‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 8 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Rogier Journaliste et avocat 1824-1830

§ i, — création du Mathieu Laeusbergh

« Les soussignés Paul Devaux, avocat, Joseph Lebcau, avocat, Firmin Rogier, Charles Rogier, professeurs, et Jean-Paul Latour, professeur, tous domiciliés à Liège, sont convenus de ce qui suit :

Il y aura société entre eux à dater du irr avril prochain ;

L'objet de la société est la publication à Liège d'un journal qui paraîtra tous les jours à six heures du soir, les dimanches et fêtes exceptés.

Ce journal aura le titre de Mathieu Laensbergh, journal politique, littéraire, de V industrie et du commerce.

Les quatre premiers nommés, pour faire face aux premiers frais, versent en ce moment chacun une somme de trois cents francs entre les mains de M. Latour ; les présentes en servent de quittances. »

Tel est le début de l'acte de société signé à Liège, U dix mars 1824, à une heure du matin (1).

Résumons rapidement les obligations des associés.

Les quatre premiers nommés s'obligent à coopérer le plus activement possible au succès de l'entreprise. Cette coopération ne pourra jamais être moindre que d'un ou plusieurs articles tous les quatre jours, de manière qu'il en paraisse dans chaque numéro, excepté celui qui est

(:) Lebeau avait alors 3o ans et Paul Devaux, 23.

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publié le lundi et le lendemain des fêtes. Les articles devront remplir une colonne environ du journal en texte ordinaire. Les articles fournis à l'un des associés par une personne étrangère à la rédaction, seront considérés comme le travail de l'associé lorsqu'ils seront dûment agréés. Aucun article ne sera inséré avant d'avoir obtenu la sanction des quatre associés, le rédacteur compris,sous peine d'une amende de vingt-cinq francs contre l'imprimeur et de cent francs contre l'auteur. Chacun des quatre rédacteurs devra, à son tour, concourir soit par une simple surveillance, soit par une coopération plus active, à l'accomplissement de la partie des obligations de l'éditeur qui concerne les extraits des papiers étrangers et nationaux.

L'éditeur, c'est M. Latour(i).

Il lui est alloué cent francs par mois comme imprimeuréditeur, une demi-part dans les bénéfices sociaux.

Le contrat était fait pour trois ans, sauf le cas d'insuffisance de ressources sous peine d'un dédit de mille francs.

Quinze jours après ce premier contrat, apparaît un nouvel associé.

« Par délibération de ce jour, dit un acte du 24 mars 1824, la Société a admis, à l'unanimité, au nombre de ses associés propriétaires, le sieur Félix-Alexandre Van Hulst, avocat à la cour supérieure de justice de Liège, domicilié à Liège. Le nouvel associé remettra à Messieurs Rogier frères, Devaux et Lebeau la somme de deux cent quarante francs, et au moyen de ce versement, il devient propriétaire pour un cinquième dans la mise de fonds et pour une part entière d'associé. »

(1) Dans les annonces du n° 4 du journal on lit : « Latour-Bruntt, professeur de belles-lettres (de calligraphie?) imprimeur-éditeur du journal Mathitu Latnsbergh, se charge de l'impression de toute espèce d'ouvrages... » etc.

Par une disposition particulière dont la raison nous échappe, le nouvel associé était libre de se retirer à la fin de chaque trimestre.

Latour ne resta pas longtemps dans l'association.

A la date du i5 mai 1824, Henri Lignac, écrivain, s'engage à prendre l'administration du journal Mathieu Laensbergh et de l'imprimerie appartenant aux premiers nommés ( 1 ). Il prend le titre d'éditeur et imprimeur du journal. Il lui est alloué une demi-part d'associé dans les bénéfices du journal et des impressions, plus un traitement de cent francs par mois.

Une clause spéciale du contrat stipule que dans le cas où l'entreprise viendrait à cesser entièrement, une indemnité annuelle de six cents francs sera assurée à Lignac, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à obtenir « un emploi, état, charge quelconque ou autre moyen pécuniaire d'un produit au moins équivalent à cette somme, sans toutefois que les effets de cette clause puissent s'étendre au delà de cinq ans à partir de l'époque de la cessation » .

Pour entrer dans cette carrière nouvelle du journalisme (2), Charles Rogier avait renoncé à ses leçons chez les Senzeille. Il ne lui eût pas été possible sans cela de faire de la collaboration active au Mathieu Laensbergh.

Il n'en resta pas moins dans l'enseignement libre :

(1) Latour doit avoir vendu son imprimerie en avril (l'acte de vente manque). Le nom de Lignac figure pour la première fois au bas du journal le 12 juin 1824.

(2) Quelques mois avant d'y entrer, il avait failli être soldat. Désigné par le sort pour servir dans la première classe de i823, il fut exempté du service définitivement, pour myopie, par arrêté du Gouverneur de la province de Liège en date du Ier septembre.

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il donnait des répétitions, tout en étudiant le doctorat en droit ( i ).

Nous avons lu avec la plus grande attention — et ce n'a pas été la partie la moins rude et la moins attachante de notre travail — la collection, aujourd'hui presque introuvable (2), du Mathieu Laensbergh, devenu en 1827 le Politique.

Il nous importait de découvrir quelle avait été la part de collaboration de Charles Rogier. Si nous avons pu réussir à l'établir aussi exactement qu'il est possible après tant d'années et en l'absence de plusieurs documents qui ont été égarés, c'est, d'une part, à l'aide des indications faites tantôt à la plume, tantôt au crayon par Rogier lui-même dans les volumes de sa collection, et dans un carnet qui lui servait à consigner au jour le jour la tâche qu'il avait faite, ou celle qu'il se réservait de faire ; c'est, d'autre part, grâce aux projets manuscrits d'articles que nous avons retrouvés.

Du reste l'intérêt qui s'attache à une publication dont l'influence sur la Révolution de i83o et sur les destinées

( 1 ) Voici un document, assez curieux, que nous avons retrouvé dans les souvenirs universitaires de Rogier :

Les soussignés s'obligent a se réunir a l'effet d'étudier le droit aux jours et heures ci-après : dimanche de 7 à 10 heures du matin, mardi de 5 à 7 heures du soir, vendredi de 5 à 6 1/2 du soir et mercredi de 5 à 6 1/2 du soir comme jour supplémentaire. Le contrevenant à l'une des clauses de la dite convention sera passible d'une amende de 2$ centimes par demi-heure de cessation ou de retard, sauf les cas de force majeure i déterminer entre les parties. Cette convention faite double entre nous le 23 janvier 1824 commencera à avoir effet le 25 Janvier 1824. ( Signé ) Ricb. Cankrieu et Cb. Rogier.

Art. addit. La contravention étant moins probable a l'égard du sieur R. Cankrieu, il sera passible d'une amende double le dimanche excepté. (Signé} Ricb. Cankrieu et Cb, Rogier,

(2) Les archives de la famille Rogier ne la possèdent même pas tout entière. C'est à la complaisance des enfants de Paul Devaux que nous avons dû de pouvoir consulter deux volumes qui manquaient à la collection Rogier. Ils nous ont été d'autant plus utiles que nous avons trouvé les initiales P. D. écrites de la main même de Paul Devaux au bas de ses principaux articles.

de nos provinces a été incontéstable, nous faisait un devoir d'étudier avec un soin tout particulier les questions soulevées et débattues dans le Mathieu Laensbergh et dans Le Politique pendant les 7 ans qui ont précédé la Révolution.

Un mot d'abord du Prospectus que les jeunes publicistes lancèrent sous la forme d'une feuille volante (une page d'impression in-40) dans la dernière semaine de mars 1824.

Il débute par une plaisanterie sur le nom donné au nouveau-né.

UAhnanach Mathieu Laensbergh vient d'être « banni d'un royaume voisin pour la témérité de ses pronostics », Depuis qu'on fait les honneurs d'une persécution étrangère au bon Mathieu, il s'attache plus d'intérêt que jamais au vénérable prophète de Liège. Quelques-uns de ses sectateurs « ont juré de venger sa gloire », et désormais ce ne sera plus seulement chaque année, mais chaque jour, les dimanches et grandes fêtes exceptés, que l'illustre nom de Mathieu Laensbergh sortira des presses liégeoises (1).

Autre temps, autres lunettes : c'est vers la région beaucoup moins élevée des réalités que dorénavant Mathieu dirigera sa longue- vue (2)...

« Abandonnant la lune pour la terre, l'avenir pour le présent, le trépied de la sybille pour la patente du journaliste, le nouveau Mathieu Laensbergh s'efforcera d'être un peu moins plaisant que son nom et laissera à son confrère de YAhnanach tout l'éclat de son astrologique renommée... »

Après cette plaisanterie dont le ton rappelle celui de la correspondance de Charles Rogier avec Dcsoer, la tâche

(t) Le prix de l'abonnement sera de fls. 4-72-50 (ou 10 frs.) par trimestre et de fls. 5-44 (ou 11 fr. 5o c.) franc de port par la poste. Le prix des annonces sera de fls. o-5-i2 (2 sous de Liège) par ligne... (Extrait du prospectus).

(2) Au-dessus du titre du journal, entre l'indication de l'année et celle du mois, il y a une vignette représentant Mathieu qui braque sa longue-vue sur notre planète.

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qu'assumait la publication nouvelle était décrite sur un ton qui n'a plus rien de badin : c'est Paul Devaux, déjà grave et sévère à 21 ans, que nous allons entendre maintenant (1).

« ... Si une liberté sage assure le bonheur et la dignité des peuples, des lumières toujours croissantes sont elles-mêmes la garantie la plus certaine de cette liberté. C'est à les répandre, c'est à vivifier la circulation des saines idées que tout homme ami de son pays doit consacrer ses efforts : c'est le but des rédacteurs du nouveau journal...

» Ils n'ont pas la prétention de régenter leur patrie : ils ont le sincère désir de lui être utiles... Ils tâcheront de recueillir les vérités nouvelles, de quelque lieu qu'elles naissent, de les reproduire aux yeux de leurs concitoyens et d'empêcher ainsi qu'elles ne se perdent...

» L'injure, les personnalités seront sévèrement repoussées du journal : la plaisanterie qu'ils se permettront sera toujours, ils l'espèrent, celle que tolère le bon goût; mais toujours, et ils en répondent, celle qu'un galant homme peut avouer...

» La politique, la littérature, les arts, les intérêts de l'industrie et du commerce seront les principaux objets auxquels ils s'attacheront...

» En politique, leurs principes seront ceux de la Loi fondamentale...

» En littérature, le goût des études classiques dominera leurs idées, sans exclure les innovations qui ne seront pas de la bizarrerie.., »

Le Prospectus faisait ensuite connaître les divers genres d'articles que le journal publierait. La politique, l'enseignement, les questions de droit administratif, les travaux publics, les besoins industriels seront du domaine de tous les rédacteurs sans distinction. Il y aura aussi des spécialistes. On donnera des analyses des productions nouvelles : Charles Rogier y fera merveille. On parlera de la politique intérieure, des embellissements de la ville, des améliorations que nécessitent la voirie, l'hygiène : Charles Rogier aimera aussi à s'en occuper.

(1) Nous nous abstiendrons de donner chaque fois la preuve de la paternité des articles : nous n'en finirions pas.

Il y aura souvent des comptes rendus de représentations théâtrales et des concerts : nous verrons Firmin s'y cantonner volontiers. Pour les débats judiciaires, ce sera affaire à Lebeau et à Van Hulst. Les appréciations des événements de la politique extérieure seront presque toujours confiées à Devaux (1). Le journal publiera des correspondances tant de l'étranger que des diverses villes du royaume (beaucoup auront pour auteur J.-B. Nothomb, l'un des fondateurs de la nationalité belge).

Voici le dernier paragraphe de ce prospectus dont, nous pouvons le dire dés maintenant, les promesses ont été tenues :

« L'esprit général ;de la feuille intitulée Mathieu Laensbergh sera modéré sans faiblesse, sévère ou riant selon l'importance du sujet, mais toujours plein de respect pour les convenances, toujours animé du désir d'être utile ; la société qui le dirige sacrifiera tout à cet objet et sa plus douce récompense serait de pouvoir prendre cette épigraphe :

J'ai fait un peu de bien : c'est mon meilleur ouvrage.

Le Ier avril, à la date fixée, parut le premier numéro du journal. L'article de tête (de Ch..Rogier), intitulé Apparition de Mathieu Laensbergh , confirme la loyale résolution que les rédacteurs du Prospectus ont annoncée : s'abstenir de tout mensonge et de toute injure.

« ... Je consens, dit le vieux Laensbergh apparaissant soudain au rédacteur qui rêve à l'article qu'il doit faire, je consens à vous prêter mon nom; mais n'en abusez pas : gardez-vous de le livrer au ridicule, au mépris. Fuyez le mensonge, la calomnie, l'injure grossière, la basse flatterie... ; n'écrivez rien que l'honnêteté et le bon sens désavouent. Pour plaire à vos lecteurs, il faut parfois les égayer : mais contre l'injustice et l'oppression ce n'est pas le rire, c'est l'indi-

(1) Evidemment il n'y a rien d'absolu dans cette assertion relative aux divers domaines dans lesquels aimaient à se renfermer les rédacteurs du journal : nous parlons d'une façon générale.

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gnation qu'il faut exciter... Union, bonne foi, modération, constance, et je vous prédis des succès. » (i)

Mathieu — je veux dire Ch. Rogier — avait été bon prophète :

Le succès devait couronner les efforts de nos jeunes audacieux, parce qu'ils furent toujours fidèles à leur devise.

Ils pouvaient dire en refaisant le mot de Montaigne : « Cecy est un journal de bonne foi. »

Partisans décidés de la monarchie représentative, ils voulaient que les principes fondamentaux de ce système de gouvernement ne fussent pas une lettre morte, et nous les verrons réclamer énergiquement dès les premiers jours la responsabilité ministérielle qui en est un élément essentiel.

Esprits foncièrement libéraux, ils veulent l'application sérieuse des libertés inscrites dans la loi fondamentale.

La modération ne leur fait jamais défaut : il suffit pour s'en convaincre de constater que le parquet, étonnamment susceptible (2) sous le gouvernement hollandais, n'a cru devoir s'occuper d'eux que dans deux circonstances et sans succès.

Constants dans leurs principes et dans leur ligne de conduite, ils restèrent indissolublement unis jusqu'au jour où les événements de la Révolution les obligèrent de quitter Liège et de renoncer à leur journal.

(1) Dans le deuxième numéro, la Rédaction insiste sur le caractère de journal di province qu'elle veut donner au Mathieu Laensbtrgh : c Si on veut nous apprécier à notre valeur, en nous comparant à d'autres journaux, ce n'est point parmi les feuilles de la capitale, parmi des journaux européens, mais tout simplement parmi des gazettes de province que devra se prendre le terme de la comparaison. » Le rôle modeste que Mathieu s'assignait au début finit par s'élargir, grâce au talent et à la verve de ses rédacteurs, et on put bientôt le mettre sur le même rang que les meilleures gazettes de Bruxelles.

(2Ï Cf. discours de De Brouckere aux États-Généraux (n« du Politiqn du 3 et du 4 décembre 1829).

Après avoir exposé leur programme et caractérisé leurs idées, voyons Rogier et ses amis à l'œuvre.

Suivons-les pour cela pendant la première année de leur carrière et autant que possible mois par mois, en indiquant les sujets principaux de leurs études et de leurs articles (I). N'oublions pas que chaque article devait, avant d'être inséré, avoir obtenu la sanction des quatre associés.

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