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SA VIE ET SON OEUVRE
« On ne peut posséder une notion exacte de la constitution d un « élément, dit avec raison Robin, que lorsqu’on l’a observé à toutes « les phases de son évolution, ou au moins aux phases principales; « il est impossible, en un mot, de connaître une cellule si l’on n’a « suivi qu’une seule des périodes de son existence, fût-ce celle qui « dure le plus et dite de l’état adulte. »
Cette existence cellulaire est, comme celle de tout indidu vivant, marquée par une série de phénomènes évolutifs qui se succèdent sans discontinuité. Elle peut être dès lors imaginativement figurée par une courbe ininterrompue, comme on représente un mouvement. La durée de l’état adulte ou parfait y sera indiquée par la portion culminante, au delà de laquelle la courbe, en redescendant , accusera la manifestation des phases séniles. La variété de ces courbes ne sera pas moindre pour les espèces d’éléments anatomiques, que pour des espèces animales ou végétales.
On n’oubliera pas qu’il s’agit ici d’une conception toute subjective, reposant sur la notion que nous avons des conditions morphologiques ou statiques successives constatées chez un individu vivant. Ces courbes seront donc l’expression tantôt exacte, tantôt approximative d’états que nous pouvons concevoir ou reconnaître directement aux différents moments de la durée. C’est, en somme, un procédé expressif de faits dont l’intimité nous échappe. i\ussi l’embarras pourra-t-il parfois devenir très grand de savoir ce qu’il convient d’appeler régression de l’élément, par exemple dans le cas des cellules adipeuses, sébacées, etc. Pour Robin, la cellule sébacée qui met en liberté un produit par rupture, tandis qu’elle-mème est rejetée comme résidu, représente jusqu’à la fin une progression physiologique et ne saurait d’aucune façon être considérée à aucun moment comme entrée en régression (1). De même, le passage des cellules à l'état granuleux, bien étudié par Ueinhardt (2), ne serait comme celui des cellules des glandes sébacées, qu’une progression évolutive, seulement ici sénile ou pathologique, et nullement une régression (3).
Mais ce sont là des difficultés de détail qui notent rien à la valeur
nous employons ici cette désignation de « géantes, » comme un simple qualificatif (voy. ci-dessus, p. xxv). D’autre part on devra se garder de l'appliquer a des cellules dont l’extrême croissance ne représente pas un état, mais seulement un processus devant aboutir à la segmentation.
(1) Anat. cell., p. 271.
(2) Ueber die Enlslehung dcr Kôrnchcniellen ( \reli. fiir pa-.h Anat ).
(3) Anat. cell., p 594.
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de la conception elle-même et de ses avantages. Et tout d’abord ces courbes envisagées dans leur ensemble vont nous fixer sur un point d Anatomie générale de la plus haute importance. On verra que la partie descendante n’est jamais exactement superposable à la portion ascendante, ou, en d autres termes, que les phases séniles de 1 é\ olution ne ramènent jamais un élément à ce qu’il a été auparavant, à un état semblable à celui qu’il a offert durant son accroissement embryonnaire et tœtal. C’est là, d’ailleurs, une considération dont la fatalité s impose. Et il suffît de réfléchir un instant aux conditions générales delaviepourne point tomber dans un tel nonsens.
Pour l’élément anatomique comme pour l’animal lui-même, la courbe de vie, indépendamment de son allure générale, pourra présenter des points singuliers correspondant à des aberrations plus ou moins momentanées, à des périodes de déclin ou de relèvement passagers (par maladie, empoisonnement, etc.). Mais ici encore, la difficulté peut devenir très grande pour apprécier comment certaines modifications survenues doivent être interprétées. C’est qu’en effet cette courbe de vie a en quelque sorte une double expression, ou plutôt elle est la résultante de deux courbes différentes, selon que 1 individu (animal ou cellule) sera envisagé au point de vue morphologique ou au point de vue de sa constitution moléculaire. Pour l’individu animal, le premier est le plus important, et en réalité, celui qui dessine la courbe à nos yeux. Pour l’élément, c’est le contraire : la morphologie a bien son importance et imprime à certaines espèces une caractéristique essentiellement propre : ainsi on peut signaler les cellules de l’épiderme depuis le moment de leur individualisation, jusqu’au moment où après avoir changé de forme, de dimension, de rapports dans leurs diamètres, elles sont éliminées à la surface de l’épiderme; il est même à noter que ces éléments, dans leur rapide évolution, ne présentent pour ainsi dire point de période d’état. Mais en général la courbe importante pour les éléments anatomiques serait bien plutôt celle figurative des modifications de leur constitution moléculaire intime. Pans le cas des cellules épidermiques les deux courbes peuvent être regardées comme sensiblement superposables, les modifications morphologiques allant sensiblement de pair avec les modifications moléculaires; toutefois il n’en est pas toujours ainsi, quand par exemple une substance toxique, d’action lente, modifie profondément l’état moléculaire et la fonction d’un élément, sans en altérer les caractères morphologiques.
Il faudrait même dans certains cas, pour plus d’exactitude, cou-
SA VHS ET SON OEUVRE
cevoir la courbe de vie de la cellule comme double, l’une pour le corps cellulaire et l’autre pour le noyau, chacune étant elle-même double dans le sens que nous venons d'indiquer. On pourrait citer les hématies des Vertébrés ovipares, où le noyau après avoir suivi sensiblement les mêmes phases d’accroissement que le corps cellulaire termine son rôle presque au moment où celui-ci entre dans sa période d’état, précédant sa régression finale.
Robin n’admettait à aucun degré la phylogénie cellulaire; la courbe de chaque espèce d’élément aura donc pour lui un point de départ spécial. Pour nous au contraire deux espèces ou plus de cellules auront dans certains cas un point de départ commun, les courbes ne devenant distinctes que plus tard. C’est ainsi que les ostéoblastes deviennent médulocelles et myéloplaxes (1). Mais à partir du point de divergence, les courbes resteront toujours distinctes, on ne les verra jamais redevenir superposables. Jamais non plus — et ici Robin est essentiellement catégorique — on ne verra tératologiquement, pathologiquement et encore moins selon le besoin fonctionnel des parties, les cellules du tissu cellulaire se métamorphoser en cellules épithéliales, en leucocytes et vice versa , pas plus que des cellules des feuillets blastodermiques externe et interne on ne fera sortir indillcremment soit des faisceaux musculaires, soit des fibres élastiques. Jamais, pas plus chez les éléments anatomiques que chez les animaux, une modification tératologique ou morbide ne rendra un individu donné semblable à quelqu’individu que ce soit d’une autre espèce. Les écarts peuvent aboutir à la stérilité fonctionnelle (la mort de l’individu) ou génésique (la mort de l’espèce), ils ne conduiront jamais, quelque énormes que soient parfois les changements survenus, à la transformation d’une espèce en une autre, pas plus dans les variétés d’animaux domestiques que dans certains éléments prodigieusement transformés que connaît la pathologie.
Robin revient à maintes reprises sur ce sujet et toujours avec une égale énergie. D’après lui, il n’y a, il ne peut y avoir transmutation directe d’une espèce cellulaire en une autre (pas plus que d’un animal en une autre espèce, malgré les plus grands changements de milieu). Le caractère de l’individualité est précisément cette résistance morphologique que rien d’après ce que nous savons ne peut vaincre. Ceux qui ont soutenu la doctrine contraire ont trop oublié l’importance et le nombre des phénomènes dont ils avaient
(t) Voir pour de nombreux exemples : Pouchet et Tourneux. Précis d'histologie et d’histogénie.
à démontrer la réalité pour prouver que sous ce rapport l’individu cellule s’écarterait de l’individu animal ou végétal.
Dans le même ordre d’idées Robin s’élève contre une erreur propagée par certains anatomistes et contre laquelle on ne saurait trop se tenir en garde. Les éléments anatomiques des animaux intérieurs ne reproduisent en aucune façon les caractères des éléments similaires chez l’embryon des animaux supérieurs. L’état d une libre musculaire chez les Mollusques ou les Annélides n’est point assimilable à l’état jeune d’une fibre musculaire de Vertébré. Les diverses variétés d’éléments cellulaires de la Lamproie, dernier terme actuellement connu de la série des Vertébrés (sans aller chercher celui-ci chez l'Amphioxus, les Tuniciers ou les Annélides), n’ont aucune similitude particulière avec ceux de l’embryon humain. Par suite, jamais l’étude d’un élément faite sur les animaux inférieurs ne peut complètement remplacer l’examen embryogénique de ce même élément chez l’homme ou tout autre Mammifère.
C’est là un point qui n’a peut-être pas fixé suffisamment l’attention des biologistes. Non seulement il nous est impossible d’étudier scientifiquement et positivement la descendance entre les espèces animales — descendance que nous admettons par une hypothèse toute philosophique; — mais il est à remarquer qu’on n’a jamais tenu aucun compte, dans les agencements philogéniques proposés, de tout un groupe de caractères morphologiques profonds, tels que les dimensions absolues des éléments anatomiques. 11 ne suffît point de nous expliquer comment une Annélide pourra donner par certaines transformations un Arthropode. Encore serait-il bon de nous montrer comment, au cours de cette évolution, les cellules vibratiles vont disparaître, les fibres musculaires striées apparaître, sans parler des différences si profondes et tout à fait primordiales du développement embryonnaire. Il serait bon de nous dire encore à quel ordre d’intluences modificatrices peut correspondre par exemple le volume considérable des éléments anatomiques des Amphibiens et des Sélaciens, comparé à celui des Poissons téléostéens, ou la forme ovoïde des hématies chez les Mammifères originaires des hauts plateaux de l’Ancien et du Nouveau Continent.
Ce sont là des faits anatomiques structuraux qui ont évidemment beaucoup plus d’importance — attestée par leur généralité même, — - que les modifications de contour, l’allongement ou le raccourcissement d’un membre, ou les écarts dans la disposition réciproque
des os du crâne. Et, cependant les partisans les plus décidés des théories évolutionnistes les ont toujours laissés comme à dessein de côté.
Les deux dernières propriétés fondamentales de la substance vivante, la contraclililè et la nèvrilitê, n’ont pas attiré d’une façon particulière l’attention de Robin. Nous ne nous y arrêterons donc pas. Rappelons seulement à ce propos qu’il s’est toujours montré assez déliant à l’égard de la conception de la division du travail physiologique (1) mise en avant par Milne Edwards. Ce dernier envisage seulement le cas où la même fonction accomplie ici par un organisme relalivement simple, l’est ailleurs par un appareil plus compliqué répartissant entre divers organes le total d’activité que déployait l’organisme plus rudimentaire. Dans ce cas, il y a évidemment progrès : c’est la machine à vapeur actuelle avec ses organes considérablement variés et différenciés remplaçant l’ancienne pompe à feu toute simple, pour faire le même travail. Mais on n’oubliera pas qu’il existe un autre mode de division du travail physiologique, tout différent, résultant de la multiplication d’organes similaires : ainsi , les pattes chez les Iules au nombre de deux paires par anneau, les yeux à facettes des Arthropodes, etc... La division du travail physiologique est donc, comme la doctrine évolutionniste, une conception exigeant la disposition sériale préalable des phénomènes que l’on envisage, dans un ordre en rapport avec les conséquences qu’on en veut tirer. Troublez cet ordre tout subjectif, et le système succombe : la division du travail « marche » est évidemment beaucoup plus grande chez la Scolopendre que chez l’Insecte hexapode: dira-t-on celui-ci moins bien partagé? Le Diptère, dont le vol est si ferme, est-il moins bien partagé au point de vue du travail « vol » que la plupart des insectes à quatre ailes où la division du même travail est plus grande?
IX. — Travaux de Pathologie. — M. Virchoav. — Le cancer (“2).
Nul plus que Robin n’a insisté sur l’étroite relation qui unit la pathologie à l’état normal. Nul n’a proclamé plus haut que la lésion organique et par suite fonctionnelle, ne saurait être comprise tant que l’on reste en dehors de la considération des qualités de la
(1) Voy. Anat. cell ., p. 300.
(2) Pour la rédaction de ce chapitre nous avons fait de larges emprunts à un travail que prépare M. le L)r Herrmann, professeur à la faculté de Lille, sur la place et l’influence des idées de Robin en anatomie pathologique.
substance organisée et de ses modes d’activité à letat normal. L’intérêt pratique de l’étude des tissus et des éléments vivants est même dans ce fait seul, que seule elle permettra de distinguer, dans les cas pathologiques, la production d’éléments nouveaux ou différents de ce qu’ils sont à l’état normal. Et combien de fois le professeur dans ses cours, dans son laboratoire est revenu avec une ironie presque cruelle, sur tous ces anatomo-pathologistes improvisés qui ne savent pas le premier mot d’histologie normale. Quelle quantité d’articles et de mémoires, quelle somme énorme d’imprimés sans importance et sans valeur a été publiée ainsi, dans une tendance qui est le renversement manifeste des choses! Combien de débutants s’attachent à l’étude des tumeurs, qui ne sauraient pas reconnaître l’état normal du tissu dont ils décrivent avec une assurance impertubable les altérations!
Et même cette étude comparative dont on tient pourtant si peu compte, ne saurait être restreinte à letat adulte; il faut connaître toute l’évolution de l’élément, les changements qu’il offre lors de son apparition ou dans le cours de son développement, pour bien juger des rapprochements à établir entre des états qui semblent anormaux et l’état normal. Ainsi, un tissu pathologique pourra résulter d’une production abondante d’éléments qui, au lieu de suivre les phases qu’on est habitué à les voir parcourir, persisteront un temps plus ou moins long dans l’état où ils se montrent au début dans tel ou tel organe. Ce sera donc bien le même élément, mais méconnaissable pour ceux qui n’auront pas présentes à l’esprit toutes les phases de son évolution normale. De même l’étude du développement de chaque espèce d’élément anatomique et de tissu, en montrant les limites entre lesquelles ils varient depuis le moment de leur apparition jusqu’à celui où ils atteignent l’état sénile, permettra seule de déterminer rigoureusement où commence le phénomène anormal, l’état pathologique.
Le mieux, pour apprécier les services considérables rendus par Robin à la pathologie, est de jeter d’abord un coup d’œil sur l’état des sciences médicales à 1 époque de ses premiers travaux. La médecine était alors en pleine transformation. Sous l’influence de Bichat l’anatomie pathologique cultivée avec ardeur avait substitué aux anciennes entités morbides, la notion des altérations organiques. On put penser un moment qu’on tenait à la pointe du scalpel cette cause cachée des phénomènes morbides qui avait donné lieu dans le passé à tant d’hypothèses contradictoires. Mais les médecins anatomistes ne tardèrent pas à être profondément divisés lorsqu’il fallut mesurer la portée à attribuer aux données nouvelles. Deux courants d’opinion se firent jour et
SA VIE Et SON ŒUVRE.
aboutirent à la formation de deux écoles adverses. L’une personnifiée par Laennec, voulant maintenir l’autonomie de la médecine, laborieuse et analytique jusqu’à l’empirisme; l’autre spéculative, à vues larges, mais entraînée bientôt à tous les excès d’un système outré, et dont le chef fut Broussais. Au fond chacun sentait, dans l’École de Paris convertie à l’anatomisme, que ce n’est pas tout de connaître les altérations matérielles des organes, et que ceuxci ne montrent rien de plus, en somme, que les ravages matériels causés par le mal: on éprouva le besoin de remonter plus loin, de rechercher la cause de ces altérations, le mécanisme de leur production. C’est l’époque ou Lobstein demande une anatomie pathologique vérifiée ■par la pathogénie.
Cependant, malgré les travaux de Bayle, Dopuytren, Bouillaud, Andral, Louis, Lobstein, Bayer, Cruveilher, la France s’était laissée devancer par les savants d’outre-Bhin. L’Allemagne avait été longtemps réfractaire aux idées nouvelles. Elle n’était sortie du vitalisme que pour tomber dans les vues spéculatives des philosophes de la Nature. A la vérité Schœnlein empruntant aux doctrines de Schelling seulement ce qu’elles avaient de véritablement scientifique, s’efforce dans ses cliniques d’imposer la méthode expérimentale et favorise le premier les applications de la microscopie et de la chimieorganique à la pathologie. C’est aussi l’époque où Johannes Müller enseignait. Il convientde rappeler ici que le premier, en 1838, J. Müller découvre que les cellules fibro-plastiques, les corps caudés comme il les appelle, se retrouvent dans un grand nombre de tumeurs, et sont d’autre part absolument semblables aux mêmes éléments entrant dans la composition du derme de l’embryon. 11 rejette la division des tissus en homologues et hétérologues, mais poussant à l’excès, il déclare que le cancer a la même constitution que les tumeurs les plus bénignes (1).
(I) Voici ce passage important : « Suivant les observations de Scbwann, la peau du « fœtus se compose régulièrement rien que de corpuscules caudés se terminant en « longues fibres. Ainsi se forment les libres de la peau et Scbwann a trouvé les mêmes « corpuscules dans les tissus cellulaires et dans bien d’autres endroits. l)e là il ressort « clairement pourquoi de pareils corpuscules se rencontrent aussi bien dans des tumeurs « bénignes que dans des tumeurs malignes. Ce sont des formations embryonnaires « comme les cellules germinatives, et les formations embryonnaires se répètent dans les « tumeurs de la façon la plus remarquable. Il suit de là qu’il n’est pas possible d’éta- « blir une division des tissus pathologiques en homologues et hétérologues. Cette clas- « sification est basée sur des suppositions aveuglément osées, sans aucune connaissance « de la structure des tumeurs. La structure des tumeurs les plus bénignes n’est abso- « lument pas distincte de celle du cancer sous le rapport des éléments les plus fins et de « la genèse. » (J. Müller, Ucber den feineren Bau und die Formcn der krankhaficn GcschwüUle, Berlin, 1838.)
Pendant que l’Allemagne prenait ainsi la tête du mouvement scientifique, les médecins français qui avaient poussé si loin l’investigation anatomo-pathologique, Laennec en tête (1), répudiaient l’usage du microscope. On comprend les doléances de Donné, qui seul avait tenté d’introduire chez nous le goût des recherches microscopiques, et qui les voyait ainsi condamnées par les chefs de l’École. Nous avons dit plus haut que De Blainville n’était rien moins que micrographe.
C’est en 1842 que l’histologie pathologique fut importée à Paris par H. Lebert, élève de Schœnlein et de Johannes Millier. Lebert après avoir pris ses grades à Zurich était venu en France pour y compléter son instruction clinique. Nous l’avons vu accompagner Robin à Jersey pour y recueillir des matériaux et des pièces destinés au musée Orfila. Il ne tarda pas à se faire connaître à Paris par des travaux remarquables en anatomie pathologique (Physiologie pathologique, 1845. Traité desmaladies scrofuleuses et tuberculeuses, 1849; Traité des maladies cancéreuses , 1851; et surtout Traité d’anatomie pathologique générale et spéciale, 1855-1861).
Cependant l’histologie pathologique semble au début se greffer sur l’anatomie pathologique macroscopique, dont elle adopte les errements. Les idées de Laennec étaient restées maîtresses du terrain après l’effondrement des idées de Broussais. Les premiers observateurs qui s’adonnent à l’étude microscopique des tissus, négligent l’état normal, n’envisagent que des productions pathologiques. Tous leurs efforts tendent à consacrer à l’aide du microscope la division des tissus morbides en homologues et hétérologues telle que l’avait établie Laennec. Ne semblait-il pas naturel que les tissus que celui-ci avait démontré n’avoir point d’analogues dans l’économie, fussent composés d’éléments nouveaux qu’on n’y trouve point à l’état normal? Lebert était d’ailleurs en partie rattaché à ces vues. Avec une patience et une ingéniosité remarquables il développe dans ses écrits la doctrine des éléments
(I) Il suffit de citer ce passage : « Nous pourrions remarquer ici que la structure « intime de tous les organes est à peu près aussi insaisissable pour nos yeux et pour « nos instruments d’investigation que celle du poumon, et que par conséquent rien (! n’est certain en anatomie pathologique, au delà des lésions tranchées qui tombent a d’abord sous les sens... Si l’on s’écarte de ces règles, si l’on cherche les causes de u maladies graves dans desaltérations microscopiques des organes, il est impossible de « ne pas tomber dans des conséquences absurdes; et l’anatomie pathologique ainsi que « celle de l’homme sain cultivées de cette manière perdraient bientôt le rang qu’elles (t occupent parmi les sciences physiques, pour se changer en un vaste champ d’hypo- « thèses fondées sur des illusions d’optique et des spéculations sans aucune utilité réelle « pour la médecine (Laennec, Traite de L' auscultation médiate, 1837, t. 1, p. 33 i). »
spécifiques; et pourtant lui-même avait établi (1) la nature glandulaire hypertrophique de beaucoup de tumeurs mammaires et autres ; établi également la nature épithéliale des tumeurs dites « cancers cutanés et des muqueuses à épithélium pavimenteux» (cancroïdes). Mais il n’avait point vu que des productions tout à fait analogues peuvent dériver des épithéliums des glandes, du testicule, du rein, et sont par conséquent des tumeurs de même ordre que les autres, avec cette seule différence qu’elles proviennent des épithéliums profonds et non tégumentaires, circonstance qui à son tour va provoquer ou tout au moins expliquer des différences notables dans la structure des cellules, des novaux, dans la rapidité de la marche de la maladie, etc. Lebert méconnaît complètement la véritable nature de ces cellules, il croit avec Hannover (1843) à la spécificité du noyau de la cellule dite cancéreuse ; de même il regarde comme éléments nouveaux ceux du pus, du tubercule, etc. En un mot il adopte pour les éléments pathologiques la double désignation d' homœomorphes (hypertrophies musculaires, glandulaires, etc., production sépidermiques cornées, etc.) et d ’hétcromorphes.
A la vérité cette doctrine, dérivée des idées de Laennec, avait déjà trouvé des contradicteurs. Bennet en Angleterre (2), Bruch en Allemagne (3) en démontrent la fausseté. Ils établissent que les cellules dites cancéreuses sont simplement des cellules de nature épithéliale plus ou moins modifiées, mais conservant cependant les caractères généraux du groupe auquel appartiennent ces éléments.
Robin au début subit l’influence de Lebert dont les vues concordaient si bien avec celles de Laennec et des anatomo-pathologistes français. C’est dans ce sens que sont conçues ses premières publications. Mais bientôt il rejette une doctrine contraire aux faits qu’il observe, et ce n’est pas sans intérêt qu’on voit comment il s’en affranchit progressivement. Ses doutes se manifestent d’abord lorsqu’il parle de la composition chimique des productions hétéromorphes. « 11 est très probable, dit-il, que l’hétéromorphie, c’est- « à-dire la production de parties constituantes élémentaires du « corps différentes de celles qu’on trouve à l’état normal (cancers, « tubercules), ne commence pas encore aux principes immédiats, « mais seulement aux éléments anatomiques. Il est très probable « que les substances organiques composantles produits hétéromor- « phes sont les mêmes que celles des productions morbides ho-
(1) Physiologie ‘pathologique. Paris, 1845.
(2) On Cancerous and Cancroid Growths. Edinburg, 1849.
(3) Die Diagnosis der bœsartigen Geschwùlste. M unz, 18 47.
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« mœomorphes et des tissus normaux, mais autrement combinées « quant aux proportions. Peut-être cependant par des procédés « plus délicats trouvera-t-on que ce sont des substances diffé- « rentes de la fibrine, albumine, etc...» ( Chimie anat., t. I, p. 262, 1851-1852.)
Analysant ensuite, avec cette rigueur d’observation qui caractérise toutes ses recherches personnelles, les tumeurs qui lui étaient soumises par les chirurgiens des hôpitaux, il arrive à séparer successivement du groupe hétérogène des cancers , une série de productions dont il détermine exactement la nature histologique. Tels sont notamment certains épithéliomas glandulaires (hétéradénomes), les gliomes de la rétine (1) ou tumeurs à myélocytes, les tumeurs à myéloplaxes, iibro-plastiques, etc. Dans une note sur les altérations du placenta ( Arch . gén. de médecine, 1854, p.705), il admet encore 1 existence de certains produits morbides « formés principalement « ou entièrement d’éléments dont on ne rencontre aucune trace « dans 1 organisme à l’état normal, tels que les corpuscules du tu- « bercule, les noyaux et cellules du cancer. » Mais déjà il constate que a les produits accidentels qui proviennent de l’hypergénèse de « certains éléments normaux, sont bien plus nombreux que les pro- « duits hétéromorphes », il proclame « la nécessité de connaître « les phases d évolution des éléments anatomiques chez l’embryon <c et à 1 âge adulte, pour arriver à une saine interprétation des lésions « et des phénomènes morbides ».
A mesure que ses observations se multiplient la signification de tous ces faits isolés se dessine plus nettement à son esprit. En 1855 (Acad. Sc., 22 août ) il montre que les tumeurs de la mamelle dites cancéreuses, ollrent une texture spéciale ; que ce fait s’observe également dans les tumeurs des région parotidienne, sous-maxillaire, labiale et épididymaire, qui ont reçu le même nom ; la texture des tumeurs diffère donc d’une région du corps à l’autre, etc. L’année suivante ( Mémoire sur le tissu hetèradénique , Gazette hebd., 1856) il fonde la théorie épithéliale du cancer, qu’il indique aussi deux ans plus tard dans le Dictionnaire de Nysten, rejetant absolument l’existence d’éléments anatomiques hétéromorphes.
En même temps il tait ressortir dans un mémoire sur les tumeurs de l’épididyme, les analogies qui existent entre le développement des productions pathologiques et celui des tissus normaux chez 1 embryon : « outre les tumeurs offrant le type d’aspect extérieur « et de texture de certains tissus de 1 adulte, il en est dont l’aspect
(I) Yoy. ci-desus p. xxxv.
sa vie et son Œuvre.
« extérieur et la structure sont, à s’y méprendre, les mêmes que « ceux des tissus de l’embryon. Ce fait n’a pu être reconnu qu’après « une étude suffisante et des tissus tels qu’ils sont chez l’adulte et « des tissus tels qu’ils sont chez l’embryon comparés entre eux et « aux produits morbides... C’est manifestement faute d’un examen « assez complet des tissus normaux adultes et embryonnaires, que « la nature de ces productions a d’abord été méconnue par d’autres « comme par moi-même, après l’examen à l’aide du microscope, a Cela seul suffit dès à présent pour faire comprendre qu’on ne peut « bien interpréter la composition anatomique et la texture des tu- « meurs si on ne connaît et ne peut leur comparer les caractères de « même ordre que présentent les tissus normaux adultes et em- <i brvonnaires.» (Soc. biol. , 1856.)
On a vu plus haut (1) les mêmes idées formulées, mais avec beaucoup moins de netteté, par Johannes Müller dès 1838, à propos des corps caudês : il suffit de rapprocher les deux passages pour voir quels progrès notables a faits chez Robin cette assimilation des tissus normaux aux tissus embryonnaires, et avec quelle rigoureuse logique il arrive peu à peu à appliquer en pathologie les tendances philosophiques qui déjà l’ont guidé dans ses études de chimie et d’histoire naturelle. Il répudie complètement la théorie de Lebert sur les éléments spécifiques et proclame le principe de la subordination de l'anatomie pathologique à l’anatomie et à l’embryogénie normales.
« Les maladies, a dit Robin, ne sont que des fonctions troublées (2). » Mais ce trouble physiologique, nous savons aussi où en rechercher l’origine, où en poursuivre les causes : c’est dans l’état d’organisation des éléments affectés, car c’est lui qui est troublé originellement. Dès lors le mal pourra siéger dans cet au delà du visible, sur lequel le microscope pas plus que l’œil ne peuvent nous renseigner. Comme Laennec , Robin reconnaît qu’il peut y avoir une multitude d’altérations pathologiques ne se traduisant point à nos sens par des lésions matérielles; il affirme l’existence de modifications purement moléculaires tant des solides que des liquides de l’économie en état de maladie, modifications accessibles ou non à l’investigation chimique, mais ne s’accompagnant souvent d’aucun signe visible. De môme que l’étude des principes immédiats est la véritable introduction à l’anatomie générale, de même la connaissance des altérations des principes immédiats deviendra le premier chapitre de l’anatomie pathologique, et c’est
(t) Voy. p. xciu.
(?) Dict. de Nyslen. Art. Hisr. de la Médecine. Ed. 1858.
là qu’il conviendra spécialement de chercher la caractéristique des maladies générales, « Les maladies les plus générales onlna- « turellement pour cause un changement dans ce qu’il y a de « plus général dans l’économie... Ainsi déjà dans l’étude des prince cipes immédiats commence à se présenter à l’état d’ébauche l’ace natomie pathologique. Tout changement (1) survenu dans les ce principes immédiats, dans ceux des liquides surtout, entraine ee naturellement une altération des fonctions aussi générale que ee possible, puisque c’est le mouvement nutritif, fait vital le plus « général, le plus fondamental, qui est altéré partout à la fois. Aussi ee l’altération est-elle aussi dangereuse que possible, puisque les ee propriétés des tissus se trouvent ainsi modiliées toutes simultaee nément. » (Chimie anatomique, t. I, p. 260.)
Ces altérations des principes immédiats sont indéfinies; elle peuvent consister soit dans un changement de proportionnalité, soit, pour les principes non cristallisables dans un changement de leur constitution même. C’est ainsi, par exemple, que la fibrine devient plus ou moins coagulable. Nous verrons plus loin comment Robin relie à cette notion d’altération des principes immédiats se produisant au contact d’une substance similaire déjà modifiée, la propagation des virus et les désordres qu’ils causent dans l’organisme.
Enfin, le passage suivant qui traite du mode d’action des médicaments en tant que principes immédiats accidentels, est un de ceux qui caractérisent le mieux les vues de Robin sur les rapports de physiologie générale avec la pathologie : « Il y a dans l’étude de « la thérapeutique pharmacologique deux choses en présence :
« le médicament et la substance organisée qu’il modifie. On com- « prend que l’une ou l’autre doivent être connues à un égal de- « gré si l’on veut arriver à se rendre compte de l’action d’un nièce dicament et en diriger sagement l’emploi. Malheureusement,
« nous sommes bien loin d’en être arrivés là. En général nous « connaissons le médicament, c’est-à-dire sa composition, ses pro- « priétés physiques et chimiques. Nous connaissons plus ou moins « la disposition géométrique ou extérieure des parties que forme la « substance organisée, mais nous ignorons la nature de celle-ci ; car « ce que nous étudions le moins, c’est la composition immédiate « de cette substance, aux principes de laquelle le médicament va « se fixer d’une manière permanente ou temporaire pour en mo- « ditier les actes moléculaires rénovateurs et autres. Or, c’est pour- « tant par ces modifications de la substance organisée que ses actes
(l) Au delà d’une limite qu’on pourrait appeler tolérance.
Sa vie et son œuvre. xciX
« sont ramenés à leur état normal par suite de la tendance de la « substance de chaque élément anatomique à reprendre durant la « rénovation le type déterminé de la constitution qui lui est propre, « lorsqu elle 1 a perdu. C’est le retour à cette constitution qui est « le but de la thérapeutique. On ne saurait trop insister sur ce fait « que démontre l’étude de l’évolution des éléments anatomiques: « c est qu une fois qu ils sont modifiés par suite de circonstances « accidentelles, tout ce qui vient activer la rénovation moléculaire « nutritive tend à les ramener à l’état normal, parce que durant « cette rénovation ils se développent dans le sens du type de la
« constitution qu ils avaient acquise pendant leur développement « fœtal.
« D où 1 importance qu’il y a à connaître la composition immé- « diate du sang et celle des éléments anatomiques pour arriver à « taire un choix rationnel des moyens thérapeutiques à employer « dans un cas pathologique quelconque.
« Non seulement il faut savoir ce dont est composée la substance « dont sont formées les parties qui sont le siège des actes, mais il « faut connaître aussi comment s’accomplissent ces derniers. En « effet, le médicament va s’unir à une substance en voie d’activité et « en voie de rénovation moléculaire continue; souvent même c’est « à une substance dont la rénovation ne s’accomplit pas d’une ma- « nière semblable à ce qui se passe dans l’état normal; ce qui fait « dire, non sans quelque raison, mais d’une manière ordinaire- « ment indéterminée, que les remèdes agissent autrement pendant « la maladie que pendant l’état de santé.
« Si chaque maladie a son évolution propre, cela tient à des « causes permanentes dont l’étude est précisément un des sujets « de la pathologie générale. Ces causes sont, avons-nous dit : l’état « de la substance organisée affectée, les conditions étiologiques de « la lésion, la nature propre de celle-ci et la perturbation t'onction- « nelle qui en naît; et parce que la perturbation reste toujours la a même sous une même cause, il faut bien que la substance, siège « des actes, se modifie toujours de même sous cette cause. C’est « 1 étude de cette partie de la pathologie générale qui fait le mieux « saisir le vrai rapport entre la pathologie et la physiologie, ce « qu’est la maladie relativement à la santé, ce qu’il y a d’inévi- « table, comparativement à ce qu’il y a de modifiable, dans le cours « de l’une et de 1 autre.» (Préface de Robin pour l’ouvrage de M. Picot, Les grands processus morbides.)
Dans la voie où il s’engageait si résolument, Robin était suivi par de zélés collaborateurs, où se distinguaient Broca, M. Ver-
neuil , Ordoîiez. Il aborde, tout en s’occupant d’autres travaux, une multitude de questions d’anatomie pathologique dans des notes, des mémoires que nous ne pouvons citer ici. On se fera une idée de sa prodigieuse activité dans cet ordre de recherches, en lui voyant mentionner, au cours d’une communication sur le tissu hétéradénique (Acad, des Sc ., 25 juin 1855), 550 examens de tumeurs pratiqués en trois ans et demi , pendant qu’il travaillait avec Verdeil à l’achèvement de la Chimie anatomique et qu’il se faisait connaître par une foule de publications sur des points spéciaux d’histologie normale, d’anatomie comparée, etc.
Dans le temps même où Lebert et Robin, malgré les divergences qui les séparaient, mettaient en honneur à Paris les recherches microscopiques appliquées à la médecine, le mouvement provoqué en Allemagne par les enseignements de J. Millier et de Schœnlein s’accusaitavecune intensité extraordinaire. Les travaux de Schwann et de Ilenle avaient ouvert la voie féconde dans laquelle s’engageait maintenant toute une phalange de chercheurs. Au premier rang se faisaient remarquer en pathologie, M. Virchow et son collaborateur Reinhardt, qu’une mort prématurée devait enlever peu d’années après. Par quel malheureux enchaînement de circonstances Robin et M. Virchow, deux hommes tendant vers le même but, animés d’un même esprit et d’un zèle égal pour la cause du progrès scientifique, en sont-ils arrivés à se combattre avec acharnement pendant plus de trente ans ? C’est le moment de revenir sur la lutte dont nous avons déjà parlé à propos de Y irritabilité et de voir quel en a été en dernier ressort l’influence sur l’évolution des sciences médicales.
Robin avait été en quelque sorte conduit à s’occuper d’anatomie et de physiologie par la chimie et l’histoire naturelle; il abordait le terrain de la pathologie en s’appuyant à la fois sur les principes de la philosophie positive et sur des sciences qui se trouvaient alors en pleine voie de progrès. C’est ainsi qu’il fut amené à ne voir dans la pathologie qu’un corollaire de l’anatomie et de la physiologie normales. Il en est tout autrement de M. Virchow; médecin avant tout, M. Virchow n’eut recours aux sciences anatomiques et physiologiques que pour résoudre les problèmes qui se posaient alors en pathologie. Lui-même a pris soin de nous le dire dans un passage de sa polémique contre Robin au sujet de l’irritabilité (1).
(1) a II (Robin) commence par la matière organisée dépourvue de toute structure, pou- « vaut être vivante ou non, puis il passe de là aux cléments anatomiques figurés. C’est « l’étude d’abord chimique, puis histologique; et certainement je ne vois rien qui s’op- « pose en principe à ce que M . Robin suive celte voie dans ses cours sur les principes de
Cette différence de point de départ explique, en effet, très bien les divergences que nous observons dans les tendances, et si l’on peut dire ainsi, dans le tempérament scientifique des deux éminents biologistes.
Robin, anatomiste et zoologiste, voit l’organisme comme un tout, et il l’étudie à un point de vue trop statique; les éléments anatomiques nés par une série de genèses successives dans les blastèmes, se produisant en despoints et à des époques déterminées sont décrits par lui avec un soin minutieux, mais comme quelque chose de fixe, ainsi qu’on pourrait décrire, par exemple, les matériaùx d’une construction. Tout au contraire M. Virchow, suivant les préceptes de J. Müller, observe les lésions à l’état d’évolution incessante. Bichat avait dissocié les organes au point de vue anatomopathologique en distinguant les altérations des tissus; M. \ irchow fait un pas de plus en localisant les processus morbides dans les cellules mêmes.
Aussi rien de plus frappant que le contraste qui règne entre les deux doctrines lorsqu’on suit Robin et M. Virchow dans l’interprétation qu’ils arrivent à donner des principaux phénomènes pathologiques. A cet égard, on peut citer en première ligne la question relative à la nature de l’inflammation, question qui faisait alors l’objet de tant de discussions entre les diverses écoles médicales.
En face des théories neuropathologiques et humorales de l’époque, qui voyaient dans l’appareil circulatoire le siège des phénomènes essentiels de l’inflammation, était venue se dresser la doctrine adverse des partisans de Yirrüation. Pour eux, le fait primordial était une modification irritative des tissus entraînant à sa suite des troubles vasculaires, qui se trouvaient ainsi complètement relégués au second plan. Les tissus sous l’influence de cette incitation morbide attiraient avec plus de force les principes nutritifs du sang, d’où le nom de théorie de V attraction sous laquelle on réunitcommunément les idées émises par Haller, Dupuylren et surtout par Broussais. Cette manière de voir qui s’accordait si bien avec la conception de l’anatomie cellulaire, trouva en M. Virchow un
« l’histologie. Mais tout le monde sait que cette voie n’est pas la mienne. Je suis parti de « la pathologie. C’est pour pouvoir comprendre les phénomènes pathologiques que j’ai « dù faire un retour sur la physiologie et sur l’histologie. Dans ces recherches la ques- « tion de la vie se trouvait réunie à celle des éléments anatomiques et j’arrivai aux élé- « ments vivants, c’est-à-dire aux cellules douées de vie. Ce que je cherchais, ce n’étaient « pas des principes de l’histologie, mais des principes de la physiologie et de la patho- « logie; s’il s'est trouvé en même temps des principes d’histologie, ce n’était là qu’un « produit accessoire de mon travail. » ( Ueber die Reixbarkeit. Eine oratioprodumo. Arehiv. XXIV, p. 157, 1808.)
Cil CHARLES ROBIN
partisan convaincu. Étudiant, à l’exemple de Ivüss, le processus inflammatoire dans les tissus non vasculaires, M. Virchow montra que leurs éléments se modifient tout comme ceux des tissus pourvus de vaisseaux. Magistralement formulée, appuyée sur des faits précis, sa théorie de l’irritation inflammatoire s’imposa avec une autorité irrésistible au monde scientifique.
fout au contraire Robin, qui, comme on l’a vu plus haut, combattit à outrance la conception de l’irritabilité cellulaire, accorda une importance prédominante aux troubles vaso-moteurs et professa jusqu'à la fin de ses jours une théorie très voisine de celle émise autrefois par Ilenle.
> Le premier effet de la théorie deM. Virchow était naturellement d étendie pour ainsi dire à 1 infini le domaine de l’inflammation. Le processus irritatif consistait , en quelque sorte, en une simple exageiation des phénomènes normaux, par lesquels se manifeste la vie des cellules; il se présentait comme quelque chose de fort analogue aux phénomènes du développement embryonnaire. Aussi Robin demandait -il ironiquement si ce dernier ne devait pas prendre le nom d 'embryonite. Il fallait dès lors, ou bien faire rentrer avec Broussais, dans le cadre des phlagmasies, la totalité des phénomènes morbides actifs, ou bien abandonner complètement une conception pathologique qui n’a plus aucune signification précise. C’est ce qu’avaient déjà fait d’ailleurs Magendie, Andral et Vogel, en rayant Y inflammation du répertoire nosologique. Mais il faut convenir que ces deux alternatives étaient également peu satisfaisantes en présence du syndrome clinique si caractérisé de l’inflammation.
On sait comment la découverte de Cohnheim est venue depuis détrôner l’attraction cellulaire et replacer dans les vaisseaux la cause première de l’inflammation. Robin qui admettait la genèse sur place des leucocytes néoformés, accueillit avec défiance les travaux concernant la diapédèse. Sans nier précisément l’issue des globules, il soutenait qu’elle ne pouvait avoir lieu que d’une façon passive' apres rupture de la paroi des capillaires, et que les rouges sortaient alors en même temps que les blancs. Personne ne songe plus aujourd’hui à dénier aux leucocytes la faculté de locomotion amœboïde à travers les tissus, mais pour la diapédèse inflammatoire on se trouve encore en présence de plusieurs opinions opposées. Le passage actif et la filtration passive , à laquelle s’était rallié Cohnheim lui-même, comptent l’un et l’autre des partisans autorisés. L’incertitude continue également de régner sur la part qu’il fautfaireaux phénomènes intra et extra-vasculaires dans la production de l’ex-
cm
sudat. L’hypothèse actuelle d’une altération primitive des parois vasculaires, de nature encore indéterminée, ne donne qu’une interprétation bien insuffisante des faits, et l’on peut dire avecM. von Recklinghausen, qu’en dépit des obscurités de la théorie pathogénique, la conception clinique de l’inflammation ne perdra pas de sitôt son ancien droit de cité en médecine.
C’est principalement en s’appuyant sur ses observations relatives à l’inflammation parenchymateuse que M. Virchow montra les unités anatomiques comme des organismes élémentaires ayant leur activité propre. L’étude dynamique venait ainsi compléter l’étude statique. A l’histologie quasi inerte de Schwann et de Henle, va succéder l’histo-physiologie avec la pathologie cellulaire, et celle-ci deviendra le point de départ du mouvement actuel en biologie. L’événement a prouvé combien M. Virchow était dans le vrai lorsqu’il disait que la physiologie représente la partie essentielle de la science, parce que seule elle nous met à même de suivre l’enchaînement des faits recueillis par l’anatomie, la chimie, la clinique, etc.
Sur ce terrain il faut bien reconnaître que Robin se trouvait en quelque sorte immobilisé par sa théorie de la formation libre des éléments anatomiques, dont l’évolution lui échappe par suite forcément en grande partie. Dès lors, la localisation des lésions en pathologie perd à ses yeux beaucoup de son importance, subordonnée qu’elle était aux perturbations nutritives de l’économie dans son ensemble, aux altérations les plus élémentaires et conséquemment les plus générales.
Mais cette erreur fondamentale de Robin sur l’évolution cellulaire, ne doit pas, d’autre part, nous faire perdre de vue ce qu’ont de juste et de réellement profond, ses vues en physiologie générale. Ici ses tendances bio-chimiques lui fournissent une base solide et lui permettent de s’avancer fort loin sur un domaine demeuré il peu près inexploré depuis cette époque. M. Virchow ne paraît pas s’être rendu compte de la portée qu’avait cette conception maîtresse de son adversaire : l’état d’organisation (1). Mais faut-il dire qu’ici encore, comme dans l’affaire de l’irritabilité, on pourrait relever une foule de malentendus, de questions de mots venant du manque d’accord sur la signification exacte des termes employés, et aussi de l’excessive rigueur de Robin pour la nomenclature et les étymologies. En l’absence d’une langue scientifique universelle, il arrive
(1) Bien qu’il ait dit lui-même quelque part dans une de ses plus anciennes publications : (( Ce qui fait l’essence de la vie, ce n’est pas la configuration extérieure de la « matière momentanément fixée sous forme de cellule, mais la puissance motrice inté- « rieure. »
que les auteurs attribuent souvent la môme dénomination à des objets différents. Cet inconvénient devient surtout visible en biologie, où tout se transforme incessamment, où les faits du jour viennent renverser ou modifier les notions de la veille. Entin il faut bien reconnaître que la manière d’écrire diffuse et souvent obscure, de Robin ne prêtait que trop à retarder l’entente. De là des controverses sans fin et dont l’objet n’est pas toujours suffisamment légitimé.
C’est, à proprement parler, sur le terrain de l’histogénie que les deux adversaires se rencontrèrent pour la première fois et de la façon la plus directe. A la suite de Reicliert, avec MM. Kœllikeret Remak, M. Virchow reconnaît la descendance continue de toutes les cellules de l’organisme. Rapprochant des données embryogéniques de ces auteurs les observations de Vogel, Buhl, Eberth, Rindfleisch, etc., et les siennes propres sur la prolifération des cellules dans les tissus pathologiques, il résume dans la formule célèbre omnis cellula a cellula , la théorie nouvelle sur la génération des éléments anatomiques. Reprenant en même temps une idée déjà émise par De Blain vil le (1), M. Virchow considère le tissu conjonctif comme un tissu générateur pouvant donner naissance à la plupart des autres. Il en fait provenir notamment la presque totalité des néoplasmes pathologiques. Sous l’influence d’une irritation formative(2) les cellules des tissus conjonctifs vont proliférer et donner naissance à de petits éléments arrondis, cellules indifférentes, embryonnaires, formatives capables d’évoluer dans une foule de directions variées et qui deviendront cellules osseuses, cartilagineuses, éléments du tubercule, du cancer, etc., suivant les cas. Le tissu des bourgeons charnus est le type de ce tissu indifférent ou embryonnaire, dont les cellules, comme celles de l’embryon, peuvent se transformer sous l’influence d’une irritation appropriée en n’importe quel élément anatomique adulte. De là les dénominations de cellules et de tissu de bourgeons charnus (Granulationszellen, Granulationsgewebe), fréquemment employées depuis cette époque. M. Virchow donne comme point d’appui à sa théorie les phénomènes de l’ostéogénie tant normale que pathologique. Pour lui, non seulement les cellules du cartilage, du périoste, de l’os et de la moelle dérivent phylogénétiquement les unes des autres, mais on observe même le passage direct d’une cellule du cartilage ou du tissu conjonctif, à l’état de cellule osseuse, etc. C’est ainsi que, suivant l’expression même de l’auteur, « le tissu conjonctif et ses équivalents prenaient
(1) Organisation des animaux, 1822.
(2) Voy. ci-dessus, p. lxvii.
SA VIE ET SON OEUVRE
« en histogénie pathologique, la place de la lymphe plastique de « Hunter, des blastèmes de Schwann et des exsudats des auteurs « plus récents. » ( Pathol . cell., éd. 1862, p. 374.) Exception n’est faite que pour les productions épithéliales et pour celles qui se rapportent aux tissus d’une organisation plus élevée, tels que les tissus nerveux et musculaire.
Il importe de faire remarquer ici que M. Virchow, dans l’exposé de sa doctrine, a pris soin de formuler lui-même quelques réserves (1). Mais les restrictions tout au moins prudentes qu’il faisait, ont été fort oubliées par la suite, et la théorie du tissu embryonnaire est demeurée régnante en anatomie pathologique jusqu’à nos jours. Quand Cohnheim retrouva la diapédèse observée autrefois par Waller, cette théorie fut modifiée en ce sens qu’on transporta aux leucocytes émigrés des vaisseaux le rôle générateur attribué primitivement par Virchow aux éléments connectifs. La confusion en fut encore augmentée : globules blancs du sang et de la lymphe, éléments propres des ganglions lymphatiques, de la rate et des autres organes dits lymphoïdes, cellules du tissu conjonctif, de la moelle des os, tous ces éléments furent confondus et identifiés par un grand nombre d'anatomistes, sous le nom d’éléments ou cellules lymphoïdes. On groupa sous le nom de sarcomes toutes les tumeurs constituées par ces éléments; c’est ainsi que les néoplasmes développés aux dépens du tissu lamineux se trouvèrent réunis dans un même groupe, avec ceux issus des follicules clos, des amygdales, des ganglions lymphatiques, de la névroglie rétinienne ou encéphalique, de la moelle des os et de bien d’autres parties.
On comprend si Robin dût s’élever avec vivacité dans ses écrits et dans son enseignement contre une pareille confusion, lui qui attachait tant d’importance à une bonne nomenclature et qui avait consacré tant d’efforts à distinguer les différentes espèces d’éléments anatomiques d’après leur origine et leur évolution, autant que d’après leur forme et leurs caractères chimiques. Et on ne peut méconnaître la jutesse des arguments qu’il invoque contre cette conception des cellules indifférentes ou embryonnaires et contre
(l) « Jusqu’à l’époque où se forment les cellules de granulation, et même pendant « la période caractérisée par leur présence , il est impossible de reconnaître ce qui en « adviendra. Un cancer à ce stade, ressemble à un tubercule. Je ne veux pas dire pour « cela que ces cellules soient tout à fait indifférentes, mais elles nous paraissent telles, « elles ne présentent aucun caractère qui nous fasse reconnaître leur particularité; il « en est comme des cellules de l’embryon dont il nous faut bien admettre qu’elles ren- « ferment déjà, chacune en particulier, quelque chose qui motivera leur développement « ultérieur, bien que cependant nous ne puissions rien en distinguer. »