‹ Charles van LerbergheChapitre 15 sur 17 · DE LA " CHANSON D'EVE · texte numérisé non relu

DE LA " CHANSON D'EVE

Fragments d'une lettre de Ch. Van Lerberghe

à Vun de ses amis

... J'aime à supposer que vous ne m'écrivez que les jours noirs, les jours où il faut échapper un peu à soi-même en se confiant à ses amis, car sans cela je devrais vous plaindre. Comme votre lettre est triste!

Un certain passage même est d'une telle amertume que je ne puis comprendre ce qui peut bien en être cause. Dans tout ce que je sais de votre vie il me semble qu'il n'y a rien que je ne surmonterais. J'ai des ennuis équivalents et ce n'est pas à la façon dont je les porte qu'il faut les juger. Je les porte comme un âne, avec résigatfon, sans y songer, cl; sans changer mon allure ordinaire. Mon lot à

moi, c'est le misérable et précaire état de ma fortune, mes dettes, mon avenir incertain, l'inaptitude à toute fonction à force de ne rien faire... et enfin un cœur toujours vide et toujours affamé, ce qui est encore la pire des misères. Néanmoins ma frivolité et mon insouciance sont telles que j'oublie continuellement de prendre l'attitude qu'un aussi beau programme devrait m'imposer. Je suis généralement de fort bonne humeur. Pour l'amour de Dieu, devenez donc un peu philosophe — vous avez tort de les dédaigner, les philosophes. J'en lis en ce moment et l'état d'esprit dans lequel je mé retrouve après ces lectures est ma grande volupté. On a vécu quelques heures dans le détachement du monde ; on a effleuré des rêves auprès desquels ceux de nos poètes à la mode ne sont que marivaudages et niaiseries ; on a l'impression d'avoir gravi des glaciers, d'avoir respiré un air tout-à-fait près du ciel. Pourtant « Ainsi parlait Zarathoustra » est d'une lecture assez rude. L'auteur n'y parle qu'en paraboles obscures et par versets comme un prophète. La tendance à simuler le « Livre Saint», Zend, Coran, Evangile, etc., tout ce

qui semble dicté par un Esprit incohérent et divin, est manifeste et un peu agaçante à la longue. Néanmoins il faut du génie pour penser et écrire ainsi. Or, la pensée de Nietzsche confie continuellement au sublime et son style est d'une beauté biblique. Il a des métaphores comme Isaïe et comme Eschyle. «Où donc est l'éclair qui vous léchera de sa langue » — « L'homme n'est qu'un passage et un déclin » — « J'aime les grands contempteurs, puisqu'ils sont les grands adorateurs,»— « les flèches du désir vers l'autre rive»

— « Au milieu des bois et des marécages, la faim s'empara de moi, dans la nuit profonde ».-

— A Schopenhauer il répond par ce mot qui résume et réfute toute une doctrine : « C'est vrai : nous aimons la vie, non que nous soyons habitués à la vie, mais à l'amour. » Vous connaissez son cri fameux, celui qui comprend tout Nietzsche : « L'homme est quelque chose qui doit être surmonté ! » C'est é^àl, fe ne voudrais pas trop vous recommander cette lecture agitée. Il ne faudrait d'abord en prendre que modérément comme dans le beau livre de choix que vient de publier le Mercure. Je sais votre goût pour les

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penseurs calmes et sages. Vous m'en voudriez de vous avoir fait acheter celui-ci, qui est d'ailleurs coûteux...

... Vous me parlez du X., je l'ai reçu et suis de votre avis. C'est peu attirant. Ces histoires sont des faits divers amplifiés par un bon élève. Mais les faits divers ne sont pas mon genre de lecture. Il vient de se passer dans ce pays une histoire qui est tout à fait littéraire en ce sens. Un bei Italien poignardé un soir de ducasse (même ce détail, faire la description de la salle du bal, etc.) parce qu'il était trop beau et faisait tourner les têtes de toutes les jeunes filles du village. C'est très humain, je le veux bien et cela ferait aussi la joie de X... Moi je dirais comme les moines : « Quid hoc ad œternitatem ? » Et comme Lafontaine : (( Peau d'âne ferait mieux mon affaire. »

C'est pour ces raisons extra actuelles que je ne m'amuserais guère à lire X... malgré le joli talent de conteur qu'il a. Je crois que c'est un observateur très fin, mais un peu frivole, comme les enfants aux portières d'un wagon.

Ils ne perdent pas un détail du voyage parce que dkns leurs yeux il n'y a pas d'autre

pensée que de voir. J'envie quelquefois les observateurs et les peintres. Je vois très mal et synthétiquement, étrangement, à travers ou à côté, au-dessus ou en-dessous.

Aussi suis-je incapable de faire une description originale. Très souvent, comme ici en face d'un beau site, j'oublie que je regarde. Aux concerts populaires, de même, j'oubliais que j'écoutais et mon esprit divaguait en des sentiers perdus, d'où il fallait le ramener violement par les oreilles. C'est pourquoi je vous parle si peu des magnifiques spectacles que je vois ici. Vous qui en êtes absent (il est vrai que c'est peut-être pour cette raison même), en parlez avec un sentiment exquis. J'ai lu certains passages de vos lettres, sur les Epioux, V Esplanade, Botassart, à X..., et nous nous en souvenons souvent en nos promenades.

... Ce n'est pas si beau que tous le dites, l'Esplanade du Château, mais je sens bien que, moi aussi, je n'oublierai jamais d'avoir été assis là, quelques heures. Je suis retourné ce matin même pour y lire le Trèfle blanc de de Régnier. Est-ce le milieu qui m'a favorablement disposé ou le beau talent de l'auteur?

Le fait est que j'ai trouvé ce petit livre adorable. C'est à lire, même à relire. C'est plein de trouvailles d'art, de mots heureux, de délicatesse, de goût. Pourtant dans le premier et le troisième conte du livre je trouve que la phrase trop trotte-menu produit à la longue une fatigue. Flaubert, à qui j'ai pensé souvent à cause de la justesse du trait qui peint et de la structure courte des phrases, a pourtant plus de variété. On a souvent l'impression d'une marqueterie. La monotonie et la brièveté des constructions est souvent aussi le défaut des poèmes de de R.égnier. Par là comme par bien d'autres côtés, Griffîn l'emporte sur lui. Il y a cependant juste à la fin de « Jours heureux » une phrase qui à mon sens est un chef-d'œuvre. Là tous y sont : Flaubert par le trait, la couleur, Chateaubriand par le rhythme et l'abondance, Bossuet même par la magnifique envolée de la phrase. J'ai pensé à la fin deé Thalysies, vous vous souvenez, ces vers qui nous mettaient tout d'abord en une même admiration, Willems et nous. De Régnier est un écrivain assurément de premier ordre, mais c'est un dilettante. En tout ce qu'il écrit il y a une noble distinction, ufl

goût parfait, il sera de rAcadémie au même titre que de Hérédia et A. France. Mais ce n'est pas un illuminé ; c'est au contraire un tempérament froid, sagace, quelqu'un qui ne s'emballe jamais. Il a des applications et des réussites étonnantes, comme ce joli pastiche dans le goût du xvii* siècle, Les petits messieurs de Nièvres. C'est exquis, superfin, mais on n'imagine pas notre grand et tempétueux Verhaeren, par un exemple, écrivant de pareilles superfinesses.

Puisqu'aujourd'hui j'en suis amené à ne vous parler que littérature, je vous dirai que moi-niême je m'y suis remis doucement. J'ai déjà quelques pièces, qui restent toutes inachevées, mais c'est un peu mon système de travail de laisser reposer mes ébauches et de les reprendre au hasard selon mon goût du moment. Je crois que ce deuxième volume trouvera plus facilement son titre. La Chanson d'Eve semble s'imposer, non seulement parce que tel est le titre d'un long poème que je mettrai en tète (je l'aime beaucoup) mais parce que de plus en plus, et malgré moi, c'est ce genre de chansons que chantent mes nouvelles pièces. C'est le thème repris de 1^ lin

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de « Psyché » et de « Sur le Seuil », mais d'une façon plus claire et moins intortillée. Mon Eve n'est point celle du Parnasse, aussi aurai-je soin de la faire chanter le moins possible en vers symétriques et réguliers. J*ai essayé, et, chose étrange, immédiatement tout me paraissait gâté, Eve devenait plastique, très définie et mes vers la martelaient comme s'il se fût agi de la figurer sur un bouclier de bronze. Je tombe très vite dans ce défaut que je veux éviter à tout prix.

Le sujet, c'est le premier éveil, le premier murmure, le premier ravissement devant les choses. Parlant de la vertu, mon Nietzche dit quelque part : « S'il te faut parler d'elle n'aie pas honte d'en balbutier ». Faisant parler Eve et parlant d'elle (comme d'une petite fille qui n'a pas fait ses classes, et toute nue), nous ne prétendons que balbutier. Après les choses qu'on ne fait qu'entrevoir, celles qu'on ne fait qu'entredire. Enfin on va encore une fois essayer, malgré que cela n'ait guère réussi la première fois, de dire les choses qu'on ne sait pas dire. Celles dont on dit vulguairement qu'on ne trouvera pas de mots pour les exprimer. Vous n'aurez jamais vu de pareils

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