‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 57 sur 65 · I.Ol'VAIN. — LOI CONTRE LES MANIFESTATIONS ORANGISTES · texte numérisé non relu

I.Ol'VAIN. — LOI CONTRE LES MANIFESTATIONS ORANGISTES

Puisque le ministère comptait sur l'expansion désintérêts matériels pour rallier définitivement les adversaires du nouveau régime issu de la Révolution, les orangistes tentèrent un dernier effort pour ébranler la monarchie en provoquant une contre-révolution.

Nous voulons parler de cette audacieuse souscription pour le rachat des chevaux du prince d'Orange, du commandant en chef de l'armée ennemie, récemment rentré de Saint-Pétersbourg où l'on supposait, comme disait M. Frison en pleine Chambre, qu'il était allé prendre le mot d'ordre d'une réaction au profit de l'autorité « légitime » issue en l8i5 du complot de la Sainte- Alliance. Les orangistes avaient d'autant plus de confiance dans cette entreprise de contre-révolution, qu'ils s'imaginaient faire le jeu secret du prince de Talleyrand, ami du prince de Lievcn, représentant de la Russie.

Le calcul des orangistes était, il faut le dire, d'une rouerie

toute machiavélique. L'aristocratie fidèle à l'ancien régime, entraînant les intérêts industriels et commerciaux dont ce régime avait fait la fortune, qu'adviendrait-il si la garde civique mal organisée était impuissante à arrêter l'expansion des colères provoquées par les souscripteurs? Qu'adviendrait-il si l'armée indignée laissait faire le peuple avide de vengeance, au lieu de se jeter résolument en travers de ce mouvement?

Le rappel des permissionnaires hollandais a été considéré généralement comme une faute, dont le ministère belge profita pour précipiter le vote de la loi du chemin de fer.

Mais quand on examine de plus prés les événements qui se passèrent à Bruxelles au commencement d'avril, or. en est a se demander s'il n'y avait pas là une manœuvre préméditée pour attirer nos troupes dans leurs campements de la frontière afin de livrer les villes sans garnisons à un coup de main orangiste?

Sous la date du samedi 5 avril, la lettre suivante avait été adressée au Moniteur belge :

Monsieur le directeur.

Une liste des souscripteurs pour l'achat des chevaux du prince d'Orange circule et a été remise avec profusion à domicile: j'ignore dans quel dessein, mais il m'importe d'éviter une erreur en ce qui me concerne.

Le nom de Iluysinan d'IIonssein y figurerais autres qualifications. Je vous prie, monsieur, d'insérer la présente réclamation dans votre prochain numéro afin d'nvn tir mes concitoyens que ce n'est pas moi que ce nom désigne.

Agrée/, etc.

(Signe) F. V. IIuvsman d'I loNssor, agent du trésor élans la province ele Brabant, rue Léopold, 7.

Voilà le fait précis. Il est parlé de liste des souscripteurs, et non de souscriptions. Les uns espéraient évidemment entraîner les autres et c'est bien dans ce but qu'ils se

LUTTE POUR L'iXDÉPENDANXE

mettaient en avant, avec bon nombre (Wiiioityines dont la plupart, disaimt-ils faussement, étaient des officiers de l'armée.

Les meneurs avaient-ils compté sans le peuple? — ou bien espéraient-ils, en le provoquant, amener des troubles dont ils tireraient parti pour la restauration du gouvernement déchu?... L'une et l'autre liypotlièse sont possibles.

Dans tous les ras, dés le samedi 5 au soir, quelques centaines de patriotes, furieux des commentaires que hi presse orangiste donnait depuis quelques jours à la « souscription d'Orange », s'en allèrent briser les vitres de La société orangiste du CY/v/V, <les bureaux du Lv//.v, le plus insultant des journaux autibclges, et des hôtels de deux souscripteurs importants, le duc d'Vrsel et le marquis de Trazcgnies (i).

L'administrateur de la Muvté publique, sur l'ordre du ministre de la justice, avait signalé le 5 au matin, à M. Rouppe, bourgmestre de I>n::a Ih s, l'eUerw seenee produite par la publication des noms des souscripteurs et par un pamphlet anonyme excitant le peu; le à la vengeance {>).

La police réussit à dissiper les groupes et on put croire que tout en resterait là.

Mais ce n'était qu,* le prélude des scènes bien autrement déplorables du lendemain.

Vers neuf heures du matin, comme si un mot d'ordre

(i) Le lecteur désireux de voir quels étaient les souscripteurs (qui n'ont pas tuas, tant s'en tant! persévère dans leur culte «ranyistc ,. pourra retrouver les listes clans les journaux du temps. Un dtsdussi. rs de Rester contenait deux exemplaires de ces listes.

(2j« L'oran^isme nous jette levant, dirait ce pamphlet; rama.vs:r..s-le et courbons encore une lois ces insolents sicaires du despote dont la tete altière veut si? relever, mais dont un souffle subit peut le faire tomber. Il faut anéantir cette race infernale, il faut que cette plante véaéneuse soit arrachée avec sa rajine. Vive Léopoll ! Vive la Ik'l.^ique! (îuerre d'extermination aux ennemis de la patrie !... » Ilestb.cn penn.s d- vuir là l'ccavre d'un açtnt provocateur.

ROGIER MINISTRE DU i/lNT!- RIEUR

avait été donné, dix bandes années se portèrent en même temps vers dix endroits différents.

Les hôtels de Trazegnies, d'Oultremont, de Ligne, d'Ursel, de Béthune, les maisons ou les ateliers de certains amis fougueux ou de fournisseurs du prince d'Orange — du graveur De Wasme-IMétinckx et du carrossier Jones entre autres, — furent dévastés comme l'avait été en août i83o la maison de Libri Bagnano.

A quelle heure de la journée ou île la nuit du samedi la lettre de M. Huvsman d'Honssem avait-elle été envoyée et reçue au Moniteur, et par quelle voie? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'elle ne fut pas publiée dans le numéro du dimanche, lequel ne contient pas un mot des événements de la veille.

C'est dans le Moniteur du lundi que se trouve la relation des événements.

Il est à remarquer (pie le départ des troupes y est indiqué comme une des causes des difficultés que rencontra l'autorité dans la répression des désordres que l'on a appelés les pillages de Hruxelles eu 1804.

— Cette relation nous fait revoir Rogier à cheval, et cette fois encore visé à la tête, mais dans un tout autre but qu'il ne l'avait été en iS3o par le comte de Looz et en i833 par Gcndebicn. —

« Bruxelles vient d'être le théâtre de scènes de désordre que nous ne pouvons assez déplorer. La publication des listes pour le rachat des chevaux du prince d'Orange a excité une si vive irritation dans la population (pie les aflligeants excès auxquels elle s'est portée n'ont pu être réprimés qu'avec peine. Plusieurs maisons ont été dévastées.

Dans la journée du samedi, le département delà siueté publique avait donné avis à l'autorité municipale, au commandant militaire de la province et au colonel de la gendarmerie, de la fermentation qui régnait dans la ville, en les invitant à prendre toutes les mesures de précaution que les circonstances paraissaient exiger.

11 est à regretter que par suite de la concentration des troupes vers la frontière, les forces militaires stationnées à Bruxelles fussent en nombre insuffisant pour occuper tous les points menacés.

Le grand nombre de maisons vers lesquelles le peuple se portait, soit simultanément, soit successivement, a beaucoup réduit l'efficacité de la force armée, surtout avant l'arrivée des renforts.

Cette circonstance ayant rendu également insuffisante l'intervention de l'autorité municipale, sans le concours de laquelle la force armée se montrait peu disposée à agir, le conseil des ministres a pris la résolution suivante :

Le conseil des ministres,

]'u la gravité des excès qui se commettent eu ce moment à Bruxelles ; Vu V extrême urgence d'y opposer des mesures de répression promptes et efficaces ;

Autorise T autorité militaire à agir partout où te danger se présentera, même sans le concours de V autorité municipale là où son action ne (eut s'exercer.

Bruxelles, 6 avril /SJ/. à j heures de re'evée.

(Signé) LtiiKAL", F. in: Mhhouk, Avu. Dl viviick, Ch. Rogier.

Suivent des proclamations dans le même sens du général de division, chef de l'état-major général, baron Hurel et du bourgmestre Rouppe, ainsi que celle du ministre de l'intérieur. Voici celle de Rogier:

Habitants de Bruxelles!

Des scènes de destruction affligent en ce moment la capitale du royaume. Belges, permettrez-vous que des ressentiments mal entendus vous entraînent plus longtemps à des actes qui dégraderaient aux veux de l'étranger votre caractère national? Le désordre et la dévastation sont indignes d'un peuple libre. Habitants de Bruxelles, vous tous qui tenez autant à l'honneur du pays qu'à son indépendance, hâtez-vous d'user de tous vos efforts, unis à ceux de l'autorité civile et militaire, pour faire c esser des violences qui ne manqueraient pas d'éloigner de vos murs ces étrangers nombreux qui viennent y chercher un asile hospitalier et favorisent de leur présence la prospérité de votre industrie. Le gouvernement ne doute pas que tous les bons citoyens n'embrassent avec dévouement la cause de l'ordre public.

Bruxelles, le 0 avril 1S34.

Le ministre de l'intérieur.

(Signé ) Ch. Rogiku.

Le Moniteur terminait en ces termes sa relation des événements :

«Dés la matinée d'hier, des estafettes ont été envoyées à Malines,

Louvain et dans les différentes localités environnantes pour faire arriver dans la capitale les troupes disponibles.

Vers 4 heures, des mesures ont pu être prises avec ensemble. Des quartiers ont été cernés parles troupes; de forts détachements stationnaient sur les points les plus importants; des patrouilles circulaient dans toutes les directions. Beaucoup de tentatives pour pénétrer dans d'autres maisons ont étc déjouées. La garde de sûreté, qui a fait son service avec zélé et fermeté, et quelques citoyens qui la suivaient pour l'aider de leur active coopération, ont empêché la dévastation d'une maison déjà assaillie.

Le 5e régiment de ligne et les guides ont exécuté plusieurs mouvements dont le résultat a été efficace.

Le ministre de V intérieur est monté à cheval et a accompagné M. le général H urcl dans plusieurs parties de la ville où les rassemblements se montraient le fins menaçants. Il a arrêté plusieurs individus qui semblaient exciter la foule et les a remis entre les mains de la force armée. Arrivé sur la plaine de Sainfe- Gudule, comme il haranguait le peuple, un homme lui a asséné sur la tete un coup <f un instrument eu fer, dont son chapeau a heureusement amorti t effet.

Vers 5 heures du soir sont arrivés doux escadrons de lanciers venant de Malines et deux batteries d'artillerie venant de Vilvorde et de Waterloo. A 9 heures, trois bataillons du 10e venant de Louvain sont entrés en ville. Trois autres bataillons étaient attendus dans la nuit.

Dans la matinée, M. le ministre de l'intérieur a donné ordre aux généraux commandant la garde civique de Bruxelles de convoquer tous les citoyens qui en font partie et de les porter sur tous les lieux théâtres du désordre, ou qui en étaient menacés. 11 est à regretter que l'appel fait par eux n'ait produit que des résultats tardifs et fort incomplets.

La vigilance de l'autorité supérieure ne s'est pas ralentie un seul instant. Si l'exécution n'a pas répondu de tous points à sa sollicitude, il y aurait peu de justice à lui en faire un grief. Le gouvernement connaît trop bien le tort (pie de semblables excès causent au pays, combien ils compromettent sa réputation à l'étranger, quel texte ils fournissent aux accusations les plus absurdes et les plus passionnées contre lui-même, pour ne pas étie le premier à en gémir. C'est donc avec un sentiment pénible qu'il a vu déjà quelques journaux, ne tenant aucun compte des causes premières de ces déplorables événements, ni de l'insuffisance des moyens dont il pouvait disposer, se livrer contre lui à des récriminations odieuses qu'un peu de réflexion et d'impartialité suffiront d'ailleurs pour détruire.

Une heure du matin. La ville est tranquille. Les troupes conservent leur position.

336 LUTTE FOUR L'iNDLTL NDANCli

Les causes premières, c'est-à-dire les audacieuses provocations du parti orangiste ( I ). Et cela explique tout, quand on songe aux outrages incessants que ce parti dirigeait contre le Roi et sa famille, contre l'année, contre le pouvoir dirigeant et les anciens chefs révolutionnaires. C'est pourquoi l'appel fait par le ministre de l'intérieur aux généraux commandant la garde civique ne produisit u que des résultats tardifs et fort incomplets >. Si incomplets même que certaines compagnies ne réunirent que deux ou trois hommes... de mauvaise volonté. Ouant à l'armée, si, habituée à la sévère discipline du régime hollandais, elle fit son devoir au commandement, elle le fit cependant assez mollement, parce qu'elle sentait qi:e ce commandement était mou, beaucoup d'officiers eux-mêmes n'étant pas trop fâchés au fond de la sévère leçon donnée aux meneurs orangistes.

Après le récit officiel du Moniteur, donnons le récit de Kogier dans ses Ko'.es et Souvenirs :

Avril 18)4. Pillages ii lïruxelles. — Avertissement que virât me donner Linsbach ( j j pendant que j'étais en conférence avec l'avocat Iilar;;nies.

Réunion au ministère <le la guerre. Evaiu très effrayé. Oreilles allongées. Le ministre d'Angh-tene (sir Adair) s'emooite et rend le ministère responsable. Conseil chez le Roi. Je veux à toute force sortir et reviens aptes une excursion rue Ducale.

Mollesse, hésitation de la loi ce publique. « Que voulez-vous! me disait le général Géraul ; ils aient : Vive le Roi, vivent les lielges! »

(1) T.e comte Duval de Beuulieu affirma au Séuat ( séance du 21 juillet) que l'un de s colporteurs des listes, auquel il signalait l'imprudence de ses démarches, lui répondit : et Que peut-il arriver? des injures? des pillages? C'est ce que nous voulons : que peui-d advenir de mieux pour notre cause? Ou l'on aura fait piller, ou l'on aura laissé piller, ou l'on n'aura pas pu empêcher de piller; et dans ces trois hypothèses, quelle est la puissance hostile à la Belgique qui ne profitera de l'occasion pour rompre ave ■ un tel gouvernement ? »

(2) Linsbach était, cioyons-noiis, un huissier ou un employé du cabinet du ministre.

ROGILR MINISTRK DE L'INTÉRIEUR 337

Je prends un cheval d'oflicier et marche à la tête d'un bataillon. Arrivé à la hauteur de la rue de la Montagne du Parc, je vois arriver un groupe de pillards drapeau en tète. Je me précipite de cheval et cours au porte drapeau que je terrasse, puis je le livre aux soldats.

Place Sainte-Gudule, je me précipite au grand galop vers la maison Dewasme-Pletinckx. La foule devient si compacte qu'il m'est impossible d'avancer. Je harangue la foule et dis que je ferai fusiller les pillards. Entouré, menacé. Perche armée d'un fer enfonce mon chapeau et déchire jusqu'aux reins ma redingote! « Si vous dites un mot, nous vous descendons. — C'est Rogier... — Vive Rogier !... » M. Morel, de la Banque, fut témoin de la scène. Elle a été racontée dans le journal par un témoin oculaire, le sieur Chotteau. Il est de la plus insigne fausseté que qui que ce soit du gouvernement ait prêté la main à ces pillages, qui m'ont désespéré.

On n'avait été informé de ce qui devait survenir que par des rumeurs vagues. Si on avait pu dès la première démonstration agir énergiquement, on aurait empêché peut-être la'propagandc du pillage. Mais il avait commencé sur plusieurs points à la fois. Des coups de fusil tirés auraient pu avoir des conséquences irtai!atfob!cs ( i ).

Aussitôt que la révélation des événements eut été faite officiellement, quatre membres de la Chambre des représentants, MM. A. Gcndebien, E. Desmet, F. Mccus et F. de Sécus, adressèrent à Rogier une lettre par laquelle ils le priaient « d'user de son droit de convoquer immédiatement les Chambres », cette convocation leur paraissant « nécessaire et urgente » à raison de la gravité des circonstances et des événements qui avaient attristé la capitale. Cette lettre portait la date du 7. Le ministre de l'intérieur y répondit le lendemain, mais en ne s'adressant qu'aux trois premiers signataires, le quatrième, M. de Sécus, l'ayant prié de considérer sa signature comme non avenue. Voici le texte de cette réponse, qui mérite d'être consignée ici, car elle atteste que, malgré la mollesse de la répression, les désordres se sont terminés aussi promptement

( 1 ) Le mot est souligné par Rogier.

338 LUTTE POUR l'indépendanxe

qu'ils avaient commencé, grâce surtout à l'énergie et à la résolution dont fit preuve Rogier :

Bruxelles, le S avril 1S34.

Messieurs,

La cessation complète des désordres qui ont attristé la capitale et qui font l'objet d'une information judiciaire, et le maintien de la tranquillité dans les provinces, nous portent à croire, mes collègues et moi, que la réunion des Chambres n'est pas en ce moment une chose nécessaire et urgente. Je crois donc devoir m'abstenir de la démarche que vous avez bien voulu réclamer de moi, et je vous prie d'agréer, etc....

(Signe) Ch. Rogikk.

Vif mécontentement de Gendebien, qui va devenir plus agressif encore.

Voici la lettre injuste et discourtoise qu'il écrit à Rogier lorsqu'il apprend que le gouvernement, par mesure conservatrice, expulse des étrangers qui abusent de l'hospitalité belge :

Bruxelles, le i5 avril 1834.

A Monsieur Rogier, ministre de l'Intérieur. Monsieur,

Le .sept de ce mois, je vous invitai à convoquer immédiatement les Chambres; vous me répondîtes le lendemain, huit, que la cessation complète des désordres et le maintien de la tranquillité dans les provinces rendaient inutile la convocation des Chambres.

La tranquillité et l'ordre public n'ont été depuis lors ni troublés ni menacés : quel est donc le motif des mesures extraordinaires et des coups d'État qui se succèdent avec une rapidité jusqu'ici inusitée dans la marche de l'administration?

Pourquoi toutes ces menaces, toutes ces calomnies dirigées contre les meilleurs patriotes, pourquoi toutes ces arrestations arbitraires?

Pourquoi ce système de terreur qui se révèle par tous les actes du gouvernement ?

Pourquoi expulsez-vous les étrangers qui sont venus réclamer l'hospitalité sous l'égide de la Constitution?

Pourquoi arrachez-vous de mon domicile hospitalier un des meilleurs patriotes, M. Cabot, un des plus honorables députés de France?

Pourquoi le proscrivez- vous?

Pourquoi chassez vous inhumainement un des plus honorables

ROGiER MINISTRE DE L'INTÉRIEUR 33g

proscrits qui depuis un demi-siècle soient venus réclamer l'hospitalité belge ?

Est-ce parce qu'un dos familiers de Louis-Philippe a dit : Nous V aurons quand nous voudrons ?

E.st-ce pour violer sans contradictions toutes nos garanties constitutionnelles, que vous avez refusé de réunir les Chambres ?

Souvenez-vous que jamais en Belgique l'arbitraire ne fut de longue durée. Le peuple belge n'a pas encore oublié que c'est contre l'arbitraire qu'il remporta ses glorieuses victoires de Septembre.

Hàtez-vous de rentrer dans la Constitution; sinon, vous subirez la loi commune, vous succomberez dans l'arbitraire que vous avez si imprudemment pris pour régie.

A. Gl NDhUIEN.

Il y a dans cette lettre des insinuations que jamais Gendebien n'eût dû se permettre envers un homme dont il avait été à même d'apprécier la loyauté. Que parmi les étrangers expulsés il y eût des hommes dignes de l'hospitalité belge : d'accord ! Les gouvernements sont, dans de pareilles circonstances, exposés à commettre des erreurs regrettables. Mais ce n'était pas une raison pour crier à la tyrannie, à Y inhumanité, à la terreur. Ce n'était pas une raison surtout pour laisser planer sur Rogier l'odieux soupçon de vouloir livrer un proscrit à Louis- Philippe. Rogier, qui ne savait pas ce que c'était que la rancune, pardonna à Gendebien. Nous ne sommes pas bien sûr qu'il n'ait pas contribué à la souscription publique qui a permis d'ériger une statue à cet adversaire, bon patriote, mais bien emporté.

Dans le Moniteur du 9 qui publiait la lettre du ministre à MM. les députés Gendebien, Dcsmct et Meeus, se trouvait un article de polémique dans lequel il était dit que le ministère, « fort de la pureté de ses intentions et de la sincérité de ses efforts, se présenterait devant les Chambres, non avec la conscience de son infaillibilité et la prétention de savoir terminer d'un coup de baguette des troubles analogues à ceux que la vieille Angleterre voit encore se

produire au milieu de ses cités, mais avec la conviction d'avoir fait tout ce que lui permettaient les circonstances, r action d'une autorité énervée encore par l'effet d'une grande réaction contre le pouvoir, et une législation qui le présente presque désarmé aux factions et aux masses ».

Ce mot fut relevé à La Haye par un journal officieux qui trouva spirituel de faire remarquer qu'on est toujours puni par où l'on a péché, personne n'ayant plus que Rosier réagi contre le pouvoir. Oui, mais le pouvoir que Rogier avait tant contribué à abattre, c'était celui d'une autorité étrangère imposée à notre pays, tandis qu'en 1S34 le pouvoir qu'il avait à faire respecter, c'était celui de l'autorité nationale légitimement constituée.

Dans la polémique engagée alors entre le Moniteur d'une part, les journaux de l'opposition et de la Hollande d'autre part, Rogier put utiliser de curieux renseignements qui lui furent communiqués sur l'état des esprits en Hollande par un sénateur du Limbourg. Monsieur X avait conservé dans ce pays des relations avec quelques familles distinguées qui, par leur position sociale, étaient à même, écrivait-il à Rogier le 5 avril, de connaître ce qui s'y passait et le mettaient parfois au courant de l'opinion et des vues du gouvernement de Guillaume.

Il résultait des renseignements fournis au sénateur par ses correspondants, que la grande majorité des Hollandais désapprouvaient l'entêtement du roi et son déplorable système de temporisation qui ruinait le pays ; que le plus puissant moyen pour contraindre Guillaume à abandonner ce système, ce serait l'établissement du chemin de fer d'Anvers au Rhin.

«... Si vous pensez écrit Monsieur X à Kogicr le 11 avril, que la publication de tout ou partie de la note que je vous ai envoyée, puisse être de quelque utilité à mon pays, j'y consens volontiers. Seulement, qu'il me soit permis de vous demander beaucoup de circonspection,

non pour moi (mes opinions sont connues et quoi qu'il arrive je n'en changerai pas), mais pour mes amis auxquels je ine reprocherais toute ma vie d'avoir occasionné les désagréments qu'ils encourraient certainement si leurs noms venaient à être seulement soupçonnés, car rien de vindicatif, de passionné comme un Hollandais... »

Comme si le gouvernement avait voulu prouver que les troubles de Bruxelles ne pourraient retarder d'un jour la marche régulière des institutions, dès le 8 le Moniteur annonça que le Sénat était convoqué pour le 22. Rogier comptait bien lui faire voter à bref délai la loi des chemins de fer.

Quant à la Chambre des représentants, après le vote du 28 mars elle s'était ajournée elle-même au 22 avril. Rogier, qui n'était pas homme à la laisser chômer, avait espéré lui faire aborder, tout de suite après le débat inévitable sur les troubles de Bruxelles, la discussion des lois d'organisation provinciale et communale.

En attendant la rentrée du Parlement, sa plus grande préoccupation n'était pas la composition du rapport où il allait exposer aux Chambres les tristes événements des 5 et 6 avril. Sa conscience ne lui reprochait rien. Il était bien décidé à dire toute la vérité, à savoir que si l'énergie et la promptitude avaient fait défaut aux agents du pouvoir, l'excuse de leur conduite se trouvait dans le relâchement des liens sociaux et l'effervescence des passions révolutionnaires. Cette vérité, il en était convaincu, serait reconnue par tous les esprits impartiaux. La majorité lui donnerait raison (1 ).

Il travaillait bien plus a préparer pour le porter au Sénat, un devis détaillé des objets modèles néces-

(1) M. Thonissen, enregistrant les votes de la Chambre sur cette grave affaire, dit qu'ils furent un éclatant hommage à la probiti politique des membres du cabinet, une réponse péremptoire aux ouïr âges et aux calomnies delà presse.

saircs à l'établissement du chemin de fer, devis que nous retrouvons dans ses vieux papiers et que nous reproduisons ici comme une curiosité digne de figurer dans un musée, parallèlement au prix des mêmes objets au cours du jour :

Liste des objets modèles nécessaires à rétablissement de la route eu fer.

2 locomotives à vapeur, avec fourneau en cuivre jt 2160

1 » » plus puissante » » 1225

1 chariot pour approvisionnement des locomotives » i5o

Pièces de rechange pour les 3 locomotives ci-dessus >» 450

1 diligence de ir«" classe » 25o

1 chariot à charbon » 5o

1 » pour marchandises » 5o

2 » pour le bétail » i5o

2 » pour déblai de terre » 100

1 » pour transporter des voitures particulières » 40

1 » pour l'entretien de la route » 25

1 plate-forme tournante » 35

1 pont-à-bascule » 200

i attirail complet d'un réservoir pour alimentation d'eau . ...» .joo

1 assortiment complet d'outils pour la pose des ornières .... » 25

1 assortiment d'ustensiles pour réparations de locomotives ...» 400

5ooo m. courants d'ornières 1075

» » coussinets pour idem 5co

En francs, 187000

Le jour de la rentrée des Chambres, il y eut foule dans les tribunes, foule aux abords du Palais de la Nation : et dans cette foule beaucoup plus d'ardents patriotes que d'adversaires du nouveau régime, lesquels n'osaient plus se montrer. Le sentiment général, éclairé par les bruyantes polémiques de la presse auxquelles le Moniteur avait pris une large part pour la défense de l'administration, était qu'en somme celle-ci s'était montrée d'une trop grande

sévérité encore ( i ) pour un mouvement de légitime indignation qui avait éclaté aux cris de Vive le Roi! A bas les orangisics! qui n'avait duré que vingt-quatre heures et occasionné pour 3oo.ooo francs de dégâts seulement.

Ces sentiments se reflétèrent jusqu'au sein du Sénat, où, des l'ouverture de la séance, il fut donné lecture du projet d'adresse que voici, revêtu de cinq signatures, et que ses auteurs proposaient de porter en corps au Roi avant toute discussion :

Nous avons l'honneur de proposer que, préalablement à toute discussion quelconque, le Sénat se rende en corps auprès de S. M.; que le président de cette assemblée exprime à S. M. les sentiments pénibles que nous font éprouver les événements qui ont eu lieu le 6 avril au sein de celte capitale ; qu'il lui renouvelle l'assurance de notre dévouement à ce trône national, fondé pour sauver l'ordre social et combler l'ablmc des révolutions; qu'il lui offre enfin notre concours loyal à toutes les mesures nécessaires pour préserver de toute atteinte les droits de tous les citoyens, l'inviolabilité des foyers et la sécurité des familles.

Cette proposition, revêtue des signatures de MM. le comte de Baillet, Van Hoobrouck de Mooreghem fils, de Rouillé, baron F. Dubois et baron Dellafaille d'Huisse, tendait évidemment à établir que le Sénat ne considérait pas l'autorité comme suffisamment armée contre les fauteurs de troubles.

Mais à l'heure où cette proposition prématurée était présentée au Sénat, Rogier faisait à la Chambre des représentants un exposé des événements.

Cet exposé n'est pas seulement une justification, absolument irréfutable, de la loyauté du gouvernement : il est

(i) Tel fut l'avis du jury du Hainaut, devant lequel furent renvoyées en juillet dix-sept personnes accusées de pillage, et qui prononça un verdict d'acquittement général. L'excuse donnée par les prévenus qui étaient en aveu fut qu'on leur avait dit «que c'était pour le Roi ». Dans la journée du 6, le Roi, qui avait essayé de calmer les troubles par sa présence, avait été accueilli partout par des ovations.

344 LUTTE POUR L'iNDÉPHNDANXE

en même temps écrit dans une langue tout à la fois sobre et puissante.

Il y a une réelle émotion patriotique dans ces premières lignes :

« Lorsque la Chambre suspendit ses travaux, clic venait de donner à la Belgique une loi qui ouvre un nouvel avenir à sa prospérité industrielle, agricole et commerciale. Le pays avait suivi avec un vif intérêt le gouvernement et la Chambre dans cette voie nouvelle d'amélioration. Nous ne nous attendions pas au malheur de nous voir arrêtés à notre entrée dans cette carrière de débats solides et d'utiles travaux, par un événement déplorable qui est venu foudre comme un orage sur la capitale, jeter le trouble dans le pays, réveiller à l'intérieur des inquiétudes et des ressentiments qui s'éteignaient, ranimer à l'étranger des préventions qui chaque jour s'effaçaient davantage, mais qui, nous l'espérons, ne larderont pas à disparaître, quand les exagérations de l'esprit de parti auront fait place à un examen calme et impartial du véritable état des choses... »

Rogier avait déposé, à l'appui de son travail, les rapports de toutes les autorités : on les retrouvera au Moniteur.

Le ministre de la justice, à son tour, fit connaître les circonstances dans lesquelles le gouvernement s'était vu obligé d'appliquer à des étrangers les rigueurs de l'article 7 de la loi du 28 vendémiaire an VI, en leur enjoignant de quitter le royaume.

Avant de statuer sur la proposition dont il était saisi, le Sénat suspendit sa séance, attendant les communications des ministres. Ces communications reçues à l'issue de la séance de la Chambre, la majorité du Sénat décida qu'il ne serait pas donné suite à la proposition, les sentiments de l'assemblée n'ayant pas besoin d'une manifestation particulière.

Rogier étant aux prises avec la Chambre, le Sénat se mit à discuter un projet de loi relatif à la création d'un conseil d'État (1 ), et ajourna le projet de chemin de fer.

( 1 ) Le projet ne devait pas aboutir.

Le premier orateur entendu à la "Chambre des représentants dans la discussion des rapports des ministres, M. Henri De Brouckere, fit contre toutes les autorités un formidable réquisitoire. Il n'en était pas une, d'après lui, qui n'eût manqué à son devoir, depuis le gouvernement jusqu'à la police locale.

Il n'alla point jusqu'à supposer qu'on avait voulu les désordres pour avoir à les réprimer... « à Dieu ne plaise! » dit-il; mais il n'y avait eu, de la part des ministres, qu' « imprévoyance et incapacité », et ils ne s'étaient tirés d'affaire qu'à l'aide d'une loi « qui avait depuis longtemps cessé d'exister en Belgique »> — la loi de vendémiaire, — de telle manière que notre pays, « jadis terre d'aide et d'hospitalité, deviendrait en exécration à tout ce qui portait un cœur généreux ».

Il faut savoir qu'en ce temps-là, notre Constitution étant la plus libérale du continent, les victimes de toutes les réactions, les opprimés de tous pays, s'étaient réfugiés en Belgique, traînant parfois à leur suite, avouons-le, la lie des révolutions, comme l'écume que les vagues de la mer déposent sur le rivage. Les plus exaltés, nous dirions presque tous ceux qui pouvaient compromettre la Belgique, avaient été choyés parles orangistes, qui péchaient en eau trouble. Qu'est-ce qu'il leur fallait? De la liberté : il n'y en avait nulle part autant qu'en Belgique. De l'argent : il y en avait pour tous les conspirateurs dans les caisses du roi Guillaume, comme le prétendit Dumortier, qui soutint en outre que non seulement les orangistes avaient provoqué les pillages, mais qu'ils les avaient suscités, et que, le jour même où il prenait la parole (séance du 26 avril), le prince d'Orange avait compté pouvoir rentrer à Bruxelles sur l'un des chevaux que ses partisans avaient rachetés par souscription.

Ce n'était pas cependant que Dumortier approuvât complètement la conduite des ministres (cela eût été trop extraordinaire), mais il était tout prêt à leur accorder un

bill d'indemnité à la seule condition qu'ils s'en contentassent.

Rogier et Lebeau étaient trop fiers pour garder le pouvoir dans de pareilles conditions, et ils défièrent le blâme de la Chambre dans des discours qui sont de véritables modèles d'éloquence parlementaire. En réalité d'ailleurs, ce sont les expulsions de Lebeau, au nombre de vingt-cinq, qui furent le plus vivement critiquées — surtout parce que Labrousse, qui était un admirateur de nos institutions, quoique républicain, et n'avait pas écrit une ligne, affirmait-on, dans les journaux orangistes, ouverts complaisamment aux proscrits français, avait été mis sur la même ligne et frappé de la même manière que Froment, le plus audacieux des partisans du régime déchu.

Les adversaires du gouvernement eurent beau jeu à prétendre que la loi de vendémiaire n'était qu'une loi de circonstance décrétée en pleine tourmente révolutionnaire et que la Constitution belge avait abrogée, tout au moins implicitement. M. Ernst, député de Liège, défendit cette thèse avec assez d'éclat pour s'indiquer à la Couronne comme le successeur possible de Lebeau.

La discussion sur ces graves événements, qui émut profondément le pays et eut un grand retentissement à l'étranger, se prolongea du 22 au 27 avril. Il nous suffira d'en rapporter deux traits pour faire voir sur quel ton elle fut soutenue par les organes du gouvernement, déjà si exercés dans la pratique du régime parlementaire qu'en relisant leurs discours on croit entendre un écho des grands débats de la tribune britannique au temps de Pitt et de Fox.

Une attaque personnelle des plus vives avait été lancée par M. Ernst à Lebeau — et par ricochet à Rogier — au sujet des arrêtés d'expulsion. M. Ernst disait que le ministre de la justice qui contresignait en 1834 des

arrêtés d'expulsion entendait mieux la liberté quelques années auparavant, alors qu'il était dans la presse. Lui qui s'était tenu assez coi pendant les dernières années du régime hollandais, aurait dû pour ce motif être moins agressif pour Lebeau ; il eût pu se dispenser de cette attaque qui donnera au lecteur une idée du ton auquel

étaient montés les esprits les plus calmes :

« ... Il m'est difficile de croire à la bonne foi de l'homme qui faisait le libéral quand il était journaliste et qui fait le despote depuis qu'il est arrivé au pouvoir... »

La sortie injuste de M. Ernst avait eu de l'écho : un autre membre de l'opposition l'avait reproduite.

Rogier, faisant sienne en quelque sorte l'offense adressée à Lebeau, s'écrie :

« Messieurs, il y a dix ans que mes honorables amis et moi, nous entrâmes dans la carrière politique, en fondant à Liège un journal auquel deux des orateurs que vous avez entendus ont fait allusion. Ce journal, rédigé avec probité, modération et décence, poursuivit sa carrière jusqu'à l'avènement de la révolution; et peut-être quelquesuns d'entre vous voudront bien se souvenir de quelle manière il a soutenu la lutte pendant près de sept années du régime hollandais. A l'approche de la révolution, quatre d'entre nous avaient à subir un procès de presse qui peut-être aurait entraîné notre captivité. A l'époque de la révolution, nous ne fûmes pas les derniers à y prendre une part active. 11 est facile à des hommes qui, dans le temps où nous luttions, gardaient un silence prudent sur les actes monstrueux dont nous étions ou les témoins ou les victimes, il est facile à ces hommes de chercher, en se reportant à dix années en arrière, des contradictions dans la vie politique d'hommes tout entiers voués à la politique, alors surtout qu'une révolution a traversé leur vie...

... Il n'est pas étonnant que ceux-là n'aient pas de contradictions à redouter dans leur carrière politique... »

Il y a quelque chose de touchant dans les souvenirs du Mathieu Lacnsbcrgh et du Politique et des services rendus à la patrie pendant sept ans dans une carrière pleine de périls ; et la réplique à ceux qui n'ont rien fait, eux, pendant ces sept ans, ne manque pas de piquant.

De son côté, Lebeau s'expliquant sur l'application du décret de vendémiaire, disait :

« ... J'ai vu de ces étrangers, de ces proscrits, dont quelques-uns m'honorent de leur amitié : j'en ai vu qui avaient le cœur ulcéré, la rougeur au front, en voyant l'indigne abus que plusieurs de leurs compatriotes faisaient de notre généreuse hospitalité. J'en ai vu saisis d'indignation à l'aspect de ces outrages prodigués par quelques-uns d'entre eux au chef d'un gouvernement qui leur donnait asile, à l'aspect de ces hommes coupables qui payent la dette de l'exilé par des provocations à la guerre civile, au renversement de nos institutions.

La République française ne se bornait pas à frapper d'exclusion l'étranger qui venait attaquer ses principes. Je doute que ses continuateurs fussent moins implacables, car des hommes qui en sont encore à Robespierre ne peuvent en vérité se dire en progrés... »

Franchement, on ne pouvait avoir ni sympathie ni pitié pour des gens qui déshonoraient en Belgique le drapeau de la République. Mais il est fâcheux que Lebeau ait été trompé sur le compte d'un ou de deux des hommes que son arrêt a frappes.

A la séance finale du 29 avril, le vote porta sur la proposition d'adresse suivante, formulée par MM. Dubus et Ernst, pour exprimer au Roi les sentiments de la Chambre :

i° A V égard des pillages: La Chambre des représentants a vu avec regret que le ministère n'ait pas pris les mesures nécessaires pour prévenir ou arrêter, dès le principe, les pillages qui ont récemment affligé la capitale, quoique les intentions de S. M. et des représentants du pays eussent été positivement manifestées à cet égard à l'ouverture de la session de juin i833, et que le ministère eût été averti par les audacieuses provocations de quelques partisans de la maison d'Orange et la publication d'un pamphlet incendiaire. — Rejeté par 5i voix contre 27.

2° A V égard des étrangers: Si le gouvernement croit qu'il soit nécessaire, pour la sécurité de l'État, de soumettre les étrangers à des mesures exceptionnelles, autorisées par l'art. 128 de la Constitution, la Chambre, toujours prête à concourir au maintien de l'ordre autant que des libertés publiques, prendra en mure considération le projet

ROGIER MINISTRK I)I£ L'INTÉRIEUR 3}0,

qu'il plaira à S. M. de lui présenter. — Rejeté par Si voix contre 3x.

Il avait été dit, pendant la discussion, que si le gouvernement n'était pas suffisamment armé contre les orangistes, son devoir était de demander des armes nu Parlement. Le gouvernement prépara un projet de loi dont nous parlerons plus loin.

Si les expulsions furent acceptées par la majorité de la Chambre et applaudies par quelques-uns de ses membres qui, comme le comte Vilain XII II, déclarèrent faire dans la circonstance bon marché du « vieux manteau de la légalité », elles provoquèrent de vives protestations, notamment dans le barreau de Gand.

Le 23 avril 1834 parut un mémoire en faveur des victimes de l'arbitraire : il porte les signatures de H. Metdepenningen, N. de Pauw, J.-B. Minne, IL. J. Van Belle, J. Van Toers, J.-B. Groverman, L. De Cock, K. Van Hulïel, H. Kolin, E. Van Ackcr, De Koninck, Dubois- Bcyens, P. De Saegher, J.-B. Moyeau et C. Veraert (i).

La discussion du projet de loi « établissant dans le royaume un système de chemin de fer » fut entamée au Sénat immédiatement après que la Chambre en eut fini avec les pillages de Bruxelles.

L'opposition fut infiniment moins vive que dans l'autre assemblée.

(1 ) Ces avocats appartenaient ouvertement a l'opinion orangiste. Us ne se contentaient pas décrire des mémoires du genre de celui que nous signalons ; ils envoyaient des articles de protestation à l'organe de l'opposition dynastique. Le Messager de Gand publiait tout contre le gouvernement, pamphlets et mémoires juridiques, articles politiques et satires littéraires. L'un de ses rédacteurs, un écrivain doublé d'un savant linguiste, l'ierre Lebrocquy, qui se rallia plus tard au parti catholique, se distinguait par

35o LUTTE POUR L'INDÉPENDANTE

Le projet fut voté par 3j voix contre 8 et 3 abstentions. Le Roi sanctionna la loi le Ier mai 1834.

A l'occasion de l'article 2 du projet, portant que les travaux seraient exécutés par l'Etat, fut soulevée, pour la première fois, la question du repos du dimanche. Voyons comment elle fut tranchée... ou plutôt écartée.

M. E. de Robiauo. Je demande que pour ces travaux à exécuter par l'État, le ministre fasse insérer dans le cahier des charges qu'ils seront interrompus les dimanches et jours de fêtes.

M. Demati d'Attcnrode. Je n'hésite pas à appuyer très fortement les réflexions qui viennent d'être faites par mon honorable collègue et ami, M. de Robiano; il serait inconvenant, messieurs, que tandis qu'un ouvrage aussi considérable va être mis à exécution, qui parcourt une si grande étendue du pays, les ouvrages soient continués les dimanches et fêtes. Le gouvernement faisant exécuter les travaux, peut faire insérer au cahier des charges, et il le peut aussi bien que tout particulier, que tous les travaux seront interrompus ces jours-là. Vous savez, messieurs, que chez tous les peuples chrétiens indistinctement elle est de précepte; ne leur donnez pas l'occasion de violer une loi aussi sainte, émanée de Dieu même. Personne ne disconviendra, même ceux qui ne professent aucun culte, combien il est essentiel de ne pas démoraliser le peuple ; je crois qu'un coup fatal serait porté à cette moralité si cette demande n'était pas prise en considération.

M. k baron de Scais. La proposition de M. de Robiano me parait devoir être prise en considération. Lorsque l'on a voulu faire la révo-

l'âpretc de ses attaques. Comme spécimen, citons une de ses épigrammes les moins mordantes contre le tyran Hogier :

Rogicr et Dttvi le Tyran, roi de S\ racine.

Un certain jour, c'était au temps d'orage

Où l'on voyait Bruxelles au pillage,

Puis force gens envoyés en exil,

C'était enfin au fameux temps d'avril,

Ce jour-là donc. Rosier étant ministre,

Quelqu'un demande : Kn quoi ce pauvre cuistre,

Du toi Oeny*, messieurs, differe-t-il ?

Chacun se tut, le point parut subtil.

l.ors le rieur, reprenant la parole,

Dit : Pour répondie il ne faut pas un an :

L'un de tyran devint maître d'école.

De magister l'autre devient tyran.

Iution française, les philosophes se sont attaches à saper les institutions religieuses, afin de renverser plus sûrement les institutions politiques. L'on en est venu à ce mot de Diderot, qu'il fallait étrangler le dernier roi avec les boyaux du dernier prêtre. Il existe dans ce pays une haute moralité. Il est important de veiller à sa conservation.

M. le co:nU de Mèrode. Je pense que l'opinion des préopinants est entièrement conforme à la pensée de M. le ministre de l'intérieur. 11 nous a dit naguère, dans cette enceinte, que la moralité du peuple belge avait suppléé à la faiblesse du pouvoir pendant les jours difficiles de la révolution, et nous a fait connaître ainsi la haute importance qu'il attache à conserver ces sentiments dans la nation.

M. le ministre dé l'intérieur. Je ferai observer que les ouvriers n'ont pas Y habitude en Belgique de travailler le dimanche, et que dans 1rs travaux qui vont être ouverts, les entrepreneurs, se conformeront naturellement aux usages établis.

M. de Pèlichy. Je demande que M. le ministre veuille insérer cette clause au cahier des charges.

M. de Ilaitssy. Que M. de Robiano dépose une proposition, je la combattrai.

M. le comte Duval. Et moi aussi...

C'est tout. Il ne fut plus question de la clause, ou de la proposition, ni par conséquent nécessaire de la combattre, le Sénat se contentant de cette observation de Rogicr qu'on se conformerait à l'habitude et aux usages établis.

Voilà comment, au lendemain du Congrès national, les unionistes de la Révolution écartaient les difficultés religieuses lorsqu'elles se mêlaient à la politique.]

Nous avons découvert, dans un dossier affaires terminées, une lettre qui prouve que le clergé de ce temps-là aimait à reconnaître que, dans toutes les questions où la religion était en cause, Rogier restait fidèle au pacte d'union conclu avant i83o. Rogicr agissait ainsi dans l'intérêt de la nationalité toujours menacée, et de la royauté qui ne pouvait vivre sans l'union des patriotes libéraux et catholiques.

Un arrêté royal du 7 janvier 1834 avait fait droit à des réclamations souvent formulées par les évéques en ce qui

LUTTE POUR L'iN DLI'LXDAXCIî

concernait l'administration des biens celés et les nombreux procès intentés par l'ancien syndicat cT amortissement. (Voir le Moniteur. )

Quelques jours après, Rogier recevait la lettre suivante de l'évêque de Liège Van Bommel :

Monsieur le Ministre,

Monsieur S. vient de me communiquer l'intéressante nouvelle de l'arrêté concernant les biens célés. Il m'est impossible de tarder d'un jour à vous en témoigner, ainsi qu'à M. le Ministre de la justice, ma vive reconnaissance. C'est une mesure d'une grande portée et dont les résultats seront pour le pays «l'une extrême importance. Le zélé que vous avez déployé dans cette circonstance, Monsieur le Ministre, nous remplit de confiance.

Les catholiques vous en sauront gré; ils se convaincront de plus en plus, par cet acte de haute justice, de l'impartialité du gouvernement à leur égard et de sa bonne volonté à leur accorder tout ce à quoi ils ont raisonnablement droit. C'est toujours un bien, mais surtout dans les circonstances où nous nous trouvons. Les masses sont sincèrement catholique?, il suffit de leur union autour du trône pour déjouer les factions qui ont conjuré sa ruine.

Nous espérons que vous voudrez bien encore recevoir ici nos remerciements des nouvelles succursales que vous nous avez obtenues de la bonté du Roi dans ce diocèse et nous ne doutons pas que vous n'en obteniez encore quelques-unes, attendu que les demandes sont si motivées et que nulle province n'a été plus maltraitée dans la répartition à la première organisation. Nous vous en aurons la pl is grande obligation.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de mes sentiments respectueux, ainsi que de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être

Votre très humble et très obéissant serviteur,

COKNI.II. I.K, HVKVCM l>li LlIX.E.

Avant de parler du dépôt en mai iS.lj. d'un projet de loi contre les manifestations orangistes, que la Chambre avait demandé à Rogier, nous avons à faire connaître quelques agitations de moindre importance qui avaient éclaté vers le même temps hors de Bruxelles.

Pendant que la commission spéciale de l'instruction

publique, dont nous avons fait connaître la composition, élaborait un projet qui ne fut discuté qu'en i835, l'épiscopat songeait à établir une université catholique.

Un bref du pape Grégoire XVI, daté du i3 décembre i833, l'y avait autorisé.

En février 1834, appel fut fait aux fidèles en faveur de la fondation de cette université, dont le siège était fixé à Matines.

Là-dessus, grande émotion parmi les étudiants de Gand, de Louvain et de Liège.

L'autorité académique de Gand exposa et apprécia la conduite des étudiants tout autrement que le gouverneur de la province, le baron Lamberts de Cortenbach. Nous allons résumer les divers rapports (I) :

Rapport du Gouverneur (lettre au ministre, du 10 mars 1834) :

Deux charivaris ont été donnés à Monseigneur l'Evèque de Gand par les élèves de l'université et particulièrement par ceux de la faculté de droit... Les hurlements les plus affreux contre le clergé et contre son université se sont fait entendre. Le premier de ces charivaris a été donné la nuit du Ier au 2 de ce mois : il est tombé comme des nues et a exaspéré singulièrement la population. On a fait voir à ces élèves le tort qu'ils avaient eu, puisqu'une université catholique libre n'est qu'une simple conséquence de la liberté formellement garantie par notre pacte constitutionnel ; alors, ils se sont mis à proférer le cri séditieux : A bas la Constitution!... Le second charivari a été donné chez Monseigneur de minuit à I heure (4 au 5 mars) par un nombre assez grand d'élèves, presque tous étudiants en droit. Le rassemblement, armé de gourdins, fit opposition à la police : on riposta par des coups de plat du sabre, et une vingtaine de tapageurs furent arrêtés... Les

( 1) Nous reproduisons autant que possible le texte des rapports.

moyens qui ont été employés l'ont été avec beaucoup de prudence... Une dernière preuve de la turbulence de ces messieurs : ils ont demandé la représentation du Tartufe pour demain mardi et on a eu la faiblesse d'y consentir... On ferait bien peut-être de suspendre pendant trois mois les cours de la faculté de droit. —

Du recteur de l'Université, M. H ans (lettre au ministre, du io mars) :

... L'effervescence était grande parmi les élèves. Sans méconnaître leurs torts (d'avoir fait un charivari chez l'évêquc), ils prétendent avoir été provoqués par un article inséré dans le Journal des Flandres (journal du clergé) et dans lequel, en parlant de l'urgence d'établir une université catholique, on représentait les trois universités existantes comme des foyers de corruption... Ils accusent hautement les agents de la police de les avoir laissés commencer le charivari, et d'être soudainement sortis de leurs embuscades pour tomber sur eux, les armes à la main, sans aucune sommation préalable, sans aucune invitation de se retirer... —

De l'administrateur de l'Université, M. Van Toers (lettre au ministre, du 12 mars) :

Dans la nuit du Ier au 2 une centaine d'individus se sont réunis devant le palais épiscopal et y ont donné une espèce de charivari purement vocal, en y chantant la ronde infernale de Robert le Diable, le Bcnedicamus Domino et le Miserere. Ces chants étaient entremêlés des cris : A bas V université catholique! A bas la calotte!... La rumeur publique dénonça que quelques élèves de l'université, dont aucun n'était désigné individuellement, auraient fait partie des tapageurs. Les efforts du recteur pour les découvrir furent infructueux. On apprit que c'était le mandement des évêques qui avait excité la bile de cette jeunesse inconsidérée et l'avait conduite à ces déplorables excès...

Nous croyions que l'affaire en serait restée là, sauf,

le cas échéant, l'action de la justice; mais malheureusement un article inséré dans le numéro du 5 de ce mois du Journal des Flandres (qui a la réputation d'avoir parmi ses rédacteurs des ecclésiastiques), dans lequel on trouvait entre autres les passages suivants : « que les universités étaient des foyers de corruption par la perversité des doctrines et surtout par la licence des mœurs, qu'on ne pouvait passer sous silence la vie indolente, déréglée, licencieuse que l'on tolérait avec plaisir dans les élèves », vint aggraver la situation. Quelques élèves prirent la résolution de venger leurs • professeurs et de se venger eux-mêmes de ces imputations aussi injustes qu'odieuses... Il y eut un second charivari plus bruyant que le premier dans la nuit du 5 au 6... Mais la police et la force armée ont méconnu leur devoir et l'autorité légale : elles ont usé de leurs armes sans nécessité et sans observer les formalités exigées par la loi... Nous avons, le recteur et moi, de concert avec MM. les professeurs, usé de notre influence morale afin de ramener les jeunes gens au sentiment de leur devoir... Mais dans les circonstances données, et vu la conduite de la police, un acte de sévérité do. la part des autorités académiques aurait été au moins intempestif et dangereux... —

Le Gouverneur, qui penchait, lui, pour la sévérité, était un ultra-catholique, de nature assez fantasque, fort peu unioniste. Il devait avoir vu avec dépit arriver les libéraux Lebeau et Rogier aux affaires, car dès les premiers jours du cabinet il avait commencé dans le Journal des Flandres une campagne secrète contre lui. Ces ministres allaient faire, d'après lui, les affaires du roi Guillaume, puisqu'il envoyait à ce journal, entre autres aménités à leur adresse, l'entrefilet suivant : « On écrit de La Haye que le roi Guillaume est fort satisfait de la composition de notre nouveau ministère : il s'en est frotté les mains. »

Un dossier, de nature très délicate (il s'agit de lettres écrites à l'administrateur de la sûreté publique, M. François, par un employé du Gouvernement provincial), contient à ce sujet des renseignements tristement édifiants sous tous les rapports. Cet employé s'était offert à surveiller le Gouverneur ( I).

Des différentes lettres adressées à l'administrateur François, qui les transmettait au ministre, nous n'en citerons qu'une. Elle montre que « le Cortenbach comme l'employé ...surveillant l'appelle et comme il paraît d'ailleurs qu'on l'appelait à Gand, avait une façon toute particulière de seconder le ministère.

Gand, 17 juin 1S34.

Monsieur l'administrateur de la sûreté publique,

Les divers rapports que j'ai eu l'honneur de vous transmettre sur M. de Lamberts présentent des faits nombreux dont je crois utile de rappeler ici succinctement les principaux. 11 résulte donc de pièces et renseignements donnés :

Que le Gouverneur a constamment fait de l'opposition au gouvernement;

Qu'en iS32 il m'a offert de l'argent (que j'ai refusé) pour soutenir ce qu'il appelait sa cause et qui n'était au fond que la critique des actes du gouvernement ;

Qu'il s'est rendu actionnaire du Journal des llavdrcs et lui a donné l'impulsion de crier contre le gouvernement à tort et à travers, ceci est assez clairement prouvé par les démarches imprudentes qu'il a récemment faites ;

Qu'il iédigeait lui-même contre le ministère des articles dont j'ai eu l'honneur de vous en remettre trois, écrits de sa propre main (a) ; Qu'il a transmis à un membre de la Chambre des représentants,

( 1 ) Il croyait, disait-il, faire une action de bon citoyen en informant le gouvernement du peu de sympathies que rencontraient les démonstrations insensées du Journal des Flandres. Il s'engageait à instruire l'administrateur de la sûreté du vrai état des choses qui régnait dans la ville et à lui donner sur d'autres points des informations exactes. 11 demandait qu'on tint secrets ses renseignements.

(2) Entre autres l'entrefilet cité plus haut. L'employé X (qui réunissait précieusement les manuscrits de M. de Lamberts) l'avait envoyé à la sûreté avec

qui se fait remarquer par une opposition violente au Gouvernement (iï, une correspondance tenue avec le ministre des finances sur le cadastre ;

Qu'il a accusé, dans le n° du Journal des Flandres du i5 novembre i833, le ministère des finances de retenir l'argent destiné au payement du traitement des employés des administrations provinciales et de le faire fructifier à son profit ;

Qu'il s'est brouillé successivement avec toutes les personnes de distinction que la ville de Gand renferme, de sorte qu'il ne compte aucun ami dans les sommités administratives et militaires ; c'est ainsi qu'il existe plus ou moins de froideur et même d'inimitié entre lui et MM. Ganser, le marquis de Rode, J.-1L D'Hane, Ilélias d'IIuddcghem, les colonels Van de Poêle, Deys et Bouhtay, le major Loys, etc., etc. ;

Qu'il a maintenu en place les orangistes exaltés et destitué ou puni des employés patriotes (2 };

Et finalement qu'il travaille à présent pour opérer une scission entre le général provincial Malherbe et le commandant de la place Van de Poêle.

Ces faits choisis entre une foule d'autres (3) n'ont pas besoin de commentaires. Je les ai succinctement rappelés ici, n'ayant liende nouveau à vous mander.

Agréez, monsieur l'administrateur, l'assurance de ma haute considération.

Votre humble et tout dévoué serviteur,

Ce curieux épisode de l'histoire du gouvernement de la Flandre orientale permettra au lecteur de juger des

cette lettre: «L'idée renfermée dans la présente note écrite parle Gouverneur de Lamberts au moi» d'octobre iS32 se trouve reproduite, quoique tournée d'une autre manière, dans un article inséré Awjournal des Flandres du 3 de ce mois, 2e page, 2e colonne, dans lequel on insinue que les ministres actuels sont des orangistes. La concordance de cette note avec l'article susdit désigne assez 1 auteur de cette dernière pièce. » ( 1 ) M. Dumortier.

(2) Il semblerait résulter de ceci que le Gouverneur en question manquait aussi de logique. Nous savons d'ailleurs par un de nos collègues, dont le père était à cette époque greffier des états de la Flandre orientale, que M. de Lamberts ne passait pas pour être bien équilibré.

(3) Le surveillant remplissait consciencieusement sa tache.

358 LUTTE POUR l'indépendance

difficultés que le ministère rencontrait clans ces temps troublés.

Après les attaques injustes de l'opposition parlementaire, après les calomnies des journaux orangistes, la trahison des Gouverneurs!...

Rogier croyait d'abord que c'était le patriotisme du Gouverneur de Lamberts qui lui valait les reproches, les dénonciations, les plaisanteries. Il fallait à Gand un ardent patriote pour mettre à néant les menées orangistes. Mais l'ardeur du patriotisme n'autorise pas des menées sourdes, des attaques contre le ministère dont on est l'agent politique. En dépit de la protection énergique qu'il trouvait dans le haut clergé de la province, M. de Lamberts allait être prié de porter ailleurs son ardeur quand Rogier quitta le ministère. (Il fut plus tard Gouverneur du Limbourg. )

Maintenant que nous avons fait connaître M. de Lamberts, on ne s'étonnera plus qu'il eût émis l'avis de suspendre pendant trois mois les cours de la faculté de droit, parce qu'une douzaine d'étudiants s'étaient permis un charivari anticlérical, que les rudes coups de sabre de la police leur avaient fait d'ailleurs chèrement payer.

Rogier donna raison au recteur et à l'administrateur de l'université : il y eut une admonestation aux étudiants et rien de plus.

A Louvain et à Liège, on n'avait pas accueilli avec plus de sympathie qu'à Gand la nouvelle de la fondation d'une université catholique à Malines.

Dans la journée du 28 février, les imprimeurs Van Linthout et Vandenzand de Louvain ayant annoncé la mise en vente de la circulaire des évêques, des étudiants de cette ville leurdonnèrcnt un charivari. La Régence de Louvain écrit au Gouverneur, le 6 mars, que « quelques pierres ont été lancées contre la maison des imprimeurs, mais pas

ROGIER MINISTRE DE L'INTÉRIEUR 35q

dans les vitres », qu'on a crié : A bas la calotte! A bas V université catholique l A bas Van Linthout et V andenzandl A bas le 10e régiment qui soutient la calotte ! '. .. qu'il y a eu une charge à la baïonnette, des manteaux percés, mais personne de blessé. Dans la nuit du 2 mars des étudiants réunis dans le local de leur société en face du corps de garde, avaient poussé quelques cris tels que Vive la République ! « pour donner de l'occupation à la garde ». Pendant la nuit du 4 au 5, quelques étudiants ivres s'étaient colletés avec des pompiers et avaient été mis sous clé. Leurs camarades ayant obtenu le lendemain matin qu'on les remît en liberté, avaient manifesté leur joie en criant encore : A bas la calotte! A bas 1 université catholique !

Après avoir longuement raconté les faits, la Régence de Louvain exprime le sentiment pénible qu'elle éprouve depuis que les journaux ont annoncé que les universités de Gand et de Liège seraient seules conservées :

« ... Il n'y a plus do calme pour Louvain. La question universitaire travaille toutes 1rs têtes et maintient les esprits clans une agitation continuelle. Cela n'a d'ailleurs rien d'étonnant ici, où l'idée d'une université est enracinée depuis 400 ans. Une population de 27.oooâmes qui a la conscience de s'être conduite avec un dévouement sans lequel le Gouvernement n'aurait pu s'établir, qui n'a sollicité ni obtenu aucune faveur du Gouvernement, voit fouler aux pieds des droits qui lui étaient cliers. Trois universités existent : l'une compte des siècles d'existence, les deux autres à peine quelques années. La première dont la réputation est universelle sera sacrifiée aux deux autres qui ne sont connues nulle part. Trois villes possèdent ces universités : l'une se plaît dans la manifestation de ses opinions antinationales ; l'autre se signale par une opposition permanente contre le gouvernement ; et elles seraient favorisées aux dépens de la troisième à laquelle on ne peut reprocher que trop de patriotisme... »

{Lettre du bourgmestre G. Van Doclccl an Gouverneur du B râlant.)

Le recteur De Rciflfcnberg écrivait de son côté à Rogier, le 5 mars, que la force armée était intervenue d'une manière peu légale pour faire cesser des « cris auxquels le Sénat académique sans doute était loin de donner son approbation , mais qui , du moins

d'après les lois, ne pouvaient être considérés comme séditieux ». Il affirmait que la charge «à la baïonnette avait été faite sans les sommations préalables et il réclamait auprès du ministre contre une violation brutale des lois, « qui avait fait naître parmi les étudiants contre une partie de la garnison une exaspération fâcheuse » dont on ne pouvait calculer ni prévoir les conséquences.

Ceci est la note pessimiste d'une des autorités académiques.

La note de l'autre autorité est optimiste L'administrateur Arnould (lettre du 6 mars) prétend que les sommations ont été faites, qu'il le tient du commandant dans lequel il a bien plus de confiance que dans le public : il ne parait pas d'ailleurs autrement ému.

L'affaire en resta là, le Gouvernement étant empêché encore une fois en face de ces affirmations contradictoires. Six à sept semaines plus tard {22 avril), un étudiant en droit provoqua un mouvement parmi les étudiants patriotes pour obtenir leur adhésion au discours que M. Ernst avait prononcé dans la question des pillages de Bruxelles. Ce mouvement, qui n'avait que des rapports éloignés avec la manifestation du commencement de mars, n'eut pas de suites.

La manifestation de Liège avait eu aun certain moment un caractère de gravité exceptionnel, si l'on en juge par cette proclamation des bourgmestre et échevins à leurs concitoyens :

Des scènes tumultueuses ont signalé la fin de la journée du 6 de ce mois.

Sous le prétexte de manifester son antipathie à l'érection d'une université catholique, une foule désordonnée s'est livrée à des actes de violence. Des atteintes ont été portées à la propriété. Les efforts de la police municipale pour apaiser les troubles ont été méconnus.

Liégeois! ce n'est pas ainsi que l'opinion publique fait connaître ses arrêts. Dans un État où l'expression de la pensée est libre, c'est

par la discussion calme et réfléchie que les citoyens doivent combattre les projets qui leur paraissent hostiles aux progrès de la civilisation. Le retour de ce désordre momentané doit être empêché. Vos magistrats veillent au maintien de la sûreté publique et individuelle. Ils sauront la défendre avec énergie de toute attaque brutale.

Élèves de l'Université ! des malveillants abusent de votre nom pour vous compromettre dans des événements indignes de votre caractère, indignes de vos lumières.

Veillez, de votre côté, à ce qu'aucune démarche imprudente n'autorise de la part de vos ennemis toute supposition contraire à vos sentiments.

Habitants de Liège, élèves ! concourons tous ensemble à défendre la liberté contre les efforts impuissants des factions.

Otonstout prétexte à la malveillance de demander la ruine d'une université qui fait la gloire de la cité et le désespoir de vos ennemis.

Les bourgmestre et échevins, Louis Jam.mk.

Il semble qu'ici ce soit l'autorité communale qui ait été pessimiste.

Les trois lettres du Gouverneur baron Van den Stcen à Rogier ne sont pas le moins du monde alarmistes.

Dans celle du 7 mars, il dit qu'il y a eu un mouvement tumultueux, occasionné par un certain nombre de jeunes gens ou d'élèves, mais qu'il n'en est résulté rien de grave ; (me si les manifestants ont essayé cependant vis-à-vis du séminaire de se porter à quelques excès, ils se désistèrent bientôt, et que toute leur colère s'épuisa en invectives : « A bas la calotte! A bas l'évcque! A bas l'université catholique! »

Le g mars, à la suite de l'office du soir, au moment où l'évèque sortait de la cathédrale, quelques jeunes gens ont de nouveau crié : « A bas l'évcque! A bas V université catholique! »; mais il n'y a eu aucune voie de fait et le Gouverneur estime qu'en continuant à user de modération, l'autorité parviendra à mettre un terme à des scènes « insignifiantes au fond ». (Lettre du 10 mars.)

Dans sa dernière lettre relative à ces événements (12 mars ), M. Van den Steen persiste adiré que les faits

362 LUTTE POUR L'iN DÉPENDANCE

n'ont pas le caractère de gravité qu'on a d'abord voulu leur attribuer.

L'administrateur de l'université, M. Walter, est du même avis. Il écrit le i3 à M. Lesbroussart, administrateur général de l'instruction publique, que « comme de coutume on a beaucoup exagéré ce qui s'est passé », et que « les journaux ont amplifié dans tous les sens »... Des cris, quelques carreaux cassés au séminaire et au bureau du Courrier de la Meuse, des sifflets à l'adresse de l'evêque : c'est tout... Plusieurs étudiants se trouvaient sans doute dans le rassemblement, mais ils étaient bien loin d'y être en majorité.

M. Lesbroussart avait songé à avancer l'époque des vacances de Pâques, ou même à suspendre les cours si les désordres s'accentuaient. Mais M. Walter ne croit pas que cette mesure soit nécessaire, parce qu'il a lieu de croire que les élèves de l' université ne sont pas les principaux auteurs du tumulte. (Lettre de M. Van den Steen à Rogier, en date du 12 mars .)

Le tumulte n'aurait donc pas été le fait exclusif des étudiants.

D'autre part, le lecteur aura remarqué que, dans la pensée du collège échevinal, la fondation d'une université catholique n'était que le prétexte des désordres.

Le collège soupçonnait certains malveillants d'avoir abuse des noms des étudiants pour les compromettre : il parlait de factions.

On prenait peut-être trop vite l'alarme à Liège : on avait une tendance à voir des factieux partout.

C'est ainsi que, dès le milieu du mois d'avril, on faisait grand état de prétendus rassemblements armés, et de dépôts d'armes qui semblaient présager des projets liberticides chez des factieux.

Le colonel de la garde civique s'était montré très inquiet ; l'administration communale également.

Le colonel Chazal, qui commandait la province, réduisit l'affaire à des proportions fort modestes, dans un rapport du 16 avril :

«... Les réunions n'ont nullement le caractère qu'on a cherché à leur donner et elles se composent de cinq ou six personnes qui passent la soirée à tour de rôle chez MM. de Copis, de Scnzcille et de Crassier, sous prétexte de se protéger mutuellement en cas d'attaque ( i ).

J'ai été le premier à notifier à la Régence de Liège que je disperserai par la force tout rassemblement aimé ou non armé se montrant en public et ne faisant pas partie de la garde civique de service; mais je crois qu'il serait impolitique et même dangereux pour la tranquillité de la ville, de paraître apporter trop d'attention ou attacher trop d'importance aux réunions insignifiantes et ridicules qui ont lieu chez quelques gens timorés. L'indignation qu'inspire le parti orangiste est tellement grande ici que les masses pourraient se porter à des excès contre lui. si les autorités paraissaient alarmées de ces réunions.

Il faut éviter à tout prix de faire passer notre gouvernement comme trop faible pour maintenir l'ordre chez lui; il faut surtout éviter d'apprendre à la populace à se faire justice elle-même, parce qu'elle finirait par y prendre goût et par vouloir gouverner... »

Le sang-froid, qui permettait à Chazal comme au Gouverneur Van den Stccn de démêler ce qu'il y avait de factice à Liège dans certains rassemblements, était la qualité qui manquait le plus aux agents du gouvernement dans ces temps d'agitation. Croirait-on que le général Magnan, qui commandait à Gand, se soit ému d'un appel fait à la classe ouvrière pour qu'elle se formât en association !

Les circonstances au milieu desquelles nous nous trouvons nous engagent à consacrer quelques lignes à cet incident ignoré.

(i)Le bruit courait que Ton pillerait à Liège, comme on l'avait fait à Bruxelles, chez les signataires de la souscription pour les chevaux du prince d'Orange. Or, MM. de C, de S. et deC. étaient du nombre des signataires.

3f>4 LUTTE POUR L'INDÉPENDANCE

Sous le, titre : Aen de W crkUcdcn van Gcnd... onhverp van associatie voor de zcerldiedcn tocbehoorendc aen hct ambacht der...t avait été imprimée chez F. et E. Gyselynck une brochure dont l'auteur anonyme, qui se défendait d'être un orangistc ou un révolutionnaire, déclarait ne vouloir poursuivre d'autre but que le bonheur delà classe ouvrière en constituant des associations de secours mutuels organisées par corporations. Chacune de ces associations, dirigée par un comité de cinq membres, serait divisée en centuries qui choisiraient elles-mêmes leur chef ou centurion, et qui seraient à leur tour subdivisées en décuries avec des chefs appelés décurions. Le produit des cotisations hebdomadaires servirait à allouer des secours aux malades et aux infirmes, à ceux qui seraient sans ouvrage, aux veuves et aux orphelins — ou « à tout autre but juge convenable par la société». Sont-ce les mots que nous venons de souligner, ou bien les récriminations de l'auteur du projet contre l'injustice d'une organisation politique où le peuple n'avait pas sa part, qui éveillèrent la susceptibilité de l'autorité militaire?... Nous ne savons trop. Il y a dans le règlement cependant des articles qui ne dénotent pas des intentions bien farouches :

Ait. 14. Il est strictement défendu à tous les membres de la société de se coaliser ou de se révolter contre leurs maîtres, fabricants ou maîtres ouvriers. Si les ouvriers croient avoir quelques raisons de se plaindre, ils s'adresseront à leurs centurions qvii feront instamment leurs réclamations au Comité. Si le Comité trouve leurs plaintes fondées, il s'en occupera, s'assemblera officieusement et prendra les mesures nécessaires.

Art. 16. Tout membre de la dite société s'engage à obéir à ses supérieurs et à être respectueux pour eux.

Art. 20. Annuellement, à un jour marqué, la société fera célébrer une messe solennelle en l'honneur du patron qu'elle se sera choisi : tous les membres de la société s'y rendront en cortège et y assisteront.

Le ministre de la guerre, en transmettant à Rogicr la brochure que lui avait envoyée le général Magnan, écrivait (3 février 183-j.) :

ROGI1ÎR MINISTRE DE L'INTÉRIEUR

«... J'ai pensé que vous deviez en avoir connaissance pour pouvoir prévenir les suites de ces menées, ce qui rentre dans vos attributions : c'est pourquoi je m'empresse de vous la communiquer... »

Pas plus que les désordres universitaires et les rassemblements armes de Liège, les menées des ouvriers de Gand ne doivent avoir troublé Kogier : nous n'avons vu nulle part qu'il ait cru devoir en prévenir les suites.

Il a eu plus souci de trouver le moyen de mettre fin aux manifestations orangistes de Bruxelles.

La conclusion du débat parlementaire sur les pillages fut le vote, presque à l'unanimité, d'une loi sévère. Cette loi commine « un emprisonnement de trois mois à cinq ans et une amende de 5oo à 10.000 francs contre ceux qui soit par des discours, des cris ou des menaces proférés dans un lieu public, soit par des écrits, des gravures, des peintures ou des emblèmes distribués ou mis en vente, ou par des placards ou des affiches, ou de toute autre manière, auraient publiquement appelé ou provoqué le retour de la famille d'Orange-Nassau ou d'un de ses membres ».

On s'explique le dépôt du projet de loi et l'accueil si favorable qui lui fut fait par le Parlement, quand on lit les violences, les brutalités, tranchons le mot, les malpropretés qui s'étalaient à cette époque dans la presse et dans certains pamphlets orangistes. Il avait été stipulé que la loi — toute de circonstance — « perdrait son effet le jour des ratifications d'un traité de paix définitif entre la Hollande et la Belgique ». Cette stipulation nous fait comprendre pourquoi il n'y eut que 4 opposants à la Chambre et 3 au Sénat.

Les désordres d'avril n'avaient pas eu d'ailleurs d'écho en Belgique. C'est ce qui résulte des rapports des Gouverneurs, auxquels Kogier avait envoyé des instructions très sévères pour empêcher que l'exemple de Bruxelles

lût imité. Dans deux de ces rapports nous trouvons

des indications caractéristiques :

De M. Tciclnnan (Anvers, 6 avril 1834) :

« ...Je ne crains à Anvers, Monsieur le Ministre, que les amis imprudents du gouvernement. Les vrais patriotes, ceux qui aiment la patrie et le Roi, me sont dévoués et ceux qui les haïssent sont trop lâches pour m'inspirer autre chose que du mépris... Comptez sur moi; je défendrai l'honneur belge et montrerai au Koi où sont ses vrais amis... »

De M. de Stassart (Namur, 6 avril 1834, à 7 heures et demie) :

«Je ieçois à l'instant la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire aujourd'hui même par estafette pour me faire part des désordres qui affligent en ce moment Bruxelles. Je me flatte que les Namurois ne s'en permettront point de semblables... Nous sommes ici plus menacés de tumulte par la garnison que par le peuple ; les partisans du corps de Capiaumont se sont pris de querelle la nuit dernière avec les chasseurs et ce matin avec des soldats du 11e régiment... 11 faut espérer qu'on parviendra désormais à prévenir des rixes d'autant plus fâcheuses qu'on en fait grand bruit à l'étranger et que nous avons l'air d'être toujours plongés dans l'anarchie... »

Les rapports des Gouverneurs étaient envoyés immédiatement au Roi. Les renseignements donnes par M. de Stassart attirèrent tout particulièrement son attention : le 7 avril, M. Van Pract écrivait à Rogicr :

« ... S. M. désire que vous communiquiez à M. le ministre de la guerre le passage de la lettre du Gouverneur de Namur relatif à la collision qui a eu lieu entre les Partisans et les Chasseurs. L'intention de S. M. serait de séparer les deux corps... »

§ 1.3. — DISCUSSION PL LA LOI PROVINCIALE ET DE LA LOI f OMMCNALE.

ori'osn ion de rooilr a pi s lois protectionnistes (loi de dcrdinne

SUR LES CÉRÉALES ET LOI DK EOERE SI R LES TOILKS). DÉl'OT DE PROJETS

DE LOI SfR LA CARDE CIYIOIE LT l.'tNSTRl f TION PEU EIOCE. — RETRAITE DE MINISTÈRE.

Les deux autres lois importantes que le Parlement discuta encore sous le premier ministère de Rogicr, furent la loi provinciale et la loi communale. Nous indiquerons d'une

façon succincte la part que Rogier prit à la discussion. M. Hymans fait remarquer dans son Histoire parlementaire (I, 245) qu'il ne lui est pas possible, quand il s'agit des lois organiques, d'entrer dans le menu détail des discussions à moins de donner à son ouvrage des proportions exorbitantes : — nous faisons la même remarque pour notre travail.

Rogier combattit la proposition faite par M. d'Hoffschmidt, de déclarer les fonctions de juge et de conseiller incompatibles avec le mandat de conseiller provincial : il avait confiance dans l'indépendance des magistrats. D'ailleurs, il n'était pas encore question de l'intervention fâcheuse des conseils provinciaux dans la composition du corps judiciaire.

Le gouvernement craignait de voir les conseils provinciaux se fédérer contre l'État. N'oublions pas que la crainte des menées orangistes a dù inspirer les auteurs de certaines lois faites en ces années troublées. On voulait que le pouvoir fût fort, sauf à diminuer ses prérogatives et à faire la part plus large à la liberté le jour où le calme serait rétabli et la nationalité solidement constituée. Dans l'affaire Dcjaer- Bourdon, des journaux avaient prêché la résistance au pouvoir exécutif. En vue de prévenir les crises, il semblait indispensable que le gouvernement eût des garanties d'obéissance. Nous nous expliquons ainsi, mais sans approuver son système, que Rogier ait proposé de mettre dans la loi que le gouvernement transmettrait la correspondance de conseil à conseil, s'il jugeait qu'elle ne sortait pas des attributions du corps provincial et ne blessait pas l'intérêt général. Sauf l'intermédiaire du Gouverneur, la Chambre se rallia à cette proposition qui évidemment nous parait aujourd'hui démodée. Autres temps, autres systèmes. Rogier a fait de Y opportunisme bien avant que nos voisins eussent inventé le mot.

Obéissant à des préoccupations du même genre,

Rogicr, qui ne veut pas que les conseils provinciaux deviennent des parlements au petit pied, estime qu'en augmentant outre mesure le nombre des conseillers, on les pousserait vers les discussions politiques au lieu de les renfermer dans le cadre des discussions administratives. De même, il propose d'accorder au Roi le droit de dissoudre un conseil provincial : ce droit lui paraissait indispensable pour maintenir les conseils dans la limite de leurs attributions, par exemple dans le cas où ils protesteraient contre les impôts. La Chambre ayant, à une très forte majorité, refusé ce droit au Roi, Rogier tâcha de limiter la durée des sessions des conseils, n'admettant pas, disait-il, qu'ils siégeassent malgré le gouvernement et jouissent ainsi d'un droit que les Chambres elles-mêmes n'avaient pas.

— Vous avez donc peur de l'influence de ces conseils ? s'écria Gendebien...

— Oui, répondit Rogier, en raison de certains discours prononcés à la Chambre et dans lesquels on a menacé le pays de la séparation de telle province du royaume, si tel ou tel acte était sanctionné par le législateur.

Le coup portait. Gendebien avait menacé le pays de la sécession du Hainaut lors de la discussion de la loi du chemin de fer. (Voir page 32^. )

Si, à l'occasion de la loi provinciale (qui fut votée le 16 juin par la Chambre (i) à la majorité de 53 voix contre 9), le ministère s'entendit reprocher vivement de vouloir trop fortifier l'action du pouvoir central, il fut l'objet de reproches semblables lors de la discussion de son projet de loi communale.

Sans aller jusqu'à dire avec M. Thonissen (III, 167)

(1) Elle ne fut votée au S5nat que le 19 avril i836, par 29 voix et 9 abstentions.

ROGIER MINISTRE DE L'INTÉRIEUR 36g

que ce projet, déposé par Rogier dès le 2 avril i833 (1), fût « une reculade dans la voie du progrès », nous devons bien reconnaître qu'en cherchant à concilier l'ordre et la liberté, il sacrifiait trop souvent la liberté. Certes, on ne peut pas dire que la commission qui avait préparé ce projet (elle se composait de MM. Barthélémy, Beyts, deStassart, de Theux, Devaux, Jullien et Lebeau) fût animée du désir de retourner à 1829 ; mais en fait elle n'avait pas, nous semble-t-il, tenu suffisamment compte de nos traditions communales, ni des principes proclamés par le Gouvernement provisoire, ni des idées qui avaient cours au Congrès.

Ce ne dut pas être sans une certaine répugnance que les anciens rédacteurs du Politique, les Devaux et les Lebeau, se rallièrent par exemple à une disposition qui obligeait le secrétaire communal, nomme et révoqué par le Roi, à « préférer les ordres de l'autorité centrale à ceux des chefs de la commune », — ou à la disposition qui permettait au gouvernement de substituer des commissions provisoires à des conseils communaux.

Et ce ne fut pas sans une grande hésitation que leur ancien collaborateur Rogier, acceptant le projet, héritage du ministère précédent, consentit, par amour de l'ordre, à le défendre devant les Chambres. Les troubles graves que nous avons racontés, les manifestations et les menées orangistes eurent raison de ses résistances. Il se réservait d'ailleurs de modifier au cours des débats, dans le sens de la liberté, les articles qui accordaient trop au pouvoir. Les concessions ne lui coûteraient pas pourvu que le pays fût sauf, la nationalité garantie et la monarchie constitutionnelle consolidée : l'avenir ferait le reste.

Le grief le plus sérieux qui, dès les premières heures de la discussion (commencée le 8 juillet), fut articulé contre

( 1 ) Préparé sous le ministère de M. de Theux, il avait été renvoyé pour avis aux autorités provinciales. (V. séance de la Chambre du 5 février i833.)

la loi, c'était de donner une trop grande part à l'influence gouvernementale. Sous ce rapport, les deux nuances de l'opposition étaient d'accord. Le républicain M. Seron, une des figures les plus caractéristiques du commencement de notre histoire parlementaire, ne critiquait pas avec plus d'amertume que MM. Doignonet Desmet (les anciens commissaires d'arrondissement révoqués par Rogier) un système qui donnait au Roi le droit de nommer le bourgmestre môme en dehors du conseil ; qui partageait entre lui et le gouverneur le pouvoir de nommer les échevins ; qui lui permettait de suspendre et de révoquer les membres du collège « sans limite, sans conditions ».

Rogier eut fort à faire de défendre ces dispositions : elles dérogeaient singulièrement au système alors en vigueur, qui consacrait l'élection directe du bourgmestre et des échevins par le corps électoral. Rogier invoqua le salut de l'État. Sur ce terrain, il fut secondé parfois par M. Dumortier, rapporteur de la section centrale qui avait amendé le projet assez heureusement. « Nous avons cru, disait le député de Tournai, devoir accorder au gouvernement l'intervention la plus forte dans les actes de la commune, trop forte peut-être ; mais en définitive, il faut que la loi règne en Belgique et que les magistrats locaux ne puissent pas s'élever au-dessus d'elle... »

Mais à peine M. Dumortier avait-il fait une concession au ministère qu'il la retirait. Ainsi, parce que le ministère demandait pour le gouvernement, qui nommait, le droit de révoquer et de suspendre, il s'écriait : h Vous venez proposer de livrer 9.000 magistrats, pieds et poings liés, à la merci du gouvernement... La loi telle que vous l'aviez faite, était liberticide, faite pour une colonie d'Afrique!...

«... C'est, répondait Rogier (29 juillet), l'œuvre d'une commission sur laquelle nous n'avons exerce aucune action. Le projet a été remis au Roi tel qu'il est sorti des délibérations de cette commission... Le gouvernement doit avoir en mains le moyen de priver les communes de mauvais administrateurs... »

Comme on avait été jusqu'à insinuer que le ministre avait provoqué les incidents de Liège (l'affaire Dejaer- Bourdon ) afin de trouver un prétexte pour s'attribuer la nomination des bourgmestres et échevins, Rogier protesta avec énergie contre cette insinuation.

Et Dumortier de répliquer :

« Je n'accuse pas le gouvernement d'avoir provoqué les événements de Liège, mais d'en avoir exploité fefet pour arriver à aliéner les prérogatives populaires... »

La session de i833-i834 (qui avait duré dix mois) fut close avant que l'on eût achevé la discussion de la loi communale. Des renvois successifs à la section centrale tendaient à éterniser cette discussion. On la reprit pendant la session de i834-i835. Le Sénat ayant amendé considérablement le projet voté par la Chambre, ce ne fut qu'en i836 que nous eûmes une loi communale. Nous y reviendrons au chapitre suivant.

Un mot encore sur les débats de 1834.

M. d'Hoffschmidt proposait, en matière <X incompatibilités, de ne pas admettre les ministres des cultes à siéger dans les conseils communaux. M. Desmanet de Biesme s'était rallié à la proposition à la condition qu'il s'agît d'ecclésiastiques recevant un traitement sur les fonds locaux. Presque tous les membres de la Chambre étaient partisans de cette incompatibilité, pour des motifs différents : les uns (comme M. d'Huart), parce que « les fonctions administratives étaient incompatibles avec le ministère du prêtre » ; les autres (comme M. Jullien), parce que le membre du clergé était un « citoyen sui generis, relevant d'un chef étranger ». Il y avait au fond du débat le germe d'un conflit que Rogier l'unioniste (1) trancha habi-

(1) Il affirma à cette occasion « son respect peur le clergé qui donnait un grand exemple de tolérance et qui avait tant aidé à la Révolution ...» M. de Mérode avait dit, lui, que lorsque les ecclésiastiques sont salariés et en fonctions dans la commune, on rendait service à la religion en les excluant.

LUTTE POUR L'IXDÉPENDANXE

lement en faisait inscrire dans la loi que « ne pourrait faire partie du conseil toute personne recevant un traitement ou un subside de la commune ».

Rogier admettait que l'instituteur ne recevant pas de traitement ou de subside de la commune pût faire partie du collège échevinal : la majorité ne le suivit pas.

Mais elle lui donna raison quand il combattit un amendement de la section centrale qui tendait à exclure du collège les meuniers, cabaretiers, etc. dont la profession était soumise à la surveillance de l'autorité communale.

Notons parmi les questions qui furent soulevées à la fin de la session de i833-i834, celle d'un droit à établir sur les toiles étrangères (proposition de M. de Foere), laquelle amena Rogier à déclarer, au nom du gouvernement, « que dans les circonstances présentes, il repoussait à la fois la prohibition absolue et la liberté illimitée » ; — celle d'un droit sur les céréales (M. Eloy de Burdinne proposait une échelle mobile des droits d'entrée, de sortie et de transit). Rogier combattit sans succès ces deux propositions ( i ).

Le 28 mai, il avait déposé un projet de loi sur la garde civique, dont l'examen fut remis a la session prochaine (2 ).

(1 ) Le dossier de la froposition de Burdinne est volumineux. Rogier, qui s était fait envoyer de tous côtés des renseignements sur les conséquences qu'elle pouvait amener, y était très hostile : ses notes réunies pour la discussion le prouvent.

(2) « Encore la loi de l'uniforme! » avaient dit ses détracteurs rappelant qu'en décembre i833 Rogier avait déposé un projet de loi qui attribuait au Roi la fixation de l'uniforme, et qui était resté dans les cartons de la Chambre. [ La boutade, quelque peu impertinente, del'opposition nous rappelle que Michelet, l'éminent historien de la révolution française, Michelet à qui l'envie prenait de baiser les pierres des monuments et les pavés des

Dans son rapport aux Chambres (expose des motifs), il disait qu'il était inspiré de la nécessité : i° d'assurer de bons choix dans les nominations des officiers et sousofficiers réservées aux gardes ; 2° d'attribuer au gouvernement la nomination directe des officiers supérieurs et des officiers comptables qui sont chargés des détails du service et de l'instruction des gardes ; 3° de simplifier, en la codifiant, l'organisation des conseils de discipline ; 40 de régler tout ce qui concerne la discipline, qui est la base de toute organisation.

Entre autres innovations que proposait Rogier, nous avons remarqué celles-ci :

Pour être officier, il faudrait savoir lire et écrire (sic) et remplir l'une des conditions suivantes : a. avoir servi honorablement comme officier ou sous-officier dans l'armée ; b. connaître l'école du soldat et celle du peloton ; c. être électeur ou fils d'électeur pour la formation du conseil communal; d. exercer une profession libérale.

Pour le grade de sous-officier, il suffirait que les candidats remplissent l'une de ces quatre conditions, ou qu'ils eussent servi honorablement dans l'armée, ou bien encore qu'ils connussent l'école du soldat.

Il augmentait le nombre des réunions, qui jusqu'alors n'étaient que de deux par an.

Prenant une initiative dont on ne saurait trop lui faire honneur, Rogier avait inscrit à son projet de budget pour 1835 une somme de 5oo.ooo francs destinée au service de ^hygiène publique. Mais la section centrale se prononça contre une innovation dont elle n'avait peut-être pas saisi toute la portée.

rues du Paris de 89 en songeant « aux grandes choses qu'il a faites », a écrit ces lignes : « Paris organise la force armée de la révolution, la garde nationale ; il en donne le modèle pour le costume et l'armement, uniformité si importante alors et tellement significative ! » }

374 LUTTE TOUR l'indépendance

Rogier n'était plus ministre quand le budget fut discuté. Mais il tint à défendre sa proposition, quoiqu'il ne se fit pas d'illusion sur le sort qui lui était réservé. Il expliqua que son but était d'exécuter, au moyen du subside, des travaux d'amélioration que les communes n'exécuteraient pas elles-mêmes, soit dans le cas où elles manqueraient de ressources, soit dans le cas où elles n'auraient pas l'activité nécessaire. Avec les 5oo.ooo francs qu'il proposait, on serait parvenu à mettre en mouvement dans le pays environ 4 millions pour des travaux d'amélioration matérielle : il n'eut pas de peine à le prouver.

Il termina en prenant l'engagement de ne jamais laisser se passer d'année sans reproduire sa proposition : il espérait bien que quelque jour la Chambre, mieux éclairée, lui donnerait satisfaction. Son espoir s'est réalisé assez tardivement sans doute, mais il n'a pas tenu à lui que l'État n'organisât plus tôt un service dont tout le monde reconnaît aujourd'hui les immenses bienfaits (1).

Le 3i juillet 1834, il avait présenté le projet de loi sur l'instruction publique, qu'il avait élaboré avec la commission dont nous avons fait connaître la composition à la page 286. Ce projet réglait tout à la fois l'enseignement primaire, l'enseignement moyen et l'enseignement supérieur. La Chambre décida de s'occuper d'abord de l'enseignement supérieur. Rogier avait dit que, quoique la commission conclût à l'établissement de deux universités

( 1 ) Nous avons vu avec un vif plaisir le gouverneur du Brabant, M. Vergote, rendre un éclatant hommage à Rogier pour son heureuse initiative, dans le discours d'ouverture de la session du conseil provincial en 1892. M. Vergote, qui fut l'un des plus intelligents collal>oratcurs de Rogier au ministère de l'intérieur (où il était arrivé au grade de directeur général), disait à la fin de son discours : « ...Certes, Rogier a bien mérité, parmi ses autres titres à la reconnaissance nationale, celui de promoteur de l'hygiène publique en Belgique... »

de l'Etat, à G and et à Liège, il se réservait de proposer une seule université.

Le lendemain — coup de théâtre, — la Chambre apprenait que le cabinet se retirait !

Le journal L'Indépendant du Ier août annonçait que Lebeau et Rogier avaient donné leur démission.

— Qu'y a-t-il de vrai dans cette nouvelle? demande, au début de la séance du Ier août, M. Dumortier.

— Je n'ai aucune connaissance officielle de ce fait, répond M. de Mérode, qui était seul au banc des ministres en ce moment et qui ignorait la résolution de ses collègues.

Et la Chambre aborde son ordre du jour.

Une demi-heure se passe.

Lebeau et Rogier entrent en séance.

Lebeau annonce que son ami et lui ont en effet donné leur démission; mais qu'aucune raison d'ordre politique ne motivant leur résolution, ils ne croient pas devoir donner d'explications à la Chambre.

M. Dumortier, qui s'imaginait apparemment qu'il venait de surgir quelques difficultés extérieures et que les ministres se retiraient devant des exigences nouvelles des Puissances, rendit hommage à leur patriotisme, à ce patriotisme qu'il avait si souvent mis en doute. Il les félicita en quelque sorte de ce qu'ils préféraient sacrifier leurs portefeuilles à la tyrannie de l'étranger.

Rogier ne laissa pas entrevoir la moindre difficulté nouvelle au sujet de la question extérieure :

«...Messieurs, je commencerai par remercier l'honorable M. Dumortier des paroles flatteuses qu'il a bien voulu adresser aux ministres sortants. Quant à l'interpellation qu'il a cru devoir faire, nous déclarons très ouvertement qu'il n'y a rien de politique dans les causes de la retraite des ministres. Relativement aux motifs parlementaires , la Chambre est à même de les apprécier, et de savoir jusqu'à quel point ils ont pu déterminer la retraite de mon ami et la mienne... »

376 LUTTE POUR l'indépendance

Il eût été assurément impossible d'être plus discret et en même temps aussi ironique.

«...Je renouvelle ma déclaration qu'il n'y a rien de politique dans les motifs de notre retraite, soit en ce qui touche les affaires extérieures, soit en ce qui touche les affaires intérieures... »

A cette déclaration si concise et en même temps si catégorique de Rogier, le comte de Mérode ajouta pour sa part :

«...S'il y avait eu les motifs qu'a supposés l'honorable M. Dumortier dans la retraite de mes collègues, j'aurais donné ma démission en même temps qu'eux. C'est précisément parce qu'il n'y a rien de nouveau sur les affaires étrangères que vous me voyez encore au banc des ministres. Je me résigne à y rester dans V intérêt de mon pays. Je sais que j'y serai pendant quelque temps dans une position plus fâcheuse que mes collègues; eux, on les déclare excellents parce qu'ils s'en vont; et moi, qui ne m'en vais pas encore {hilarité générale), je ser -ai exposé à des attaques. On ne sera pas aussi indulgent pour ceux qui restent à leur poste que pour ceux qui quittent le banc ministériel. (Nouvelle hilarité)... »

Est-ce à cause del'« hilarité générale » et de la « nouvelle hilarité » qui accueillirent cette déclaration, que le comte de Mérode changea d'avis?

Toujours est-il que trois jours après, c'est-à-dire à la date du 4 août, il abandonna à son tour son portefeuille. En sa qualité de ministre d'État, il contresignait l'arrêté royal nommant M. le chevalier de Theux de Meylandt ministre de l'intérieur en remplacement de Rogier. Par un arrêté royal de la môme date, que contresignait M. de Theux, M. de Muelenaere fut nommé minisire des affaires étrangères en remplacement de M. de Mérode, M. Ernst ministre de la justice en remplacement de Lebeau, et M. le baron d'Huart ministre des finances en remplacement de M. Duvivier.

Il est vrai que le même numéro du Moniteur qui contenait les arrêtés de nomination des nouveaux ministres, annonçait que le comte de Mérode « demeurerait membre

du conseil, mais sans portefeuille ». La Chambre s'ajourna indéfiniment, en laissant en souffrance la loi communale, tandis que le Sénat était convoqué pour le 12.

Le Sénat termina ses travaux le 14, et le même jour un arrêté royal déclara close la session de 1 833- 1834.

Pendant quelque temps encore, le Moniteur publia nombre d'arrêtés contresignés Rogier et formant le reliquat de son administration, notamment son mémorable arrêté du 3o juillet décrétant l'ouverture à Bruxelles, le i5 août 1835, d'une Exposition publique des produits de l'industrie nationale, — arrêté qui servit de type et d'exemple aux administrations futures du pays et de l'étranger. Encore une glorieuse initiative de l'auteur de la loi des chemins de fer, dont elle fut en quelque sorte la conséquence et le complément. Il n'eût point suffi en effet de développer l'activité industrielle : encore fallait-il donner à toutes les industries les moyens de se produire au grand jour pour exciter l'émulation.

La création de la commission chargée de publier les Chroniques nationales est aussi de ce temps.

Rogier la composa de MM. de Reiffenberg, professeur à l'université de Louvain, De Rote, professeur à l'université de Gand, Quetelet, directeur de l'Observatoire de Bruxelles, Dewcz, inspecteur des athénées et collèges, secrétaire de l'Académie de Bruxelles, de Gerlache, premier président de la cour de cassation, l'abbé Dcsmet à Gand, Gachard, archiviste du royaume, et Marchai, directeur de la Bibliothèque de Bourgogne.

Chacun d'eux reçut la lettre suivante (une des dernières que Rogier ait signées comme ministre dans le cabinet de 1832-1834) :

« Le gouvernement a l'intention d'encourager les écrivains qui consacreraient leur plume à l'histoire nationale ; il se propose de les engager* à commencer par la partie qui semble offrir le plus d'attraits

et le moins de difficultés, savoir: la biographie de ceux de nos personnages historiques qui se sont le plus illustrés dans la carrière des armes, dans la politique, dans les lettres, les sciences et les arts.

Désirant savoir quelles seraient sous ces rapports les biographies les plus intéressantes à écrire, j'ai pris le parti de consulter à cet égard un petit nombre de personnes qui, comme vous, Monsieur, ont une connaissance approfondie de l'histoire du pays. J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien dans cette circonstance me prêter l'appui de vos lumières... »

Pourquoi Rogier et Lebeau quittaient-ils le pouvoir?

Les Notes et Souvenirs de Rogier sont à peu près muets sur ce point. Nous n'y trouvons pas autre chose que ceci :

Fin du ministère. — Laisser aller.

Qu'est-ce à dire? S'agit-il de laisser aller chez les ministres, qui en avaient assez?

Lebeau a été plus explicite, sans toutefois être plus clair :

« ... Notre retraite, a t-il écrit (voir le Joseph Lebeau de Th. Juste, p. 117), n'eut rien de commun avec les pillages et ne fut point amenée par des votes parlementaires, puisque, en juillet 1834, époque de cette retraite, nous avions sur toutes les questions politiques des majorités imposantes. Notre retraite était due à des dissentiments avec le Roi sur des modifications dans le personnel du cabinet. L'accord n'ayant pu être établi sur ce point entre la couronne et MM. Lebeau et Rogier, ceux-ci donnèrent volontairement leur démission... »

Quels dissentiments? quelles modifications?

M. Ernest Van den Peereboom {Histoire du gouvernement représentatif en Belgique, 1,206), après avoir dit que rien n'est plus obscur que la cause réelle de cette retraite, est tenté de conclure a de l'ensemble de la polémique soulevée par la presse et de la tradition », que la démission a été « plutôt reçue que donnée » ; que la diplomatie étrangère, exploitant assez sottement les troubles de i833 et de 1834, aurait travaillé à « indisposer Léopold Ier pour

un cabinet trop libéral », partant (comme on disait dans certaines chancelleries) peu gouvernemental.

Rien, absolument rien, n'autorise l'historien à adopter la manière de voir de M. Van den Peereboom.

Rogier et Lebeau avaient fait preuve, au contraire, de qualités vraiment gouvernementales. Ils n'avaient pas été un seul moment des hommes de parti. Léopold Ier, du reste, n'était pas un prince à se laisser dicter par l'étranger le choix de ses ministres.

La cause réelle de cette retraite a été dite par M. Thonissen.

Intimement lié avec M. de Theux, chef du cabinet qui remplaça le cabinet Lebeau-Rogier, M. Thonissen a pu tout savoir et il n'était pas tenu à la réserve que les ministres démissionnaires gardèrent devant le Parlement.

Le Roi Léopold placé dans l'alternative de se priver des services du ministre de la guerre M. Evain, ou d'accepter les démissions de Lebeau et de Rogier, sacrifia les derniers au premier : voilà la vérité.

Il faut savoir que le général Evain, administrateur intelligent et intègre assurément, mais qui avait peur de la Chambre et des interpellations de l'opposition, en était arrivé, pour échapper à ses attaques, à contrecarrer en tous points ses collègues du ministère. M. Thonissen reconnaît que sa faiblesse vis-à-vis de l'opposition parlementaire et des journalistes de l'opposition « l'avait entraîné dans une voie pleine de périls pour lui et de désagréments pour ses collègues ». Il paraît qu'il accueillait toutes les demandes des députés de l'opposition, parce qu'il espérait se préserver ainsi des attaques de leurs amis dans la presse ; mais il était loin de montrer la même condescendance envers les hommes qui soutenaient le cabinet de leurs conseils et de leurs votes. Ce système était si manifeste, il était si bien connu dans l'armée, que les officiers s'adressaient aux ennemis des ministres pour réclamer des faveurs qui n'avaient pas l'assentiment de

LUTTE POUR l'indépendance

leurs chefs. Le salon du général était devenu « une sorte de conseil de revision, de tribunal anonyme où les membres de l'opposition formulaient les réquisitoires et dictaient la sentence ». Après avoir .vainement essayé de mettre un terme à « cette tactique peu compatible avec la dignité du gouvernement et les besoins du service », Lebeau et Rogier demandèrent le renvoi de leur collègue. Le Roi, arrêté par le souvenir des services réels que le général avait rendus à l'armée, ne crut pas devoir accueillir la demande. Il n'était plus possible à Lebeau et à Rogier de siéger avec celui qu'ils avaient voulu faire sortir du cabinet : de là leur démission.

Justice ne fut pas rendue tout de suite au cabinet démissionnaire.

Les colères provoquées par les déceptions de la diplomatie et les agitations orangistes, des froissements chez certains ambitieux, des mécontentements dans les deux partis extrêmes, dont les aspirations n'avaient pas été satisfaites et dont les intérêts avaient été sacrifiés à l'intérêt général dans un but éminemment patriotique : voilà ce qui fit que ce ministère qui avait à son actif de grandes choses, qui avait accompli un travail considé- . rable d'organisation nationale dans des conditions extrêmement difficiles, disparut sans laisser d'abord beaucoup de regrets. Mais quand les passions furent apaisées, quand le temps eut fait son œuvre en remettant chaque chose et chaque homme en sa place, la Belgique reconnut que le ministère Goblct - Lebeau - Rogier avait été un grand ministère — pour employer une expression contemporaine.

Cette vérité a été proclamée par l'historien dont nous invoquions tout à l'heure l'autorité et qui assurément ne peut être taxé de partialité envers des hommes dont il fut l'adversaire politique. Pour résumer notre étude sur le

premier ministère de Rogicr, que pourrions-nous ajouter à ce panégyrique de M. Thonissen :

«... Oubliant les préjugés et les haines des contemporains, l'histoire ne refusera pas ses éloges aux hommes qui contribuèrent si largement à la régénération politique de leur patrie. Portés au pouvoir par une révolution victorieuse, ils surent non seulement se préserver de tout excès, mais se placer au premier rang des défenseurs du droit et de l'ordre. Surpris par les événements dans une position honorable mais modeste, ils furent à la hauteur de leur fortune et déployèrent maintes fois des qualités qu'on ne trouve pas toujours chez l'administrateur vieilli au service d'un gouvernement régulier — Entourés de périls de toute nature, négociant au dehors avec la Conférence de Londres, résistant à l'intérieur aux attaques des uns et aux excitations des autres, rencontrant partout des embarras et des obstacles, des colères et des pièges, ils dirigèrent le char de l'État d'une main vigilante et sûre, sans s'écarter un seul instant de la ligne tracée par les besoins de la nation et les exigences insurmontables de l'Europe. La direction qu'ils surent imprimer aux négociations diplomatiques, leurs luttes incessantes contre toutes les exagérations, l'établissement définitif du chemin de fer sont des titres incontestables à la reconnaissance de la postérité. L'histoire dira surtout que, placés en face des passions révolutionnaires déchaînées, en butte à des provocations incessantes, calomniés dans leurs intentions, méconnus dans leurs actes, ils répudièrent constamment toute pensée d'administration exclusive, tout projet de gouvernement de parti, pour rester fidèle à la devise nationale : l'union fait la force. »

Les* seules fautes politiques qu'on pourrait reprocher aux ministres d'après M. Thonissen, ce seraient « la dissolution intempestive de la Chambre des représentants en i833, l'immixtion de l'État dans la construction des chemins de

fer, et les réticences calculées de leur langage du Ier août. »

Nous croyons avoir démontré au paragraphe 5 de ce chapitre que la dissolution s'imposait : nous n'y revenons plus.

Les meilleurs esprits sont divises sur la question de l'immixtion de l'État dans la construction des chemins de fer. Si, en principe, nous croyons qu'il vaut mieux, dans un grand pays surtout, laisser faire l'initiative privée, on nous concédera bien que, à l'époque où Rogier entama son œuvre audacieuse du chemin de fer, c'eût été compliquer des difficultés déjà énormes que de ne pas demander l'appui de l'Etat.

Quant aux réticences du Ier août, il n'y avait pas, à notre avis, d'autre moyen de se tirer d'une situation qui, il faut bien le dire, était due à une fâcheuse inspiration du Roi. Léopold Ier avait fait de la politique personnelle en acceptant, pour conserver son ministre de la guerre, la dislocation d'un cabinet que la majorité parlementaire ne songeait pas le moins du monde à renverser.

Puisqu'on parle de fautes politiques, nous serions tenté plutôt de nous plaindre, si nous en avions le goût et si nous nous en croyions le droit, qu'il ait été fait abus du pouvoir fort dans les lois communale et provinciale et dans les expulsions de 1834.

Reprenons les Xotes et Souvenirs de Rogier au lendemain de sa démission.

Instances faites par de Theux et Ernst pour me conserver. Idem par le Rot. Promenade avec lui dans le jardin de Bruxelles. Il ne parait pas comprendre ce que je lui dis de la convenance d'assurer à Lebeau une position financière.

Le Roi ignorait sans doute que Lebeau, qui était père de famille, n'avait pas plus de fortune personnelle que Rogier.

Lorsque Léopold apprit que Lebeau avait abandonné successivement son cabinet d'avocat pour entrer dans la magistrature et sa place d'avocat général à la cour de Liège pour devenir ministre, il insista auprès du nouveau cabinet pour que l'administration d'une province lui lût confiée.

A la fin de septembre, Lebeau fut nommé gouverneur de la province de Namur.

Lors des pourparlers qui furent entamés par MM. de Theux et Ernst, avec l'assentiment du Roi, pour décider Rogier à prendre un portefeuille dans ce nouveau cabinet, Rogier avait demandé qu'on n'oubliât pas MM. Lebeau et Duvivier ( i ).

Nous avons comme preuve la minute de la lettre écrite par Rogier à M. de Theux :

Bruxelles, le 4 août.

J'ai mûrement réfléchi à notre entretien d'hier. La circonstance que M. de Mérode fera partie du conseil est un motif de plus pour que j'insiste afin que mes deux autres collègues avec lesquels j'étais particulièrement lié n'aient pas lieu de sortir mécontents. 11 est indispensable que je les revote à cet égard : je ne puis, avant de les avoir entretenus, consentir à accepter les offres que S. M. et vous avez bien voulu me faire.

J'espère être à même de vous donner une réponse définitive demain matin au plus tard.

Dans le cas où ce délai ne dérangerait pas les vîtes du nouveau cabinet, il me serait agréable d'avoir de nouveau sous les yeux l'arrêté de répartition d'attributions que vous avez bien voulu me soumettre hier.

Dans le cas contraire, il ne me resterait qu'à vous remercier, vous et vos collègues, de la marque d'estime et de confiance que vous me donnez, en vous priant d'agréer mes salutations les plus empressées...

Nous n'avons pas trouvé dans les papiers de l^ogicr d'autres traces des négociations relatives à la constitution du cabinet de 1834.

(1) M. Duvivier, ministre intérimaire clos finances depuis le 2S octobre i832, avait été nomme définitivement le 3i mars 1834.

LUTTE POUR L'iNDÉPEN'DANXE

M. de Thcux prit l'intérieur, M. de Muelenaere les affaires étrangères, M. Ernst la justice et M. d'Huart les finances; le général Evain conservait le portefeuille de la guerre. Les catholiques et les libéraux, les adversaires intraitables et les soutiens de la politique intérieure et extérieure du cabinet précédent, se trouvaient également représentés dans ce ministère dit de conciliation.

Des diverses lettres que reçut Rogier à l'occasion de sa sortie du ministère et de son refus d'entrer dans le cabinet de Theux, il n'en est pas de plus intéressante, tout à la fois au point de vue politique et au point de vue privé ( i ) que celle de son vieux camarade, de son ancien collaborateur littéraire, l'avocat Néoclès Hennequin.

Liège, 7 août 1834.

Mon cher Rogier,

Quand tous tes amis t'adressent sans doute leurs condoléances, je viens, moi, te faire des félicitations. Ta conduite est généreuse, noble, ferme jusqu'au bout ; et dans les circonstances où tu te trouves, un portefeuille refusé te met cent pieds au-dessus de ceux qui te l'offrent.

Plus heureux que Lebeau, tu jouis déjà de la justice à laquelle tu as droit, et que l'avenir seul donnera à notre pauvre ami. Ta retraite est accueillie par des regrets presque universels : tes ennemis euxmêmes sont comme forcés à faire ton éloge, et jusqu'à ceux qui veulent le pouvoir sentent le besoin de le partager avec toi !

J'ai craint un instant, mon cher ami, que tu ne cédasses au désir de ne pas compromettre par ton refus l'exécution des grandes entreprises que tu as commencées ou conçues. Il a dù t'en coûter sans doute d'abandonner tant de choses auxquelles ton nom se serait attaché et dont le pays devait tirer lui-même profit et gloire. Mais il y a certaines exigences morales qui dominent encore tout cela, et je suis heureux que tu l'aies senti.

Ne gâte pas ton avenir.

La révolution ministérielle a produit un étonnement qui même ici a ressemblé d'abord à de la stupeur. Chaque parti dans le premier

( 1 ) Nous n'en avons pas trouvé de son frère Firmin : peut être était-il alors en congé à Bruxelles.

moment s'est cru vaincu ; chaque parti se croit vainqueur aujourd'hui; el demain, sans doute, chaque parti se trouvera dupe. En présentant le ministèic de co>ili!ion comme un ministère de conciliation, on réussira pcut-t lie à lui donner quelque durée; mais je doute fort «pie des chiens, des chats et des souris jetés pêle-mêle et renfermés dans le même trou, fassent bon ménage au point de ne mourir tous que de vieillesse.

La date tardive de ma lettre te dira suffisamment que j'étais malade lorsque la nouvelle de votre retraite nous est parvenue ; car je n'aurais pas tardé à f exprimer la part bien vive que j'y ai prise. Tâche de n'y voir qu'une occasion heureuse pour te faire apprécier; et console-loi par le bien que tu as fait déjà, de celui qu'on t'empêche de réaliser... Tu laisses assez pour toute une vie de minisire; et qui sait si tu ne dois pas ressusciter bientôt !

Je viens dWiirc quelques limites à Lebeau, et je tiens à ce que mes deux lettres paitent aujourd'hui. Tu dc-wneias tout ce que mon amitié n'a p is le temps de te dire.

Au revoir et courage, mon bon Charles; porte-toi bien et compte plus que jamais sur l'affection et le dévouement de ton vieux ami. Je t'embrasse du meilleur de mon cœur.

Nicoclls IIknneqi'ix.

Impossible de mieux apprécier les grandes choses qu'avait déjà laites Rogier.

Impossible de dire avec plus de bon sens, et sous une forme plus délicate et plus spirituelle, quel vide laissait la retraite (le ce ministre de trente-quatre ans et quelles espérances le pays plaçait encore en lui.

En octobre, Rogier reprit les fonctions de gouverneur de la province d'Anvers. Voici comment il mentionne le fait dans ses Notes et Souvenirs :

1834. Retour à Anvers deux mois après ma sortie du ministère et après un voyage à Spa avec Lebeau et Chazal. Accueil iroid.

Sur une feuille qui paraît avoir servi de résumé pour ses Notes, nous lisons ces mots qui expliquent l'accueil froid :

386 LUTTE TOUR l'indépendance

Retour à Anvers — position vis-à-vis des Anversois :

révolutionnaire, wallon.

libéral — non pratiquant, roturier — sans fortune.

Mais Rogier est homme à triompher vite des mauvaises dispositions des Anversois.

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