I.XX
CHARLES ROIUN
^ l^- CINQ PROPRIÉTÉS FONDAMENTALES DE LA MATIÈRE ORGANISÉE
(suite). — Théorie de la Genèse.
Reprenant dans leur ordre les cinq propriétés fondamentales de la matière organisée que reconnaît Robin, il nous reste peu a dire de la nutrililè , après les développements qui précèdent. Notons toutefois que le mouvement moléculaire par lequel se ti.iduit cette propriété, étant le substratum de tous les états organiques comme de tous les actes physiologiques, il ne devra jamais être perdu de vue dans l’etude des uns et des autres. On pourîait vraiment dire que c est là le nœud de toute la doctrine de
Robin. R est en cela, croyons-nous, que son influence ne cessera de grandir à mesure que les biologistes se seront mieux pénétrés de 1 idée maîtresse qui l’a inspiré dans ses travaux les plus divers. En pathologie comme en anatomie normale, son grand mérite sera d avoir proclamé qu’en somme la morphologie est une condition secondaire et dépendante de ces phénomènes intimes dont la connaissance reste encore cachee, inabordable à nos moyens actuels d’investigation, mais demeure comme le but vers lequel doivent tendre tous nos efforts, parce que de là seulement on peut attendre quelque lumière sur la nature des autres phénomènes vitaux dont le mouvement nutritif est l’origine et le principe. Il est bien clair, par exemple, que le rôle des substances toxiques ou médicamenteuses présentera déjà moins d’obscurités le jour où nous serons à même d’en déterminer la présence et les réactions directes dans les divers éléments anatomiques.
La nutrition, comme tous les actes qui se passent dans la substance organisée, offre ce qu’on peut appeler une constante et des variables. De celles-ci résultent les perturbations tantôt perceptibles à nos sens (changements dans les propriétés physiques), tantôt d’une nature beaucoup plus intime et que nous ne pouvons pas constater sans une etude délicate et des moyens détournés (1). On n’oubliera pas qu’en anatomie plus encore qu’en chimie, au delà des états de la matière apercevables à l’œil nu ou au microscope, peuvent se produire des états moléculaires particuliers, échappant à nos procédés de recherche et cependant très différents de l’état normal. C’est le cas d un grand nombre de lésions pathologiques sans trouble matériel appréciable, mais où une chimie biologique suffisamment avancée révélerait à n’en pas douter un état moléculaire anormal.
(1) Anal, ccll., p. 50S.
S.V VIE ET SON OEUVRE
Après la nutrition, les propriétés les plus générales à étudier dans la substance organisée sont — en nous reportant à l’énumération de Robin, — Yèvolulilitè et la natalité, c’est-à-dire la propriété de naître et celle de se développer, si intimement unies l’une et l’autre à la nutrition, qu’on ne saurait les étudier indépendamment de celle-ci, et que si nous connaissions complètement celle-ci, elle nous donnerait évidemment la notion entière et juste de celles-là. Dans la double étude que fait Robin de l’évolutilité et de la natalité, la grave erreur anatomique où il était tombé en ne faisant point la distinction fondamentale entre les éléments cellulaires et les éléments non-cellulaires apporte une certaine confusion. On sait aujourd’hui que les « éléments non cellulaires » tout d’abord n’existent point dans l’être. C’est seulement plus tard que certaines catégories de cellules s’écartant les unes des autres, laissent se déposer dans les espaces ainsi devenus libres, des matières amorphes plus ou moins denses, soumises comme nous l’avons dit, à la vitalité des cellules qu’elles limitent partiellement ou qu’elles enveloppent. Ces matières amorphes sont dans une mesure encore tort mal déterminée, le siège d’un mouvement moléculaire nutritif. Elles jouissent en réalité de toutes les propriétés végétatives. Non seulement elles sont apparues à un moment donné (natalité) , et se sont accrues à mesure qu’a grandi l’organe (évolutilité) , mais elles peuvent encore avec l’âge présenter des phénomènes de vieillesse corrélatifs de modalités nouvelles (appréciables ou non par le microscope) dans les cellules dont dépendent ces substances amorphes. Elles présentent en somme une évolution morphologique et une évolution moléculaire comparables de tous points à celles des éléments cellulaires et seulement plus simples.
L’origine seule diffère, mais la différence est capitale; le mode d’apparition, d’individualisation en vertu duquel une cellule qui n’existait pas l’instant d’avant, va se montrer à un moment donné, peut varier, mais n’a en tout cas rien de commun avec l’apparition des substances extracellulaires quelles qu’elles soient; on peut au contraire toujours rapprocher le mode d’apparition d’une cellule, de celui d’un animal ou d’un végétal. Cette différence, Robin ne l’admet pas, et c’est ici qu’il tombe dans la plus grave erreur de sa vie scientifique, avec sa théorie de la Genèse. Il l’adopte dans ses premiers travaux, l’empruntant, sans en avoir peut-être conscience, à l’Allemagne; il la reproduit à peine modiliée dans son Anatomie cellulaire , et jusqu’au dernier jour il ne l’a jamais explicitement répudiée.
Avant de passer à l’examen des faits qui ont pu contribuer à l’in-
diiiio en ci leur, il n est pas sans intérêt de résumer l’état actuel des connaissances sur ce sujet. On admet aujourd’hui la continuité substantielle de tous les êtres vivants ayant peuplé le globe, aussi bien que de tous les éléments cellulaires qui composent le corps d un métazoaire. On doit, par la pensée, se représenter l’universalité des êtres vivants, plantes et animaux, dans le présent et dans le passé en remontant jusqu à un premier être unicellulaire hypothétique, comme formant une masse continue de matière vivante, dont les parties successivement se détachent pour former les individus. G est ce fait de se détacher de la souche qui constitue l’individualisation. De même nous devons nous figurer, mais non plus imaginativ eurent, tous les éléments cellulaires du corps remontant par continuité de substance à la sphère vitelline avant sa segmentation. Cette conception appartient à Reichert. Il montra, err 18o0, que toutes les cellules formant les premiers linéaments de l’embryon (cellules embryonnaires) proviennent directement des sphères de segmentation du vitellus, et que ces cellules à leur tour donnent naissance, par segmentation continue, à toutes celles qu’on tr ouvechez 1 adulte avec ou sans interposition de matières amorphes avec ou sans adjonction de matière les transformant en fibres, etc...' Ces vues furent aussitôt adoptées par MM. Kœlliker, Re'mack* Virchow. En ce qui concerne spécialement l’homme, nous croyons avoir, pour la première fois, dans notre Précis d'histologie et d'histogênie (1), donné le tableau complet et à peu près définitif de cette descendance des éléments cellulaires du corps humain, aboutissant par multiplication et différenciation progressives à toutes les espèces d’éléments cellulaires de l’adulte.
Le bourgeonnement diffère il est vrai, au moins en apparence, du procédé de multiplication par scissiparité, le plus répandu de beaucoup chez les animaux supérieurs. Toutefois l 'écart est moins profond qu’il semble au premier abord, et peut-être est-il à regretter que 1 attention des anatomistes ne se soit pas portée davantage sur ce point depuis qu on possède les moyens techniques permettant d’étudier les phénomènes dynamiques intimes des cellules en segmentation normale. Le bourgeonnement d’une cellule n’est d'abord qu une soi le d accioissement local du cytoplasme — comparable à 1 accroissement général qui ordinairement précède la segmentation—jusqu’à l’instant où un rudiment du noyau a pénétré (ou s’est formé?) dans le bourgeon : on sait que les choses se passent ainsi dans la production du globule polaire. Nous sommes dès lors ra-
(!) En collaboration avec M. Tourneux.
menés au cas d’une segmentation simplement inégale. De même la multiplication des cellules végétales par cloisonnement n’est qu’un autre cas particulier de la segmentation; il suffit de considérer la cloison cellulosique, produit du cytoplasme, comme déposée dans le sillon qui étrangle celui-ci, absolument comme dans le cartilage les cellules après s’être segmentées s’écartent en produisant entre elles une cloison de matière amorphe.
Telle est la doctrine actuelle sur la multiplication animale ou cellulaire. L’être nouveau qui va surgir, a d’abord fait partie d’un être de même ordre préexistant et aux dépens duquel il se développe, jusqu au moment critique où il jouit totalement d’une vie propre dans des limites qui lui sont particulières. Il est dès lors individualisé. Le moment précis du phénomène individualisation est rigoureusement celui où cesse la continuité de substance de la cellule avec son antécédente dans le cas de bourgeonnement, ou avec sa congénère dans le cas de segmentation (1).
Les termes individualisation, naissance, ont donc en anatomie générale une signification très différente de celle que leur donne la physiologie des animaux supérieurs (c2), très distincte aussi de celle qu il convient d’attribuer au mot genèse , celui-ci désignant une apparition primitive et spontanée. Pour Robin, dans la conception qu il se tait de l’origine des éléments anatomiques, l’individualisation va se confondre avec la genèse : l’élément ne s’individualise plus en se séparant d un autre, mais par le fait même de son apparition dans une substance amorphe au milieu de laquelle il se limite et dont il se distingue par des propriétés nouvelles que ne présentait point cette matière amorphe. C’est dire déjà que Robin rejette l’universalité de la formule fameuse omnis cellula a cellula, dont M. Virchow se fera contre lui le défenseur triomphant.
Ce serait méconnaître le génie même de Robin que de supposer qu’il fut conduit à sa conception de la genèse des éléments anato-
(1) Il |ieut arriver que les deux individus cellulaires d’abord confondus deviennent en se séparant complètement indépendants dans l’espace, comme nous l’avons montré pour Gymnodinium pulvisculus (Voy. Nouv. contribution à l'hist. des Péridinicns marins, dans Journ. de l Anatomie, janv.-fev. 1885); ou que ces parties restent enfermées et flottantes dans les humeurs du corps, comme les leucocytes; ou enfin que les cellules restent attenantes les unes aux autres pour former le corps des Métazoaires. — Voy. aussi sur la notion d’individu en anatomie comparée, l 'Espèce et l'individu. Rev. scient., 10 fév. 1883.
(2) L’ovule est individualisé dès son isolement au milieu des éléments primitivement semblables à lui où il se montre dans l’ovaire, dès avant par conséquent de présenter les caractères morphologiques qui vont permettre de le distinguer des cellules ambiantes de meme origine et primitivement de même nature. Voy Pouchet et Tourneux. Préc. d’histologie, p. 758.