‹ Charles Vertel, Nathalie Oudot et Sainte-BeuveChapitre 48 sur 72 · JOURS MEILLEURS · texte numérisé non relu

JOURS MEILLEURS

ses de son emploi depuis la cinquième, jusqu'à la deuxième, Charles Vertel cumule, à partir de Tannée suivante, ses fonctions à l'administration centrale de l'enregistreement avec celles de secrétaire comptable de M. Lombart, dont la fabrique de chocolat commençait déjà à prendre une importance qui ne devait cesser de s'accroître.

Grâce à ces améliorations successives d'une situation si longtemps précaire, Mme Vertel pouvait s'installer (13 octobre 1861), au numéro 19 de la rue Keller, dans un appartement mieux situé que le très modeste logement qu'elle occupait au 18 de la rue de la Roquette. Que de tristes souvenirs elle laissait dans ce logement! Le Journal de Charles Vertel relate cependant quelques rares exceptions à ces tristesses, tel le spectacle qu'il leur fut donné de voir de leurs fenêtres le 14 août 1859. Ce jour-là, les troupes de l'armée d'Italie qui bivouaquaient au camp de Saint-Maur arrivèrent à la Bastille et défilèrent depuis

huit heures un quart du malin jusqu'à une heure et demie. Malgré une bourrasque et une forte averse, l'enthousiasme était délirant au passage des régiments, surtout à la vue des drapeaux et des canons autrichiens pris sur l'ennemi; et il n'est pas douteux que la fille du général Oudot et le fils du major Vertel éprouvèrent devant le défilé qui se déroula ainsi sous leurs yeux, une joyeuse et patriotique émotion.

Enfin l'heureux concours de circonstances qui marquait la fin d'une longue période d'épreuves, coïncida avec le retour de Noéma Vertel, dont l'absence avait été d'autant plus pénible aux siens, que l'Amérique — où elle s'était expatriée pour faire un préceptorat lucratif — avait été déjà fatale au chef de la famille.

Une lettre de Sainte-Beuve, du 14 janvier 1855, fait allusion à ce retour tant désiré. Sainte-Beuve écrit en effet :

Chère Madame, vous voulez un mot comme si vous n'étiez pas sûre de mes vœux même silencieux. Ils sont les mêmes à travers les distances

et les années. Je suis seulement, comme vous, de plus en plus fatigué (ici deux mots absolument illisibles) et sans pouvoir me décharger du fardeau. J'envie Mademoiselle Noéma d'avoir tant vu de pays et de vous être revenue. Je salue votre grand fils et je suis tout à vous d'esprit et de cœur, chère Madame. — Sainte-Beuve.

En 1858, Sainte-Beuve, qui ne cessait de manifester en toute occasion l'intérêt qu'il portait à Mme Vertel, se réjouissait dans les termes suivants (la lettre est du 4 janvier 1858) avec elle de la situation que Charles avait obtenue à l'administration de l'enregistrement et de celle que s'était faite Noéma soit comme professeur libre, soit plutôt comme dessinateur d'images religieuses.

Chère Madame, je suis bien sensible à votre bon souvenir et à vos doucesparoles. J^apprends avec plaisir ce que vous me dites de Mlle Noéma et de M. Charles. Vous avez du moins de la satisfaction de cœur en vos chers enfants. C'est beaucoup de ne pas sentir l'isolement autour de soi à mesure qu'on vieillit. Pour moi, je ne suis ni très heureux ni très malheureux : je suis trop

occupé pour pensera autre chose qu'à une surcharge continuelle de travail. Dans les courts intervalles, il me semble que la vie se fait bien triste etde plus en plus déserte et nue. Je donnerais alors raison à votre manière de voir. Mais nous ne sommes plus de bons juges de la jeunesse : elle ne nous dit pas tout ce que peut-être elle sent. Le monde est un recommencement perpétuel, mais nous ne recommençous pas. Là est l'ennui et aussi le repos. Vos enfants, du moins, vous consolent. Embrassez-les pour moi, chère Madame Vertel, et croyez à mes fidèles et respectueux sentiments. — Sainte-Beuve. — P.-S. Je causais quelquefois de vous, avec le bon M. Moriès ; mais il a fait la sottise de s'en aller loo^er à Versailles, de sorte qu'il est perdu pour nous et que je ne le vois plus. C'était un témoin de notre jeunesse et de ces belles années regrettées.

C'est probablement de la même époque que date une carte de visite qui réyèle Sainte- Beuve sous un aspect peu connu.

Sainte-Beuve, sauf peut-être dans ses premières années, n'a jamais passé pour très religieux. Sans doute, il n'a cessé d'entretenir avec un de ses anciens condisciples

de i'institulion Blériot de Boulogne-sur- Mer, l'abbé Eustache Barbe, un prêtre remarquable par sa science et sa piété, d'affectueuses relations^ ; mais certains actes publics de sa vie le font apparaître sinon comme un anticlérical, du moins très nettement comme un libre penseur. Nous ne voulons pas classer parmi ces actes-là le fameux banquet gras du vendredi saint. Il y a longtemps qu'on a montré d'abord qu'il n'était pas entré dans l'intention de Sainte- Beuve de faire scandale^ et ensuite — ce qui exclurait toute idée de parti pris — que le menu d'autres vendredis saints postérieurs fut maigre^ Mais il ne faut pas oublier que le dernier acte politique de Sainte-Beuve, quelques mois avant sa mort, a été de se traîner, quoique très malade, à la tribune du Sénat pour dénoncer —

1. V. Morand, les Jeanes Années de Sainte-Beuve, correspondance de Sainte-Beuve avec l'abbé Barbe.

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