‹ Charles van LerbergheChapitre 13 sur 17 · LETTRE DE ROME · texte numérisé non relu

LETTRE DE ROME

Rome 28 novembre 1900,

... Que vous dire de Rome ? Ma tête en est si pleine que je ne sais, au milieu de toutes ces impressions, laquelle choisir. Cest à n'en plus finir si Ton commence. Il faudrait pouvoir en causer longuement entre nous des journées entières, ici, à Rome même.

C'est ce que je fais bien souvent malgré que je sois seul et pour soulager un peu cette solitude et ce silence qui oppressent, surtout devant les grands spectacles. Oui, bien souvent, en voyant une belle œuvre des hommes ou un beau site de la nature je songe à ce que je vous en dirai ; je vous le dis déjà en pensée. Votre bon souvenir m'accompagne tous les jours.

Vous n'êtes pourtant pas satisfait de moi.

Je suis, dites-vous, un barbare qui dit son fait à Rome, et vous constatez que nous différons vraiment beaucoup.

C'est vrai, au milieu de ces sauvages que sont les Italiens, je me sens un barbare, et je manque envers eux, et même envers Home, de sympathie. J'examine en général les choses froidement. La plupart des voyageurs, au contraire, viennent ici, comme attirés vers un brasier, un feu qui les aveugle et les affole. Je suis venu à Ptome calmement, sans grandes illusions ; aussi n'ai-je pas à en perdre. L'avantage de cet état flegmatique — et si flamand — c'est que les choses ne peuvent que devenir à la longue plus sympathiques, tandis que les emballés trouvent des déceptions tout le long de leur chemin.

C'est ainsi que peu à peu, à mesure que j'y continue mes excursions, Rome me devient plus familière et amie. Cela se fait même facilement. Rome n'est pas une méchante ville comme le sont, du moins en apparence, Londres et Berlin. On s'y sent vite chez soi. Elle a, dès qu'on s'éloigne de son centre hideusement moderne, des aspects de province. Elle a de vieilles ruelles avec de

rherbe entre les pierres et où de bons ânes, lentement, traînent des cliarettes. Elle a des places infiniment calmes avec d'antiques fontaines et des maisons où plus rien ne semble vivre. Elle a des rues qui ressemblent aux rues de nos bégniiiages, toutes closes de murailles et où de beaux jardins apparaissent derrière de petites portes. J'adore la Rome calme et silencieuse. Dans ces quartiers reculés, mieux qu'au Forum et au Gapitole, la Rome antique s'évoque à mon souvenir. Et je songe, avec délices, surtout à la cité intime, familiale, et amoureuse telle que tant de détails des poètes nous l'ont fait connaître : La petite i3orte, le cave canein, le vestibule, l'atrium, le triclinium, le petit jardin avec sa grotte et sa fontaine. On vivait beaucoup en dehors sans doute, mais une fois en dedans comme on savait s'y renfermer en paix ! Gomme on avait le dédain de la rue et des passants 1 Pas de fenêtres ! Et les magasins aussi, cela se voit à Pompéi, avaient leur discrétion, se retiraient de la rue, comme pour ne pas troubler le passant. Quelle abomination, à côté de cela, que cette Rome moderne avec son corso, ses vitrines de fournitures bêtes j ses réclames

go -

américaines, toute sa camclotte et tous ses camelots.

Les cent églises de Rome, malgré que quatrevingts sur cent soient sauvages au dedans et d'une déconcertante laideur au dehors, donnent cependant aussi à Rome un cachet de bonhomie. On se dit : où il y a tant de bons dieux il faut bien qu'il y ait aussi de bonnes gens. Et puis, tous ces prêtres et ces moines : Ceux-là songent au moins à autre chose qu'à voler leur prochain. Ils ont l'air humble en général, souriant, et plus jeunes de cœur, plus vierges dépensée que les autres hommes. J'ai toujours aimé les religieux et les prêtres. Nous autres, qui vivons d'idéal, avons avec eux tant de points de contact. Après tout il n'y a que les noms qui diffèrent et nous adorons tous le même inconnu sous des noms divers et des formes diverses.

Enfin, j'ai fait un grand pas vers une compréhension plus juste et surtout plus généreuse des hommes en ce pays depuis qu'un abbé français que j'avais rencontré et à qui je me plaignis des nombreux désagréments que j'avais eu à subir à Rome, me fît cette chrétienne réponse : Ils sont pauvres, beaucoup

meurent de faim, il ne faut jamais oublier cela.

On est obligé de côtoyer le bas peuple et les pauyres plus qu'ailleurs. On est assailli par les mendiants partout ; il faut, pour se rendre au Vatican ou au Gapitole, traverser des quatiers auprès desquels notre rue Haute semble un faubourg Saint-Antoine. Il faut bien aussi affronter le voisinage populaire dans les églises, et à Rome, la misère est toujours aux pieds du bon Dieu et des Madones.

Je viens de me lamenter, ce soir, auprès de la bonne Marina, la propre servante tyrolienne qui est, avec sa patronne, la seule personne avec laquelle je me sois entretenu depuis que je suis ici. C'est que je suis criblé de puces, et, comme c'est un événement tout nouveau dans ma vie, cela me désole extrêmement. « C'est pas étonnant, me dit Marina, puisque vous êtes continuellement dans les églises. Il y a là plus de puces que de gens. La Madone même en a. »

La Madone à laquelle elle faisait allusion est celle de Saint- Augustin, une étrange idole toute couverte de diamants et d'ex-t'ofos. Le peuple baise son pied et puis touche le bord

de sa robe à la façon antique des suppliants. J*ai en effet été là, l'autre jour, ainsi qu'à Santa Maria Sopra Miverva où il y avait foule, et c'est sans doute de là que j'ai rapporté mes puces.

J'ai assisté, dans cette dernière église, à une fête religieuse comme il ne s'en donne qu'à Rome. Jamais je n'ai rien vu de plus sauvagement splendide et cela vaut la peine que je vous le raconte au long. Ce sera pour ma prochaine lettre. Je vous parlerai aussi de ma visite aux catacombes de Sainte-Cécile, le jour de sa fête. J'ai été, sous certains rapports, vraiment émerveillé et ému.

Les temples, si l'on en excepte les très anciens hors les murs et Saint-Pierre, admirable par sa grandeur; sont tous, malgré leurs beautés, entachés de vices, et ils rebutent autant qu'ils attirent. Le baroque y sévit plus que n'importe où au monde. Ah ! ces colonnes torses du Eernin qu'Urbain VIII fit faire au moyen de charpentes, droites, elles, du Panthéon ! Se tordre, c'est si bien l'Italien ! Les Saints se tordent dans leurs niches. Dieu se tord lui-même au milieu de ses anges acrobates. Plus un geste, plus une ligne simple.

L'architecture des xvii® et xviii^ siècles, à Rome, a le délirium tremens dans les églises des Jésuites, et les trois quarts sont dans ce style ; les autres trépignent et c'est la danse de Saint-Gui du marbre et du bronze. Il est vrai que là cela redevient intéressant. On confine au style incas, et une idée apparaît, qui n'est pas bête : « Faire du style sauvage pour les sauvages », et le peuple, le peuple italien surtout, n'est que ça. Il n'aime pas non plus le geste simple et la concision. 11 se tord, gesticule lui aussi, aime en tout Fbyperbole et l'emphase. Surtout, il est ébloui plus que nous par tout ce qui est or, marbres de comleur, bronzes dorés, marquetterie, bariolage. Les églises que les autres ont élevées sont certes plus belles, mais on y a partout raté l'effet : ces basiliques qui ont voulu devenir des églises chrétiennes, sont restées des basiliques et on y a l'impression d'être dans une salle des pas-perdus. L'absence, là-bas (je songe à Saint-Paul liors les murs, à Saint-Jeande-Latran, etc.) du mobilier ordinaire de nos églises augmente encore cette impression. Le Panthéon, transformé en église, est certainement la moins religieuse du monde. Sa forme

circulaire, son ouverture au centre de la coupole par où Jupiter continue à rayonner et à pleuvoir, tout y est resté païen. Une autre église a été bâtie dans les Thermes, et les autels, au lieu d'abolir ce souvenir, ont pris un aspect de baignoires. Enfin partout ils sont restés écrasés par ce style païen qu'ils ont cru christianiser. Ils ont adapté avec talent. Mais le génie, c'était de ne pas chercher à accomoder le paganisme au Christianisme, de créer autre chose comme ont fait les barbares du Nord.

En somme, sous tous les rapports, le Christianisme n'a été compris que dans le Nord.

Vous me direz que je ne suis pas digne d'être à Rome.

Si pourtant, en un seul point qui, heureusement, est le plus romain de tous.

Il n'est qu'une chose qui, de ma part, ne sera l'objet d'aucun vilain dénigrement, une chose dont je ne vous parlerai jamais qu'avec admiration et respect. C'est R.ome antique. Elle seule fut grande et d'une beauté sans alliage. Tout ce qui reste d'elle est pur, majestueux : Quelques colonnes, mais en granit, en porphyre ou en carrare, et si simples dans

leur l)Gauté ! Quelques murs, mais de ceux qui expriment plus de puissance à eux seuls que tous les palais de la Rome moderne. Et quelques monuments restés encore debout comme ce sublime. Golisée et Tauguste Panthéon.

Et les nobles ruines de ce noble peuple impressionnent ici d'autant plus qu'il semble n'avoir avec les Italiens modernes que des dissemblances. Il ne se tord jamais, il est droit. Il ne fait presque pas de gestes, ou ce sont des gestes simples, horizontaux ou perpendiculaires. Il ne bavarde pas ; son style est même silencieux . Ce qu'il dit, il le dit sans phrases, lapidairement comme ses inscriptions. On peut lui reprocher son orgueil, jamais sa vanité.

Ce qu'il a bâti pour le peuple a la même majesté calme que ce qu'il a bâti pour les dieux. Enfln c'est beau immensément, cela, et cela seul !

Je vous en reparlerai longuement, ainsi que de la campagne romaine qui fait aux ruines des aqueducs et des tombeaux le plus magnifique cadre...

Page 1