‹ Charles Varlet de la Grange et son registreChapitre 17 sur 34 · Tout le monde connaît l'épigramme de Racine · texte numérisé non relu

Tout le monde connaît l'épigramme de Racine

Ces jours passés, chez un vieil histrion, Un chroniqueur émut la question :

Quand, à Paris, commença la méthode -De ces sifflets qui sont tant à la mode?

Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer, Gens pour Pradon voulurent parier.

Non! dit l'acteur, je sais toute l'histoire, Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller :

Boyer apprit au parterre à bâiller ; Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire, Pommes sur lui volèrent largement; Mais, quand sifflets prirent commencement, C'est (j'y jouais, je suis témoin fidèle), C'est à VAspar du sieur de Fontenelle.

Que le parterre ne se fût pas toujours permis d'exprimer tout haut son impatience, on ne le croira guère. Il semble cependant, à remonter vers Corneille et ses précurseurs, qu'on sent dans le public une impression de respect et comme une crainte d'être ingrat envers les beaux esprits qui lui consacrent leurs veilles. Boileau tua cette reconnaissance

l'épée ' nue , rentrée de la Comédie. La Grange ne se décourage pas, reprend où il peut la suite de son travail, répare ce qu'on lui laisse réparer, toujours de sang-froid, toujours l'homme de la mesure et des justes convenances.

et ce respect. La satire livra d'illustres lettrés au ridicule. Le cabaret littéraire se fît bureau de parodies. L'ordre du sifflet naquit aux dîners du Mouton blanc, où Racine tenait le dez avec son ami. C'est au moins ce que donne à entendre Boyer dans la préface de son Artaxerce, suppliant le spectateur honnête a de ne point se laisser prévenir par ces messieurs qui se font chefs de parti et moins encore par ceux qui les suivent aveuglément et qui présument avoir le même droit de décider souverainement, parce qu'ils ont quelque commerce de déauche ou de plaisir avec eux... »

« C'est beaucoup que de boire avec ces grands docteurs, Qui se font les tyrans du reste des auteurs;

Mais se connaître en comédie Est un don qui dépend d'un naturel heureux

Et non pas une maladie,

Qui se gagne à boire avec eux. »

Quoi qu'il en soit, l'honneur d'avoir eu les prémice3 du sifflet, du Furet des nouveautés, comme l'appelle Arlequin, reste acquis à Fontanelle et à sa tragédie à'Aspar. Aspar fut joué en 4680. La date mérite d'être remarquée, Le Théâtre et le public se constituaient en même temps, l'un par la Jonction, l'autre par le sifflet.

Après Aspar, sans sortir de la famille, le sifflet, le fléau du sifflet, sévit l'année suivante contre la Pierre philosophale de Thomas Corneille et de de Visé, plus tard contre le Baron des Fondrières, les deux plus beaux exemples du genre.

. Boyer parle encore d'une pièce intitulée le Festin des dieux, emportée, dit-il, par de semblables bourrasques, et dont l'auteur lui aurait communiqué l'épi gramme citée plus haut; mais \e Festin des dieux n'a pas laissé de traces, et peut-être l'auteur était-il Boyer lui-même. Ce cruel amusement du parterre était encore de mode en 4 696, où il fallut prendre contre lui des mesures décisives. Les siffleurs étaient enlevés et jetés en prison par la garde du Théâtre, témoin le pauvre marchand boucher Jean Caraque, héros naïf et désolé de la Chanson nouvelle sur la raillerie du boucher qui a sifflé à la Comédie.

Le 5 juillet 4 689, c'était une représentation de la Coquette, on lit sur le registre de la Comédie : a A une mouche pour les siffleurs au parterre... 45 s. »

Le Mercure rapporté un exemple de ce sentiment délicat, qui fut remarqué dans un événement public.

C'était le 30 juillet 1683, le jour où la mort de Marie- Thérèse fut le premier chagrin que la fille de Philippe IV devait donner à son royal époux. Vers le matin, une nouvelle était venue, moins qu'une nouvelle, un dire vague et confus qui ne méritait pas d'être écouté, quelque chose qui ressemblait plutôt à un ancien souvenir de la mort de Madame, et confondait le nom de Madame avec celui de la Reine.

Morte la Reine ? Morte, elle aussi, avant qu'on la sût incommodée? elle aussi, au retour d'un voyage triomphal, dans la plénitude des grandeurs et de la vie? Pour croire à quelque chose de semblable, il eût fallu douter du bonheur du Roi, de la vertu de la Reine et de la justice de Dieu. Les cloches sonnaient cependant pour les prières des quarante heures ; mais les cloches sonnaient toujours à Paris. Quelques carrosses se portaient sur la route de Versailles ; mais les carrosses ne revenaient pas, et la ville gardait sa physionomie ordinaire. Les théâtres s'ouvrirent. Et pourquoi non? L'Opéra donnait le Phaéton de Qui- * nault et de Lulli ; Guénégaud la Toison cTor^ la fameuse tragédie de Corneille machinée par le marquis de Sourdéac, précisément pour le mariage de Louis XIV avec l'Infante d'Espagne et qu'on venait de reprendre avec un grand appareil. Le Prologue 1 se terminait, lorsqu'un avis trop sûr fut apporté aux comédiens. Dès ce moment, il n'y

4 . Un nouveau Prologue fait par La Chapelle. Si celui de Corneille avait été conservé, on aurait encore vu, ce jour-là, perpétuelle ironie des choses! « l'Hy menée... couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses... en la gauche le portrait de la Reine peint sur son bouclier, et toutes les merveilles accomplies par la seule vue de cette magique image ».

avait plus qu'à prier le public de se retirer et à éteindre les lumières. La Grange alors, « celui qui a de coutume d'annoncer », pour parler comme le Mercure > s'avança lentement jusqu'au bord de la scène. Sa démarche et sa physionomie ayant préparé l'auditoire à ce qui pouvait lui être communiqué de plus funeste, il se contenta de dire que le malheur qui venait d'arriver ne permettait pas d'achever la représentation. Profond silence. Quel était ce malheur? A voix basse, d'une des loges placées sur la scène, une dame en fit la demande au comédien, qui lui répondit de même. Aussitôt un cri qui s'échappa redoubla l'émotion générale. En un instant, tous les spectateurs avaient appris ce qui ne devait plus être ignoré et la foule s'écoulait dans une consternation inexprimable.

Ou sut gré à La Grange de n'avoir pas cherché d'autres paroles, de n'avoir pas même, par respect, prononcé sous les chandelles d'un théâtre le nom de la sainte Reine que le mystère de la mort mettait face à face avec Dieu.

La cour l'en félicita lorsque, dix-sept jours plus tard, il fut député avec Dauvilliers à Fontainebleau, pour demander la permission de rouvrir, la pompe funèbre terminée.

La Grange, après Molière, comme acteur et comme orateur de la Comédie, a été un des pères du Théâtre-Français. Il en a dirigé les premiers pas. Il l'a vu croître et s'élever sous sa douce et longue tutelle. De 1673 à 1692, quoi qu'ait fait la Compagnie, elle n'a rien fait qu'il n'ait étudié, préparé, exécuté avec elle et pour elle. Il présidait la réunion dans laquelle elle décida de tenir désormais des assemblées régulières, avec le bénéfice d'un jeton de présence, et fit faire le jeton d'argent, représentant d'un

côté le profil du roi, de l'autre cette ruche laborieuse 1 , entourée d'abeilles à l'essor, qui fut quelquefois l'emblème de la Comédie-Française.

Il reçut le nouveau tableau de la Troupe (en juin 168i) tel que le Roi et M me la Dauphine jugèrent à propos de le modifier par la mise à la retraite de Vérneuil 2 , de

4. En 4749, qu'elle fût prise — un peu tard — de la fièvre de l'agiotage, ou qu'elle cédât à l'influence de ses Supérieurs, la Comédie porta aussi son argent au gouffre du Système. La Ruche figure alors dans une suite de malheureuses spéculations :

« 40 juillet. La Troupe fait inscrire sur son registre (4749-20) les numéros des billets de la loterie de l'Hôtel de Ville qu'elle a pris sous la devise a à la Société des 23 » . Autant de billets que de parts.

« 44 août. La Troupe prend de nouveaux billets de la loterie.

« 24 août. La Troupe convertit en billets de la Banque (hélas!) l'argent déposé chez son notaire. .

or 4 4 septembre. Nouveaux billets sous la devise : « la Ruche. »

« 44 septembre. Les louis d'or ont diminué de 20 sols. Ils ne valent plus que 33 livres et les écus ont diminué de 4 sous pièce.

« 6 novembre. Nouveaux billets de loterie sous la devise « la Mouche et les Frelons » . Note communiquée par M. Régnier.

Et pour moralité dernière : 4720, faillite de la Banque, avec un déficit de trois milliards.

2. Suivant Bordelon, après la mort du tuteur, le frère de La Grange quitta la Comédie et alla prendre le soin de son bien.

Après la mort du tuteur, le bien avait donc fait retour aux héritiers Varlet? Cela est possible. Si pourtant Vérneuil eût renoncé de luimême au théâtre, son frère lui aurait laissé l'honneur de sa démission et aurait ajouté quelque commentaire à cette note delà liste communiquée par le duc de Créqui : a Yerneuil sortira de la Troupe avec une pension de 4 ,000 livres, et il lui sera payé la somme de 800 livres dans le courant de l'année. »

D'un autre côté, M. de Léris répète, sur ouï-dire, que La Grange, en mourant, laissa 400,000 écus de bien. 400,000 écus sont une grosse somme, et, quoi qu'on en rabatte, ce n'est pas au théâtre que La Grange aurait acquis une telle fortune; il faudrait donc en revenir au bien paternel, accru peut-être de celui du tuteur?

C'est là que l'on regrette de ne pas connaître le procès Lamarig et ses péripéties.

MM U " de Brie, d'Ennebaut et Dupin, et par l'admission de Pierre de La Thorillière.

11 eut à faire connaître aux comédiens le règlement signé du duc de Créqui, concernant les affaires du Théâtre en général et la distribution des rôles en particulier, qui plaçait la Société sous les ordres des Premiers-Gentilshommes de la chambre et ne lui permettait de prendre aucune mesure que du consentement de ses Supérieurs.

Il organisa les premiers débuts d'acteurs à l'essai qui eurent lieu pour M lles Dancourt, du Rieux et des Brosses, prépara la reprise de Psyché 1 , fit échouer la demande de M lla Dupin, qui essayait de rentrer dans le Théâtre par le contrôle, en enlevant la recette à M lie Provost 2 . Il vit mourir Brécourt, remplacé par Desmares; Hubert et Poisson prendre leur retraite, celui-ci remplacé par Rochemore, qui suscita une terrible affaire à la Compagnie avec la Dauphine 3 . Il vit la Dauphine chargée à l'avenir de dis-

4. Le Théâtre-Français conserve la maquette du Palais de Psyché, dessinée par le peintre Joachin Pizzoli, et acceptée pour la Compagnie par La Grange, ainsi que par Le Comte chargé avec lui de la comptabilité du Théâtre. Cette pièce curieuse porte les trois signatures. La reprise de Psyché eut lieu le 5 octobre 4684.

2. L'assemblée des comédiens votait alors avec des fèves. Il n'y eut que quatre fèves blanches pour M lle Dupin, et M 1,e Provost garda le poste qu'elle occupait depuis vingt ans. — N'était-ce pas de simples haricots blancs ou noirs que l'on appelait des fèves par euphémisme et en souvenir de l'antiquité?

3. « M. de Rochemore, dit La Grange (avril 4665), est entré à la place de M. Poisson et a sa part.

« Nota, ajoute-t-il, que, le jeudi saint, 49 e avril, la Troupe est allée à Versailles présenter le S r de Rochemore, et que des gens mal intentionnés rendirent en cette occasion de si méchants offices à MM. Raron et Raisin cadet, qu'ils furent exclus de la Troupe, par ordre du Roi, pour avoir manqué de respect à M me la Dauphine. La Troupe avait trop d'intérêt à les justifier. On employa tout le crédit et toutes

poser des parts vacantes, et n'eut plus lui-même à intervenir que dans les arrangements relatifs à la transmission des parts entre les comédiens sortants et leurs successeurs.

Une invitation de se rendre, le 20 juin 1687, auprès du lieutenant général de police donna bien d'autres soucis à La Grange et à ses camarades. M. de La Reynie, au nom du Roi et de M . de Louvois, leur déclara qu'ils eussent à changer d'établissement, la Comédie, dans son hôtel de la rue Mazarine, n'étant pas un voisinage au gré de MM. les docteurs de la Sorbonne qui allaient prendre possession, à bref délai, du collège des Quatre-Nations.

Ce n'était pas une petite affaire pour les comédiens de replier encore une fois leur tente et de l'aller dresser ailleurs sous de nouveaux auspices. Le temps n'était plus de camper dans un jeu de paume. Il fallait ou trouver, ou faire construire un véritable hôtel; mais en quel lieu? Qui voudrait maintenant souffrir les bannis de Guénégaud, paraître seulement les souffrir pour voisins, après

les sollicitatioDS possibles. Enfin, le 2 e mai, ils obtinrent leur grâce, et le lendemain, jeudi 3% ils allèrent remercier M me la Dauphine, et jouèrent en public le vendredi 4 mai. »

M. de Rochemore devait avoir été lancé à Guénégaud par l'entourage de M me la Dauphine. Baron et Raisin cadet, qui avaient peu d'estime pour le comédien protégé, eurent sans doute l'imprudence de s'exprimer trop vivement sur sa réception. Ce qui ne devait pas être entendu fut rapporté aux oreilles des dieux et la foudre partit ; mais, en somme, après avoir menacé les hautes cimes, elle finit par frapper juste, en frappant au-dessous.

On lit sur le grand registre du Théâtre, à la date du \ 8 septembre : « Une partie de la troupe étant à Chambord, M roe la Dauphine n'ayant pas trouvé Rochemore capable de remplir la place du S r Poisson, elle a ordonné que la part du S r Poisson dont jouissait le dit Rochemore sera distribuée comme il suit... »

Baron en eut un huitième pour M 1,e Baron. Le nom de M. de Rochemore reparaît dans une lettre écrite, le M mai 4689, par le fils de Duché à La Grange. (Voir au Dossier.)

l'exemple d'injurieuse hauteur donné par les professeurs sorbonistes? Partout où la Compagnie se présente, elle trouve une résistance qui s'élève, un intérêt particulier qui se défend. Clergé, chapitre, robe longue de toute espèce, personne ne consent à avoir la Comédie auprès de soi : le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, parce qu'on entendrait ses orgues dans le Théâtre et les violons du Théâtre dans son église ; le curé de Saint-André-des-Arts parce qu'il a assez de cabarets sur sa paroisse; les Grands-Augustins, parce qu'ils ont ailleurs des terrains à vendre aux comédiens, — et M. de Seignelay donne raison aux Grands-Augustins, parce que son frère, M. de Blainville, ayant aussi quelque chose à vendre aux comédiens dans la rue de l'Arbre-Sec, fait faire sous main des offres à la Troupe.

Dix fois, La Grange et ses camarades se croient sur le point de conclure; et, dix fois, le marché se rompt. Où il ne se rompt pas, le Roi le brise. Le Roi ne veut pas de la rue de l'Arbre-Sec. Le Roi veut bien d'abord de l'hôtel de Lussan et puis il n'en veut plus. Le curé de Saint-Eustache lui a représenté qu'avec la Troupe du Roi, les acteurs de l'Opéra et ceux de la Comédie italienne, il aura, pasteur scandalisé, tous les comédiens de Paris dans son troupeau.

Démarches sur démarches, sollicitations sur sollicitations, refus sur refus ; et des marchés conditionnels et des plans, toujours des plans recommencés ! toujours des projets sans issue! Après le projet de la rue Montorgueil, celui de l'hôtel de Sens, celui de la place des Victoires et de la rue des Petits-Champs ; ce serait à perdre courage, s'il ne s'agissait pas de vivre ou de mourir! Enfin pourtant, rue Neuve-des-Fossés-Saint-Germain-des-Prés, on trouve un jeu de paume, encore un jeu de paume ! mais

qu'y faire? Le jeu de paume de l'Étoile, cela rappelle la petite rue de l'Étoile, à deux pas de laquelle Molière a commencé. Le nom est de bon augure; et, malgré une dernière réclamation de Saint-Sulpice, le Roi autorise ses comédiens à devenir acquéreurs du jeu de paume de l'Étoile,

Après bien du travail, le coche arrive au haut,

dit La Fontaine; mais ni la Comédie ni La Grange n'en étaient encore à reprendre haleine. Le contrat passé, il fallut payer la maison et le contrat, trouver de l'argent, constituer une rente' et bâtir à grands frais! Il en coûta prçs de deux cent mille livres (198,233 liv. 16 s. 6 den.) à la Compagnie, quelle sotnme au xvn e siècle! sans autres ressources pour y faire face que les 12,000 livres de la pension du Roi, en dehors des réserves à faire sur les recettes journalières! Les comédiens en traînèrent longtemps la gêne douloureuse ! Tout passa par les mains de La Grange, de Le Comte et de Raisin, ses deux auxiliaires. La Grange fut le principal ouvrier de cette grande opération, il en fut aussi l'historien et il en a laissé le journal dans un second Registre, autographe comme celui-ci, intitulé : Dépenses de l'établissement par Monsieur de La Grange , 20 juin 4687 au il novembre I69i*.

Le 18 avril 1689, après cinq semaines de relâche, qui ne mettent pas la Comédie en mesure de continuer ses réserves 2 , elle recommence ses représentations, dans son

4 . Voir l'exact et curieux recueil de M. Jules Bonnassies : la Comédie française, histoire administrative (1658-4757). Paris, Didier, 4874, in-48.

2.. Le 4 ep janvier,, le présent était difficile et l'avenir incertain. La première ligne écrite sur le grand registre du Théâtre confie discrète

hôtel de la rue Neuve-Saint-Germain-des-Prés, par Phèdre et le Médecin malgré lui, encore Racine et Molière.

Mais le nombre des anciens compagnons de Molière avait bien diminué. Du Croisy s'en allait à son tour. Excepté Baron, M 1,e Beau val et son mari, — des transfuges ramenés! — La Grange n'avait plus avec lui que M lle Molière qui eût été de la Troupe du Palais-Royal, et Guérin qui semblait en avoir été, tenant à Molière par sa veuve.

Le groupe des trois amis se resserre encore. Ils sont les aînés de la Troupe, et conservent leur rang à la tête. Ils jouent ensemble dans le Misanthrope, où d'Acaste La Grange est devenu Alceste, où Guérin est son Philinte, où M lle Guérin reste Célimène, à moins qu'une indisposition ne mette M lle Beauval à sa place ; — ensemble dans Tartuffe, dans Amphitryon où M u * Guérin partage Alcmène avec M 11 * de Champmeslé, dans l 'Étourdi, dans le Bourgeois gentilhomme et dans les Femmes savantes..Q\i ils ne sont pas tous les trois, on en trouve au moins deux, La Grange et M 11- Guérin, cela va sans dire, — Guérin et La Grange dans V Amour médecin, dans le Baron de la Crasse, dans les Visionnaires, dans le Cocher supposé, dans le Concert ridicule, le Florentin et le reste.

Ainsi s'écoulent les. années de 1689 à 1692, La Grange exerçant toujours sur la Compagnie l'autorité du dévouement, de la supériorité modeste et reconnue, l'autorité du camarade sans ennemis, en qui tout le monde se respecte et sent le Théâtre bien représenté 1 ; Guérin, doyen

ment à la Providence la fortune de la Compagnie : « Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, commence l'année 4689. •

Et déjà, le 27 mai 4688, on lit : « Relâche pour le respect de la glorieuse ascension de Notre-Seigneur. »

h. Les archives' du Théâtre-Français gardent encadrée une pièce (une double pièce) d'un grand intérêt pour l'histoire et pour la considé-

de la Comédie, venant dans l'estime générale à la suite de La Grange. En 1692, La Grange meurt, et le mystère le reprend à sa mort. Il sort de la vie comme il y est entré, sans qu'on sache mieux dans quelles circonstances. Ce qui est certain, c'est qu'il meurt le 1 er mars 1692, à l'âge de cinquante-trois ans, et, ce qui n'est guère plus douteux, c'est qu'il meurt d'une manière imprévue et soudaine.

A la fin de chaque mois, on dressait alors un tableau du nombre des représentations dans lesquelles avait joué chaque sociétaire. Quand on jette les yeux sur le relevé fait pour le mois de février et qu'on y trouve dix-huit

ration de la Société. Le livre de M. Jules Bonnassies, que nous avons cité plus haut, l'a déjà reproduite ; mais on ne saurait trop la reproduire : elle achève noblement le portrait de La Grange et nous le montre dans sa plus digne attitude d'arbitre, d'orateur, de conciliateur.

Une querelle s'était émue, le matin, à l'assemblée, entre Poisson et Raisin; à quel propos? pas de détail; au fond, rivalité d'emploi, cela se devine ; dans la discussion, de malheureuses vivacités. Les choses ainsi poussées pouvaient aller loin; on les arrêta tout de suite. Avant la fin du jour, tout était accommodé; il ne restait plus de trace du démêlé que cet arrangement, à l'honneur de tout le monde.

D'abord une lettre des deux parties se soumettant à l'arbitrage de leurs camarades :

« Nous Remettons à la Compagnie nos intérretz et tous les Ressentimens que nous pouuons avoir Lun contre Lautre, ausujet du démeslé arriué entre nous Dans Lasserablée de ce matin, et promettons Dexécuter ce que La Compagnie trouuera àpropos pour nous accommoder et entretenir paix et amitié entre nous. Fait ce 26 e jour de décembre 1690.

« Poisson. Raisin. »

Suit la délibération de l'assemblée :

« La Compagnie, après avoir Examiné toutes les Circonstances du Démêlé arriué ce matin, dans l'assemblée, entre Mr. Raisin et Mr. Poisson, a jugé à propos de le terminer comm' il suit, c'est assauoir que ces deux messieurs seront amenez dans la grande salle d'assemblée,

représentations au compte de La Grange, on peut s'assurer que l'excellent comédien n'avait pas eu le loisir d'être malade. Le Théâtre donna le 22, le 24, le 26, les Femmes savantes, l'Avare et te Dépit amoureux; rien n'indique qu'il y ait été remplacé. Le 29 (c'était une année bissextile) le grand registre de la Comédie reproduit sa formule mensuelle : « Les pensions, arrérages et jetons sont entre les mains de M. de La Grange. » Le lendemain, La Grange avait cessé de vivre.

En quel lieu? de quelle façon? Aucun indice. Ses comptes étaient rendus. On représentait pour la troisième fois te Négligent de Dufresny. Il ne jouait pas dans la pièce. S'il se sentit mourir, il songea peut-être encore, l'homme exact et régulier, que le Théâtre n'aurait pas besoin de changer le spectacle.

chacun par une porte différente, où, estant en présence L'un de L'autre, Monsieur de la Grange leur prononcera ces parolles en présence de la Compagnie :

« M", nous auons Examiné tout ce qui s'est dit et passé dans vostre Démêlé, jusques aux moindres circonstances. Nous avons jugé à propos de n'en point rappel 1er ici le Détail, persuadez que nous sommes qu'il est des plus auantageux pour l'un et l'autre d'enseuelir de pareils démeslez dans un oubly perpétuel. Vous auez Remis vos interrests entre nos mains ; nous vous disons, comm'arbitres, d'oublier pour toujours tout ce qui s'est passé, et nous vous prions, comme camarades, de vous rendre Réciproquement votre estime, vous assurant que la Compagnie gardera le souuenir de la déférence que vous avez eu pour Elle. Il ne nous reste plus, Messieurs, qu'à vous Dire, en arbitres, de vous embrasser en notre présence pour confirmer l'accommodement.

a De la Grange, Le Comte, De la Thorillïere, Guérin, De Rosélis, Ghampmeslé, Desmares,

Du PÉR1ER, BEAUVAL. n

Les deux pièces sont écrites, ce qui ne veut pas dire rédigées, par Le Comte. Comment croire que l'orateur de la Troupe n'eût fait ici que lire un rôle mis dans sa main ? Le Comte servit de secrétaire à La Grange ainsi qu'à l'assemblée.

Un bruit courut, démenti par le Mercure et conservé par le démenti, que le curé de Saint-Sulpice avait refusé à La Grange la sépulture chrétienne. Faux bruit. Le curé de Saint-Sulpice n'avait aucun droit sur les funérailles de La Grange, qui demeurait à la Porte de Buci, dans le ressort de Saint-André-des-Àrts, et le curé de Saint- André-des-Arts ne contesta ni la terre sainte ni les prières de l'Église à son paroissien 1 fidèle. L'ami de Molière fut enseveli dans le cimetière Saint-André, à l'heure de midi, le Mercure l'affirme et appelle en témoignage plus de mille personnes qui assistaient à ses funérailles. On se demande si cette brusque mort n'aurait pas paru volontaire? Mais elle n'avait pas besoin de l'être. Comédien, La Grange, depuis vingt-huit ans, portait dans sa tête les affaires si difficiles et si compliquées de son théâtre. Père, il venait de marier sa fille, le seul enfant qui lui restât, et, après deux mois et demi de ménage, il la voyait aussi malheureuse que peut l'être une jeune femme maltraitée par son mari, avec un long avenir de douleurs devant elle. C'était trop. Le cœur et la tête pouvaient éclater ; le cœur éclata. Et l'on peut en croire ici la tradition ; La Grange était assez père pour mourir des chagrins de sa fille 2 .

1. M. de Trallage, vers 4695, a fait une liste des comédiens qui depuis vingt-cinq ou trente ans avaient « régulièrement et même chrétiennement vécu ». Le premier nom sur cette liste est celui de Molière, après lequel viennent les noms de La Grange et de M lle de La Grange.

2. C'est l'enfant dont La Grange a inscrit la naissance sur son livre à la date du 4 9 février 4675, qu'il appelait Manon et que l'église avait appelée Marie-Jeanne.

« Manon Varlet — dit M. Jal — pour parler comme son père, ne fut point élevée pour le théâtre et n'épousa pas un comédien. Le dimanche 46 décembre 4694, dans l'église de Saint-André-des-Arts,... elle fut unie à « François-Louis Musnier, avocat en parlement, de la paroisse Saint- Jean en Grève ». Les époux signèrent a de Trohcou

La Grange rayé de la vie, — n'abandonnons pas encore les deux amis auxquels il manquait, — M lle Guérin ne tarda guère à quitter le théâtre. Elle n'était plus jeune, sans avoir cessé d'être agréable; mais surtout elle avait perdu le partenaire dont l'âge assortissait au sien. Insouciante par négligence et par fierté, elle n'essaya pas de défendre sa position. Ses rôles l'abandonnèrent, elle les abandonna elle-même, et il est curieux de voir comme elle se laissa nonchalamment pousser hors du répertoire.

Dans la dernière année (1693-1694) , elle ne joua que soixante-deux fois : cinq en avril, trois en mai, six en juin, sept en juillet, six en août, quatre en septembre et quatorze en octobre, parce qu'elle ne fut pas du voyage de Fontainebleau; mais, à partir de là, le chiffre décroît graduellement: cinq fois en novembre, quatre en décembre et en janvier, trois en février, une seule en mars ; après quoi il n'y avait plus qu'à disparaître. Elle disparut en effet. Au mois d'avril, elle fut mise à la retraite, heureuse d'aller chercher le repos et l'oubli dans sa jolie solitude de Meudon, plus heureuse si l'oubli eût bien voulu protéger sa mémoire, comme il protégea ses dernières années! Mais, quand elle mourut, la calomnie, qui se détourne ordinairement des morts, revint outrager sa tombe et se chargea d'y graver l'épitaphe. M 1,e Molière eut pour biographies un pamphlet anonyme, un factum 1 plus outrageant

Musnier, Marie-Jeanne Varlet... » La tradition du Théâtre recueillie par Le Mazurier veut que ce mariage n'ait pas été heureux, et que, tout de suite, le jeune époux ait eu de mauvais procédés pour la femme de dix-sept ans que lui avait confiée La Grange. Le malheur de la pauvre Manon causa, dit-on, un si violent chagrin à son père qu'il en mourut le 1 er mars 4692. Je ne sais si, en effet, sa douleur fut mortelle ; mais la tradition est fidèle quant à l'époque de sa mort. »

\ . Requeste d'inscription de faux en forme de factum, présentée au Ghâtelet, le 1 6 juillet 4 676, par le sieur Guichard, intendant général des

encore que le pamphlet, et la postérité s'est fait une foi de cette double infamie. Aujourd'hui le culte de Molière, il faut bien le reconnaître, se compose d'un juste enthousiasme pour le génie de l'homme et d'un dénigrement excessif pour la femme qui porta son nom. Qu'ils aient souffert l'un par l'autre, voilà la vérité incontestable. Le mariage leur fit un enfer domestique; mais un mauvais ménage ne suppose pas nécessairement les fautes de la femme. L'incompatibilité d'humeur 1 suffit entre époux, et un premier malentendu devient celui de l'existence entière. On devrait se rappeler avant tout que Molière n'a jamais cessé d'aimer ni d'excuser Armande, et qu'il la demandait encore comme la consolation de ses derniers moments. Qui sait le mal que purent faire dans une telle union la calomnie de Montfleury le père, Madeleine, belle-sœur équivoque, M 1,e de Brie, confidente suspecte ? Femme et fière, Armande ne supporta jamais la défiance et ses emportements injustes ; elle se vengea du soupçon en l'irritant par la coquetterie apparente ou réelle, mais toujours dangereuse. Veuve et libre, aussitôt qu'elle ne dut compte qu'à elle-même, elle s'interdit d'être coquette. Elle prit chez elle sa sœur et son beau-frère Aubry pour témoins et pour garants de toutes ses actions. Un second mariage Ta rendit femme d'intérieur ; un second

bastiments de Son Altesse Royale Monsieur, contre Jean-Baptiste Lully, faux accusateur, Sébastien Aubry, Marie Aubry, Jacques du Creux, Pierre Huguenet, faux témoins et autres complices. Paris, 4676; in-4°, p. 109-443. Déposition de la Molière. — Une œuvre de folie furieuse.

4 . (c Dorimène. — Mon Dieu, Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits. » — Le Bourgeois gentilhomme, acte III, scène xvm.

Qui le savait mieux que Molière ?

mariage aurait-il rendu Molière moins inquiet et moins tourmenté? Il avait sa vision comme Pascal. Il en avait même deux, et marcha toujours entre deux abîmes. Sa vie comme son théâtre va du Cocy, imaginaire au Malade imaginaire. Au milieu se trouvent Al ce s te et Célimène, dira-t-on. Mais Alceste, pour être jaloux, avait-il attendu Célimène? Il ne faut pas non plus l'oublier : cinq ans avant le Misanthrope, l'homme aux rubans verts s'appelait dom Garcie, et ce n'est pas Armande — Armande était une enfant alors — qui lui avait appris la jalousie.

Guérin survécut vingt-huit ans à sa femme; il en avait quatre-vingt-douze quand il mourut, quatre-vingt-un quand il joua pour là dernière fois; encore n'était-ce pas l'âge, ce fut un coup de sang qui éloigna de la scène cette robuste vieillesse. Le 29 juillet 1717, les comédiens du roi devaient jouer Héraclius dans la salle de l'Opéra 1 ,

4 . Ce fut vers la fin de Tann.ee 4746 que les comédiens français commencèrent à représenter, une fois la semaine, dans la salle de l'Opéra. Les représentations avaient lieu le mercredi. La duchesse de Berry les avait demandées sans doute, afin d'avoir la comédie sans sortir du Palais-Royal. Si l'on se rappelle que cette salle de l'Opéra était l'ancien Théâtre de Molière, on ne verra pas sans étonnement par quel étrange détour devait y être amené le second mari d' Armande, pour être frappé au môme, lieu que le premier.

Il ne serait pas impossible que la Comédie-Française eût elle-même sollicité l'autorisation de jouer à l'Opéra. En 4684 (?), comme elle se lassait déjà de payer aux Italiens une indemnité de 800 livres par suite de leur translation à l'Hôtel de Bourgogne, quelques-uns de la nouvelle Compagnie, les anciens de l'Hôtel surtout, poussaient à refuser le payement ou à réclamer la salle, le mardi et Je vendredi, en échange, pour y donner le spectacle. C'était retourner au giron. L'intrigue se menait en dessous et pendant un Fontainebleau. De Paris, La Grange, inquiet, écrivit à M. Boileau de Puimorin, le frère de Boileau-Despréaux, ex-contrôleur général de l'argenterie, une lettre confidentielle pour lui demander si quelque démarche en ce sens avait

Guérin (Exupère) desœndait costumé de sa loge, lorsque la foudre apoplectique le terrassa, mais sans le tuer. o Cet accident imprévu, dit Lemazurier, frappa tellement les comédiens, qui révéraient en lui leur doyen et l'un des camarades de Molière, qu'ils aimèrent mieux rendre l'argent que de jouer la pièce. »

été faite auprès de la cour. M. de Puimorin lui répondit par le billet suivant :

« Je ne doute pas, Monsieur, que quelques-uns d'entre vous,. amoureux de l'Hôtel de Bourgongne, n'aient fait des propositions de leur chef et sans aveu ; mais elles n'ont point été écoutées, et, à ce que je pense, ce sont propos vagues et sans sujets d'alarmes. Je vous donnerai aduis de tout ce que j'apprendrai là-dessus.

« Je pense que vous partirez au plustard la veille de la toussaints

pour venir releuer vos confrères , et peut-être deuant. Tenez-vous

alertes cependant, et soyè persuadés, Mad lle votre femme et moi

(vous, a cru mettre M. de Puimorin), que personne n'est à vous de

meilleur cœur que

Puimorin.

« A Fontainebleau.

« Ce 23 e Votre lettre est brûlée. »

« Propos vagues », pour le moment, à la bonne heure; mais le projet fît du chemin, et, à l'assemblée du 9 avril \ 685 : « On a résolu, dit le grand registre, de présenter un placet à M me laDauphine pour demander à jouer, à l'Hôtel de Bourgogne, le mardi et le vendredi, qui sont les jours que MM. les Italiens ne jouent point, attendu que nous leur payons 800 livres tous les ans. »

Autant déchirer tout de suite l'ordonnance de Jonction. Si La Grange fut consulté à ce sujet, nous savons quel était son avis; ce fut aussi celui de la Dauphine : « Nota, — lit-on en apostille au-dessous du sommaire procès- verbal, — qu'il y a eu néant sur le placet. »

Les représentations du Palais-Royal rentraient un peu dans ce projet avorté; mais elles n'eurent pas une longue suite. La Grange ne dut pas le regretter. Quoi qu'il en soit, il s'était revu un moment sur son vrai théâtre et il n'avait pas eu à organiser .de spectacles dans la rue Mauconseil. C'était encore un avantage qu'il avait remporté pour l'ancien Palais-Royal sur l'ancien Hôtel de Bourgogne.

Page 1