‹ Charles Varlet de la Grange et son registreChapitre 18 sur 34 · CHAULES VARLET DE LA GRANGE · texte numérisé non relu

CHAULES VARLET DE LA GRANGE

Dans la préface de Myrtil et Mélicerte 1 , — nous revenons à La Grange — la Mélicerte de Molière, soidisant achevée et mise en vers libres par le fils de Guérin et de M Ue Molière : « Il était de mon intérêt, dit le jeune écrivain, de faire un prologue qui m'excusât dans l'esprit de mes auditeurs et qui leur fît connaître le respect et la vénération que j'ai toujours eus pour M. de Molière. J'avouerai en tremblant que le troisième acte est mon ouvrage et que je l'ai travaillé sans avoir trouvé, dans ses papiers, ni le moindre fragment ni la moindre idée. »

Le passage est remarquable à double titre. Nous trouvons ici « le respect et la vénération » de Molière gardés, quoi qu'on en pense, au foyer de sa veuve remariée. Ce n'est pas tout : les papiers de Molière existaient encore en 1 699. La preuve est là. Ils étaient à la disposition de celui qui se regardait presque comme son fils, étant le frère de sa fille. Si ces papiers ont disparu par un malheur à jamais regrettable, ce n'est donc pas La Grange qui les a détruits, comme l'ont supposé, cherchant au plus près, les anecdotiers d'invention facile, et comme le répétait hier encore, d'après eux, un des plus jeunes et des plus gracieux historiens de Molière. L'édition de 1682 donnée au public, La Grange les avait remis à qui les lui avait confiés. Après avoir élevé ce monument à la gloire de son maître, il n'avait pas commis un acte de profanation, qui eût été en même temps un acte

4 . Myrtil et Mélicerte, pastorale héroïque en trois actes, avec un Prologue et des intermèdes, fut représentée le samedi 40 janvier 4699.

L'auteur remerciant les comédiens qui lui ont fait l'honneur de vouloir bien jouer dans sa pièce : « Ils s'y sont tous, écrit-il, portés avec chaleur... Ils se sont tous ressouvenus de M. de Molière, et ils n'ont rien oublié pour soutenir un ouvrage commencé par un homme qui a fait l'honneur de leur Théâtre et dont la mémoire leur est chère. »

d'improbité et de barbarie littéraire *. Outre sa délicatesse, qui n'est pas mise en doute, non plus que son attachement passionné pour son maître, La Grange était amateur de livres. Il s'en était fait une bibliothèque honorable, à la vente de laquelle Bordelon acheta un exemplaire de Corneille, précieux par quelques annotations manuscrites « du fameux comédien français » .

La Grange était un lettré, — désigné à ce titre comme à tout autre, pour diriger l'impression des œuvres de Molière, lorsque M 1,e Molière en voulut donner une édition complète. La mort avait surpris le grand comique préparant l'édition qui parut posthume en 1674. Il y manquait naturellement le Malade imaginaire 2 . Il y man-

4. Bruzen de La Martinière»justifie La Grange, mais en accusant sa veuve : « Molière, dit-il, avait laissé quelques fragments de pièces qu'il devait achever; il en avait aussi quelques-unes entières qui n'ont jamais paru. Mais sa femme, peu curieuse des ouvrages de son mari, les donna tous, quelque temps après sa mort, au sieur de La Grange, comédien, qui, connaissant tout le prix de ce travail, les conserva avec grand soin jusqu'à sa mort. La femme de celui-ci ne fut pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molière : elle vendit toute la bibliothèque de son mari, où apparemment se trouvèrent ces manuscrits qui étaient restés après la mort de Molière. » Œuvres de M. de Molière, Amsterdam, 4725. Vie de l'auteur.

Ce conte-ci ne se soutient pas plus, devant la préface de Myrtil et Mêlicerle, que l'anecdote des papiers supprimés ou vendus, de concert entre La Grange et Barbin, par scrupule de dévotion.

2. Le Malade imaginaire fut imprimé séparément avec le nom de Daniel Elzévier et le millésime (antidaté) de 4674. Publication frauduleuse d'un texte inexact et surpris, n'importe comment, par morceaux. Grâce à cette publication telle quelle, les Troupes de passage prétendaient avoir le droit de représenter la pièce, lorsque les acteurs de Guénégaud obtinrent, le 7 janvier 4674, « une lettre de cachet portant défense à tous autres comédiens que ceux de la Troupe du Roi, de jouer le Malade imaginaire jusqu'à ce que la pièce fût imprimée. » (Livre de La Grange.)

Ce n'était pas sans doute pour la faire imprimer tout de suite que la veuve de Molière avait sollicité cette défense. Toutefois, dès l'année

quait aussi Dom Garde de Navarre, Don Juan, Mélicerte, V Impromptu de Versailles, les Amants magnifiques et la Comtesse d'Escarbagnas. La Grange et Vinot, — qui, Vinot ou Vivot 1 ? — un ami de Molière, répond M. de Trallage, un ami de Molière qui savait son théâtre par cœur ; — La Grange et Vinot se chargèrent de réunir à l'édition de 1674 les pièces encore inédites, de revoir et de corriger les autres, de suppléer les omissions, de revenir sur les changements, d'écrire enfin la Vie de Molière.

suivante, Denys Thierry et Claude Barbin ajoutaient à leurs six volumes de 4 674 un septième volume contenant V Ombre de Brécourt et le Malade imaginaire.

Comment expliquer, d'une part, cette apparition un peu prompte du Malade imprimé, et, d'une autre part, ce que disent dans leur Préface les éditeurs de 4682 : « Voici une nouvelle édition des Œuvres de feu M. de Molière, augmentée do sept comédies ? »

Pour trouver ces sept comédies, il faut bien comprendre dans le nombre le Malade imaginaire. Le septième volume de 4675 ne comptait donc pour rien? La veuve de Molière avait-elle pu le faire supprimer? Rien ne l'indique; mais, si le public l'avait entre les mains, il est bien singulier que La Grange et Vinot, les deux éditeurs, aient annoncé leur Malade imaginaire comme imprimé, pour la première fois, .d'après le texte original de l'auteur, — les deux versions d'ailleurs étant aussi près d'être identiques. •

(Pour les premières éditions du Malade imaginaire et pour tout ce qui concerne l'infinie variété des éditions de Molière, voir le travail si complet, si intéressant, si précieux, de M. Paul Lacroix , la seconde édition de la Bibliographie moliéresque.)

4 . M. Paul Lacroix fait remarquer avec raison le nom de Robert Vinot, associé à ceux de Mascarille et de Jodelet dans cette apostrophe burlesque, adressée par Crispin aux illustres de tous les âges :

Robert Vinot, Scipion l'Africain, Jodelet, Mascarille, Aristote, Lucain, Médecins de César, assassins d'Alexandre, Venez voir un Phénix qu'a produit votre cendre. (Boursault, le Médecin volant, 1661.)

Robert Vinot aurait donc été un comédien du groupe de Jodelet et de Molière bouffon ?

Aux deux éditeurs reconnus faut-il ajouter un troisième collaborateur, et attribuer à Marcel, un Marcel quel qu'il soit, la Vie en question? Bruzen de La Martinière Ta fait; ou plutôt, citant quelques passages de la notice anonyme, il a écrit au-dessous Marcel, sans autre indication, et le nom de Marcel n'en a guère eu d'abord plus de crédit. Il semble en avoir davantage à cette heure, — et pourquoi? Est-ce parce qu'on réunit en un seul personnage le Marcel de Bruzen de La Martinière et le Marcel comédien, auteur du Mariage sans mariage 1 ? Singulier titre à faire un panégyriste de Molière, que d'avoir écrit cette obscure diffamation de son foyer conjugal, avec Baron, sous le nom de Clotaire, suppléant un mari — qui n'en est pas un — dans un ménage à trois !

Non. Pour qui a étudié La Grange et lit attentivement la Vie de Molière placée en tête de l'édition de 1682, il y a une présomption morale qui l'emporterait sur de meilleurs témoignages. Ce récit sommaire et substantiel est de lui seul; il ne peut être que de lui. C'est sa politesse naturelle, la bonne tenue de son style, son sérieux aimable, son attitude respectueuse et tendre visà-vis de son maître, dans cette commune habitude qui a créé entre eux L'intimité profonde, sans faire naître la familiarité.

De toutes les histoires de Molière, aucune n'est aussi courte ni aussi complète que celle-ci. La première fois qu'on l'ouvre on serait tenté de croire qu'elle a laissé beaucoup à dire ; quand on revient à elle, on s'aperçoit qu'elle

4 . Comédie en cinq actes et en vers de M. Marcel, représentée sur le théâtre du Marais en 4674, imprimée en 4672 à Paris.

Bruzen de La Martinière attribue aussi à son Marcel trois des épitaphes de Molière qu'il a recueillies dans son 4 e vol, p. 549-554 . On ne voit pas non plus sur quel fondement.

a tout dit.. Personne, assurément, n'a pu mieux connaître Molière que La Grange, personne aussi ne le fait connaître mieux. C'est par lui que nous avons, en analyse au moins, le seul compliment qui soit resté de Molière orateur, le compliment de la fameuse représentation donnée au Louvre en 1658, et par là sa Vie de Molière ajoute une première page à son Journal.

Le Journal de La Grange, sa Vie de Molière, son édition de Molière, se complètent et nous donnent Molière tout entier, l'homme, — le génie de l'homme, — le travail du comédien à la tête de ses camarades.

Mais, pas plus dans le Journal que dans la Vie de Molière, il ne faut chercher ce qui amuserait une curiosité indiscrète. A la manière dont La Grange, parlant des comédies du grand observateur, constate « qu'il s'y est joué lui-même, en plusieurs endroits, sur des affaires de sa famille et qui regardaient ce qui se passait dans son domestique, ce que ses plus particuliers amis ont remarqué bien des fois », on ne voit pas bien s'il blâme ou s'il approuve cette confidence publique ; mais, à coup sûr, il ne se serait pas permis à lui-même une aussi ouverte confiance. La suite des représentations avec le programme et la recette, les visites à la ville, les voyages a la Cour, çà et là des notes succinctes, des renseignements utiles, parfois, en dehors de ces mémento du service administratif, une joie, un deuil domestique indiqués à leur date, La Grange n'a garde de noter autre chose; mais c'est beaucoup! La réserve est le signe propre de son esprit. Si son Registre y perd du côté de l'amusement, il regagne plus qu'il ne perd du côté de la certitude et du légitime crédit.

Le Voici ce Registre, que le Théâtre-Français a longtemps gardé avec un soin jaloux, comme la plus précieuse

et la plus vénérée de ses reliques. Mais enfin cette relique est une des preuves du passé. Ce qui appartient à la Comédie comme l'héritage de ses temps héroïques, comme l'objet de sa piété filiale, appartient aussi à l'étude, cette maîtresse du monde moderne, à ce travail universel de la race humaine qui constitue sa perpétuité en réunissant tous les souvenirs. C'est ainsi que la Comédie- Française contribue des siens à l'œuvre commune; c'est pour cela qu'elle a entrepris elle-même la publication du Livre ou du Registre de La Grange.

Livre ou Registre, — La Grange lui-même a écrit Livre, — au moment d'exécuter son dessein, elle s'est précisément posé cette question : Sera-ce un livre ? serace un registre?

Un registre, répondait le manuscrit original, et véritablement c'est un registre des plus modestes, recouvert d'un parchemin souple, avec une aile qui fait le portefeuille en se rabattant par-dessus la tranche. Autrefois le portefeuille se fermait avec un petit cordon de peau qu'on serrait autour du volume. Un véritable calepin, — n'était * la dignité du format in-4°, — à recevoir des comptes de ménage.

Fallait -il lui ôter ce caractère ingénu? Non sans doute, — si toutefois la chose était possible. Fallait-il en tirer des copies qui fussent des fac-similé? Non encore; l'imitation jusqu'au trompe-l'oèil n'était ici qu'un enfantillage. Fallait-il livrer tout simplement le manuscrit à l'impression? Mais la typographie a des formes consacrées et ne saurait s'empêcher de faire un livre qui se modèle sur ses nobles traditions. Egale difficulté des deux parts. Enfin pourtant la typographie elle-même, dans un de ses maîtres les plus autorisés, a trouvé le compromis où pouvaient s'accorder le mieux les étroites conditions de

son art et la naïve personnalité du journal qu'elle avait à reproduire. Elle en a pris le format, avec le même nombre de lignes, l'orthographe oublieuse et diverse, indépendante du dictionnaire à son insu. Introduisant toutefois quelque habitude dans ce caprice, des accents çà et là, un peu de ponctuation et, par suite, des lettres initiales, elle a composé ce volume qu'elle ne désavouera pas, dont elle peut se glorifier au contraire, et qui, pour être un des beaux spécimens de la librairie au xix e siècle, n'en est pas moins resté ce que devait être la publication du Journal de La Grange, un témoignage réel pour l'histoire des origines de la Comédie-Française.

Témoignage et témoin à la fois, ce Journal a vu les compagnons de Molière et Molière lui-même, le premier entre des égaux, par l'autorité du génie. Lui aussi, il a été de son Théâtre. Il a fait partie du Petit-Bourbon et du Palais-Royal. Il y a pris la physionomie des choses qui l'ont entouré et il la garde. Comme il leur a ressemblé, on les recompose à sa ressemblance. Il a l'aspect ainsi que la langue usuelle et l'écriture des jours qu'il a traversés. Il a été une part de tout ce travail qu'il atteste, de ces représentations qui ont eu tant d'éclat, de ces spectacles de remplissage et d'expédient qu'on aura dû subir; il leur survit, comme un catalogue de livres ou d'objets d'art survit à une admirable collection qu'il remplace et la rend toujours présente à la pensée.

Un catalogue, un répertoire, voilà le Livre de La Grange. Et quel répertoire que celui de Molière, directeur de théâtre! De 1659 à 1673, sa vie est là. Cette terrible entreprise d'amuser les honnêtes gens, c'est ainsi qu'il l'a conduite, c'est ainsi qu'il a dû la soutenir seul, seul dans ses difficiles débuts, seul encore dans sa plus grande fortune, toujours un peu au ban des auteurs en vogue, soit

que, d'abord, l'Hôtel de Bourgogne leur interdise de travailler pour Mascarille* soit que, plus tard, ils s'interdisent eux-mêmes de faire les lendemains de ses succès. Nous n'avons pas la prétention d'indiquer aux excellents esprits dont Molière est.l'étude et le soin curieux tout ce que leur réserve % commenter le Registre de La Grange* Ils y découvriront bien au delà de ce que nous aurions pu entrevoir. Le champ est ouvert à leurs recherches. Ce qu'on nous demanderait plutôt, ce qu'on serait en droit de nous demander, c'est l'histoire du Livre de La Grange depuis la mort de son maître. Mais quoi ! il était encore dans la destinée de l'excellent comédien que son Livre, ainsi que lui-même, fût à peu près sans histoire. S'il est resté ou s'il est revenu à la Comédie-Française, comment il s'y est trouvé ou retrouvé, autant de points obscurs. On sait mieux les services qu'il a rendus de nos jours, et en remontant vers le commencement du siècle, aux commentateurs et aux biographes de Molière. Critique délicat et difficile sur le choix des preuves, M. Eugène Despois s'y est renseigné pour cette grande édition des œuvres de Molière dont il a déjà publié les deux premiers volumes, et après laquelle tout aura été dit. M. Jal s'en est servi pour arriver, sur la Troupe de Molière, à cette certitude d'informations qui met hors de pair son Dictionnaire critique* Erudits et chercheurs de la même famille, M . Louis Moland s'est réjoui de lui emprunter ; M . Victor Fournel a eu la même joie ; M. Jules Claretie, avec le charme et le don sympathique de sa plume, a exprimé le bonheur de Tavoir tenu entre ses mains ; M . Léon Guillard en a fait parler les chiffres, dont il sait si bien la langue, et qui lui ont révélé l'habileté administrative du grand comédien; M. Jules Bonnassies en a tiré des lumières, et attend cette publication pour N faire» le jour sur le mécanisme intérieur

de l'ancien théâtre ; M. Taschereau, l'historien authentique, l'historiographe du prince de la comédie, s'est pénétré de La Grange pour le faire passer dans son bel ouvrage sur Molière et dans cette chronique de sa Troupe qu'il laisse malheureusement inachevée. En mêipe temps que M. Taschereau et avec lui, si ce n'est avant lui, M. Régnier avait donné au public des détails pleins d'intérêt sur le Journal de La Grange, sur les signes hiéroglyphiques à l'aide desquels l'homme secret figure et voile sa pensée. Avant les deux promoteurs de l'heureuse agitation d'où est sortie la statue de Molière, en 1825, Àuger, de l'Académie française, l'aîné des savants commentateurs de Molière, s'était servi des chiffres de La Grange pour rétablir la vérité sur le succès du Misanthrope* malignement traduit en chute 1 d'après Grimarest par Voltaire. Au delà de 1825, le Livre de La Grange ne semble pas avoir été cité.

En 1810, Lemazurier publie la Galerie historique des acteurs du -Théâtre-Français, et ne le mentionne pas dans son article sur La Grange 2 . Il ne figure pas davan-

4. Après avoir pertinemment discuté la «petite fable » bâtie sur le Misanthrope à sa naissance; « Je suis sûr, dit Auger, d'avoir prouvé qu'elle n'a aucun fondement : je suis également sûr qu'on ne discontinuera pas d'y croire et de la répéter. »

C'est pour cela qu'il n'est peut-être pas encore inutile de mettre en -garde le lecteur contre une prévention que pourrait entretenir le Registre môme de La Grange.

La cinquième représentation du Misanthrope devait avoir lieu le dimanche 43 juin. Ce jour-là, le théâtre fut fermé : Interruption, écrit La Grange. Le mot aurait quelque chose de fâcheux aujourd'hui. Il sentirait l'imprévu et le mécompte. 11 ne voulait dire alors que Relâche. Le Palais-Royal fît relâche le 43 juin, comme tous les autres théâtres, à l'occasion de la Pentecôte. La Grange a omis de l'expliquer.

t. Lemazurier le connaissait cependant, puisqu'il y a puisé les élé-

tage sur l'Inventaire de tous les registres de la Comédie, arrêté et mis en ordre le 27 août 1759 (travail de Lekain), et qui porte les trois registres d'Hubert et de la Thorillière. Les frères Parfaict eux-mêmes ne l'ont pas connu. Le « Registre de Molière », auquel ils se réfèrent pour fixer la date de trois premières représentations : celles du Mariage forcé, de la Princesse d'Élide et de Psyché, ne peut pas être le Livre de La Grange, puisque celui-ci est un document complet et qu'ils n'ont eu de documents certains que pour deux années. Qu'est-ce donc que ces admirables frères Parfaict appellent le Registre de Molière? Les registres d'Hubert et de la Thorillière évidemment 1 ; mais pourquoi le Jour-

ments d'une histoire de la Troupe de Molière restée en manuscrit. Cette histoire, qui eût été la suite naturelle de sa Galerie historique, a été donnée par son frère à la Comédie-Française.

4 . En voici la preuve : « Nous ne pouvons assurer, disent au sujet de Psyché les historiens du Théâtre-Français, que l'on s'est trompé en mettant la première représentation de Psyché au 24 juillet 4 674 (La Grange leur aurait montré qu'on avait eu raison) ; mais nous trouvons sur le Registre de Molière de l'année 4672 la première représentation (c'était la reprise) de cette pièce le 4 4 novembre de cette même année. » II y a trois registres qu'on nomme Registres de la Thorillière et d'Hubert. Les deux premiers vont du 6 avril 4 663 au 6 avril 4 665, le troisième du 29 avril 4672 au 24 mars 4673. Les frères Parfaict ont étudié le second et le troisième. Le premier leur a échappé, sans quoi ils l'eussent cité pour la Critique de l'École des Femmes et pour V Impromptu de Versailles. La lacune de 4665 à 4672 existant déjà, ils ne pouvaient pas avoir la date de la première représentation de Psyché.

Mais autre chose : sans qu'il y soit appelé de son nom et tout défiguré qu'il y est, on peut reconnaître le Registre de La Grange indiqué, en 4790, dans les Observations pour les Comédiens français sur la pétition adressée par les auteurs dramatiques à l'Assemblée nationale.

« Les Comédiens français, » dit le Théâtre, obligé de défendre son droit qu'on lui dénie, « les Comédiens français ont véritablement acquis les pièces qui forment leur répertoire.

nal de La Grange n'a-t-il pas toujours été réuni à ces trois grands-livres de l'ancienne troupe de Molière, que la Comédie-Française possède encore aujourd'hui comme en 1759? Probablement parce que ceux-ci étaient les grands-livres de la Troupe, et que notre Registre était le mémento particulier de son premier possesseur.

« La preuve en est dans leurs propres registres.

« Nous n'en citerons que quelques exemples pris au hasard.

« On voit dans ces registres, à la date de l'année 4 660 :

« Donné à Molière, pour les Précieuses ridicules, en plusieurs à compte, mille livres, %

« Donné à Molière, pour le Cocu imaginaire, en trois payements } quinze cents livres; et au dernier payement, on lit ces mots : achevé tel septembre de payer Molière pour le Cocu imaginaire...

« ... A la date de 4 662, on lit : « La Troupe a donné à M. Boyer pour la tragédie de Bonaxare (Tonnaxare) , cent demi-louis dans une bourse brodée d'or et d'argent. »

v A la date de 4665 (1667) on lit : Attila de Pierre Corneille, pour laquelle [tragédie) on lui a donné 2,000 livres, prix fait. »

Suivent deux autres exemples : la Bérénice, également payée deux mille livres (prix fait), à l'auteur de Cinna, et le Festin de Pierre, versifié, quinze cents livres, moitié à Thomas Corneille, moitié à la veuve de Molière; après quoi la brochure continue :

« On voit dans ces registres quelque chose d'encore plus fort; on voit que les Comédiens français commandaient des pièces aux auteurs et les payaient à l'avance.

« On lit à la date de 4 663 : payé à M. La Calpenède (La Calprenède) pour une pièce qu'il doit faire, 800 livres. »

Au fond, et sauf les incorrections typographiques, tout cela est exact; mais la forme n'a pas la même exactitude, autrement la question serait bientôt résolue. 11 suffirait de rapprocher les deux textes pour savoir si les citations ont été empruntées au Registre de La Grange; par malheur, et on le voit tout de suite, ce ne sont pas des citations, mais des traductions aussi infidèles que le comporte le genre. Jamais, au xvii 6 siècle, les Comédiens ne se sont traités entre eux qu'avec la plus grande civilité. Molière appelant ses comédiens sur la scène pour la répétition de l'Impromptu de Versailles, ne dit pas à l'un : Brécourt! à l'autre : La Grange I ou Du Groisyl II les nomme de tout leur nom : monsieur de Brécourt, monsieur Du Croisy, monsieur de La Grange; et jamais La Grange n'a manqué à écrire monsieur de Mo-

Maintenant, faut-il aborder un point délicat, la légende du Registre de La Grange? Le Registre de La Grange a-t-il été écrit jour par jour, ainsi qu'on Ta cru d'abord, ou à distance des faits, ainsi qu'on semble le reconnaître? Ici, comme ailleurs, la légende aurait précédé l'histoire; mais ici, comme ailleurs, la légende ne laisserait-elle pas de regrets? Pour la Comédie-Française surtout, rien pourrait-il lui rendre cette chère idée du Compagnon de Molière, côte à côte avec lui, tenant, spectacle à spectacle, recette à recette, le simple livre de comptes dont le temps a fait les annales primitives du Théâtre?

Mais la critique est venue, avouons-le; elle est venue

Hère, pas plus que monsieur de Corneille. Jamais il n'a écrit madame Guérin, mais mademoiselle Guéri n, et encore moins ci-devant veuve de Molière, comme on lit dans le même passage.

Pour la pièce commandée à la Calprenède (commandée, est-ce bien le mot?), le point important dans la défense de la comédie, c'est l'avance sur une pièce à faire, en dehors de toute autre circonstance; aussi la brochure supprime-t-elle un détail que La Grange n'avait eu garde d'omettre : les huit cents livres avaient été prêtées de premier mouvement par Molière.

« Lundi 42 mars (4663)... Payé à Mons. de La Calprenède pour une pièce qu'il doit faire, la somme de 800-* que M. de Molière avait avancée. »

Avance perdue, par parenthèse ; mais il ne faudrait pas le reprocher au pauvre poète gascon. Cinq mois plus tard, il était mort. Son cheval l'avait tué d'un coup de tête, comme il revenait des Andelys, peut-être pour s'acquitter à échéance, et sans en être autrement requis.

Il y a donc peu de certitude à tirer, pour ou contre, du rapprochement des deux textes; mais si ce n'est pas le Livre de La Grange qui a fourni ces renseignements certains sur les années 4660, 4662-63, 4665, où pouvait-on les trouver ailleurs? Faudra-t-il supposer une suite de registres — registres au pluriel, dit la brochure — inconnue à Lekain en 4759, au chevalier de Mouhy en 4780, consultée tout d'un coup en 4790, tout d'un coup aussi disparue? Mieux vaut en rester au Livre de La Grange, dont nous tenons certainement la trace, et regarder encore le terme employé par la brochure comme une interprétation peu précise, si ce n'est une locution d'habitude.

avec respect, elle s'est approchée du Journal quotidien, et elle a été surprise de trouver, çà et là, la vérité même à côté de l'étroite exactitude, et le présent trop tôt instruit des choses du lendemain.

La Grange n'avait donc pas accoutumé de mettre ponctuellement son livre en règle, et, lorsqu'il avait laissé quelque lacune en arrière, il la remplissait de souvenir?

M . Jal en fit la remarque, principalement pour les temps de Molière. S'il en eût étudié la suite avec le même intérêt, il eût vu plus nettement encore, à partir de Pâques £673, La Grange ajuster son mémorial sur les registres de la Comédie auxquels ils se réfère d'année en année : 1 er registre, 2 e registre, 3 e registre, etc., en sorte qu'il peut écrire sur la couverture en parchemin : « Extrait des affaires et recettes de la Comédie, » comme si son Livre était en effet un sommaire des grands registres (avec ses commentaires particuliers) , préparé pour occuper plus tard les loisirs de sa retraite:

Qu'est-ce à dire cependant? Et quand il en serait ainsi, n'y aurait-il pas deux parts à faire dans ces archives de vingt-six ou de vingt-sept ans, réunies en abrégé par La Grange, la période de £659 à 1673, sous Molière, celle de 1673 à 1685, après Molière, recueillies par le même homme, mais dont la situation change et modiGe le caractère de son mémorial ?

Enfin, lorsque ce caractère est si difficile à définir, lorsque la dernière analyse n'a pas encore donné la dernière conclusion, ce n'est pas à nous de porter la main sur une légende qui tient à la religion de Molière. C'est à nous de nous y rattacher par toutes les justes raisons qui nous invitent à y croire. Lorsque La Grange écrit : « Il est dû une visite de M. le chevalier de Grammont..,

(12 mars 1660) », croyons que la dette est actuelle. Lorsqu'il écrit (26 février 4664) : « Ce jour d'hui, M. de La Thorillière a compté avec la Troupe... », tenons ce jour d'hui. pour le jour présent. Lorsque La Grange traduit en signes figuratifs sa pensée qui se dissimule, songeons que la pensée ne se déguise plus sur ce qui est dans le lointain. Admettons, avec M. Jal, que La Grange a perfois écrit de mémoire, puisque sa mémoire le trompe; mais examinons encore après M. Jal deux des exemples sur lesquels il appuie son dire et qui laissent peut-être lieu d'hésiter.

Ainsi, une des gloses les plus curieuses de La Grange est une note datée des vacances de Pâques 1661. Il y mentionne la demande, faite par Molière à ses camarades, de deux parts, soit pour lui, soit pour lui et pour sa femme, s'il venait à se marier, — et, aussitôt après la demande, il constate le mariage accompli, ce triste mariage qui eut lieu l'année suivante.

(( La rédaction de ce paêsage du registre, dit M. Jal, prouve que La Grange n'écrivait pas jour à jour ce mémorial. »

De même, au sujet de la note sur l'affreux malheur du 17 février, note brève, douloureuse, écrite immédiatement au-dessous de la même date, et que La Grange termine ainsi : « Son corps (le corps de Molière) a été inhumé à Saint-Joseph, aide de la paroisse Saint-Eustache. Il y a une tombe élevée d'un pied hors de terre. »

« Le dernier détail de cet article... (insiste M. Jal) prouve une fois de plus que le comédien écrivit son Mémorial assez longtemps après la mort de son ami. »

« Assez longtemps? » Molière mort, le Palais-Royal interrompit ses représentations du 17 au 24 février. La note que La Grange mit sous le 17 remplit donc une

lacune de six jours. En fallait-il donc beaucoup plus pour couvrir la fosse d'une pierre plate? cette même pierre sur laquelle la veuve de Molière fit brûler cent voies de bois pendant l'hiver de 1675 ou de 1676 pour que les pauvres vinssent s'y chauffer.

<( On refuse la sépulture, avait-elle dit, à celui qui, dans la Grèce, eût mérité des autels ! » Sans y penser, elle faisait un autel de sa tombe.

Quant à ce qui regarde la demande d'une seconde part de bénéfice, et à la conclusion par post-scriptum : «M. de Molière épousa Armande-Claire-Élisabeth-Grésinde Béjard, le mardi gras de 1662 f , » le post-scriptum n'est, visiblement, ni de la même plume, ni de la même encre que les premières lignes. On ne peut pas s'y tromper, il a été ajouté plus tard. Et le jour où La Grange l'ajouta, le mariage ayant eu lieu, comme il revenait à sa note, il la trouva ainsi conçue : « Avant que de recommencer après Pâques, au Palais-Royal, Monsieur de Molière demanda deux parts, au lieu d'une qu'il avait. La Troupe lui accorda. Ainsi la Troupe, ayant continué sur le pied de douze parts depuis 1660, 9 e avril, fut augmentée d'une part en 1661 . »

La note était incomplète. Sur le moment, La Grange avait oublié d'écrire une parenthèse qui ne lui avait paru

4. Ailleurs, à la date- du 44 février 4662, La Grange dit : <c Mardi 44, les Visionnaires et l'École des Maris. Visite chez M. Dequevilly (V École des Maris encore).— Mariage deM.de Molière (en marge) au sortir de lji visite. » Le mariage de Molière avait eu lieu le 22 janvier, à Saint-Germain-l'Auxerrois. M. Jal propose d'entendre que Molière en fit la fête le 44 février avec ses camarades; à la bonne heure, mais il y a toujours là un peu de confusion. Le Mardi gras de 4 662 tomba le 24 février et non pas le 4 4. Remarquons que les deux passages sûr le mariage de Molière sont des gloses additionnelles. D'où Terreur de mémoire.

qu'une boutade de Molière, mais l'événement la lui remettait en mémoire, et au-dessus des mots « la Troupe lui accorda » , rétablissant le texte, il ajouta dans linterligne : « Pour lui ou pour sa femme, s'il se mariait. » La correction est précieuse. Un an avant son mariage, Molière l'aurait ainsi annoncé à ses camarades, qui ne s'en seraient pas aperçus.

Ces additions, ces intercalations de La Grange, — elles n'ont pas toutes le même intérêt, — couraient risque de disparaître à l'impression. M. Claye, que nous remercions encore de tout ce qu'il a fait pour cette publication, leur a épargné d'être confondues dans un texte uniforme. Aussi souvent qu'elles se sont laissé reconnaître sur le manuscrit, il a voulu qu'elles fussent distinguées par un caractère spécial, dont la troisième page de ce volume, la première en réalité, donne un double spécimen, dans deux curieuses apostilles, l'une constatant, sans autre réflexion, que la pension accordée d'origine par Monsieur , frère du Roi, à ses comédiens, ne leur avait jamais été payée; l'autre indiquant que La Grange avait d'abord laissé en blanc le programme du 21 octobre 1658, et qu' i] a suppléé les titres plus tara, sur meilleur informé ; JYicomède et le Docteur amoureux.

C'est avec le même goût, le même soin de tout ce quitouche à Molière, le même souci de conserver à notrç Registre autant qu'il pouvait retenir de sa physionomie originale, que réminent imprimeur de tant de belles publications classiques, se faisant par occasion typographe réaliste, a reproduit les signes figuratifs et coloriés dont La Grange s'est composé un dictionnaire hiéroglyphique.

Ces signes, nous en avons déjà parlé; ils sont au nombre de douze : le losange, le losange avec un support, la croix, l'anneau écartelé, l'anneau mi-parti, l'an-

neau avec une croix au centre, les deux anneaux concentriques, les perles (ou les zéros) traversées de quatre points rayonnants, le carré long et les zéros barrés d'un trait horizontal.

Généralement le losange marque le deuil ou les événements malheureux : ainsi la mort de Joseph Béjard, le Petit-Bourbon jeté bas par M. de Ratabon, La Grange malade (en £661) et le reste. La croix semble bénir les naissances mises sous sa protection, ainsi la naissance d'une fille de M Ut deBrie (1659) et les autres. L'anneau, teinté de bleu surtout, veut dire joie. Jodelet meurt et Du Parc rentre à sa place avec M l,e Du Parc; losange pour le pauvre Jodelet, anneau pour Gros-René et pour sa femme; anneau pour le début de la Troupe sur le théâtre du Palais-Royal ; anneau — mais qui peut tout prévoir? — pour le mariage de Molière.

Mi-parti noir et bleu, comme à la date du 5 août 1667, la date de la première représentation de l'Imposteur > l'anneau est l'image d'une victoire incertaine, lutte obstinée de l'applaudissement et des fureurs de la cabale, du génie lumineux et de la tempête d'où partira la foudre de l'interdiction .

Quant aux trois perles radiées qui s'alignent ici sous l'anneau bleu et noir et qui se retrouvent le 5 février 1669, à la date définitive de Tartuffe, si elles ne représentent pas les chandelles allumées, que représentent-elles? Il n'est pas aisé de le dire. Aussi bien, même pour La Grange, ses figures n'ont pas un sens si nettement déterminé qu'il ne les mêle à la longue. La teinte, qui pourrait encore nous aider à le comprendre, change à son tour; et il finit par négliger de la mettre. Quand vient le temps des longs procès de la Comédie, quel que soit le succès des luttes judiciaires, La Grange en marque inva-

riablement les phases par un losange. Serait-ce parce que de tout procès la meilleure issue est encore ruineuse? Et, d'ordinaire, vers la fin, le losange couleur de brique devient le blason des affaires d'argent, soit bonnes, soit mauvaises. L'anneau, tantôt bleu, tantôt noir, tantôt sans nuance, pourrait être l'emblème des bonheurs mêlés. Anneau noir, néant au-dessous, lorsque La Grange et Dauvilliers demandent au Roi pour la musique et la danse une autorisation qui leur est refusée, — gracieusement, à ce qu'il semble. Anneau pour les trois décès de de Villiers, de M Ue de Beauchateau l et de Brécourt. A cause des pensions éteintes? Il faut se garder de le croire. Anneau pour la sœur de La Grange, morte en août 1685, religieuse aux Filles Sainte-Marie de la Visitation. L'âme de Marie-Justine 2 recevait la récompense de son sacrifice.

Mais, encore une fois, on n'entreprend pas ici de résoudre ces divers problèmes. Tout nous manquerait pour un pareil dessein, l'espace et plus encore la compétence. Aux érudits ingénieux, à la brillante pléiade du feuilleton, aux élégants et solides conférenciers, aux délicats et aux opiniâtres chercheurs, aux savants bibliographes, aux généreux et passionnés bibliophiles, dont le lecteur suppléera ici les noms, à tous les Moliéristes enfin, puisque M. Paul Lacroix a créé le mot, d'en donner la

4. De Villiers et M lle de Beauchateau, cruellement parodiés dans l'Impromptu de Versailles, de Villiers qui répondit en fureur à l'Impromptu par la Vengeance des Marquis. Il est piquant de voir La Grange servant les pensions de l'ancien Hôtel de Bourgogne à ces deux victimes irritées de Molière.

2. Appelée Justine-Françoise sur son acte de baptême, la sœur de, La Grange avait échangé au couvent le nom de Françoise contre celui de Marie.

9e CHARLES. VARLET DE LA GRANGE

solution, comme ils ont déjà mis la lumière sur tant de points dégagés de l'ombre.

Questions posées à chaque ligne, renseignements précieux, inattendus, dates fixées, ouvrages retrouvés, attributions rétablies, tout le personnel, tout le mouvement, toutes les fonctions, tout le fonctionnement de l'ancien théâtre reconstitués, la publication du Journal de La Grange offre à leur curiosité une matière qui ne s'épuisera pas de sitôt. Pour nous, cette publication a un intérêt à part et qui pourrait nous suffire. C'est par le Journal de La Grange que le Théâtre-Français remonte directement à Molière. C'est là que sont ses titres de noblesse, les preuves de sa descendance en ligne non interrompue. Le chiffre de 1680, que la Société porte encore aujourd'hui sur son cachet, n'est qu'une des dates importantes de son histoire et n'est pas celle de son origine. C'est au 3 novembre , c'est surtout au 2i octobre 1658, c'est à l'installation de Molière dans la salle du Petit -Bourbon, et encore mieux à son début devant le Roi, que commence le Théâtre-Français, héritier du plus illustre des ancêtres. On nous pardonnera un orgueil qu'il ne nous serait même pas permis de ne pas avoir. Nous nous excuserions plutôt d'avoir attendu jusqu'ici à produire nos titres de famille. Aujourd'hui qu'ils sont rendus publics, la Comédie, sans en avoir cherché l'occasion, rentre naturelle- . ment dans son droit d'aînesse ; et, après avoir assuré la victoire définitive du Palais-Royal sur l'Hôtel de Bourgogne, La Grange lui aura encore préparé sa revanche contre l'usurpation de Lulli.

Ceci est le Livre d'or de la Comédie-Française, tenu par son véritable greffier d'honneur, par un des ancêtres de la Compagnie qui ont le plus fait pour la gloire de son nom et pour sa considération, cette belle moitié de sa

gloire, — par l'acteur accompli qui a créé la tradition toujours vivante d'Horace et de Clitandre, — personnellement digne d'une telle estime que , dans le grand débat du xvn e et du xvni e siècle pour ou contre les spectacles, les défenseurs du théâtre répondaient à ses austères ceoseurs : « Si vous condamnez la comédie, condamnerezvous un homme comme M. de La Grange? » — et les accoutumaient à hésiter.

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