DES " FLAIREURS
(Extrait d'une lettre écrite le 22 décembre 1895)
Vous me paraissez aujourd'hui surtout si irascible et si grincheux que j'ose à peine vous parler de la représentation de mes Fiaireurs à la « Maison d'Art ». Vous auriez certes été agacé si vous y aviez assisté, car ma petite pièce, en scène et mal jouée comme elle le fut l'autre jour, est une chose inconcevable. J'ai l'air de vouloir épater le public de la même manière que les Vingtistes et les Libres- Esthéticiens. On dirait l'œuvre d'un fou macabre. C'est le pendant scénique des Ensor, desLaermans, des Toorop... Et pourtant j'ai été sincère et mon but n'a été que d'écrire une petite scène à l'imitation du Corbeau, d'Edg. Poe, une chose que j'admire tant encore, et
dans la manière fantastique de nos vieux maîtres Durer, Holbein, Breughel et les autres. « C'est grotesque, le public a ri et voilà tout » a dit le journaliste X..., mais la danse des morts et les vieilles tentations de Saint-Antoine sont grotesques aussi. Je ne m'exagère en aucune façon les mérites de cette petite fantaisie lugubre, bien au contraire, j'en déplore aujourd'hui la brutalité trop voulue, mais c'est égal, cette façon de juger une tentative d'art me révolte.
Cette représentation était si drôle, qu'il faut que je vous conte ça.
D'abord pensez donc que jamais personne ne m'a demandé la permission de jouer mes FlaireurSf et c'est par miracle, en jetant les yeux sur un communiqué de journal, que j'ai su que cette représentation avait lieu quelques jours après. Je n'ai naturellement pas été invité non plus à assister à une répétition et je crois bien que si je n'avais mendié une entrée, on m'aurait totalement oublié. J'ai assisté à ce long spectacle (Le i)etit Eyolf et les Flaireiirs) au milieu du public, sans nullement me cacher et avec un calme que je ne me connaissais pas. V...., I^.... et M.... étaient
là avec moi. Dos roiivertiire du rideau, constation déplorable. Les coups, ces fameux coups qui doivent rythmer cette marche funèbre dans les ténèbres ont Pair d'être frappés avec une règle sur une table. Nulle résonnance. Rien de sinistre. On entend des cymbales et d*autres bruits inexplicables. Mes petites femmes, dont Tune est charmante et joue tout simplement en chemise (cela n'a toutefois troublé personne, Tair n'était pas à la gaillardise, allez !) y mettent une grande conscience d'art, beaucoup de beauté, mais beaucoup de lenteur aussi. Ce que cela traîne ! Et cela devrait se passer comme un mauvais rêve dont on se réveille en sursaut. Exaspéré par les petits coups de règle et cette lenteur, je profite de l'ombre pour me glisser dans les coulisses pendant le court intervalle qui sépare les deux premiers tableaux. Là je vois Lugné Poe agenouillé devant un tambour, une baguette d'une main, ma brochure de l'autre, l'air inspiré et fou. Ne sachant qui je suis, il refuse de m'entendre, d'un geste de pvthonisse qu'on voudrait arracher de son trépied. Je n'insiste pas et me retire derrière un portant. O.,. M.... est là, à l'harmonium,
et, je ne sais pourquoi, tout le monde à l'air de prendre les choses plus au sérieux que moi. Je lui dis pourquoi j'étais venu, car je venais de comprendre la cause de ces malheureux toc toc. Le tambour posé à plat sur le sol, ce qui n'est pas une manière de jouer du tambour, puisque la résonnance n'est plus possible. Je dis à M.,., qu'il faudrait boum! boum î au lieu de toc, toc, et me retire après cette grande parole, laissant M.... ahuri à son harmonium. J'assiste de ma place à la troisième scène. Le public dans les ténèbres est silencieux et impénétrable. Je me l'imagine indifférent et aussi peu saisi de tout cela que je le suis moi-même.
Cependant, le grand vacarme commence derrière la porte, les coups enfin résonnent plus sourdement, la vieille dans son lit râle, la fille en chemise est à genoux devant son lit, supplie doucement et semble pleurer. Un morceau de la porte casse et tombe sur la scène, on voit un trou sinistre, la fdle bondit les bras levés et se jette sur la porte, dont l'assaut a définitivement commencé. C'est réellement peu joyeux, aussi (grande sensation I) des dames de tous côtés se lèvent et
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quittent la salle. Le public se réveille nerveux et frémissant, mais pas un mot. Toujours rimpénétrable silence. Enfin la porte cède, elle aurait dû tomber sur la scène laissant un grand trou vide, sans personne, faisant enfin silence après tant de vacarme — mais ne tombe pas. Le rideau se referme. On applaudit avec énergie. Combien sont-ils qui applaudissent ainsi ? Impossible de le savoir. Il y a trop d*amis, de « partisans » décidés à applaudir quoi qu'il arrive. Ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est « Madame la Maison d'Art », on ne la huerait pasimpunément parbleu ! Les gens énervés, tous gens du monde après tout ! comprennent cela et s'abstiennent de contre-manifester.
Le gaz est rallumé, on s'en va en commentant cet abominable spectacle. Une dame près de moi s'écrie : « Si c'est là le théâtre de l'avenir. Dieu merci î » — Un monsieur derrière moi dit : « L'auteur doit être un névrosé et un malade, on n'imagine pas de pareilles atrocités ». Puis on lui chuchote que l'auteur c'est moi, et il me regarde avec stupéfaction, presque avec effroi, comme on regarde un fou, « On ne s'est au moins pas amusé », dé-
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clare un autre. Et il y en a qui déclarent que c'est très bien, qu'il y a sûrement des gens qui en auront leur nuit troublée. Hélas I voilà le snobisme. Et j'entends ainsi des bouts de conversation très drôles, en revenant de l'enterrement, moi le fossoyeur.
Positivement je ne sais pas encore si le public a été bon ou mauvais pour moi et je ne le saurai jamais. Il a été remué certainement, mais est-ce de terreur ou d'agacement ? Pourquoi toutes ces dames se sont-elles levées au moment où la porte casse ? X prétend que c'est par mépris, n au lieu de frémir, dit-il, la moitié de la salle s*est levée irrévérencieusement et est partie avant la fin. Quand le rideau s'est fermé, une grosse dame a gloussé deux ou trois fois bravo î d'une petite voix perçante. On a ri. Et c'a été tout ». Je ne sais. Peu de personnes devaient savoir que c'était à peu près la fin. Puis, ce n'est généralement pas ati point culmiuant de Faction qu'on quitte le spectacle. Ici c'est d'autant plus absurde de le penser, que cette fameuse porte, derrière laquelle on allait peut-être voir la mort en personne, s'écroulait enfin. L'appréciation de X est ausâide trop mauvaise toi.
Vous pensez bien qu'on a applaudi et qu*on devait applaudir et qu'on aurait J^applaudi le diable. Il y avait là E...., L...., M...., toute la Maison d'Art, toutes les admiratrices de Maeterlinck, et les amis donc I les bonnes mains de M...., deV...., deL , de S Applaudissements qui tous ne signifient rien, mais qui faisaient beaucoup de bruit et que X a bien entendus. On a même tant claqué que les petites femme ont reparu, celle en chemise et celle en bonnet de nuit. Et elles avaient été si vaillantes et étaient si belles, que j'ai failli les applaudir moi-même. Voilà le compte-rendu des FZaireurs, vous ne l'aurez lu, je suppose, nulle part, car la Presse n'en a guère parlé. (Elle a été évitée aussi). C'est pourquoi il m'a amusé de vous le donner au long. Excusez-moi de ma suffisance. Vous savez comme la gloire enivre. Je sors d'en prendre....