Archives de la Comédie-Française
doiuent à M. le Duc de Richelieu, que j'honore très-particulièrement, comme je vous l'ay dict, quand vous m'en auez parié, et, assurément, vostre compagnie s'en trouuera mieux. »
Les choses commencent à s'éclaircir. La première série des" acteurs partit le 28 juillet pour Fontainebleau, d'où elle devait revenir le 3 septembre. C'était la série du tragique : Champmeslé, Beauval, Baron, La Thuillerie, Hauteroche, M 11 " Champmeslé, Le Comte, Angélique et Beauval. Raison de plus pour que la seconde série, celle du comique : notre La Grange (mais celui-ci mis à part), Verneuil, Guérin, Hubert, Rosimond, Du Croisy, Le Comte, M Um Guérin, de Brie, La Grange et Guyot, — trouvât mauvais d'être reléguée dans l'étouffante solitude de la rue Mazarine, sans profit et sans gloire.
Les tragédiens apportaient au château leur programme, arrêté par la Compagnie : Mithridate, les Fâcheux ^ Phèdre, Sertorius, les Horaces, Œdipe, Scévole, Andromaque, Polyeucle, Marianne et VenceslaSj un programme de chefs-d'œuvre, tels que le Roi les aimait, il faut le dire ; mais à côté des goûts du Roi, et, sans les consulter, on peut le croire, s'était glissée l'intrigue que voici :
Le duc de Richelieu a un intendant auquel il s'intéresse, membre de l'Académie d'ailleurs, poëte patient et mûr qui a eu une Virginie représentée dans des jours lointains, et contemporaine de la Théodore de Corneille, puis une Iphigénie jouée trente ans plus tard, sujet d'un célèbre débat entre lui et son ami M . Coras, — autant dire M. Le Clerc tout de suite. M. Le Clerc donc, et seul cette fois, a donné aux comédiens un Oreste que ceux-ci
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ont reçu. L'auteur et la pièce attendent leur tour; mais s'il faut l'attendre trente ans encore, M. Le Clerc n'est plus en fonds pour recommencer et désespère, lui aussi, à l'idée d'espérer toujours.
C'est ce même Or este qu'on voudrait tirer vivant des cartons de la Comédie. Le duc de Richelieu a promis de l'en faire sortir. Avec les comédiens à Fontainebleau l'occasion est bonne. Le duc a déjà parlé d'Oresle dans son groupe et Oreste a un parti. Dès que les comédiens arrivent, on les entoure ; le mot du moment est : « un ouvrage nouveau ! Le goût de la cour est au nouveau ! » On leur conseille d'offrir au Roi la primeur d'une pièce nouvelle et de rajeunir leur répertoire avec Oreste.
Les comédiens un peu surpris commencent par s'en défendre : Leurs jours sont comptés. — Qu'à cela ne tienne ! — Leurs spectacles arrêtés. — On en changera un ; Marianne* par exemple. Tristan ne réclamera pas. — Mais les rôles ne sont pas sus. — On aura le loisir de les apprendre. — Ils ne sont pas distribués. — L'auteur les distribuera.
Les comédiens n'osent probablement pas donner leur dernier argument, à savoir, que la pièce est mauvaise ; aussi bien ne sont-ils pas à Fontainebleau pour s'y mettre mal avec les grands seigneurs qui les caressent. Au fond, ils seraient assez aises de faire leur cour et en demandent la permission à ceux de Paris. C'est à Paris qu'on se révolte et qu'on s'indigne, qu'on reproche à ceux de Fontainebleau de trahir les intérêts de la maison. A Fontainebleau, le duc de Richelieu ne se montre pas; mais il se pique. M. Duché insiste, il écrit à La Grange et découvre le Duc dans sa note confidentielle. La Grange est sage et raisonnable en effet. Il voit le danger. Il fait entendre raison aux mécontents. Oreste se jouera. On
apprend une partie des rôles à Fontainebleau, une autre à Paris. M. de Richelieu triomphe. Oreste est représenté devant le Roi. Il est vrai que le Théâtre Guénégaud est obligé de faire relâche l le 27 et le 28 août. Il est vrai aussi que la pièce ramenée à Paris et représentée le 10 octobre devant le public était morte le 14, à la seconde représentation, et que Y Oreste de M. Le Clerc, à peine connu des Dictionnaires de théâtres, n'a pas même eu, comme Ylphigénie, l'honneur de laisser son nom conservé dans le sel, par une épigramme de Racine. Ces difficultés, avec lesquelles Molière n'avait pas eu à Compter, iront se multipliant au-devant de La Grange.
4 . « Mercredi 27 et jeudi 28, écrit La Grange, on ne joua point à cause du départ de MM. Verneuil, Dauvilliers et Del agr ange pour Fontainebleau, pour Oreste de M. Le Clerc, intendant de M. le duc de Richelieu. » Intendant de M. le duc de Richelieu dit tout. — Mais, ou La Grange n'avait pas tout à fait renoncé & jouer dans la tragédie, ou il joua, par exception, dans Oreste, voulant prouver à M. Duché qu'il l'avait bien compris, et afin que « la Compagnie s'en trouvât mieux » .
Du reste, M. Duché avait eu raison d'écrire que la seconde série aurait à son tour « l'avantage défaire tout ce qu'il plairait à Sa Majesté ». À la suite des Femmes savantes, de Tartuffe, du Misanthrope, de l'Avare et d'Amphitryon, elle joua, dans la galerie des Cerfs, l'Impromptu du maréchal de Vivonne et du duc de Nevers. Ce fut son Oreste ; mais Y Impromptu des deux poëtes de cour eut le bon esprit de ne pas vouloir passer sur le Théâtre de la ville.
A côté du programme tragique, le programme comique paraît un peu court : six spectacles au lieu de onze. Peut-être plusieurs comédies furent-elles jouées deux fois. Il faut dire aussi que le second mois se trouva un peu abrégé par un déplacement de ' la cour et par cet événement de si haute importance que La Grange raconte avec une admirable simplicité : c Le 25 e septembre, la Compagnie qui était à Fontainebleau partit pour Chambord, où, étant arrivée, il y eut contreordre, le Roi étant allé prendre la ville de Strasbourg. »
Voir au sujet de ce contre-ordre une lettre du duc de Saint-Aignan v et, au sujet d'un autre relâche qui eut lieu à Paris le 13 septembre, une lettre de Hauteroche. (Dossier de La Grange»)
Nous avons vu tout à l'heure les comédiens appelés à Saint-Germain-en-Laye pour y jouer Iphigénie (la vraie fphigénie) à Monseigneur. Monseigneur, c'est le Grand Dauphin, fils aîné de Louis XIV, et, à côté de Monseigneur, depuis le 7 mars 1680, il y a Christine-Victoire de Bavière, Grande Dauphine de France.
La Grande Dauphine était dépaysée ; pour occuper sa belle-fille qui se laissait aller à l'ennui, le Roi l'avait nommée Surintendante des spectacles. Quelle prît ou non ses fonctions au sérieux, elle avait la haute direction des théâtres. C'était en son nom qu'on y commandait et . qu'on réglementait à plaisir. C'était elle qui donnait les ordres de début, — quand ce n'était pas le duc de Richelieu, son chevalier d'honneur, — et qui prononçait les admissions des comédiens, — quand ce n'était pas le Roi ! et tout le monde, et la prévention, et le caprice.
Revenu victorieux de Strasbourg, « Clausâ Germants Galliâ i] . » le Roi demanda le Bourgeois gentilhomme pour Saint-Germain. La représentation devait avoir lieu le 29 novembre. Ce jour-là, le Roi n'eut pas à se plaindre d'avoir failli attendre, il attendit ; les comédiens ne vinrent pas. On avait oublié de leur donner des ordres. Il fallut aller se justifier et exposer ses raisons au Premier Gentilhomme.
Un autre jour, la Troupe est mandée à Versailles pour y jouer Cinna, et vient se mettre aux ordres de la cour ; mais la cour a changé d'avis. Il n'y aura pas de représentation; le spectacle est remplacé par une oavalcade autour du lac et une promenade dans les carrosses.
Le Roi, qui se souvient d'avoir vu Brécourt, en face d'un sanglier de Fontainebleau, se tirer galam-
\ . Exergue de la médaille commémorative.
ment d'affaire avec un coup d'épée héroïque 1 , le fait rentrer par ordre dans la Compagnie. Avant la fin de Tannée, Brécourt est arrêté pour dettes, et vient pendant trois mois faire son service, au Théâtre, sous la garde d'un huissier.
Parmi ces contre-temps et ces imprévus de toute sorte, au milieu des accidents journaliers, des procès qui finissent * et des procès qui recommencent, des désordres
4 . Peut-être aussi Louis XIY se souvenait-il de s'être fait lire la Louange au Roi sur VÉdit des duels, qui concourut eu 4674 pour le prix de l'Académie française. L'Académie couronna la pièce de vers de La Monnoye; mais le Roi préférait celle de Brécourt. Le Roi s'y connaissait, après tout. Le vers de Brécourt est franc et solide. Sa flatterie môme, malgré l'hyperbole obligée, ne manque pas d'une certaine indépendance d'esprit :
Ah! s'il m'était permis, Monarque plein de gloire,
De te choisir des noms dignes de ta mémoire,
Je ne redirais point, après mille autre voix :
Louis est le plus juste et le plus grand des rois.
Tes sublimes vertus ne sont pas si bornées;
Le nombre est trop petit des têtes couronnées.
Et, dans le peu de rois que le destin nous fait,
Il n'est pas malaisé d'être le plus parfait;
Mais je te nommerais, jusqu'au siècle où nous sommes,
Le plus puissant des rois et le plus grand des hommes.
Du reste, Brécourt, excellent comédien dans les deux genres, n'avait que trop de la qualité demandée par Voltaire aux interprètes de son théâtre, « le diable au corps » .
2. « Le 2 avril 4683, dit La Grange, arrêt de la cour à la Grand'chambre, au rapport de M. Fraguier. J'ai gagné mon procès contre Benoist et Provost, reste du procès contre Lamang. »
Quel est ce prpcès qui finit? Il n'a pas rapport aux affaires de la Comédie-Française ; il est personnel à La Grange qui l'appelle son procès. Serait-ce la suite et le dénoûment heureux de sa revendication contre l'infidèle tuteur? sa rentrée en possession des biens paternels? Peut-être enfin Irouverait-on là quelque chose de définitivement constaté pour une histoire moins incertaine. Jusqu'ici, par malheur, l'arrêt du 22 avril a échappé aux investigations les mieux conduites. Deux érudits d'une compétence toute particulière, l'auteur des excellentes
dans le parterre, des sifflets qui entrent en jeu 1 , sifflets d'acier, sifflets d'ivoire, qui se cherchent, qui se concertent, qui se groupent par escouades et qui font rage à tout propos, des assauts à soutenir contre messieurs les Mousquetaires du Roi qui ne renoncent pas à forcer,
Études sur le Châtelet et sur le Parlement de Paris, — l'auteur de Y Histoire du Tribunal révolutionnaire et de Marie-Antoinette (procès du Collier), ont bien voulu faire de minutieuses recherches, l'un dans le Recueil des arrêts du Parlement (collection Penthièvre), l'autre dans le vaste dépôt des Archives nationales qui lui est si familier; mais ces recherches sont demeurées sans résultat. Nous n'en devons pas moins de sincères remerctments à M. Charles Demaze et à M. Emile Campardon pour leur parfaite obligeance. Nous en devons encore à M. Campardon pour le contrat de mariage de La Grange qu'il a découvert et qu'il s'est empressé de mettre à notre disposition. Grâce à ce bon office généreusement rendu, on trouvera au Dossier de La Grange cette pièce intéressante et aussi propre qu'aucune autre à justifier la révolte de Philaminte contre son notaire :
Vous- ne sauriez changer votre style sauvage
Et nous faire un contrat qui soit en beau langage.