CHARLES R013IN
biologique, la prise en considération du rôle rempli par les humeurs n’est pas moins importante que celle des propriétés des solides, comme facteur essentiel de la rénovation moléculaire à l’intérieur de l’organisme.
L’étude des humeurs fait donc partie de l’anatomie au même titre que celle des tissus : Robin, pour la première fois, l’envisage sous ce jour tout nouveau, et on peut ajouter avec une ampleur remarquable. Il ne compte pas moins de cinquante- quatre espèces d’humeurs dans le corps humain, qu’il décrit minutieusement, les unes pour la première fois, et quant aux autres essayant de remplacer par des analyses précises les indications vagues données avant lui, où les termes graisse , extractifs , tenaient une si grande place. C’est ainsi que l’histoire du sang, celle de l’urine sont traitées avec des développements et une méthode inconnus jusque-là.
Robin insiste sur les caractères phvsico-chimiquesdes diverses humeurs, leur rôle physiologique et leur mode de production, différant de la manière la plus frappante, selon qu’elles se trouvent constituées en proportion à peu près égale par des principes immédiats de chacune des trois classes, comme les plasmas du sang et de la lymphe qu’il appelle humeurs constituantes ; ou au contraire selon que les principes de la première et de la seconde classe l’emportent, comme dans les secrétions proprement dites, le lait faisant à peu près seul exception (1). C’est, comme on voit, un nouveau retour à la division en constituants et en produits que Robin déclare même plus tranchée ici que pour les éléments solides du corps.
Robin, suivant encore Auguste Comte (2), distingue dans les humeurs du corps les plasmas, les secrétions et les excrétions. Et de même qu’il ne savait pas relier l’existence des matières solides telles que le cartilage ou la substance osseuse aux cellules qu’elles enclavent, de même et pour des raisons identiques, il envisage les plasmas, ceux du sang, de la lymphe, etc., comme indépendants des cellules qu’ils baignent, conception évidemment fausse comme le montre d ailleurs 1 embryogénie. Les plasmas sont les seules humeurs offrant des principes immédiats dans les proportions et dans les conditions d association moléculaire qui caractérisent l’état d organisation, bien que celui-ci y reste des plus rudimentaires : les plasmas sont donc vivants. Au contraire les humeurs secrétées ne sont pas vivantes, ne sont pas organisées, ce qui d’ailleurs n’est nullement exclusif de la présence d’éléments anatomiques vivants
(1) On peut y joindre comme secrétion albuminoïde chez les animaux, l’albumen de l’œuf.
(2) Cours de philos, positive, t. lit. 2» édit. 1864, p. 354 etsuiv.
SA VIE ET SON OEUVRE
Llü
dans ces humeurs. Les excrétions se distinguent des secrétions en ce qu’elles ne sont point formées par les organes qui les fournissent, mais prennent naissance dans le sang même; les organes excréteurs ne jouent donc par rapport à elles que le rôle de filtres.
On a pu reprocher avec quelque raison à Robin de n’avoir pas suivi au jour le jour tous les progrès de la science histologique. On a parlé môme d’une sorte d’histologie plus moderne en opposition avec celle qu’il professait, et voulu faire à ce sujet d’un éminent professeur du Collège de France le chef d’une école rivale. 11 faut ici bien distinguer d’une part la connaissance que nous cherchons à avoir d’un objet, de l’autre les méthodes que nous employons pour arriver à cette connaissance. Il est des hommes qui excellent dans les deux choses. Leuwenhoeck taillait les lentilles de son microscope comme font encore aujourd’hui MM. Henry frères pour leurs instruments d’astronomie. On ne contestera pas que le perfectionnement de l’instrument est une partie importante de la technique, et nous avons choisi à dessein ces exemples topiques. Mais ce qu’il faut toujours avoir présent à l’esprit, c’est que si la technique aide la science et lui est indispensable, elle n’est pas la science. Robin a maintes fois insisté sur cette distinction capitale et qu’on a obscurcie comme à plaisir.
Il est certain que la technique histologique a fait d’immenses progrès en dehors de Robin. S’il avait eu au début de ses études les procédés mis en usage depuis, il aurait fait dans le domaine anatomique bien d’autres découvertes que celles déjà si nombreuses dont il faut bien faire honneur à sa mémoire. Certainement s’il avait connu la pratique des coupes microscopiques méthodiques quand il a publié avec M. Magitot son travail sur l’évolution des dents, un point essentiel de l'histoire de celles-ci, la genèse de l’organe adamantin aux dépens de l’épithélium buccal ne lui eut pas échappé. Il est positif que les derniers perfectionnements techniques lui tirent souvent défaut et on ne peut que louer ceux qui savent les employer tous, aussitôt que découverts. Mais c’est à la condition de ne pas tomber dans l’erreur souvent commise, de prendre la technique pour la science même, et un microscopisie pour un anatomiste ou un géologue, selon qu’il perfectionne les procédés d’observation applicables aux plus fines parties des corps organisés ou des roches. De môme il ne viendra jamais à la pensée qu’un traité d’analyse chimique soit un traité de chimie et en tienne la place, malgré les mérites qu’il peut avoir.
La facilité, l’élégance de certains procédés ont eu la plus fâcheuse
CHAULES ROBIN
influence en histologie maigre leur utilité et nous pouvons dire malgré 1 absolue nécessité d y recourir dans certains cas. On a fait de merveilleux appareils pour débiter d’une extrémité à l’autre des animaux, des embryons en coupes auxquelles le grand art est de donner la moindre épaisseur possible, au point que souvent ces coupes n ont pas le diamètre des cellules qu’elles entaillent et qui pai suite se pr ésentent assez mal à l’observation. On peutse demander si cet ai t consommé a donné des résultats proportionnés aux moyens compliqués et coûteux qti il met en œuvre, si toutes ces machines qu°n croit aujourd’hui nécessaires dans un laboratoire d’histologie, rendent plus de services que l’ancien microtome tout simple, habilement manié, et si elles ne tomberont pas après un engouement passager dans le même oubli que le micro-spectroscope par exemple, dont, par défaut de méthode scientifique, on avait un moment si fort exagéré les services.
Les coupes microscopiques ont été évidemment un progrès considérable. Mais on a trop souvent perdu de vue les inconvénients qu’elles ont, comme toute méthode d’ailleurs dès qu’elle devient exclusive. Elles ne permettent d’apprécier le plus souvent que des rapports morphologiques; elles sont peu instructives dans beaucoup de cas pour l’étude des éléments en eux-mêmes. Elles ne prennent leur véritable intérêt et ne sont interprétées tout à fait utilement qu’à la condition pour l’observateur d’avoir au préalable la connaissance individuelle des parties sectionnées, cellules, fibres, matières amorphes interposées, etc... C est ici qu’éclate la supériorité de la méthode de Robin. Il appréciait autant que qui que ce soit ces coupes si profitables pour l’Anatomiegénérale. Mais il subordonnait 1 intéi êt très réel qu elles offrent, aux avantages vraiment fondamentaux d une détermination exacte, complète, rigoureuse, des propiiétés individuelles de chacun des organes ou éléments intéressés par la section. Les coupes en montrent les rapports, mais nous éclairent foit peu sur les caractères propres de chacune de ces pai ties constituantes. Le maniement facile du microtome, où on \oit des garçons de laboratoire exceller, comme d’autres en chimie excellent à conduire une analyse organique, a rejeté au second plan l art plus délicat, des dissections fines en anatomie comparée, des dissociations en histologie. Et pourtant nul ne le contesteraun élément anatomique ne nous est bien connu que quand nous pouvons l’envisager seul, isolé, se déplaçant sous le microscope et se montrant par ses différents aspects qui permettent d’en définir nettement la forme, d’en apprécier sans erreur tous les détails de structuie. Procéder autrement c’est renverser l’ordre nié-
SA VIE ET SON OEUVRE
thodique de la recherche, et Robin blâmait énergiquement cette tendance des études anatomiques en France, qui porte les étudiants à couper les tissus, couper les tumeurs, avant d’avoir appris à en reconnaître individuellement les éléments constitutifs.
On doit sans doute attribuer à cette erreur de méthode, à l’importance donnée à la technique aux dépens de la recherche anatomique proprement dite, le peu de progrès réalisés en histologie comparée. On a coupé un nombre infini d’animaux inférieurs, et on a ainsi appris à connaître une multitude de faits intéressant leur morphologie; on a déterminé avec le microscope, sur ces coupes, les relations réciproques des organes les plus délicats. Mais on en a par contre beaucoup trop négligé l’étude histologique proprement dite. A la vérité, elle oti’re chez les animaux inférieurs des difficultés spéciales qui n’ont été qu’en partie surmontées; et l’intérêt qui s’est attaché à la description des éléments dits musculonerveux de l’IIydre d’eau douce, suffirait au besoin à montrer quel champ de découvertes reste encore à explorer de ce côté. Combien de questions demeurées pendantes en Anatomie générale trouveront sans doute leur solution le jour où nous aurons appris à connaître dans leur forme propre comme dans leur évolution les éléments constitutifs des tissus des Invertébrés.
Ceci n’a point échappé à Robin, qui insiste sur la comparaison à faire des éléments anatomiques dans toutes les classes d’animaux. Lui-même a peu exploré ce domaine, mais c’est de sa doctrine, de sa méthode, de ses vues qu’il faudra s’inspirer pour l’aborder utilement. La technique applicable aux Invertébrés de tous les types s’écarte notablement de celle qui réussit généralement pour l’homme et les Vertébrés. A mesure que l'étude histologique s’élargit, il est donc plus difficile de posséder une technique appropriée, parce qu’elle doit se modifier avec chaque sujet envisagé. Sous ce rapport les spécialistes de quelque étude que ce soit, limitée comme celle des bactéries, des tumeurs, auront toujours l’avantage sur les véritables anatomistes dont la recherche embrassant un champ infiniment plus vaste, doit recourir selon les cas à une multitude de procédés divers. La variété môme des études de Robin devenait une cause de cette infériorité dans l’emploi des procédés techniques qu’on lui a si souvent reprochée et avec tant d’âpreté.
Mais il lui reste l’incontestable mérite d’avoir insisté plus qu’aucun anatomiste sur l’importance de la description des tissus et des éléments à l’état normal, qui est si généralement négligée; au point que des erreurs se sont glissées dans les ouvrages les plus recommandables, précisément par emploi abusif en quelque sorte
des procédés de conservation, de durcissement, etc..., lesquels ont presque fait perdre de vue les caractères essentiels de l’état cadavérique et plus essentiels encore de l’état vivant. Robin a préconisé plus que personne l’importance des agents chimiques pour distinguer les éléments anatomiques; il recommande même l’emploi de réactifs empruntés directement à l’économie: le suc gastrique comme dissolvant, la bile comme colorant de certains éléments; il aurait pu ajouter l’urine comme véhicule normal, par exemple pour les hématies. Il a, non moins (pie les autres micrographes anatomistes, marqué avec le plus grand soin « le rôle « des colorants, dissolvants, coagulants, durcissants, antiputrides,
« etc.. , employés tantôt en vue d’un résultat immédiat, tantôt seu- « lement destinés à rendre possible l’examen microscopique et a môme les dissections proprement dites (1) ».
Chaque tissu, dit encore Robin dans son Programme, présente une constitution moléculaire spéciale ; l’expérience a conduit à découvrir un ou plusieurs agents en rapport avec celle-ci, qui colorent ou dissolvent l’élément, ou le laissent intact, ou le fixent et permettent de rendre évidents les caractères essentiels ou les altérations de quelques-uns, d’en isoler d’autres au milieu de ceux qui lesentourent. N'est-ce pas là au fond toute la technique? C’est même plus, car nombre de fautes grossières ont été commises par de prétendus histologistes pour n’avoir par su invoquer certaines réactions fondamentales des éléments à l’état frais. N’a-t-on pas vu confondre les cellules embryonnaires avec les leucocytes dont la réaction par l’eau est absolument caractéristique; n’a t-on pas pris pour des organes lamineux les anneaux musculaires des lymphatiques de la Raie, dont la nature est attestée par leur résistance à l’acide azotique? Et pour les humeurs, n’a-t-on pas identifié à la lymphe, des liquides comme le liquide céphalo-rachidien ou l’humeur aqueuse, qui en diffèrent presque autant (nous exagérons à dessein) qu’une solution saline diffère d’une solution albumineuse?
Si donc Robin n a point connu toutes les ressources de la technique moderne en histologie, on ne peut lui reprocher de les avoir dédaignées. Par la nature même des choses, la technique change sans cesse et au jour le jour. On peut dire que le meilleur traité de technique en quelque science que ce soit par ce temps de rapides progrès, n’est plus au courant au moment même où il parait. Mais il est pour chaque science une méthode de recherches dont on ne devra se départir jamais, et Robin l’a formulée peut-être mieux
(1) La Biologie, 1867.
SA VIE ET SON OEUVRE