‹ Charles Robin, sa vie et son œuvreChapitre 22 sur 35 · CVI CHARLES ROBIN · texte numérisé non relu

CVI CHARLES ROBIN

1 hypothèse de la métaplasie ou transformation des tissus les uns dans les autres. Ï1 est bien évident que l’absence, dans un grand nombre de cas, de caractères spécifiques accessibles à nos moyens actuels d investigation chez les cellules jeunes, ne nous autorise nullement a considérer celles-ci comme identiques, alors qu’elles dilïéreront complètement les unes des autres par leur évolution ultérieure et possèdent en conséquence un potentiel différent, absolument comme les ovules de deux espèces voisines, fort semblables et qui n en sont pas moins spécifiquement distincts. Pour Robin il n existe à aucun moment, chez l’embryon, de cellules indifférentes et lorsqu’un tissu prend la place d’un autre, c’est par voie de substitution, non en vertu d’une transformation directe.

Une autre question d’anatomie pathologique qui mit nettement en relie! la divergencede méthodeetdedoctrine existantentre les deux écoles est celle relative à la nature histologique des tumeurs dites cancéreuses. Lebert et Hahnover reconnaissaient déjà, il est vrai, une origine épithéliale aux cancroïdes de la peau et des muqueuses. Robin suivant ici Rruch (1847) et Bennett (1849), étend cette origine aux cancers des glandes et des parenchymes. 11 établit d’emblée la distinction entre les hypertrophies glandulaires et les tumeurs à marche envahissante, qu’on désignait sous le nom de cancers.

« L’épithélium hypertrophié a déterminé l’atrophie de la paroi « propre des glandes, et alors la formation de cellules épithéliales « a lieu en dehors de la glande, dans le tissu ambiant, entre ses « éléments. C’est ce qu’on appelle infiltration des tissus par l’épi - « thélium. Une fois la formation de l’épithélium commencée en « dehors des glandes, elle gagne rapidement tous les tissus voi- « sins. Ces productions détruisent peu à peu la glande après l’avoir « distendue, pour ensuite envahir les tissus voisins et former une « des affections les plus graves à cause de cet envahissement.

« [Note sur quelques hypertrophies glandulaires , 1855). »

Robin montre que le terme cancer pris comme synonyme de tumeur maligne, ne se rapporte pas à des objets de même nature : « Le « mot cancer ne désigne donc ni une espèce unique, ni même un « genre ou une classe naturelle de tissus morbides, au point de vue « de l’anatomie et de la symptomatologie... De l’une à l’autre des « espèces de tumeurs appelées cancer, il y a en effet des différences « anatomiques notables, selon le tissu qui en a été le point de dé- « part, différences égales à celles que présentent entre eux les tis- « sus normaux, et ne pouvant être saisies avec toute leur valeur,

« qu’autant que déjà on connaît les diverses phases d’évolution de « ceux-ci. Les mots Cancer etson synonyme grec Carcinome, doivent

CVH

“ donc disparaître de la science, en tant que désignant une espèce « ou même un genre de produits morbides... [Anal, cell., p. 601.)»

De même après avoir déterminé la texture des tumeurs épithéliales envahissantes dansdiverses régionsducorps, Robin ajouteque « toutes ces tumeurs, loin d’avoir des caractères uniformes etc.om- « muns comme ceux, par exemple, que présente le tissu adipeux de « toutes les régions à l’état normal, ou le tubercule dans l’ordre “ pathologique, offrent quelque chose de spécial pour chacune de « ces régions. De plus, partout cette texture du produit morbide « conserve des analogies avec la texture de l’organe normal, de « manière à pouvoir faire déterminer, d’après l’examen du tissu, « le siège qu’il occupait; car jamais on ne trouve dans la région « parotidienne, par exemple, une tumeur offrant la texture de celles a de la mamelle et vice versa. [Acad, des Scien ., 1855. Arch. gén. « de, medecine, 1856.) »

Les descriptions que donna Robin à l’appui de ces vues nouvelles, sont d’une exactitude scrupuleuse ; les moindres faits anatomiques sont relevés avec soin, et il n’en est aucun qu’on ne puisse vérifier aujourd’hui après trente ans, malgré l’évolution de nos connaissances pendant ce temps sur la pathologie des tumeurs. L est ainsi que les épithéliomas les moins atypiques de certaines glandes montrent les formations en « doigts de gant » si longuement décrites par Robin dans ses premiers mémoires sur les hété radénomes. Ces formations peuvent se retrouvera distance, comtne il l’indique, dans les ganglions axillaires par exemple, pourvues d’une cavité centrale et présentant une ressemblance frappante avec des acini glandulaires. De môme la transformation hyaline de la charpente lamineuse, dans les tumeurs dites cylindromes , peut conduire dans quelques cas à la production de gaînes translucides entourant les cylindres épithéliaux hétérotopiques, et qui simulent ainsi une paroi propre adventice, telle qu’elle se trouve signalée par Robin dans certains hélèradénomes (1). Enfin les nombreux travaux publiés au cours des dernières années sur ce groupe de néoplasmes, n ont ajouté que peu de chose à sa description des corps ovi formes répondant à des végétations du tissu conjonctif qui subissent la dégénérescence dite hyaline.

Pendant que Robin faisait faire à la pathologie ces progrès décisifs 1 école de M. Virchow partant des théories que nous avons

(1) Vov. sur ce point: Malassez, Sur le Cylindromè, Arch.de Phvsiol., 1883. — Herrmann et Tourneux, Hétérotopie consécutive à un épithélioma du sein. Journ. de l’Anat., 1876. — Paquet et Herrmann, Épithélioma de la glande de Cowper, It>iü., 1884. — Herrmann et Lesur, Épithéliomas de la mamelle, Ibid , 1885.

exposées, en arrivait à donner du cancer une définition anatomique unitaire : Les tumeurs cancéreuses sont celles qui sont nées au sein du tissu conjonctif par prolifération des cellules fixes de celui-ci; ces cellules prennent peu à peu les caractères delà cellule cancéreuse spécifique de Lebert; ainsi se trouve constitué le carcinome alvéolaire (fibrome alvéolaire, Corn il et Ranvier) formé d’un stroma de tissu conjonctif creusé d’excavations que remplissent des cellules polymorphes avec un liquide plus ou moins abondant. C’est là, comme on voit, un véritable tissu spécifique sans analogue dans l’économie normale, qui vient succéder à la cellule spécifique. Il faut ajouter que cette solution simple et commode fut accueillie avec faveur dans le public médical. On se contenta dès lors, de constater la structure alvéolaire cavaciéristique du carcinome. Les travaux de Robin tombèrent dans l’oubli. Les recherches isolées de Cornil (1), Billroth (2), Rindfïeisch (3), Steudener (4), etc., demeurèrent sans écho et ce n’est qu’après la publication de deux mémoires de M. Waldeyer(5)quela théorie épithéliale du cancerfutdiscutée de nouveau. C’estde cette époque que date le revirement qui s’est produit depuis quelques années en faveur des opinions de Robin. Aujourd'hui la plupart des auteurs d’anatomie pathologique admettent l’origine épithéliale des soi-disant carcinomes, tout en formulant quelques réserves sur la possibilité de l’accroissement consécutif des épithé bornas par apposition de cellules embryonnaires (leucocytes, etc.) transformées. D’autres, poussant plus loin l’éclectisme, admettent conjointement l’existence d’épithéliomas à marche envahissante et du carcinome de nature conjonctive. Ces hésitations ne prendront fin que lorsqu’on connaîtra d’une manière satisfaisante les modifications pathologiques du tissu cellulaire et des vaisseaux dans les néoplasmes pathologiques. Nous citerons, pour finir, un passage de Klebs qui résume exactement les idées courantes sur cette question, passage où il est dit que « l'évolution spéciale du carcinome « n’est pas due simplement à des altérations du tissu interstitiel,

« mais qu’elle dépend tout particulièrement d’une modification des « propriétés biologiques des épithéliums, modification à laquelle « ces derniers doivent leurs propriétés infectieuses et la faculté de « se répandre au loin dans l’organisme. »

C’est bien là la pensée de Robin, mais qu’il formule avec une

(1) Journ. de l’Anat., 1864-1865.

(2) Voy. Pitha u. Billroth, Handb. der Chirurgie , 1865.

(3) Histol. palhol.

(4) Yirch.’s Arch.,1868.

(5) Yirch.’s Arch. 1867 et 1872.

SA VIE ET SON OEUVRE. 01 X

précision bien plus grande, lorsque décrivant l’envahissement d un os par un épithélioma, il nous montre les éléments de la tumeur occupant dans l’os « de petites cavités dont ils ont déterminé la « formation en comprimant la substance osseuse, parce que leurs « propriétés de nutrition, de développement et de naissance sont « plus énergiques que les mêmes propriétés dans le tissu osseux. » (Naissance des éléments anatomiques, Journ. del’Anat., 1865.)

Malheureusement sur ce point, comme sur tant d’autres, l’obstination de Robin dans sa doctrine de la genèse l’empêche de reconnaître la provenance exacte des éléments envahisseurs. C’est ainsi qu’il admet que les hétéradénomes naissent à côté des glandes normales, mais indépendamment d’elles; que les tumeurs secondaires dont la pathogénie s’explique naturellement par le mécanisme de l’embolie, se forment soit aux dépens de blastèmes semblables à celui qui a produit la lésion primitive, soit (pour les ganglions lymphatiques) par la transformation des épithéliums nucléaires en cellules semblables à celles du cancer.

La même cause d’erreur qui faisait méconnaître aux disciples de M. Virchow la part prépondérante revenant aux épithéliums dans la production des carcinomes, les égare aussi dans la description qu’ils donnent des tumeurs adénoïdes. Ici encore ils reportent toute l’origine de la néoplasie au tissu conjonctif, n’attachant qu’une importance secondaire aux modifications présentées par les éléments sécréteurs. Sous l’empire de cette idée la notion d’hypertrophie glandulaire disparaît complètement: les adénomes de la mamelle décrits par Lebert, Robin et Broca, font place dans la classification de M. Virchow aux fibromes, sarcomes, myxomes du sein. On ne voit plus que le tissu sans se préoccuper de la constitution de l’organe malade, et c’est ainsi qu’on en arrive également à confondre dans un même groupe certaines tumeurs glandulaires et les môles hydatiformes du placenta.

Signalons encore les tumeurs à myélocytes, dont Robin a soutenu dès le premier jour la nature nerveuse (1). Au nom de tous les caractères physico-chimiques de la névroglie, il ne cesse de protester contre l’assimilation faite par M. Virchow de ce tissu et du tissu conjonctif.

Nous pourrions encore citer ici, sans espérer d’épuiser la liste des travaux de Robin en pathologie, ses recherches sur les tumeurs dérivées de la moelle des os, sur les tumeurs tibro-plastiques, sur celles qui se forment aux dépens des follicules dentaires, etc. Qu’il nous suffise d’avoir caractérisé la tendance de Robin en ana-

(I) Voyez ci-dessus, p. xxxvi.

CX CHARLES ROÊlN

tomie pathologique. On peut dire de lui que développant le principe posé par J. Müller, d étudier les altérations des tissus et des oiganes comparativement aux parties normales correspondantes envisagées à leurs ditiérentes stades d’évolution, Robin ajoute à 1 excellence de cette méthode, tous les avantages que lui donne sa conception si nette des divers degrés de l’état d’organisation, de la spécificité des éléments anatomiques, du rôle des altérations des pi incipes immédiats, de tout ce qui constitue, en un mot, sa doctiine biologique. Il arrive ainsi à formuler sur bien des questions de pathologie des vues dont la justesse n’a été reconnue que longtemps après, et le sera probablement de plus en plus.

X. — Travaux de pathologie (suite). — L’école étiologique. — L’état virulent. Les doctrines bactériennes. — Objections.

Il nous leste à parler de 1 attitude de Robin en face des doctrines médicales actuellement régnantes et dont les travaux de 31. Pasteur ont été le point de départ.

Laennec avait dit excellemment (1) : « Tout ce qu’il est donné à « 1 homme de voir etde connaître dans une maladie se réduit à cinq « sortes de choses : 1° ses causes; 2° les altérations des organes ou « des liquides qui peuvent l’accompagner; 3° le trouble qui existe « dans les fonctions ; 4° la marche que suit la maladie et que l’on « peut quelquefois prévoir ; 5° le traitement qui est indiqué. »

De ces cinq branches de la médecine, la seconde et la troisième sont piécisément dans une dépendance absolue de l’anatomie et de la physiologie normales. Il ne saurait plus être question pour personne d envisager les altérations matérielles des organes et les troubles fonctionnels indépendamment de l’état normal correspondant. Mais déjà, à l’époque du plus grand triomphe de l’École anatomique leprésentée tout à la fois en f rance et en Allemagne, malgré de profondes divergences, par MM. Virchow et Robin, déjà la connaissance de la marche générale des processus morbides appuyée sur la symptomatologie clinique et jointe aux résultats de 1 expérimentation thérapeutique montrait clairement que le domaine medical s étend au delà de la recherche des lésions tant organiques que fonctionnelles. Mais ce n’était qu’un pressentiment, ht pour tous les esprits la clarté des faits anatomo-pathologiques 1 emportait d emblée sur les données plus vagues et moins facile-

(I) Inlrod. au Traité inédit d’Anal. paihol publiée parV. Cornil, 1SS4.

sa vie et son oeuvre.

ment contrôlables de la séméiotique. S’il s’est fait depuis lors un revirement de plus en plus prononcé à cet égard, on peut en faire remonter la cause au développement rapide de la pathologie expérimentale qui a mis en évidence un facteur jusqu’ici relégué à l’arrière-plan, le facteur étiologique. Laennec, à la vérité, faisait peu de cas de l’étiologie; mais il n’en fut pas de même de Lebert (1), et on put voir, en 1863, Ch. Schützenberger (2) proclamer à Strasbourg la prédominance du principe étiologique dans la spéciücation des maladies.

On peut aujourd’hui regarder comme définitivement établi dans la science le principe de l’autonomie réelle de la pathologie; on a reconnu la possibilité de distinguer les espèces morbides en se fondant sur l’étiologie. Après le nosologisme ancien et l’anatomisme s’est ouverte une ère nouvelle pour la pathologie générale. Mais Robin, en raison môme du champ d’observation qu’il s'était tracé, demeure forcément étranger à ce mouvement. Il faut bien dire d’ailleurs que cette réaction contre la domination exclusive de l’anatomisme n’a pas tardé à dépasser le but, et il n’est pas sans intérêt de constater qu’ici Robin et M. Virchow, séparés sur tant de points, vont formuler à peu près les mêmes réserves en présence des exagérations de la doctrine bactérienne, et revendiqueront par des arguments de même ordre les droits méconnus de l’anatomie et de la physiologie.

Robin à sa place assez curieusement marquée dans l’histoire des

(1) « L’anatomie pathologique doit donc servir la pathogénie et non la dominer, a Bien d’autres branches de nos études, parmi lesquelles nous plaçons au premier rang « celles qui ont trait à l’étiologie, pourvu qu’elles soient faites avec toute la rigueur « du naturaliste, doivent concourir à fonder la philosophie expérimentale et la science « des ressources thérapeutiques du médecin.» Lebert, Introd. au Traité d'anatomie pathologique, 1854.

(2) « La légitimité de la pathologie spéciale admise, quels sont les principes à l’aide « desquels on peut constituer l’espèce morbide? En première ligne et nécessairement « nous rencontrons le principe étiologique. En face d’un type immuable d’organisa- « lion, la diversité et la spécialité des causes apparaissent comme condition première « de la spécialité et de la diversité des maladies. Le principe étiologique, s’il pouvait « être rigoureusement suivi, serait à la fois le plus scientifique et le plus pratique. Le « plus scientifique, parce qu’il fonderait l’espèce morbide sur la nature même des « choses, sur le rapport nécessaire entre la cause et son effet, entre les conditions « pathologiques et les manifestations phénoménales de la maladie. Le plus pratique,

« parce qu’il permettrait de reconnaître la cause par ses effets et de déduire en « même temps toute l’évolution morbide de la cause connue; enfin, parce que ce prince cipe fournirait à l’expérimentation clinique une base solide, des espèces bien déter- « minées, et à l’indication (thérapeutique) la notion de l’élément causal, d’une importe tance prépondérante....» Schützenberger, Fragments de philosophie médicale,

Page 1