CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER JJ
A ce propos, il nous paraît intéressant de consacrer quelques lignes aux allocutions que Charles mettait dans la bouche de sa mère lors des distributions de prix.
C'est lui, en effet, qui dès sa sortie de Rhétorique, revendiqua l'honneur de faire les discours de la « chère Maman ». La famille a conservé avec un soin pieux les manuscrits de ces discours de 1818 à 1828.
Rien de piquant comme de voir ce garçon de 18 ans prenant bravement au sérieux le rôle d'une directrice d'école qui félicite ses «jeunes élèves » de leurs progrès, « sa plus douce récompense a.
Reproduisons quelques passages du discours de 1818 : ils nous permettront de juger tout à la fois de la facilité oratoire du secrétaire de la directrice, et du programme d'une école primaire de jeunes bourgeoises au commencement de ce siècle.
Après le début ordinaire sur a cette cérémonie que chaque année ramène » et qui est « pour elle aussi un jour de fête », Mmc Rogier — alias Charles Rogier — continue : '
« ... Habituée à vous guider dans la route difficile que vous suivez, à écarter les obstacles qui arrêteraient votre marche, à diriger vos pas incertains vers le but utile que vous devez atteindre, j'ai senti mon affection pour vous s'accroître à mesure que je vous prodiguais mes soins... »
Elle remercie les -parents de la confiance qu'ils ont placée en elle en l'investissant de fonctions à la fois importantes et pénibles :
« ... Vos parents, en vous confiant à nos soins, nous demandaient de jeter dans vos jeunes cœurs les semences des vertus, d'y entretenir le goût de vos devoirs, d'orner votre esprit de connaissances agréables et utiles et de vous faire aimer une religion dont les préceptes dictés par la plus haute sagesse peuvent seuls embellir nos jours de bonheur, ou nous consoler dans l'adversité si la fortune nous devient contraire... »
Sans doute ici la voix de la directrice se voilait
ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
et les parents, qui n'ignoraient pas par quelles épreuves
elle avait passé et combien la vie lui était rude encore,
devaient partager son émotion.
Sous forme de prétérition, le rhétoricien Rogier fait
exposer par sa mère les matières vues dans l'année :
« ... Avant de vous décerner les couronnes que vous avez méritées, j'aurais#voulu vous rappeler en peu de mots les études auxquelles vous vous êtes livrées dans le courant de cette année ; je vous aurais montrées tantôt lisant avec le plus vif intérêt les annales des siècles passés, admirant les exploits et les vertus, ou plaignant les erreurs et les injustices de ces peuples encore aujourd'hui si célèbres; vous attachant surtout à l'histoire de ce peuple pour qui Dieu fit éclater tant de miracles et qu'il combla de tant de bienfaits ; je vous aurais montrées encore vous livrant avec ardeur à l'étude de cette langue française que les ouvrages des plus grands écrivains ont rendue comme européenne ; j'aurais dit que déjà vous connaissiez les mouvements des corps célestes, les divers empires qui partagent notre globe, ainsi que les usages et les mœurs des peuples qui l'habitent; je vous aurais remerciées enfin de ne pas vous être laissé rebuter par l'aridité et la sécheresse que peut quelquefois présenter l'étude si nécessaire des mathématiques..., mais... »
Mais — on devine le reste... il ne faut pas prolonger l'inquiétude, l'émotion qui agite ces jeunes filles désireuses de voir si leurs efforts seront couronnés..., etc., etc.
Vient une péroraison à effet sur la modestie qui est la sœur du vrai mérite, et dont l'absence <c ternit les plus belles qualités »
Avec les années le programme se développe, ce qui permet au secrétaire-orateur de modifier un peu l'allocution traditionnelle, d'en varier le ton même et le style.
Ainsi en 1820 nous voyons que l'éducation et l'instruction des jeunes filles sont « dirigées vers d'autres talents et d'autres qualités » que pendant les années précédentes.
« ... L'amour de l'ordre et de l'économie vous a été inspiré avec soin. Les broderies (1) et les divers ouvrages faits par vos mains et
(1) Certaines élèves devaient être d'une belle force dans l'art de la broderie — ou bien Rogier devait avoir l'enthousiasme facile si noua en jugeons par ce
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER
qui ont été exposés, ont prouvé à vos parents que nous ne négligeons pas cette partie de l'éducation qui tend à faire de vous de bonnes ménagères ; et si Molière se plaignait que de son temps on négligeait de mettre entre les mains des femmes un dé, du Jii et des aiguilles, il n'aurait pas aujourd'hui le même reproche à nous adresser... »
En 1823, à la grammaire, à l'histoire, à la géographie,
aux mathématiques, aux travaux d'aiguille est venue
se joindre l'étude de la déclamation et de la musique.
« ... Celles d'entre vous qui joignent à l'étude de ce qui est utile l'étude de ce qui est agréable, ont montré par un doux accord de leurs voix, que leur intelligence commence à se familiariser avec les difficultés de cet art que l'on chérit le plus dans notre ville, qu'on y cultive avec le plus de succès, et qui nous a valu les chefs-d'œuvre et la gloire de Grétry... »
Trois ans après (1826) nous voyons que tous les
arts d'agrément sont enseignés dans l'école Rogier (1).
« ... Il est permis à votre âge et à votre sexe, il est même nécessaire de les cultiver avec succès. Le dessin est un délassement agréable et utile; la danse donne au maintien l'aisance et la grâce, et l'heureuse influence de la mélodie relève les sentiments de Tàme et en adoucit l'amertume...»
La correspondance avec Desoer recommence au milieu de l'année 1822. Rogier était retourné à Hamal.
Ce que nous trouvons dans ses dernières lettres, c'est surtout l'appréciation d'ouvrages; plus que jamais il trouve qu'il est bon « d'exercer son style et son jugement ».
passage du discours de 1823 : « ... Ces canevas où l'aiguille, par les couleurs qu'elle distribue et rapproche avec art, imite la peinture et la surpasse peut-être... »
(1) Dans le dernier manuscrit (1828) nous lisons : « C'est aussi dans le courant de cette année que vous avez été, mes chères élèves, initiées aux principes et aux beautés générales de la littérature française. Les noms de nos auteurs célèbres, que l'on entend citer tous les jours, ne vous sont plus inconnus : et bientôt il vous sera permis d'apprécier les rares mérites de ces écrivains qui ont consacré tant de veilles à l'instruction ou aux nobles plaisirs de leurs semblables. »
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Le Sylla de Jouy est l'objet d'une étude moins longue, moins enthousiaste, mais aussi consciencieuse que celle du Paria. Quelques lignes à ce propos :
« ... Un ouvrage de goût vient-il à paraître de nos jours? Tous les journaux s'en emparent. Leurs lecteurs les exploitent et vont répétant les éloges ou les critiques avant même d'avoir lu l'ouvrage. Rarement la lecture qu'ils en font change leur opinion bien établie d'avance. Je voudrais porter un jugement sur un ouvrage sans prévention aucune, et ne voir qu'ensuite les analyses qui en ont été faites, en les dépouillant de tout ce que l'esprit de parti a pu y introduire de faux. Je me trouve à peu près dans cette position à l'égard de Sylla. J'ai oublié ce qu'en ont dit les journaux et je vais tâcher de ne m'en rapporter qu'à mon propre jugement
» ... Je trouve presque toutes les scènes du Sylla peu liées entre elles : prises séparément, elles renferment de grandes beautés... »
A une œuvre littéraire succède une œuvre historique : Rogier résume et analyse minutieusement les parties de l'histoire de Muller relatives aux colonies grecques, au traité d'Antalcidas , à la guerre de Thèbes, etc., de façon à prouver qu'il sait lire.
Au milieu de ces graves travaux il éprouve souvent
le besoin d'épancher son cœur né pour l'amitié :
«... Je sens, mon cher Jacques — écrit-il à Desocr à l'occasion de sa fête patronale (i) — je sens que je ne puis être heureux sans affection. On rit beaucoup du sentiment de l'amitié; on n'y croit pas : on a même la fausse honte de n'oser se dire l'ami intime de quelqu'un. On se borne au titre vague de connaissance... Pour aimer, pour être aimé véritablement, il ne faut point dépendre l'un de l'autre : il ne faut pas du moins que celte dépendance
(i) « ... Tout esprit fort que je sois, j'ai la faiblesse d'aimer à célébrer une féte. Je voudrais seulement qu'on choisit un autre sujet qu'un nom de baptême qui ne rappelle rien. La féte du jour de naissance me parait plus raisonnable : mais au fond devrait-on le choisir comme une époque agréable ?
Chaque jour de la vie est un pas vers la mort.
Est-ce à mesure qu'on approche de ce but fatal, qu'il convient de se réjouir? » (Juillet 1822.)
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER
se fasse sentir. Si un jour la vertu seule établit des distinctions, on pourra voir un noble et un roturier amis; mais alors il n'y aura plus que deux classes, les bons et les méchants : ce qui pourrait bien intervertir l'ordre actuellement régnant. Je ne sais, ami, si l'amour-propre m'aveugle ; mais il me semble que je ferai partie de la classe des bons : je ne me connais pas de défauts que je n'ose avouer, et l'amitié achèvera de me débarrasser de ceux qu'elle découvrira en moi... Eh! que m'importe de paraître aimable aux yeux de quelques ignorants insipides, bouffons, de quelques femmes au cœur faux et sec? Je suis sûr de trouver seul avec un ami plus de vraies jouissances et de longs plaisirs qu'au milieu du bruit assourdissant du monde. J'aime la société comme un autre, mais plus son cercle se rétrécit, plus elle a de charmes pour moi... »
Toute la lettre du 26 juillet 1822 est dans cette note : C'est comme un hymne à l'amitié... et une invocation à l'amour...
« Et que serait-ce si le sentiment de l'amour venait se joindre à l'amitié?... Il me semble que j'aimerais avec passion et que je serais capable de grandes choses. Mon caractère a cela de particulier, c'est que, le plus souvent froid et apathique, il s'émeut quelquefois avec une violence extrême. La joie, la colère, la douleur, je les sens et je les exprime vivement »
Curieux, ce portrait de l'auteur par lui-même — sans retouches.
Pour compléter ce portrait, il devrait dire qu'il est quelque peu railleur — un railleur sans fiel d'ailleurs (1) — et qu'il aime à rire des travers et des ridicules que découvre son œil, très fin observateur.
Dans une lettre du 18 septembre 1822, il trace d'un crayon fort agréable les silhouettes de quelques personnages qui sont à cette époque en visite au château des Senzeille.
Voici d'abord une demoiselle a sur le retour », qui passe toute la saison dans différents châteaux et dont l'occupa-
(j) « ... Eh! oui, delà satire! Et où est le mal? n'est-il plus permis de rire des originaux ?... Ceux-là d'ailleurs n'auront pas à se plaindre de ma fausseté, puisque je ne leur ai donné aucune marque d'intérêt ou d'estime.»(i822.)
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tion spéciale est de « prévenir les volontés de madame, de se plier à ses moindres désirs, de trembler d'une crainte respectueuse devant monsieur, de rapporter complaisamment les naïvetés, les jolies choses échappées aux enfants... »; — Tpuis un jeune prétentieux, vrai moulin à paroles, à la tête vide et légère, dont la baronne a le tort de trop écouter « les riens... »; puis un monsieur qui « jeûne autant par crainte d'indigestion que par piété »; — puis un vieil avocat... ah! de celui-ci donnons toute l'esquisse :
«... Monsieur X..., à 70 ans, est toujours aussi ardent chasseur qu'Esaû. Il a une de ces voix criardes et perçantes qui s'acquièrent et produisent grand effet dans l'antre de la chicane. Quand on le laisse dire, il débite avec intrépidité force sottises. Il assure que la Grèce est une lie ; il ne croit pas à la sténographie ; si on relève ses erreurs, il se reprend en disant « je le sais bien ». Bon homme au fond, qui craint d'offenser le maître, la maîtresse, les enfants, les animaux de la maison. Vers la fin du repas, si le vin et l'applaudissement l'enhardissent, il lâche de ces propos grivois qui me dégoûtent toujours dans la bouche d'un vieillard... »
Chose curieuse : le besoin de railler prend à certains jours à Rogier d'une façon irrésistible. Ainsi quarante-huit heures après cette lettre à Jacques, écrivant à son frère Firmin, il reprend, en les agrémentant de quelques nouveaux traits (1) les figures de ses originaux ; il complète sa galerie, comme il dit, par un portrait presque en pied du baron D. L. K., qui a du trait et de l'humour :
« ... Il pouvait jadis être nul en société, mais depuis son voyage à Paris, il y est insupportable. Paris est l'éternel pivot sur lequel roule sa conversation. Toutes ses paroles tendent et se réunissent à ce point aussi exactement que les rayons au centre. Demandez-lui de la soupe, il va vous citer tous les potages de Paris, les analyser, les préparer, les avaler à vos yeux. Il sait par cœur les noms des premiers restaurateurs, le nombre des domestiques. Résolvez-vous à vous passer d'un
(1) Par exemple il dit du jeune fat dont on croirait, ma foi, qu'il est jaloux : u ce jeune blondin a je ne sais quoi de peu prévenant dans sa figure ; son éternel bavardage, ses singeries, ses grimaces mont rappelé la téte de G... >»
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER
bon mets, si vous ne voulez vous instruire dans le fort et la fin de l'art d'accommoder les moindres plats. Je me souviendrai longtemps de la description d'un perdreau apprêté aux choux rouges. Versez de l'eau dans votre vin : vous voilà transporté dans les jardins de Versailles. Jetez par hasard ou par ennui les yeux autour de la chambre : aussi prompt que l'éclair, le souvenir de l'appartement de Marie-Louise se présente à son intarissable imagination. Aussitôt il vous fait passer en revue avec lui plafond, tapisseries, lit, rideaux, que sais-je ? Pour moi, comme le convive d'Horace, mappâ compesure risttm vix poieram. J'éclate enfin, je sors de table ; je me soulage durant un quart d'heure et je trouve en rentrant le bourreau occupé à décrire les dimensions des glaces. Eh! monsieur le baron, je vous prie, que ne vous arrêtiezvous devant ces miroirs? Ils vous auraient montré le plus sot et le plus ridicule des vieillards. Faiseurs infatigables de fatigantes descriptions, Delille, Esménard,Catel, Fontanes, vous faites souvent bâiller vos lecteurs; mais du moins M. D. L. R. m'a fait rire... »
C'est un Rogier de grincheuse humeur que nous avons là, le Rogier des sombres jours. Cette même lettre du 20 septembre va nous montrer le vrai Rogier, bon, sensible, affectueux, qui pose pour base de son bonheur l'amitié, seul sentiment vrai et durable quand il naît de la réflexion et de l'estime. Le Rogier qui écrivait en juillet à Desoer les charmantes lignes que nous avons reproduites tout à l'heure, nous le retrouvons encore écrivant à son aîné les lignes, non moins charmantes, que voici :
u ... Si nous étions nés étrangers l'un à l'autre, mon cher Firmin, je crois que j'aurais été poussé vers tei par un tendre sentiment dont la nature bienfaisante m'a imposé le devoir. Je veux toujours être ton sincère ami et me lier à toi le plus étroitement que je pourrai. Peutêtre trouveras-tu chez d'autres plus d'attraits aux plaisirs et à la vanité, plus de ressources dans l'infortune, et dans le bonheur plus de flatterie ; mais je me livre à toi comme le plus franc et le plus sûr... C'est mon cœur qui parle... Depuis 22 ans nous sommes frères, nous nous sommes toujours aimés... O mon doux frère, une petite maison, une fortune honnête, quelques bons livres, deux ou trois amis comme toi : je n'imagine rien de mieux. »
Nous avons déjà eu l'occasion de montrer combien était vif le sentiment d'amitié qui faisait qu'entre ces deux
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frères tout était commun, joies et douleurs, revers et succès.
Il y a quelque chose de touchant dans ces témoignages d'affectuosité, dans l'expression, si en dehors, d'une union que la mort seule a pu briser.
La franchise d'une nature foncièrement honnête, le désir d'une amitié loyale, le besoin de sympathie et d'expansion — voilà les traits caractéristiques de Charles Rogier.
Jusqu'au dernier jour (sa dernière lettre est d'octobre i823), sa correspondance avec Jacques Desocr reflète ces sentiments. Elle en est comme imprégnée — et c'est ce qui en fait le principal intérêt.
De légers dissentiments survinrent entre eux, peut-être à la suite d'une rivalité d'amour (i).
Des questions de politique et d'intérêt privé les auront probablement envenimés.
Le journal du père de Desoer défendait des opinions politiques qu'allaient combattre, dans leur Mathieu Lacnsbcrgh, les frères Rogier et leurs amis Lebeau et Devaux.
(i) Rogier semblait le pressentir lorsque le 2 février 1823, il écrivait à Jacques : « ... Je puis presque promettre, si quid de me promittere possum, de sacrifier toujours l'amour à lamitié. Je n'en ferai pas h serment, parce qu'il n'est pas possible de prévoir quel sentiment doit un jour nous maîtriser, parce que l'amour est une passion plus violente que l'amitié, et qui souvent éteint en notre âme toutes les autres affections. »