‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 10 sur 65 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

A noter une revue politique [par Rogicr), — des plaintes assez vives contre les princes chrétiens qui abandonnent la Grèce, — une description de la vie dans les universités allemandes et de la société secrète appelée Burschenschaft, — un aperçu de l'invention des voitures à vapeur...

On venait de proposer en Angleterre de remplacer l'usage des routes par celui des « chemins à ornières en fer », et d'employer des machines à vapeur au lieu des immenses attelages servant à transporter les hommes et les marchandises. On estimait qu'une « machine à feu » suffirait sur un chemin de fer perfectionné pour amener, en moins de trente heures, de Londres à Edimbourg trois diligences chargées de voyageurs et de bagages, qui exigeaient le service de trois cents chevaux et qui ne parvenaient pas en moins de cinquante heures à leur destination. Le Mathieu Lansbergh ne trouvait pas très vraisemblable l'exécution du projet..., toutefois, ajoutait-il...

« ... On n'oserait garantir qu'il ne se trouvera pas en Angleterre des capitalistes assez hardis pour en fournir les fonds, et des ingénieurs assez habiles pour vaincre les obstacles qui semblent la rendre impraticable... »

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Le créateur des chemins de fer en Belgique s'est souvenu de cet article. Un signet où Rogier a écrit de sa main « Chemin de fer... Impraticable », se trouve à cette page de sa collection du journal.

Dans ce même mois de juillet, le journal étudie les lacunes et les besoins de la législation en matière politique et en matière criminelle, et l'arbitraire sous toutes les formes ; apprécie l'ouvrage de Benjamin Constant sur la Religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements ; fait l'éloge raisonné de l'école des sourdsmuets fondée à Liège depuis peu de temps; donne une traduction littéraire et savante du chant funèbre écrit par Mavrocordato sur Byron; se moque assez agréablement du romantisme dans un chant lyrico-élégiaque en prose et appelle l'attention sur les élections en Belgique...

L'article sur les élections {de Rogier) est en quelque sorte le premier d'une série. Rogier, dès son entrée dans la vie du journalisme, s'est préoccupé de la nécessité, pour un peuple qui veut rester libre, de ne pas rester indifférent au choix de ses mandataires législatifs, provinciaux ou communaux.

Sous ce rapport, il faut bien le dire, les Belges donnaient depuis dix ans des preuves d'une singulière apathie. Ils faisaient la part belle aux ministres qui n'avaient pas, comme leurs collègues d'outre-Quiévrain, à trembler toujours devant l'opposition. Rogier se plaint avec raison que les députés aux Etats-Généraux soient pour ainsi dire « nommés à huis-clos ». Ils parlaient en effet sans que personne en fût averti ou s'en inquiétât. Le peuple ne connaissait le nom de ses mandataires que par les journaux, leur caractère politique que par leurs votes. Que les inconvénients, les dangers de cette indifférence ne fussent pas très grands pour le moment, .on pouvait

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l'admettre jusqu'à un certain point, parce que le gouvernement restait dans la voie constitutionnelle . Mais le jour où il lui plairait de s'en écarter, les assemblées législatives deviendraient « un instrument de despotisme, un moyen facile de vexation » entre les mains de ministres audacieux et sans scrupules.

La raison principale de cette apathie politique semble avoir été le mode d'élection, qui était bizarre, compliqué au possible et peu conforme à l'esprit de la loi fondamentale, comme nous l'établirons tout à l'heure. Mais ce n'était pas précisément le meilleur moyen de l'améliorer que de montrer tant d'insouciance au jour du vote...

« ... Commencez, disait Rogicr, par exercer vos droits, tels qu'ils sont, avec plus d'inquiétude et d'empressement...; que l'opinion publique s'élève contre un mauvais système... ; autrement on conclura de votre silence que tout est bien ; vous taire, c'est consentir... »

Août.

Cette question électorale est traitée à plusieurs reprises pendant le mois d'août. Rogier et ses amis étaient assurément loin de désirer que ' le renouvellement de la législature ramenât chaque année en Belgique, comme en France et en Angleterre, les « excès de tout genre », les « agitations convulsives des partis », les « manœuvres d'un ministère ne rougissant pas d'ériger publiquement en devoir une dégradante abnégation et de placer une foule de citoyens entre le déshonneur et la misère » (i). Ils reconnaissaient que l'intérêt qui s'attachait aux opérations électorales, aux discussions législatives et aux projets ministériels chez les Anglais comme chez les Français tenait à des causes qui étaient étrangères aux Belges : telles que, chez les premiers, la discussion des modifications successives de la Charte ; chez les seconds,

(i) En avril i8a2, plusieurs députés (de la gauche et de la droite) de la Chambre des députés de France, avaient signalé à cet égard des manœuvres incroyables du gouvernement de Louis XVIII.;

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le vœu d'une réforme parlementaire et des questions de politique extérieure. Mais plusieurs autres causes leur paraissaient concourir à retarder les développements de l'esprit public en Belgique.

Nous saisissons surtout ici la vraie raison d'être de ce journal, qui veut « que les intérêts moraux prennent sur les intérêts matériels une prééminence aussi nécessaire à la prospérité qu'à la dignité de la nation et du gouvernement » et qui ne cessera de travailler, avec une fermeté, un sang-froid et une habileté extraordinaires, à l'accomplissement de ce programme.

C'est le tableau des imperfections du système politique, en même temps que l'histoire des fautes du gouvernement hollandais, que nous trouvons dans ces articles qui révèlent une entente si complète des besoins du pays.

Tout d'abord, il aurait fallu réformer le système électoral qui n'était point évidemment en harmonie avec l'esprit général de la loi fondamentale.

La nation était divisée en trois ordres : Mordre équestre (la noblesse), Y ordre des villes et l'ordre des campagnes.

Ces trois ordres nommaient les états provinciaux comme il suit :

i° L'ordre équestre nommait directement ses représentants aux états provinciaux ;

2° L'ordre des villes avait trois degrés d'élection : a) les ayants-droit y nommant les électeurs; b) ceux-ci nommant le conseil de régence (conseil communal); c) ce conseil nommant les représentants de la ville aux états provinciaux ;

3° L'ordre des campagnes avait deux degrés : les ayantsdroit nommaient les électeurs et ceux-ci choisissaient les députés de l'arrondissement aux états provinciaux.

Enfin, tous ces degrés épuisés, les états provinciaux choisissaient les députés à la Chambre...

A la seconde Chambre, s'entend — la première Chambre était à la nomination du Roi.

A la place des complications bizarres et incohérentes parfois de l'élection à 3 et à 4 degrés, on eut dû établir le vote direct qui est une des bases essentielles du gouvernement représentatif. Cest par l'exercice de ses droits qu'une nation s'attache à son gouvernement, et le bien auquel sa participation n'est pas étrangère est de tous celui auquel elle est le plus sensible. La maxime : tout pour le peuple et rien par lui n'est pas seulement un sophisme hypocrite, ou l'erreur d'un cœur droit : elle répugne souverainement à l'esprit d'un gouvernement constitutionnel.

On pouvait appliquer ces réflexions à l'absence du jury : car après l'exercice du droit d'élire, il n'en est pas de plus propre à détruire un funeste égoïsme et une dangereuse indifférence pour la chose publique, en un mot à créer un esprit national, que le droit de juger convenablement organisé (1).

Il importait aussi de changer le mode de délibération du corps législatif qui, en excluant la voie des amendements, nuisait à l'utilité et à l'intérêt des débats parlementaires, et même à la dignité du gouvernement.

Plus d'une fois, Rogier est revenu à la charge sur ce sujet : entre autres à la fin de décembre.

Mais ce qui contribuait surtout à distraire l'attention publique des intérêts nationaux, c'était la prolongation du provisoire dans lequel restaient les institutions secondaires. Il est dans la nature de l'homme de ne s'attacher qu'aux choses dont la possession lui paraît acquise. Les lois ou règlements, en matière de finances, de pouvoir administratif et municipal, d'enseignement primaire et d'enseignement moyen, étaient modifiées à chaque instant sans nécessité réelle.

(1) Le journal montrait les effets salutaires de cette institution en Angleterre et au* États-Unis.

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Enfin la liberté de la presse devait être entendue dans le sens le plus large du mot, si l'on voulait que la nation ne se désintéressât plus de la politique. Voici quels étaient les desiderata formulés par Rogier et ses amis :

« Point de censure et la presse libre pour tout le monde; faculté pour tous aussi d'y recourir quand on veut ; devoir pour les magistrats de publier le compte rendu de leur gestion ; droit pour tous encore de suppléer au silence des fonctionnaires ; pouvoir de prouver par toute voie les imputations qui ont rapport aux Jonctions publiques ; peines répressives et non préventives... »

Ces graves questions (i) étaient traitées par nos jeunes journalistes avec un grande largeur de vues et une étonnante maturité d'esprit. Ils y apportaient du reste une entière bonne foi. Ils déclaraient n'obéir qu'à leur conscience et détester tout esprit de parti. « Si, disaient-ils, (numéro du g août 1824), nous sommes peu disposés à devenir les apologistes obligés du gouvernement, nous répudions d'avance le langage d'une opposition qui serait hostile par système. »

En tête du numéro du 3i août, on lit :

« A partir du premier septembre, la Gazette de Liège,

(1) Deminimis curât frator... Dans le même numéro où il discutait tel problème de haute philosophie politique, Rogier s'égayait à s'envoyer des lettres sur le théâtre, sur les abus du timbre, sur l'inaction de la Société d'Emulation (qui travaillait à ses heures), sur la propreté des rues et des places publiques, sur les lacunes du journal. Voici, à propos de ces lacunes, un trait piquant : « Faites tant qu'il vous plaira (écrit un prétendu abonné), de savantes dissertations sur la politique et les belles-lettres, ça peut être bon ; mais je ne m'en mêle pas. Je cherche en vain dans votre journal l'heure du rabais (?) et le prix de la marée fraîche, à laquelle j'attache beaucoup plus d'importance qu'à toute votre politique. Je vous trouve plaisants aussi, avec votre nom de Mathieu Latnsbergh, de ne point me donner les degrés de chaleur, d'après Réaumur ; ce qui, joint à la liste des morts, aux annonces des combats de coqs, des bals masqués et des roues de dindons, rendrait votre journal aussi intéressant que le premier du pays. » Il parait qu'on ne trouvait guère que cela — alors — dans le Journal de Ltige, concurrent de Mathieu Laensbergh.

loi

affiches, annonces et avis divers, est réunie au journal Mathieu Laembergh par suite de convention entre les propriétaires (i). Ce changement n'a apporté aucune modification dans le personnel du journal Mathieu Laensbergh. »

Septembre.

La nécessité de secouer l'apathie du public en matière politique, tel est encore l'objet d'une étude assez longue de Rogier, qui est intitulée : Préface d'un livre à faire.

Le gros de la nation, dit-il en résumé, est en arrière des institutions. De là cette insouciance qui ne s'émeut qu'à la voix de l'intérêt blessé. De là aussi la nécessité de faire connaître à la masse le prix de ces institutions et les conséquences qu'elles amènent, de l'instruire de ses droits et de ses devoirs et surtout de lui faire aimer et les uns et les autres (2). Il faudrait pour cela un livre, simplement écrit, sagement raisonné, qui, remontant à l'origine de nos droits, les montrât dérivant de notre nature et non des premiers accidents qui réunirent les hommes en société; qui fît voir les avantages des institutions... et qui — voici où le polémiste reparaît — montrât « la ligne qui sépare ce que nous avons de ce qu'on nous a promis ».

(1) Nous n'avons pas retrouvé la convention. Dès le mois de septembre le Mathieu Laensbergh prend pour sous titre : « Gazette de Liège ». Dans le Mathieu du 2, Rogier raconte l'union des deux journaux sous une forme badine : l'arti cle est intitulé : « Extrait de Titat civil de Liège : Mariages. »

(2) Qu'on nous permette ici un souvenir personnel. En 1862, professeur à l'Athénée royal de Bruges, nous fumes désigné par le bureau administratif de l'Athénée pour prononcer à la distribution des prix le discours traditionnel. Nous avions choisi pour sujet Yvtilité de renseignement des notions de droit constitutionnel et administratif. Connaître les institutions et les lois de son pays, disions-nous en substance, les aimer, les défendre, telle est la triple obligation du citoyen. — M. PaulDevaux, membre du bureau administratif, nous dit en sortant : « Nous demandions déjà cela il y a quelque 3o à 40 ans... j> C'est Rogier qui a introduit cet enseignement dans les athénées par la loi de i85o.

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«... L'on devrait prouver aux uns que la religion et la liberté se prêtent un mutuel appui; aux autres, qui tremblent dès que le peuple s'agite, crie ou se plaint, que le repos et la prospérité des nations dépendent de la sagesse et de l'esprit de liberté du gouvernement. Tant qu'un peuple sent qu'il a des droits à acquérir, en égalité, en justice ou en liberté, il sera disposé à courir les chances périlleuses des révolutions ; une fois que ses besoins seront satisfaits, il ne sera plus redoutable qu'aux ennemis extérieurs... »

Ces lignes sont du 4 septembre 1824... Tel est l'unique commentaire que nous leur donnerons.

Dans ce môme mois de septembre, notons des articles sur les perfectionnements de l'industrie et les ponts suspendus — sur les idylles de Comhaire (par Rogier) — le patriotisme des anciens et l'opinion publique des modernes — les fables de Rouveroy (par Rogier) — les mémoires de Fouché — la délivrance (1) de S. M. T. C. Ferdinand VII (par Rogier) — un coup d'oeil sur la France, qui dénote une réelle clairvoyance des besoins de ce pays et qui montre avec quel soin nos journalistes ' étudiaient ses discussions parlementaires — la Censure par Chateaubriand — les représentations de Ml,c Georges (par Rogier),

A la fin du compte-rendu de la Sémiramis, nous lisons :

« ... Je termine par une remarque que j'ai eu tout le temps de faire : c'est que chaque fois qu'on y rencontre Babyhne à la fin d'un vers, on est sur de trouver tronc au bout du suivant, et vicc-versa> à tel point que quelques acteurs en ont pris l'habitude de prononcer i?«7&;7tW. Qu'est-ce que cela prouve? Rien, si ce n'est que la langue française est peut-être une de celles qui prêtent le moins à la rime. Avez-vous jamais vu

( 1) Il s'agit d'un poème qu'a <c offert — offtrtbat — au roi d'Espagne et des Indes, etc., etc., J.-J. Humblet, ex-chanoine du chapitre de Moltraine, prés Givet, jadis instituteur des pages de S. A. Mgr le prince-évèque de Liège (des comtes de Velbruck), ci-devant aumônier d'un corps français au service du roi de la Grande-Bretagne, son ancien pensionnaire et pensionnaire actuel de S. M. T. C, patenté, membre de l'ordre royal du Lys, citoyen de Liège». Rogier fait des gorges chaudes du poème, on le devine bien... Il a donné pour épigraphe à son compte rendu le vers de Molière :

On peut être honnête homme, et faire mat des vers.

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guerriers qui ne fut suivi de lauriers, gloire sans victoire (ou boire, dans le genre bachique), hommes sans le siècle où nous sommes. Ceci toucherait à la grande question de savoir s'il n'y a pas de poésie sans syllabes mesurées ou sans rime. Vous reculez, mes classiques lecteurs. J'en frémis moi-même : voilà une idée impertinente qui frise furieusement le romantisme... »

Toujours des instincts révolutionnaires !

Ce n'est pas seulement la France qui attire les regards du journaliste : son coup d'oeil sur l'Allemagne n'est ni moins juste ni moins précis que son coup d'oeil sur la France :

« ... En i8i3 et en i8i5. c'étaient bien réellement des constitutions représentatives qu'on promettait aux peuples allemands, soulevés en masse contre Napoléon. En 1819, ce ne sont plus que des assemblées d'états. La Prusse octroie ce simulacre de constitution qui nous semble plus digne du x\T que du xixe siècle, et qui confère moins de garanties à la nation que la France de l'ancien régime n'en trouvait dans ses parlements... L'agitation des peuples ne se calmera point aussi longtemps que Y intégrité tant vantée du pouvoir monarchique ne sera point modifiée par un sage mélange de l'aristocratie et de la démocratie... Il y a quelques dangers à certaines résistances. Quand le peuple reçoit, il se contente de peu; quand il est réduit à prendre, il va souvent au delà de ses premiers vœux et de ses besoins réels ; et si cette exagération lui est fatale, le pouvoir, à son tour, peut y rencontrer quelques chances périlleuses. »

On voit que ce qu'il désire, c'est la mise en pratique réelle aux Pays-Bas du gouvernement représentatif, l'application sincère des règles du régime constitutionnel.

Appréciant le discours du trône avec une entière liberté, reconnaissant le bien qui avait déjà été réalisé, il montrait une pleine confiance dans la promesse que contenait le manifeste royal, mais il exprimait le regret de n'y pas voir figurer l'annonce de la suppression de l'impôt de la mouture (i), ou tout au moins des chan-

( 1 ) Les impôts sur la mouture et l'abatage n'avaient été adoptés en 1821 qu'après une résistance acharnée des députés belges, surtout de Reyphins et de Dotrenge.

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gements clans son mode d'exécution qui, étant forcément inquisitorial, produisait l'effet le plus funeste, et dont tous les esprits honnêtes et indépendants signalaient depuis longtemps le caractère odieux et immoral.

Il constatait également dans le discours du trône des lacunes fâcheuses en ce qui concernait l'organisation judiciaire. Il se plaignait de l'ajournement de la création de la haute cour, que réclamaient instamment la dignité de la magistrature et les nécessités de la jurisprudence, et surtout du silence complet que gardait le gouvernement sur la réorganisation du jury, appelée cependant par tous les vœux des criminalistes.

Il tenait à ce que l'on sût bien que ses regrets et ses critiques visaient le ministère :

« ... Si les observations que nous avons émises pouvaient scandaliser quelques esprits jaloux de la prérogative royale plus que le roi lui-même ; s'ils pensaient qu'elles impliquent défaut de respect envers l'auguste chef de l'État, nous leur répondrions qu'à moins d'être étranger aux principes les plus élémentaires du gouvernement représentatif, on ne peut ignorer que le discours prononcé par le roi dans l'enceinte des chambres législatives est toujours réputé l'ouvrage du ministère; qu'en Angleterre et même en France ce point ne tombe plus en controverse. Dés lors on sent que, si dans l'examen de cet acte important l'éloge seul était permis, aucun écrivain qui se respecte ne traiterait cette matière. »

C'est fier et digne : c'est absolument la théorie constitutionnelle. Les rédacteurs du Mathieu, nous l'avons dit en analysant leur programme, ne transigent pas sur cette question.

Un jour — c'était en novembre 1824 — le Journal officiel avait inséré l'article suivant :

« Une des villes du royaume avait fixé le prix courant de certains objets en ancienne monnaie dans une annonce publique. S. M. l'ayant remarqué avec mécontentement, il a été pris aussitôt des mesures pour faire cesser cette irrégularité, et pour rappeler la nécessité de n'employer que

des dénominations en nouvelle monnaie des Pays-Bas, conformément au vœu bien prononcé de la législation actuelle. »

Le Mathieu Laensbergh, après avoir reproduit l'article, disait :

« Ce n'est pas la première fois que nous entendons dans la bouche des fonctionnaires publics (car sous certains rapports le Journal officiel peut être considéré comme tel) des locutions aussi inconvenantes que « 5. M, ayant remarqué avec mécontentement... Le Roi s' étant fâché... Le ministre n'aimant pas que... » Indépendamment de l'inconvenance absolue qu'il y a à se rapprocher des formes de ces vizirs d'Orient qui rédigent en lois l'humeur de leur maître, et à ne pas reconnaître qu'une action est condamnable par cela seulement qu'elle blesse la loi, et non parce qu'elle est contraire au bon plaisir, il existe dans la rédaction du Journal officiel une erreur plus grave encore. C'est un effet bien déplorable de l'ignorance des formes constitutionnelles de vouloir sans cesse faire intervenir le nom auguste du roi dans les moindres actes du gouvernement. Rien ne peut être plus nuisible au respect qui doit entourer le pouvoir royal. »

Le roi Guillaume ne voulait pas s'incliner devant le principe de la responsabilité ministérielle sans lequel il n'y a pas de gouvernement représentatif possible. De là devaient naître des difficultés de toute espèce, des revendications, des protestations que des magistrats trop zélés, serviles même, combattront ou réprimeront durement, et des troubles qui dégénéreront en révolte.

La Révolution de i83o est en germe dans cette obstination irréfléchie du gouvernement hollandais en matière de responsabilité ministérielle. C'est ce qui nous a décidé à montrer comment, dés 1824, les Rogier, les Devaux et les Lebeau avaient pris position — une position inébranlable -— sur ce terrain.

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Les grands intérêts de la politique générale, auxquels la grande majorité de la nation restait assez indifférente, ne font pas sacrifier à Rogier les intérêts du commerce et de l'industrie, qui préoccupent un nombre bien autrement considérable de lecteurs. A preuve un article fort remarqué sur l'utilité d'une école de commerce (24 octobre).

Si Rogier ne nous avait pas, lui-même, dans un de ses carnets, révélé qu'il en est l'auteur, nous l'aurions deviné rien qu'à l'épigraphe et au début de l'article :

Prends-moi le bon parti, laisse là tous les livres.

Cent francs au denier cinq, combien font-ils? — Vingt livres. —

C'est bien dit. Va, tu sais tout ce qu'il faut savoir.

(Boileau.)

« De nos jours encore Ton entend répeter à des commerçants d'ailleurs estimables : « qu'est-il besoin de faire étudier mon fils, je n'en veux point faire un savant; je le desline au commerce; il fera comme son grand -père et comme moi... » Quoique la science ne gâte jamais rien, nous avouons volontiers qu'il est pour le commerçant des choses plus utiles que la connaissance exacte du parfait moyen de luftô, ou de la règle célèbre du que retranché, et qu'on peut, à la rigueur, faire d'excellentes spéculations sans savoir au juste les couleurs des sept murs qui environnaient Ecbatane, ou la position respective des combattants à la bataille de Pasagarde... »

Sans vouloir que l'on fît d'un négociant un docteur en belles-lettres, il pensait qu'il ne lui suffisait pas pour exercer son état avec habileté et d'une manière honorable, de connaissances fondées sur la simple routine et sur des traditions contraires à tout progrès.

En dehors de la science pratique du commerce, il estime qu'il est une éducation indispensable et commune à tout homme vivant au milieu d'hommes éclairés. Et c'est de cette éducation qu'il s'occupe. Il étudie le genre d'instruction qu'il convient de donner au jeune homme qui se destine au commerce. Mettant à profit

l'expérience acquise par ceux qui avaient fondé vers ce temps-là une école de commerce à Paris, il montre ce qu'on peut faire aux Pays-Bas en s'inspirant des conseils des professeurs, et l'influence qu'exercerait une institution semblable sur le progrès de l'industrie et du commerce.

Une telle entreprise étant évidemment au-dessus des forces de simples particuliers, l'intervention du gouvernement devenait indispensable : lui seul pouvait en assurer le succès. Rogier concluait donc en ces termes :

«... Si, dans les étroites limites de notre royaume, le trésor public entretient, à grands frais, six arsenaux d'avocats et de médecins, pourquoi se montrerait-il avare de ses bienfaits lorsqu'il s'agit des intérêts de l'industrie, depuis longtemps la vie et la gloire des Pays-Bas ?... »

Nous aurons l'occasion dans la suite de cet ouvrage, de montrer que l'on n'a pas assez apprécié ce que Rogier, étant gouverneur de la province d'Anvers ou ministre, a fait pour les intérêts vitaux du commerce et de l'industrie. — Il y a des gens, d'ailleurs très au courant de son rôle politique, qui ignorent absolument cet aspect de son talent administratif. Pour le moment nous nous contentons de signaler dans cette étude sur l'utilité d'une école du commerce dans les Pays-Bas, la première pensée de la création de l'excellent Institut de commerce d'Anvers et principalement de l'organisation d'une section professionnelle, commerciale et industrielle, dans les athénées (loi de i85o).

Au cours des deux derniers mois de 1824, nous remarquons : La responsabilité ministérielle, réponse au "journal de Bruxelles, organe ministériel. — Fiesque, tragédie d'Amelot (de Rogier). — Un projet de loi sur la traite des nègres. — Une matinée de journaliste. — Jour d'ennui (de Rogier). — La France depuis l'avènement de Charles X (de Rogier). — La lutte des Grecs et des Turcs. — La foire

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de Liège (i). — Les Ducs de Bourgogne de M. de Barante. — Les prisons (de Rogier). — Les représentations du fameux chanteur Martin au théâtre de Liège. — L'évacuation de l'Espagne — La comédie de Casimir Bonjour : Le mari à bonnes fortunes (de Rogier). — Le commencement d'une série de lettres sur la Belgique qui révèlent une perception très juste du caractère de nos compatriotes et des influences qu'ils subissent, ainsi qu'une entente réelle de leurs besoins :

« ... Ce n'est pas à la contemplation passive et stérile des événements qui se passent autour d'elle que doit se borner une nation sage et soigneuse de son avenir. Il est utile d'étudier les événements contemporains, les progrès et les retards do l'éducation politique des contrées voisines... Mais cette étude serait vaine si jamais la nation observatrice ne reportait ses regards sur elle-même... Elle doit se comparer chaque jour aux autres..., se pénétrer et, si je puis dire avec Montesquieu, se tâter sans cesse pour reconnaître et ses forces et ses maux...

» ... Je veux observer mon pays avec indépendance et sans prévention, non du regard aveugle de l'amant qui adore les défauts de sa maîtresse, mais de l'œil sévère et consciencieux de l'ami qui veut le bonheur, qui veut la gloire de son ami... Il importe peu de savoir à qui elles plaisent ou déplaisent... Soyons vrais!... Advienne que pourra...»

En même temps que des lettres sur la Belgique, le journal publiait régulièrement chaque semaine de fort intéressantes lettres sur la France (2). L'extrait suivant de la lettre du 14 décembre fera connaître l'esprit et le

(1) Cet article fantaisiste — l'épigraphe : Duke est desipere in loco l'indique assez — serait, d'après les notes du carnet de Rogier, dû à Paul Devaux, dont la gravité innée se dérida singulièrement ce jour-là dans la description des curiosités étalées au quai de la Batte. Rogier, qui était d'humeur infiniment plus enjouée, sacrifiait bien plus souvent que Devaux à la muse badine. Cf. son Jour d'ennui, esquisse piquante de la vie liégeoise.

(2) Outre ces correspondances, le Mathieu publiait des extraits nombreux des journaux de Paris; il consacrait d'ailleurs une bonne partie de ses colonnes aux nouvelles des deux mondes, spécialement de l'Angleterre et de l'Amérique du Sud.

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