CXII CHARLES ROBIN
doctrines qui ont révolutionné la médecine depuis quelques années. Le premier, il a montré que les êtres si improprement appelés « microbes » par Sédillot, sont véritablement des cryptogames, des plantes, se rattachant, du moins par leurs caractères essentiels, à ce qu’on est convenu d’appeler le Règne végétal, que Robin crut d’abord à tort distinct du Règne animal (1). Il avait, au début de sa carrière, résumé dans une thèse ce qu’on savait alors de la fermentation ; et avec cette netteté de conception presque tranchante qu’il apportait en tout, nous le voyons définir comme par avance ces mots : fermentation, virus, virulent, qui vont jouer un si grand rôle dans les préoccupations contemporaines de la biologie. Plus tard, en 1882, s’appuyant surtout sur les vues de M. Pasteur, il rejette 1 hypothèse de Mitscherlich et de Liebig consistant à voir dans les fermentations ce qu’on appelait une « action de contact », et le premier il ramène catégoriquement les fermentations à des cas particuliers de la nutrition des végétaux : « Les cellules « cryptogamiques libres, des levûres ou ferments, dit-il, par suite « des actes assimilateurs, puis désassimilateurs, donnent lieu na- « lurellement à la formation de celluloses, de sucres non cristalli- « sables, puis à celle de sucres cristallisables, et finalement à de « l’acide carbonique et de l’alcool. Elles le font de la même ma- « nière que naturellement aussi le font les cellules cohérentes des « pommes en voie de maturation ou les cellules du foie pour le « glycogène, puis le glycose successivement. Pour les unes comme « pour les autres, c’est en elles, dans leur intimité substantielle ou v moléculaire, et non hors d’elles, à leur contact, en leur présence,
« autour d’elles, que le sucre se décompose, que se forment l’alcool « et l’acide carbonique qu’elles éliminent à mesure qu’elles en sont « saturées. Elles se nourrissent et se développent en un mot comme « tous les cryptogames quelconques en général.
« Lorsqu’on fournit abondamment à ces cellules du sucre tout « formé d’avance hors d’elles, avec des composés ammoniacaux ou « azotés (au lieu de les laisser dans des conditions ordinaires de « nutrition hors d’un liquide sucré, former successivement dans « leur épaisseur du sucre à l’aide de leur cellulose, puis de l’ai - « cool et de l’acide carbonique rejetés comme produits excrémen- « titiels), elles assimilent alors le sucre directement sans être ame- « nées à le former graduellement, puis le dédoublent en quantité « qui croît avec leur nombre et leur poids. L’énergie et la rapidité « du dédoublement en acide carbonique et alcool, qui caractérisent « la fermentation , phénomènes homologues de la formation de
(I) Yoy. p, sxvi.
sa Vie et son oeuvre. cxiii
* 1 urée des animaux, etc., sont proportionnelles à celles de l’assi- « milation du sucre tout formé; mais cela s’accomplit sans qu’il y a ait changement de nature dans les phénomènes nutritifs fonda- « mentaux ; sans que les choses aient lieu autrement que lorsque « le sucre n’étant pas fourni tout formé aux cellules, celles-ci le « produisent d’abord, à la manière de ce qui se passe lors de la « croissance, puis de la maturation des pommes. » (Art. Organisation du Dictionnaire encyclopédique.)
Nous avons tenu à reproduire en entier ce long passage pour bien établir ce qu’il faut entendre par fermentation, laquelle n’est qu un cas particulier de la nutrition des plantes, et dans celle-ci de la désassimilation spécialement. Il y a deux choses en présence: 1 espèce végétale (torule de la levure, amylobacter, bactérie, peu importe) et le composé chimique de plus ou moins faible stabilité qui lui sert d’aliment. Nous pouvons dire que le cryptogame modifie son milieu ambiant, mais c’est une façon détournée d’exprimer le résultat de l’activité nutritive du végétal. Le milieu ambiant n’est modifié en réalité que par les substances que le corps vivant en enlève pour se nourrir et par celles qu’il y rejette comme résultat de sa nutrition.
Mais il peut arriver — notons de suite cette particularité — que des substances d’origine organique, bien que n’ayant aucune structure cellulaire, vont se montrer ici avec une action complètement identique à celle de certains ferments figurés. Cette manière d’interpréter le rôle des ferments figurés d'une part, et de l’autre ce rapprochement entre leur action et celle des substances amorphes dont nous parlons, ne sont plus discutés aujourd'hui; ils sont acceptés tout entiers par M. Duclaux, un des disciples les plus distingués de M. Pasteur et qui a été comme son porte-parole dans notre haut enseignement. D’après cet auteur (1), la présure commerciale desséchée, pulvérulente, transportée au loin par le vent, a une action essentiellement identique à celle du cryptogame (ferment lactique) qui aigrit le lait en formant de l'acide lactique aux dépens du sucre de lait (2). De même une autre diastase, la cascase, va liquéfier la caséine exactement comme font les cryptogames qui en provoquent la dissolution (3).
Robin a donc raison de remarquer que partout où il y a ferment, il y a fermentation, mais que l’inverse n’est pas vrai : il peut
(1) Le microbe et la maladie, 188G.
(2) Duclaux, Le Microbe et la maladie, p. 105,
(3) Duclaux, Ibid., |>. 107.
CHAULES ROBIN.
y avoir fermentation sans ferments. Tel est le cas de la fermentation alcoolique de la glycose dans le tissu des pommes en voie de maturation (1), dans celui des champignons hyménomycètes (2). On sait que cette question des fermentations sans ferments occupait Claude Bernard quand la mort Ta enlevé. Ces faits de divers ordres démontrent tout au moins que la substance organisée peut puiser parfois en soi la raison d’être d’actions chimiques — de certaines actions chimiques, si l’on veut — que nous plaçons communément en dehors d’elle, parce que nous les voyons provoquées le plus souvent par des êtres ou des causes extérieures.
Cette tendance à extériorer ainsi, relati vement à l’organisme, la première origine des altérations survenues en lui, a conduit à de singulières confusions. Ainsi on a interprété d’une façon absolument antiscientifique, l’action réciproque de la bactérie dont on fait la cause d’une maladie déterminée, et de l’organisme où elle évolue. Et on nous parle, comme fait M. Virchow, du combat de la bactérie avec la cellule, dans le corps menacé de ses ravages; ou c’est M. E. Metschnikolf nous dépeignant les leucocytes et d’autres cellules comme des êtres voraces qui se jettent sur tout ce qu’ils rencontrent, pour le dévorer. De là même est venue la dénomination nouvelle de phagocytes, qu’il leur donne, et celle de phagocytose appliquée à l’accumulation ou prolifération de ces cellules autour des corps étrangers introduits dans l’organisme, même alors qu’ils sont parfaitement inertes. Cela seul ne suffit-il pas à montrer le peu de fondement d’un tel rapprochement avec des animaux attirés par une proie? à moins de supposer dans l’élément anatomique la faculté de raisonnement et par suite d’erreur (3).
Rien n’est plus antiscientifique, disons-nous, qu’une telle conception et plus propre à égarer l’esprit sur la portée des activités en présence. Cette prétendue lutte où tantôt le cryptogame, tantôt la cellule triomphe, où le bacille est le Barbare tombant au milieu du Monde civilisé représenté par les cellules constituant le corps de l’animal; tout cela n’est que rhétorique, comme on dit aussi que l’organisme lutte contre la maladie, contre la mort; autant de conceptions imaginatives où la littérature peut trouver son compte, mais dont le moindre inconvénient est de décéler la connaissance insuffisante des conditions d’existence de la matière organisée sur lesquelles Robin avait tant de raison d’insister, et l’incertitude des
(1) Le Chartier et Bellamy, Comptes rendus, 1872, t. LXXXV, p. 1204.
(2) Muntz, Ibid., 1875. T. LXXX, p. 180.
(3) Yoy. Metschnikoff. Fortschritte der Medicin , 1885, n° 17. Trad. Rev. sr.ivnt.if., 27 mai 1886.
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actions qu on essaie ainsi de traduire dans un langage aussi coloré que peu exact.
Nous parler d une lutte du cryptogame schizomycète et du plasma sanguin (car c est le plasma bien plus que les éléments des tissus qui est immédiatement en contact avec lui), c’est nous raconter la lutte de la graine et du terrain où elle tombe. Nous parler de bacille tué dans le cytoplasme du leucocyte qui l’a rencontré et enveloppé comme il tait de tout corps dans les mêmes circonstances, c est nous redire la mort d’une graine à mince pellicule au contact du suc gastrique. Dans tout cela, sauf 1’enveloppement du bacille pai le leucocyte, les forces physico-chimiques sont seules enjeu. 1 oui le cryptogame, bactérie ou autre, porté dans l’organisme, celui-ci est un terrain favorable ou non, voilà tout. S’il n’y trouve que peu ou n y trouve point les conditions indispensables à son développement et à sa multiplication, il végète, il meurt. Il pullule si le milieu où il est tombé, est particulièrement propre à son existence individuelle et à sa multiplication.
L argument qu on voudrait quelquefois tirer d’une nature spéciale des bacilles, bactéries, vibrions, comportant pour ces êtres des lois particulières d’existence et de développement, n’est pas seulement en contradiction avec les faits d’observation, qui nous conduisent graduellement des végétaux plus compliqués et plus ■volumineux à ces végétaux plus simples et plus petits, par une foule d intermédiaii es ; il ne tendrait à rien moins qu’à rejeter de tels êtres en dehors du monde organique pour en faire une sorte de règne à part dans la Nature. Evidemment tout se réduit dans l’action réciproque des bactéries et de l’organisme à des phénomènes végétatifs, à rapprocher — en tenant compte des différences propres à chaque espèce, à son stade évolutif, à son activité — des phénomènes qui se passent toutes les fois qu un être vivant se développe sur un autie. II n y a d action réciproque que celle des emprunts que fait le végétal à son hôte et celle des produits de sécrétion qu’il verse eu lui, sans combinaison possible du mouvement nutritif des deux èties, qui gaident chacun leur individualité, et qui ne peuvent en définitive échanger de la sorte que des principes immédiats de la première et de la seconde classe.
hobin, pour toutes les raisons que nous venons d’exposer, devait être tort peu partisan de la spécifité pathogène des bactéries. Il avait, au contraire, bien avant 1 éclat des doctrines pastoriennes, nettement défini 1 état virulent comme une manière d’être de la substance organisée. « De même, dit-il, qu’il n’y a pas de chaleur « séparable des corps, mais des variations de température, des états