CX IX
SX Vie ET SON OEUVRE.
comme probable que chez tout Mammifère, dans le sang en circulation, au milieu des tissus, existent des bactéries (indépendamment de celles des cavités, digestive, etc.) en nombre plus ou moins grand, soit à l’état de filaments, soit à l’état de micrococcus. On conçoit d’autre part que les observations que nous pouvons faire sur un animal vivant, ne soient jamais assez complètes pour affirmer qu’un de ces cryptogames ne s’y trouve pas. Végétant pauvrement dans les conditions normales de la santé de son hôte, qui ne sont pas pour lui les conditions favorables, il va se multiplier dès que se produira chez l’hôte quelque altération que ce soit, rapprochant les tissus ou les humeurs de celui-ci, de l’état cadavérique, c’est-à-dire de l’état favorable par excellence au développement du cryptogame.
Nous sommes ainsi conduits à la question depuis longtemps posée et qui n’a pas encore reçu, quoiqu’on puisse dire, sa solution définitive : Les cryptogames, dans les maladies relativement rares où on les observe d’une manière constante et en abondance assez grande pour qu’on leur puisse attribuer raisonnablement une influence nocive, sont- ils cause ou efj'ei? Est-ce la bactérie charbonneuse qui, tombant dans le plasma sanguin, produit le charbon? est-ce le mal charbonneux, venu d’une autre source à rechercher, qui fourni tout à coup à ces bactéries sporadiques existant dans le corps des animaux, et probablement des animaux domestiques plus que les autres, les conditions favorables à une prolifération excessive? Sans compter que des bactéries auront pu être introduites en même temps que l’agent morbifique.
Nous ne voulons pas nous arrêter à une objection qui n’est pourtant pas non plus sans valeur, à savoir : que l’intensité du mal n’est pas le plus sou vent proportionnelle au nombre des cryptogames développés dans l’organisme.
Nous arrivons à l’argument fondamental et qui est comme la pierre angulaire de toute la doctrine : au tait des cultures artificielles. C’est là, sans contredit, un des plus beaux résultats atteints par M. Pasteur. Mais ne s’est-on pas trop hâté d’admettre qu’en multipliant dans des milieux artificiels les bactéries recueillies avec du sang charbonneux (pour prendre l’exemple le plus typique), on éliminait rapidement toute influence nocive pouvant remonter aux humeurs où étaient plongées les premières bactéries mises en culture? Évidemment, s’il était démontré que les choses sont bien ainsi, la propagation de la maladie par le fait exclusif des bactéries, serait incompatible avec la conception de l’état virulent tel que le concevait Robin. Et peut-être eût-il le tort de chercher
à accorder les deux choses. Il paraît admettre, lui aussi, dans les derniers temps, que la bactérie porte exclusivement en elle-même le principe pathogène. Dès lors il ne voit plus plus qu’une explication possible : c est que le cytoplasme de la bactérie, au contact de la matière virulente de l’animal-terrain, est devenu lui-même \irulent, s est transmis virulent aux bactéries nées par multiplication de la première, et finalement que cette virulence se trouve de nouveau transportée du cytoplasme cellulaire du cryptogame à la substance organisée normale sur laquelle on le met vivre à nouveau* conclut : « Le mal qu’on peut ainsi cultiver, conserver,
multiplier, serait de la sorte au moins temporairement une pro- « priété physiologique immanente à l’organisme cryptogami- « que (1). » Notons ce point, Robin dit « temporairement ». Les bactériologistes admettent à la fois que le cryptogame est cause de la maladie et porte en lui la faculté d’atténuation, ils reconnaissent d'ailleurs que cette atténuation peut aller jusqu’à sa dernière limite, c est-à-dire jusqu’à disparaître. Mais alors la virulence n est donc dans le cryptogame qu’une propriété transitoire (2) ? N’est-ce pas là le plus fort argument contre la spécificité pathogène des sclnzomycètes, c’est-à-dire contre le fondement même de la doctrine bactérienne?
Mais cette explication de Robin n’arrive pas encore à lever toutes les difficultés. En eflet, si l’on admet avec lui que l’état virulent est un mouvement moléculaire d’un ordre spécial, il aura nécessairement pour condition essentielle la continuité de substance. Et comme d autre part il semble essentiellement propre aux matières albuminoïdes \ ivantes ou non, on ne comprend plus bien comment cet état pourra se transmettre du terrain où vit la bactérie, au cy toplasme de celle-ci isole par l’enveloppe cellulosique, et inversement être transmis de nouveau du cytoplasme de la bactérie à la substance vivante cellulaire ou amorphe d’un nouvel animal, à travers cette même enveloppe. Aussi Robin est- il conduit en définitive à se demander « si à côté de champignons dont la présence « serait peut-être seulement un épiphénomène, il n’y a pas des ma- « tières virulentes inoculables, contagieuses qui ont été conservées « et transmises avec lui-même (3) » ?
(I) Nouveau dictionnaire abrégé.
(-2) Ce serait le cas en particulier du micrococcus du choléra des poules (voy. M. Duclaux. Ouv. cité, p. 161). M. de Ranse dans une discussion récente à l'Académie de Médecine a très fortement et très justement insisté sur ce point (voy Le Temvs du 4 mars 1886). v
(3) Nouveau dictionnaire abrégé.
Peut-être nous sera-t-il permis rie présenter ici quelques considérations qui nous sont personnelles, dont nous nous sommes parfois entretenu avec notre maître. Elles ne s’appuient, hâtons-nous de le dire, sur aucun fait d’expérience, mais peut-être conviendrat-on qu’elles en appellent de nouvelles, précisément en ce qui concerne l’étude analytique des phénomènes intimes qui se passent dans les liquides de culture. On part de ce principe, avons-nous dit, qu’en multipliant convenablement les cultures, on isole complètement la bactérie du charbon, que nous avons prise pour exemple, de toute parcelle matérielle, aussi bien que de toute influence provenant de l’animal malade où le cryptogame a été recueilli. On admet que si l’état virulent s’est conservé dans des cultures successives, il y a été successivement porté par les cryptogames seuls. En est-il bien ainsi? Ne pourrait-on supposer que l’état virulent, ce mouvement moléculaire spécial qui parait n’être en somme qu’un mode spécial d’oxigénation des albuminoïdes, est susceptible de se transmettre à certains milieux non vivants; en sorte qu’en propageant la bactérie, on aurait propagé du même coup la virulence du milieu et par conséquent les conditions favorables à son développement. Nous savons fort bien que les expériences instituées pour démontrer le rôle pathogène des bactéries, ont été considérées comme établissant également que le milieu de culture artificiel ne prenait aucune qualité nocive. Mais peutêtre serait- il bon de le démontrer plus explicitement. Ee contraire n’aurait d’ailleurs en soi rien de particulièrement extraordinaire, la virulence n'impliquant pas la vie, mais seulement la présence de substances albuminoïdes. Il s’agit en somme de savoir si, portant du sang charbonneux desséché à l’air dans un bouillon de culture approprié et placé dans les conditions voulues, un état moléculaire spécial, inhérent à ce sang mort et déjà profondément altéré, n’est pas susceptible de se communiquer à ce milieu nouveau à demi favorable, et susceptible d’être de là itérativement transmis au plasma sanguin d’un autre animal.
Un argument produit en faveur de la nocivité exclusive des bactéries est que les liquides virulents qui les contiennent, perdent quand on les filtre, la propriété de communiquer la maladie, tandis que les bactéries demeurées au-dessus du filtre l’ont conservée. Mais cet argument n’a, lui aussi, qu’une valeur relative et mériterait peut être de nouvelles vérifications. Nous savons que les liquides filtrés peuvent subir les modifications les plus inattendues, sur lesquelles nous sommes parfois fort mal renseignés (1). Il ne
(l) Voy. sur ce sujet les curieux résultats communiqués au congrès de Nancy, 1885, par M. Certes, sur les solutions colorées (iltrées à travers la porcelaine dégourdie.
serait nullement impossible que des modifications de cet ordre, méconnues, aient donné lieu à la croyance à l’innocuité des liquides ayant traversé le filtre. Il est bon de remarquer que quand ont été laites les expériences dans cette direction, tout au début des recherches de M. Pasteur et sans qu’il ait paru nécessaire de les renouveler depuis, on a cru le liquide filtré parfaitement inoffensif, alors que d’après ce qu’on sait aujourd’hui, il devait contenir en abondance des alcaloïdes, ptomaïnes ou leucomaïnes qui ont cependant échappé aux observateurs d’alors.
Aujourd’hui nous ignorons si les liquides buccaux d’un animal enragé, convenablement filtrés jusqu’à élimination de tout trouble granuleux, seraient encore nocifs. S’ils l’étaient, les idées toujours détendues par Robin , et que nous essayons de résumer ici, recevraient une consécration éclatante.
Il est curieux de voir combien la force des choses ramène fatalement les partisans les plus autorisés des doctrines microbiennes à se rapprocher des idées que nous exprimons, plus encore que nous ne les défendons. Il est curieux de voir les pathologistes, M. Pasteur toutlepremier, consacrerl’expressionde «virus rabique » (1), tandis qu’ils disent la « bactérie charbonneuse, le miccrocus du choléra des poules et du rouget ». En sorte que le plus grand triomphe expérimental qu’ait remporté le fondateur de la pathologie bactérienne, nous offre ce point noir de ne pas laisser discerner la bactérie ou le micrococcus qui est le nœud, la cause même de l’affection, qui serait susceptible de vivre à la fois dans la substance nerveuse des centres et dans la salive, et qui, malgré ce double habitat si différent, n’a trouvé jusqu’ici dans aucun milieu artificiel connu, un milieu de culture approprié.
Nous arrivons à la question des immunités. Celles-ci — et c’est ce que nous voudrions montrer en terminant — constituent certainement l’objection la plus grave aux doctrines pastoriennes. C’est un tait hors de doute, et que les bactériologistes ne songent pas d’ailleurs à contester, que les immunités, dans le système nosologique nouveau, sont à peu près inexplicables. Une épidémie charbonneuse ou cholérique, si on admet que le choléra est engendré par un bacille, règne : les cryptogames, cause de la maladie, se répandent partout, absolument comme les grains d’amidon, les fils textiles, les poils végétaux que F. -A. Pouchet retrouvait dans toutes les poussières atmosphériques. Tous les êtres vivants de la région reçoivent des germes, le fait n’est pas douteux : pourquoi tous ne sont-ils pas atteints? Supposons une
(I) Comptes rendus, t XCV. 1882, p. 1187; t. XCVIII, 1884, p. 457, p.!229,elc.
SA VIE ET SON OEUVRE
vaste étendue de pays uniformément divisée en mètres carrés. Le vent y porte les graines en abondance d’une plante quelconque. Chaque mètre carré sera ensemencé, est-ce que la plante ne va pas lever partout? Assurément, elle peut ne pas germer si elle tombe, par exemple, sur un chemin solidement empierré; il est bien certain qu’elle ne trouvera pas là les conditions de vie qui lui sont nécessaires. Mais la dilférence profonde, radicale, entre la qualité de ce sol et les terres environnantes explique qu’il en soit ainsi. Partout ailleurs elle poussera dans les terrains bons, mauvais ou médiocres; elle poussera dans des sols de constitutions les plus variées; elle poussera plus ou moins bien, mais elle donnera en définitive sa plante, elle accomplira son évolution individuelle aux dépens des matériaux plus ou moins favorables fournis par le terrain. — Pour les végétaux inférieurs, tels que les cryptogames schizomycètes, les conditions d’existence sont tellement larges et faciles à réaliser qu’il a fallu, pour garantir certains liquides de leur invasion, cette rigueur dans les procédés expérimentaux dont M. Pasteur a le premier démontré la nécessité. Or, en temps d’épidémie causée — ainsi le veulent les doctrines régnantes — par la diffusion d’un de ces cryptogames, que voyonsnous? Le plus grand nombre des individus vivant dans l’atmosphère chargée des germes de la maladie échappent à leur influence. Et cependant si les germes en question sont réellement des végétaux doués d’une vie propre, ils devront vivre et se multiplier sur la totalité ou la très grande majorité des individus. Car, au regard des conditions de développement d’un cryptogame que nous savons apte à prospérer dans les milieux de culture les plus variés, nous ne pouvons pas comprendre que tous les individus d’une espèce animale donnée ne soient pas pour ce cryptogame un terrain identiquement favorable.
On n’a pas tenu compte comme il convenait de cette personnalité propre à la graine, à la spore, et qui en fait quelque chose à part, l’isole dans une certaine mesure du monde ambiant. Si l’évolution du germe dépend du milieu, c’est avec une certaine latitude; de même que des graines pousseront toutes malgré les grandes différences des terrains où elles tomberont. II n’est absolument pas admissible que d un individu à un autre de la même espèce les différences soient assez grandes pour ne pas permettre chez tous 1 évolution et la multiplication du cryptogame implanté. Ou bien il faut admettre que les cryptogames pathogènes ont une physiologie absolument particulière, ou bien il faut renoncer à leur taire jouer le rôle qu ou leur donne. Comment, nous le demandons,
concilier l’origine purement bactérienne du charbon, avec ce fait que la bactérie cliarbonnneuse si apte à se développer dans les conditions artificielles les plus variées, ne trouve plus chez le mouton d’Algérie le terrain favorable que lui offre le mouton européen?
En va-t-il de même si nous admettons que le véhicule matériel de la contagion, au lieu d’être un végétal comme le ferment lactique, est quelque chose comme cette parcelle de présure qui est simplement un agent moléculaire. Alors nous pouvons beaucoup mieux comprendre que son action soit restreinte, qu’elle se fasse sentir chez certains individus, soit nulle chez d’autres. Car nous pouvons dès lors nous figurer qu’elle agit seulement en vertu de réactions chimiques expressément définies et ne se produisant qu'à la faveur d’un état moléculaire déterminé, en rapport avec le mouvement nutritif actuel chez l’individu contaminé. Il n’y a plus rien de choquant à admettrequ’une réaction chimique aussi délicateque toutes celles dont la matière vivante est le siège, n’a plus pour se produire la latitude qu’une graine ou une spore pour germer: elle exige pour débuter unensemble précis de conjonctures moléculaires qui peut être extrêmement restreint, sauf à s’étendre ensuite de proche en proche comme ces réactions minérales que nous avons signalées plus haut.
Ajoutons pour dernière remarque que le fait de l’immunité conférée par une première attaque de l’affection virulente, s’expliquerait aussi beaucoup mieux de la sorte. Au point de vue spécial des doctrines bactériennes, il est impossible de se figurer comment les éléments nutritifs puisés dans l’économie et qui ont servi une première fois au développement du cryptogame, ne vont plus s’y retrouver au bout d’un temps très court et n’auront pas replacé l’organisme dans les conditions largement variables permettant aux nouveaux germes tombés surce terrain renouvelé de s’y développer comme les premiers. Tandis que dans l’hypothèse de la virulence et d’une modification moléculaire communiquée à l’organisme entier, il est toujours possible d’admettre que le changement même survenu dans le mouvement nutritif lui imprime une modalité nouvelle comparable à celle qu’imprime le spermatozoïde dans les cas d’hérédité morbide, modalité que l’organisme conservera, incompatible avec un retour de l’altération autrefois subie.
Telles sont quelques-unes des objections que Ton peut, semblet-il, dans l’état actuel des connaissances faire valoir contre une extension tout au moins abusive des doctrines ayant cours aujourd’hui en pathologie. Il reste beaucoup à démontrer pour ceux qui les acceptent entières. Et de notre côté nous ne nous dissi-
muions nullement la grande part que nous faisons à l’hypothèse. Ce ne sera pas en tous cas aux partisans des doctrines miciobiennes e nous le reprocher. M. Duclaux, en abordant le même sujet, déc are « qu’il va lui falloir faire une large place au raisonnement et a la o spéculation, et qu’il ne reculera pas devant un peu de hardiesse a dans les inductions» (l).
En fait le débat est loin d’être vidé. 11 semblerait meme que dans ces derniers temps la théorie bactérienne a subi quelques légers échecs. On peut se demander si la grande faveur dont elle jouit, n’a pas trop fait perdre de vue « l’état virulent » si nettement défini par Robin. 11 n’est pas impossible qu’un avenir peu éloigné nous y ramène, ou du moins reporte 1 attention sui 1 organisme altéré et la nature intime de ses altérations, trop négligés dans la préoccupation exclusive où l’on est, de constater la présence du cryptogame regardé (un peu hypothétiquement) comme la cause du
mal.
Travaux de botanique, de zoologie et d embryogénie.
L’accommodation des parties organiques.
En caractère très particulier de Robin est d’avoir touche avec une égale supériorité à diverses branches de la biologie. Nous venons de le voir anatomiste et anatomo-pathologiste. En botanique, il laisse un grand ouvrage classique; en zoologie, il est 1 auteur d’importantes recherches sur les Poissons et découvre 1 organe é ectrique des Raies. Enfin, il est aussi embryologiste; il étudié les premiers stades du développement chez les Annelides et les In-
S6Ct6S.
Robin demeura toute sa vie préoccupé d’une question dont il croyait avoir trouvé la solution. Il l’expose déjà dans son traite Du Microscope, et il y revient par la suite à différentes reprise*. Nous savons aujourd'hui que la conception des deux régnés animal et végétal est vaine et qu’il n’existe en réalité aucune distinction fondamentale entre les êtres vivants autrefois places dans l’un et dans l’autre. Robin croyait encore a une distinction absolue entre les Animaux et les Plantes, et il la voyait dans la présence ou l’absence d’une paroi cellulosique. Réduite a ces termes la proposition peut se soutenir et Robin eut raison de montrer l’erreur où tombait M. Pasteur en considérant comme animaux les cryptogames parasites qui causent certaines
(I) Le microbe cl la maladie, p. 113.
CNxVÎ
maladies des vers à soie. Mais la question est de savoir si le cytoplasme d une cellule donnée ne peut pas, ne fût-ce que pour un certain temps, se montrer dépourvu de son enveloppe cellulosique, et alors ressembler detous points à un animal. Robin n’admet pas qu il en soit ainsi et croit trouver dans la réaction très nette de la cellulose un caractère à la fois universel et distinctif des végétaux : « Le cytoplasme d’une cellule animale sedissout tout entier « dans l’ammoniaque (sauf les produits chitineux) et se résout en « sarcode. Dans les végétaux les plus simples, les spores ciliées
des algues, etc., il y a toujours distinction nette, possible entre la « paroi de cellule et son contenu. L’iode montre que la paroi est « tonnée d’une variété de cellulose non attaquée par l’ammo- « niaque. »
« Les Végétaux, d’après Robin, sont formés de véritables cellules; ils ont la cellulose, substance très oxigénée, pour principe immédiat fondamental de leurs éléments anatomiques définitifs, lesquels se tonnent par simple métamorphose des cellules embryonnaires du germe (1). Les Animaux sont des corps organisés ayant la propriété de se contracter volontairement, formés soit de substances homogènes et granuleuses seulement, soit en même temps de fibres pleines, de tubes non cloisonnés ou de cellules, ayant l’albumine et ses congénères, substances très azotées, pour principes immédiats de leurs éléments anatomiques définitifs, lesquels se forment par substitution de toutes pièces aux cellules embryonnaires du germe. » Cette double définition ne supporte plus l’examen, et nous la donnons seulement comme une tentative intéressante pour l’époque où elle était formulée. 11 existe des Protozoaires très semblables les uns aux autres par toutes les particularités de leur organisation, dont les uns présentent une cuticule cellulosique qui manque aux auties. Une division de ce chei entre les êtres vivants est toute ai tilicielle : elle dépend uniquement de l’importance attribuée hypothétiquement au caractère envisagé. C’est là d’ailleurs un vice inhérent à toute classification biologique. L’histoire de la zoologie nous montre ainsi le système nerveux, le placenta pour les Mammifères, 1 évolution embryogénique, etc., tour à tour invoqués comme donnant les meilleurs caractères propres à délimite! les gi ands groupes, sans que nous soyons en aucune façon fixés. A ce point de vue, la distinction de Linné entre les Animaux et les Végétaux valait presque celle qu’on a cherché à établir depuis d'après le mode de respiration (Dumas) ou la présence de la cellulose (Robin). En réalité il n’y a ni règne végétal ni règne animal,
(I) Voy. ci-dessus, p. lxxviii.
sa Vie et son Œuvre.
mais seulement un Règne organique comprenant sous le nom de Végétaux et d’Animaux tous les êtres vivant ou ayant vécu à la surface de la Terre. Nous ne voyons guère qu’on puisse modifier cette formule qui suppose simplement admise la notion de vie.
Robin s’est moins occupé de botanique que de zoologie; toutefois, on peut signaler de 1853 à 1856 divers mémoires de lui sur les anomalies de composition de la fleur, etc. En 1847 il avait présenté, pour le doctorat ès- sciences, une thèse Sur les végétaux parasites des animaux vivants. Ses recherches de ce côté, considérablement étendues, lui ont fourni, en 1853, la matière d’un volume in-8° accompagné d'un bel atlas.
Dès les prolégomènes on sent que le sujet est traité avec une élévation de vues que l’auteur puise dans ses connaissances anatomiques et la notion toujours présente de l’état d’organisation. La première question à se poser, résolue déjà dans une note parue en 1852, était de bien établir le mode de propagation des végétaux observés sur les animaux vivants. Robin montre comment la matière de ceux-ci disparait molécule à molécule devant le corps solide parasite, pendant qu’en arrière de lui la matière organisée se reforme molécule à molécule et reprend la place auparavant occupée par le corps étranger. Il n’y a pas d’autre mécanisme pour la pénétration des spores des divers végétaux cryptogames dans les tissus, dans les cavités fermées, enfin dans les systèmes sanguin et lymphatique qui se chargent ensuite du transport de ces germes. Robin montre ainsi nettement la distinction qu’il faut faire entre la pénétration d’un corps au milieu des tissus où il change de place et non d’état, et Y absorption, où le corps absorbé — toujours liquide — traverse molécule à molécule la substance organisée en se combinant plus ou moins à elle. Ces notions, devenues aujourd’hui courantes, étaient nouvelles à l’époque où Robin en entretenait la Société de Biologie (1852).
Dans les prolégomènes, il établit que toute question d’histoire naturelle, quelle qu’en soit l’importance apparente exige, pour être complètement traitée, la connaissance des phénomènes élémentaires de nutrition, de développement et de reproduction. Elle n’exige pas moins la solution des questions relatives à l’influence des milieux. Robin reprend ici avec détail ces deux points déjà indiqués dans le traité Du Microscope. Il s’étend également surtout ce qui concerne la naissance et le développement des cellules végétales tant chez les Phanérogames que chez les Cryptogames, soit d’après des recherches originales, soit d’après des observations
ayant pour but de contrôler les faits de ce genre antérieurement décrits. Enfin il expose, comme prélude à la description des végétaux simplement cellulaires, la structure des cellules végétales en général et des filaments qui accompagnent la formation des mycéliums. Il confirme sur tous les points fondamentaux les travaux alors récentsde Hugo Molli, mais qui n’avaienlpas trouvé jusque-làd’éclio en fiance, et il tait une étude complète de ïulricule primordiale de cet auteur, ou ulricule azoté , qui tapisse les cellules végétales, appliqué contre la face interne de leur paroi.
Apiès avoir examiné les conditions qui favorisent le développement des végétaux parasites, l’auteur arrive à la description des espèces, qui est 1 objet même de l’ouvrage. L’histoire de chaque espèce, complètement traitée, comprend sa diagnose, son anatomie,
1 etude du milieu dans lequel elle vit, des conditions extérieures qui en permettent l’accroissement, l'étude des phénomènes de nutrition, de développement et de reproduction quelle présente, c’està-dire sa physiologie, enfin l’examen de l’action que le parasite, par suite des nécessités mêmes de son existence, exerce sur l’animal dont les tissus sont pour lui le milieu ambiant. La connaissance des altérations morbides et des symptômes dont le parasite est ainsi la cause, conduisent à 1 exposé des moyens à employer pour faire disparaître cette cause, pour détruire ou enlev er le végétal et empêcher qu il ne se développe de nouveau, moyens basés sur la connaissance anatomique de la plante, de son siège, des phénomènes de développement qui lui sont propres, et même de l’action qu’elle exerce sur son hôte. Telle est la marche rationnelle partout suivie dans le traité Des végétaux parasites, et applicable en réalité à l’hitoire naturelle de quelqu être que ce soit. Elle a l’avantage de ne rien omettre de ce qu’il convient d’examiner pour que l’étude en soit profitable.
La supériorité constante de Robin au cours de ses travaux botaniques ou zoologiques, est de reprendre à propos des sujets spéciaux qu il traite, et de résoudre plusieurs problèmes qui s’y rattachent, demeurés jusque-là obscurs, dont quelques-uns même avaient été abandonnés après avoir été posés. Il nous donne à chaque pas, par une loule d’exemples la preuve de la liaison étroite qui existe entre l’anatomie générale et l’ontologie. Au moment où il appliquait d’une manière si supérieure cette méthode à l’étude des végétaux parasites, elle était encore peu en honneur; mais il ne se méprit pas un instant sur la fécondité de ses applications, et l’œuvre de Robin tout entière est restée, par ce côté, un véritable modèle.
Sa vie et son oeuvre.
Robin avait été porté vers l’étude des animaux dès le début de sa carrière, nous avons dit par quelles circonstances : il leur dût certainement la largeur de vues qui a fait de lui un anatomiste hors ligne. Ne se bornant pas à la considération des organes ou des éléments anatomiques d’une seule espèce, il puise dans la vavariété même des êtres soumis à son investigation, la notion précise du particulier et du général. Jusqu’à la tin de sa vie, il reste zoologiste dans le sens le plus élevé du mot. Nous avons encore In souvenir d’une conversation où il s’étendait avec complaisance sur le rôle important des compagnies telles que la Société entomologique de France (1), qui par la force même des choses se trouvent amenées à réunir et à grouper d’immenses matériaux d’études et un nombre considérable de renseignements ou d’observations. Quand la Société entomologique, par la voix de son président, M. Laboulbène (2), qui fut à diverses reprises le collaborateur de Robin rendit hommage à sa mémoire, elle pouvait saluer en lui un membre qui avait peut être moins que d’autres suivi ses travaux, mais qui était plus que personne convaincu de leur importance.
Robin a publié soit seul, soit en collaboration avec M. Mégnin puis M. Fumouze, plusieurs mémoires sur les Acariens. Le premier parut dans les Mémoires de la Société impériale de Moscou (1860), les derniers ont été publiés dans le Journal d’ Anatomie, jusqu’en 1877. D’ailleurs, presque toutes les « classes » d’animaux ont fourni à Robin l’occasion de recherches originales. Dès 1846, il avait fait paraître dans les Archiv fur Anatomie und Physiologie de J. Müller, des observations poursuivies en commun avec Lebert sur le sang, les muscles, les spermatozoïdes etc., de divers Invertébrés; sur la structure des nerfs, des ganglions chez divers Mollusques et Crustacés; sur celle du cartilage céphalique des Céphalopodes; sur la striation des muscles du Pecten, que bien des auteurs, depuis, ont cru découvrir à leur tour. Ces observations comptent au nombre des premières de cet ordre qui aient été faites, elles inaugurent la voie où Leydig devait s’engager beaucoup plus tard en publiant son traité classique d’IIistologie animale.
Nous devons signaler à part l’important Mémoire sur le développement embryogénique des Hirudinécs , publié dans le tome XI des Mémoires de l'Académie des Sciences (187o). C’est une œuvre
(1) A cette époque, la Société zoologique n’existait pas encore.
(2) M. Laboulbène a relevé avec un soin scrupuleux et publié la liste complète des travaux de Robin touchant à l’Entomologie. Nous avons mis à profit ce relevé dans la bibliographie qui termine cette étude.
CHARLES RORIN.
CHaRLKS RO li IX
considérable avec un grand nombre de planches dessinées comme toujours par l’auteur, et qui sont, comme toujours aussi, des modèles d’exactitude et de précision. Dans la première partie il résume quelques faits relatifs au mode d’apparition et de développementde l’ovule de Néphélis avant la fécondation, c’est-à-dire de l’ovule étudié en tant qu’élément anatomique. Le reste de cette première partie traite de l’évolution de l’embryon des Ilirudinées, à compter de l’instant de la fécondation. Dans la seconde il expose le mode d’apparition et de développement de chacun des principaux systèmes organiques, en particulier chez les Néphélis etles Clepsines. Robin à cette occasion revient longuement sur la production et l’évolution du globule polaire auquel il avait déjà consacré plusieurs mémoires.
Ce sont surtout les poissons et parmi eux les Plagiostomes qui attirent son attention. Il découvre chez eux le thymus divisé en deux glandes adhérentes à chaque jugulaire postérieure. Mais, de toutes ses recherches, les plus importantes sont sans contredit celles sur l’anatomie et la physiologie des organes électriques de la Raie. Il avait fait connaître ces organes dès 1846. Le premier, il les décrit dans tous leurs détails de structure et de rapports avec les autres systèmes anatomiques. Il en démontre l’analogie avec l’organe électrique des Torpilles malgré leur place différente. Le premier il expose la structure intime du tissu des appareils électriques, distinct de tout autre, et propose de le désigner sous le nom de « tissu électrique. » Il signale le mode particulier de distribution et de terminaison des capillaires et des nerfs dans les disques. Enfin, il détermine les nerfs de l’appareil électrique des Raies et des Torpilles comme venant de la même source que les nerfs moteurs et comme étant par conséquent volontaires.
Cette découverte est assurément une de celles qui font le plus d’honneur à Robin, en même temps qu’elle montre bien l’importance de l’anatomie générale : d’une ressemblance de structure il n’hésite pas à déduire l’identité fonctionnelle. A la vérité, il n’avait pas démontré celle-ci, et la qualité électrique des organes de la Raie restait obscure. M. Du Rois-Reymond proposa même pour eux le nom de « pseudo-électriques ». Mais en 1865 Robin démontre enfin ce qu’il avait prévu. Il obtient des manifestations électriques que Matteuci confirme à son tour ( Comptes rendus, 16 oct. 1865). Dès lors on se demande pourquoi certains anatomistes persistent encore à désigner ces organes sous le nom de pseudo-électriques. C’est méconnaître absolument les principes les plus élémentaires de l’anatomie générale et retomber dans ce culte
Sa vie et son OEUVRE.
de la technique qui est la négation même de la science. L’organe est identique par sa constitution à celui du Gymnote; la moelle épinière contient les mêmes cellules volumineuses dites électriques. A la vérité on n’obtient pas des secousses aussi nettes qu’avec les autres poissons électriques; mais cela n’est dû évidemment qu’à l’ignorance où nous sommes des conditions qui déterminent chez la Raie la volonté d’une décharge. Il se pourrait même faire que chez la Raie cette décharge ne fût point volontaire et ne s’accomplit que comme un réflexe médullaire concomitant de quelque acte physiologique spécial, génital ou autre. Nier l’identité de l’organe des Raies avec celui des autres poissons électriques parce que nous ne savons pas en obtenir artificiellement le fonctionnement, revenait à nier qu’il y eût des puissances musculaires éjaculatrices parce que nous ne savions pas les mettre en jeu (1).
Dans les derniers temps de sa vie, Robin s’était occupé des Anguilles. Il confirma au moyen de données anatomiques certaines différences sexuelles déjà signalées, mais d’une manière un peu confuse, par divers auteurs (Valenciennes, Syrski, Dareste).
« Comparaisons, dit-il, qui eussent dû être faites avant toute re- « cherche tendant à prouver l’existence d’un hermaphrodisme « exceptionnel, ou encore avant de supposer sans étude préalable « de l'évolution de l’ovaire, que l’organe décrit comme le testicule « n’est qu’un ovaire qui ne serait pas arrivé à son complet déve- « loppement. » C’est ainsi que toujours Robin combine et sait faire concourir à un résultat utile et pratique les notions positives de l’anatomie et de la zoologie. Quoique cette dernière branche de la biologie l’occupe moins, il y excelle et y marque sa place. Le « cœur caudal » de l’Anguille, les corps rouges du Congre attirent également son attention. C’est au laboratoire maritime de Concarneau qu’il poursuivait ces études, alternativement avec d’autres sur les organes élastiques de l'aile des Oiseaux (en collaboration avec M. Chabry, 1883), sur les Infusoires tentaculés, suceurs et flagellés (1879), sur les Noctiluques (1878), parcourant ainsi toute l’échelle des êtres marins.
Pour tous les hommes de science ayant vécu à notre époque, il sera intéressant de rechercher quelles ont été leurs idées sur les deux grands problèmes biologiques actuellement soulevés, l’un par M. Pasteur, l’autre par Darwin. En face du premier nous avons dit quelle avait été l’attitude de Robin. De même, en face du transformisme il reste dans une extrême réserve. On pouvait le prévoir,
(1) Travaux de Loeb et de Rémy. Voy. Journ. de l'Anat., 188G, p. 20ô.
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puisqu’il le rejette en histologie et croit à une sorte de fixité de l’espèce cellulaire. Ne reconnaissant pas la différenciation par descendance des éléments anatomiques, il était assez peu porté, on le comprend, à l’admettre en ce qui touche les formes animales ou végétales. Ce n’était point là toutefois un argument et il n’a jamais songé à le faire valoir. S’il s’est montré défiant à l’égard des doctrines évolutionnistes, ce n’est pas qu’elles eussent par ellesmêmes quoique ce soit de contraire a priori aux principes qu’il professait en biologie. Mais l’engouement inconsidéré de tant d’incompétents qui les embrassaient et les défendaient, fut pour lui une raison nouvelle de s’attacher avec plus de rigueur à la méthode scientifique. 11 examine la question en véritable disciple de l’école positiviste, il se garde bien de prendre pour raisons valables toutes les inductions imaginatives, si satisfaisantes qu’elles soient en apparence, il se défie des probabilités seules, quand elles ne sont pas appuyées sur des observations suffisamment nombreuses pour élever considérablement leur valeur. Il ne perd jamais de vue que les bases du transformisme sont essentiellement spéculatives puisqu’aucune observation directe n’a jamais pu être faite. On se rappelle peut-être que Darwin trouva d’abord une certaine opposition à l’Académie des Sciences et ne fut nommé que relativement tard correspondant de cette compagnie. 11 semblerait que Robin ait cherché à justifier ce peu d’empressement de l'Institut à accueillir l’illustre zoologiste, quand il écrivait cette page de Y Anatomie cellulaire, que Littré a cru devoir, au reste, reproduire dans un article critique consacré à l’ouvrage de son ami (1) :
« Tous ceux qui sont familiers avec les écrits d’Auguste Comte, « savent depuis longtemps que les sciences n ont de portée que par « la valeur des conceptions générales qui éclairent les faits de leur « domaine, en les reliant les uns aux autres. Ils connaissent aussi « le rôle principal des hypothèses dans les sciences, et savent que « toute invention n’est qu’une hypothèse vérifiée; mais ils savent « par suite qu’une hypothèse n’est bonne que si elle est vérifiable, « et qu’elle ne représente pas une découverte si elle n’est qu’une vue <c subjective sansdémonstration, quelquesimpleetbrillante quesoit « l’explication qu’elle semble donner de tels ou tels faits. La ques- « tion est simplement de savoir si la science est du côté de ceux qui « sont satisfaits dès qu’ils expliquent, ou du côté de ceux qui dé- « montrent. Aussi, hormis le cas d’antiscientifique mélange des « subjectivités théologiques aux problèmes biologiques, ce n’est au-
(l) Voyez La Philosophie positive, janvier-février 1874.
SA VIE ET SON OEUVRE