de se rendre à Calais par le littoral, en profitant du reflux de l'Océan. II se mit donc en marche et passa facilement la rivière d'Aa vers son embouchure, au moment où la mer l'avait abandonnée. Mais le comte d'Egmont traversa, de son côté, la rivière au-dessus de Gravelines, et, gagnant du terrain sur l'armée française, il vint se ranger en face d'elle.

La bataille fut dès lors inévitable. Le maréchal de Termes ne pouvait rentrer dans Calais qu'en se faisant jour à travers les Espagnols ; il s'y prépara résolument et prit les meilleures dispositions. Attaqué par l'impétueux comte d'Egmont avec des forces supérieures aux siennes, il tint bon longtemps. La bataille restait indécise, lorsque douze vaisseaux anglais , que le hasard amena dans ces parages, tirèrent sur le flanc droit de l'armée française, que Paul de Thermes croyait abrité par la mer. Cette canonade, inattendue et meurtrière, y jeta le désordre : la cavalerie prit la fuite, l'infanterie fut taillée en pièces ; Paul de Thermes blessé tomba, avec les principaux de ses lieutenants, entre les mains du comte d'Egmont, qui, le 13 juillet, relevait ainsi par la victoire de Gravelines les aflaires compromises du roi son maître.

fl02 PnOTKSTANTlSMF: EN ESPAGNE

IMiilipiU! II s'cinprcssa (récrire cette grande nou* vnlhi h Kon |)èr(;, qui en eut une extrême allégresse. (JiurKïH-Quitil dit aussitôt « que c'était une bonne oc-^ « cMiNiou pour investir Calais, dont la garnison avait dû « êiro inévitnl)lein(înt réduite pour renforcer le camp « du niarécJiul de Thermes*. «Philippe II recouvra \n\\\ dn Um\\)s après bien mieux que Calais, dont la perte hii devint moins sensible lorsqu'il cessa quelques mois phis tard d'(Mre roi d'Angleterre par la mort de la reine Marie et ravénement au trône de la princesse riisabeth. Le dtVouragement inconcevable de ses ennemis, répuisonu'ut de leni^s finances, qui n'étaient co|H>ndaut pas en plus mauvais état que les siennes ; les ivusoils Tunostes du connétable de Montmorency, i\\\\ snppoilait impalionunenl sa captivité, et qui, après avoir expose la France à une invasion par Timprudenle défaite do Sainl-^>uoiîtin, la condamna aux sacritîoes les plus dvu'î> ot les moins nécessaires par la paix huunliaute do i'aleau-Cambrt'sis ; la faiblesse et La i«j^èivtè do Houri lU o^ui Ci.\ia aux conseils iiitt-rosscs à coimotaWe et à Ui ponr.oieuse influence de la dticfcesû^ do Vu*oiit:no:s, tou*,o-i.H::sSvr.Ue sur son es:^::c :i::rr::e sur sou cvvu:*. ù:v::' rvcou>.:tr b.eii'jt â Prili:.ce ii îoa: sV k;;.v Ie:> y>rj^:.ols LUuieaL perdu iion-sciile^ rtvi'.: ôa'.tj> cet.e ^v.cr'.e. ":a:s euccre ia::^ lis ^.icrv-s

DON JUAN D'AUTRICHE. 5i»3

La victoire, au fond peu importante, de Gravelines, ne devait pas conduire à de semblables résultats. Ce revers, plus éclatant que décisif, avait été promptement réparé. Le duc de Guise, quittant le duché de Luxembourg, s'était porté en toute bâte à Pierrepont, vers le point de jonction de la Champagne et de la Picardie, pour y couvrir ces deux provinces contre les attaques de Pennemi. Il avait rallié autour de lui toutes les troupes françaises, que le roi, établi à Marchez, vint passer en revue le 7 août, et qui formaient une armée vraiment formidable de quarante mille hommes de pied, et de douze mille chevaux, devenue invincible sous le commandement d'un aussi habile et aussi vigilant capitaine. Le duc la posta sur la Somme, derrière de fortes lignes, depuis Amiens jusqu'à Pont-Remi. 11 déconcerta les projets des Espagnols en faisant pénétrer un secours considérable dans Corbie, qu'ils avaient l'intention d'assiéger. Il tint aussi en échec l'armée de Philippe II, que le duc Philibert-Emmanuel retrancha à cinq ou six heures de distance de la sienne, et qui, réduite à la défensive, n'osa plus rien entreprendre.

Les avantages de la campagne étaient au moins partagés. La victoire de Gravelines avait été glorieuse, mais sans fruit pour les Espagnols, tandis que les importantes places de Calais, de Guines, de Thionville restaient au pouvoir des Français, qui les avaient conquises. Dans cette situation, des ouvertures qui avaient

été déjà faites par Tentremise de la duchesse de Lorraine furent renouvelées , et des plénipotentiaires se réunirent des deux parts à Tabbaye de Cercamp. 11 y eut une suspension d'hostilités et un licenciement partiel des deux armées. On ne put pas s'entendre encore cette fois. Mais quelques mois plus tard il fut conclu h Cateau-Cambresis, à l'instigation du connétable Anne de Montmorency et avec l'assentiment inconcevable de Henri II, un traité de paix dont les désavantages se seraient à peine expliqués par d'irrémédiables défaites et de pressants périls. Cent dix-huit places fortes ou châteaux furent abandonnés par la France, qui recouvra Saint-Quentin, Ham, le Catelet, le territoire de Thérouanne, dont Charles-Quint avait rasé la ville, et ne conserva de ses conquêtes que Calais, Guines, Metz, Toul et Verdun. Henri II restitua au roi Philippe II le comté de Charolais , Marienbourg, Thionville, Montmédy, Danvilliers, Valenza et tous les châteaux qu'il occupait dans le Milanais; au duc Philibert-Emmanuel, la Bresse, le Bugey, la Savoie, le Piémont à l'exception des villes de Turin, Quiers, Pignerol, Chivaz, Villeneuve-d'Asti , dont il restait dépositaire jusqu'à ce qu'eussent été réglés les droits de son aïeule Louise de Savoie ; au duc de Mantoue, Casai et le Monlferrat ; à la république de Gênes, l'île de Corse ; au duc de Florence, Montalcino et ce qu'il tenait encore dans l'Étal de Sienne; enfin àl'évêché de Liège, Bouvines et

DON JUâN D'AUTRICHE. ^

le duché de Bouillon. Afin de cimenter et de rendre durable une paix dont les avantages étaient si inespérés pour TEspagne, Henri II, qui abandonnait son parent Antoine de Bourbon dans ses justes prétentions sur le royaume usurpé de Navarre, donna en mariage sa fille Elisabeth à Philippe II, devenu veuf de Marie Tudor, et sa sœur Marguerite de France, duchesse de Berri, à Philibert-Emmanuel. Charles-Quint n'eut point la joie de voir conduire à son terme le traité qui réconciliait les deux plus puissantes monarchies du continent, à l'honneur de celle qu'il avait agrandie, et qui fermait les longues luttes entreprises depuis plus d'un siècle en Italie, dont la possession définitive demeurait aux Espagnols. Un peu avant que ces négociations fussent reprises à Cercamp d'une manière sérieuse, il était tombé mortellement malade*

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