‹ Charles Varlet de la Grange et son registreChapitre 14 sur 34 · CHARLES VARLBT DE LA GRANGE · texte numérisé non relu

CHARLES VARLBT DE LA GRANGE

sur quel théâtre s'opérait cette Jonction? Sur le Théâtre de la rue Mazarine, appartenant aux camarades de Mo* lière. Avec quel orateur? Avec La Grange, le successeur de Molière dans les mêmes fonctions d'orateur qu'il avait déjà exercées au Palais- Royal. Laquelle des deux Troupes a perdu ses archives, des archives si importantes et remontant à un lointain si profond? La Troupe de l'Hôtel de Bourgogne. Laquelle a le mieux conservé les siennes? Celle de Molière et de sa veuve, devenue, en traversant deux siècles, la Société du Théâtre-Français rétablie au Palais-Royal, et qui a gardé presque sans lacunes, de 1659 jusqu'à nos jours, les registres de la famille perpétuelle.

La réouverture de l'Hôtel Guénégaud se fit le 25 août. Phèdre et Racine en eurent les honneurs. On pourrait voir dans le choix du spectacle un acte de courtoisie de La Grabge envers les nouveaux venus : « Commencez, Messieurs de l'Hôtel de Bourgogne ! » Mais, en réalité, c'était bien Guénégaud qui commençait, qui recommençait, pour mieux dire. L'affiche de la réouverture était exactement celle de la clôture : Phèdre et les Carrosses d'Orléans, Phèdre avec M IIe de Champmeslé et Guérin- Théramène. Après Phèdre, le Misanthrope et encore les Carrosses d'Orléans. La Grange et M Ue Guérin dans le Misanthrope. Il avait fallu bien des événements, la mort de Molière avant tout, pour qu'on vît Molière et Racine partager fraternellement la même scène.

La Grange n'en était pas à se rencontrer pour la première fois avec l'auteur d'Alexandre depuis l'étrange procédé 1 qu'avait eu celui-ci vis-à-vis de la Troupe de Monsieur.

4 . Le procédé de Racine envers Molière au sujet d'Alexandre se trouve ainsi raconté dans le Journal de La Grange, sous la date du

L'entrée de M lle de Champmeslé à l'Hôtel Guénégaud, le répertoire du poëte (Phèdre même, ô Pradon !) qu'elle y avait apporté pour ses débuts, avaient ramené Racine dans la maison. Ils se revirent pour la distribution des rôles qui était à refaire ; mais, malgré la politesse de La Grange, on peut supposer que leurs relations se ressentirent toujours un peu du passé, et qu'avec un auteur aussi difficile à satisfaire, La Grange se trouva heureux d'avoir renoncé à la tragédie.

Sans s'effacer d'ailleurs devant ses nouveaux camarades, La Grange resta le comédien qu'il était ; mais il se donna de plus en plus aux soins de l'administration dil Théâtre. Une mutuelle estime, une égale probité les attiraient, Guérin et lui, l'un vers l'autre. Le mariage de celui-ci avec M lle Molière, au lieu de les séparer, les rapprocha encore davantage. Ils s'unirent tous les trois dans une affectueuse intimité dont elle était le lien, le répertoire de Molière le rendez-vous et l'habitude. Leurs anciens rôles continuaient de mettre ensemble La Grange et M lle Guérin. Guérin se joignait à eux dans les grands raisonneurs, dans les rôles à manteaux, dans l'Avare, où il était excellent, et, soit qu'il eût connu le grand comédien en province, soit qu'il se fût lié particulièrement avec lui pendant son passage au Marais, il se tenait aussi pour un des vieux amis de Molière.

Cependant, la constitution de la nouvelle Société s'ébauchait et se façonnait jour à jour. Les ordonnances

48 décembre 4665, — le Palais-Royal était à la cinquième représentation de la pièce : « Ce même jour, la Troupe fut surprise que la môme pièce d 1 Alexandre fût jouée sur le Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Comme la chose s'était faite de complot avec M. Racine, la Troupe ne crut pas devoir donner les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usait si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. »

royales du 8, du 22 et du 24 août, celle du 21 octobre 1680 et le contrat de Société du 5 janvier 1681 étaient le point de départ de toutes les ordonnances, de tous les décrets, de tous les règlements qui devaient suivre jusqu'à nos jours et dont les plus récents gardent encore les formules historiques 1 . Pendant douze ans, La Grange assiste à ce travail de l'autorité royale sur la Société, de la Société sur elle-même. Il y aide avec dévouement ou par obéissance et par respect. Il en est l'auxiliaire judicieux et sage, résigné au besoin, d'autant plus patient qu'il sait que le caprice et le bon plaisir se corrigent eux-mêmes, que les erreurs se redressent à la mise en œuvre, et que la raison, qui se reste fidèle, a bien des chances pour avoir finalement raison.

1 . c Copie des ordres du Roi pour la Jonction des deux Troupes de comédiens de Sa Majesté. — Sa Majesté, désirant de réunir les deux Troupes des comédiens qui représentent dans Paris, m'a ordonné de leur faire savoir que son intention est de garder à son service ceux dont j'ai écrit les noms dans ce mémoire, Sa Majesté voulant qu'il soit exécuté dans tous ses points ; et ceux et celles qui n'y acquiesceront pas ne pourront désormais jouer la comédie dans Paris. A Charleville, le 8 e août h 680. Signé, le duc de Créqui. »

Le décret de \ 850 modifie et confirme en même temps cette disposition à l'égard du sociétaire, qui ne sera pas mis, après vingt ans de service, en demeure de continuer à jouer sur le Théâtre-Français : « Il ne pourra jouer sur les théâtres de Paris qu'avec ^autorisation du ministre de l'intérieur. »

Au-dessous de la liste des comédiens que désire conserver le Roi soit à part entière, soit à demi-part ; « La Troupe est composée de quinze acteurs et de douze actrices, qui forment vingt-une parts et un quart.

c Sa Majesté désire de retenir une demi-part pour en disposer comme elle le jugera à propos. Cette demi-part est par -dessus les vingt-une parts un quart. »

Les vingt-deux parts se retrouvent dans le décret de Moscou comme le cadre des sociétaires du Théâtre-Français.

La demi-part que retenait le roi Louis XIV, — un mot dont le sens a tout à fait changé, — n'a pas cessé d'être traditionnellement retenue.

Depuis que Louis XIV fait à la seule Troupe de ses comédiens français une pension de 12,000 livres, — première ou plutôt seconde forme de la subvention, — et que ses ordres leur sont communiqués par l'intendant des Menus-Plaisirs, le Roi les mande à chaque instant auprès de lui, cinq fois par exemple, du 12 au 18 janvier 1681, dans la même semaine, et toujours les ordres sont adressés à La Grange.

C'est à La Grange que M. Duché écrit, le 5 janvier 1681 :

(( Je prie Monsieur de La Grange de prendre la peine d'auertir, ce soir, la Troupe de se tenir preste pour aller demain à Saint-Germain jouer Œdipe et le Mariage forcé. Je vien de donner ordre de fournir 6 carosses et une charette.

« Je suis son très-humble et très-obt serviteur,

« Duché 1 ,

« La charrette sera demain matin à 7 heures à Guénégaud et les carrosses à 10» »

Autre lettre du 12 :

« Je prie Monsieur de La Grange de prendre la peine d'auertir aujourd'hui la Troupe de ce tenir preste demain matin, à 10 heures, pour aller à Saint-Germain-en-Laye jouer Iphigénie, avec une petite pièce, telle qu'il leur plaira, deuant Monseigneur qui l'a ordonné ainsy, et de m'enuoyer le petit Mémoire des noms des personnages, comme au dernier jour.

« Je suis son très-humble et très-obéissant serviteur,

« Duché 2 . »

h . Archives de la Comédie-Française.

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