‹ Charles Vertel, Nathalie Oudot et Sainte-BeuveChapitre 58 sur 72 · SIÈGE DE PARIS · texte numérisé non relu

SIÈGE DE PARIS

s'était toujours soumis sans discussion l'y retenaient.

Son Journal el sa correspondance révèlent son trouble. Dans son Journal on lit : 28 août : « Défilé de charrettes amenant des paysans qui redoutent l'invasion : c'estbien triste. » — 3 septembre : « Nouvelle terrifiante : capitulation de Sedan. » — 13 septembre : « Formation au ministère des Finances du l71M3ataillon de la garde nationale; liste. On s'inscrit. » — 15 septembre :« La statue de la Ville de Strasbourg est resplendissante de mille couronnes et de drapeaux, dont elle est parée en l'honneur de son énergique résistance. » — 18 septembre : ce Commencement du siège de Paris. ))

Une lettre du 22 août, adressée à sa tante. Madame Jovinet (Elisa Oudol), montre combien, en présence de ces spectacles, lui pesait l'exemption dont il bénéficiait.

Il est regrettable, écrivait-il, que je n'aie pu répondre à l'appel de la France. Nos ancêtres militaires ne me montraient-ils pas le chemin de la frontière? Vous devez être grandement

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étocnée, ma chère tante, de me voir tenir un tel lanprage, moi d'ordinaire peu belliqueux. C'est que, voyez-vous, la grandeuj même de la lutte, l'héroïsme de tant de Français sont bien faits pour modifier instantanément le caractère d'un ami de la paix. Deux graves motifs m'ont empêché de satisfaire mes désirs : impossibilité matérielle et morale de quitter maman ; délicatesse de ma santé.

Dès le surlendemain du commencement du siège de Paris, ces motifs cédaient devant les nécessités de la situation. En effet, Charles mentionne dans son cahier, à la date du 20 septembre, qu'il a fait Texercice dans le jardin des Tuileries*, et, à la date du 26, qu'il a acheté des vêtements militaires à la Belle Jardinière.

Aussitôt après, il était incorporé à la 5^ compagnie du 171* bataillon de garde nationale sédentaire, exclusivement composée des fonctionnaires en état de porter les armes, de la direction de l'enregistrement

I. Au même jour, le Journal porte : (( M. Lombart descend d'un ballon captif explorateur. ))

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des domaines et du timbre, ainsi que des fonctionnaires, des services des forêts, des contributions indirectes et de la garantie à l'hôtel des Monnaies. Cette incorporation évitait à Charles Vertel d'appartenir à un bataillon moins bien composé : le bataillon qui, dans le quartier de la Roquette, où il était domicilié, avait été formé avec les éléments de nature indisciplinée pris parmi les habitants mêmes de ce quartier.

Le V^ octobre, Charles Vertel se trouve avec sa compagnie de service à la porte Maillot au bastion 52. «Factions, patrouilles, rondes, tentes, canons, déjeuner et dîner apportés par fourgons » porte ce jour-là le Journal de Charles. Au milieu de tout ce branle-bas qui, malgré la présence de tous ses camarades de bureau, devait singulièrement dépayser le fonctionnaire et le bureaucrate si paisible qu'était Charles Vertel, il trouve le temps et le moyen d'écrire au crayon une lettre à sa mère pour rendre <îompte de la nuit que, pour la première fois depuis trente-deux ans, il passait hors du

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domicile maternel et s'excuser de son absence forcée.

Ma chère maman, voici un petit bonjour en attendant mon arrivée qui ne peut tarder vers midi. L'absence me pèse d'autant plus f[u'en raison de ton organisation si délicate, je saisque tu te tourmentes et que tu supposes que je suis indisposé de cette vie militaire pour un jour et une nuit. J'espère que non. Rassure-toi. Je t'écris dans un établissement où j'ai trouvé de l'eau bien chaude qui a produit avec ton excellent café un mazagran des plus exquis. Dis au sansonnet qu'il ne s'impatiente pas : je vais venir. Peut-être verrons-nous Noéma aujourd'hui dimanche. Petit accident : j'ai perdu mon mouchoir ; ma serviette m'est bien utile pour le remplacer ; je t'embrasse de tout mon cœur, ma chère bonne maman. Tout mon attirail était si bien placé que ce n'était pas lourd.

Noéma eneffetqui était, au moment de la déclaration de la guerre, préposée au bureau du télégraphe de Ghatou, était revenue à Paris et y avait rapporté tous ses appareils ainsi que ses archives. Dans une lettre du 4 octobre, qu'elle adressait par ballon à sa

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tante Jovinet, alors en Dordogne, au château de La Côte, elle raconte que les Prussiens ont été fort mécontents de trouver vide le bureau de Ghatou et que, de colère, « ils ont réduit en miettes cette petite maison, bien innocente de tout cela. »

Cependant le Journal de Charles relate les divers incidents du service de la garde nationale, et se fait l'écho de la détresse des Parisiens assiégés : 25 octobre : « Piquet au ministère. » — 28 octobre : « Une paysanne delà Varenne-Saint-Maur se réfugie dans la maison. » — 31 octobre : « Garde au ministère; troubles; envahissement deTHôtelde ville. »

Le 3 novembre, la veille de la Saint- Charles, un rayon de soleil fait oublier un instant à Charles les tristesses du moment. « Pour ma fête, écrit-il à cette date, et malgré les événements de la guerre, maman me donne un impromptu de huit vers. » Ni la mère ni le fils, en effet, ne perdaient leur sang-froid. Charles, en écrivant le lendemain par ballon à sa tante Jovinet, montre

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assez de calme pour recopier pour elle les huit vers que sa mère venait de composer à son intention et qui tiraient, d'ailleurs, toute leur valeur des circonstances au milieu desquelles ils avaient été improvisés. Dans cette même lettre, Charles manifeste même assez de confiance pour dire : oc Ne lisez pas, ma tante, certains journaux imprimés à Versailles qui ne donnent pas de vraies nouvelles de Paris. Paris a confiance dans son gouvernement, dans la ceinture de ses incomparables remparts, dont, malheureusement pour nous, l'ennemi n'osera pas s'approcher ; car là seulement nous pourrions suppléer à l'insuffisance en nombre des combattants et de l'artillerie. »

Cette confiance ne devait pas tarder à être ébranlée. Le 19 novembre, le Journal de Charles exprime l'angoisse qui s'était emparée de lui : « Ma pauvre maman est toujours bien tourmentée à cau.-e de moi ; puis le prolongement du siège lui fait subir des privations : elle est faible ; elle étoufie. »

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Le jeune homme, en effet, avait quitté son bataillon sédentaire pour être placé dans un bataillon de marche. Le 3 décembre, le jour même où de sanglants combats étaient livrés dans la banlieue de Paris, il était sorti hors des fortifications avec sa compagnie. Le 8 décembre, il est de service a. au secteur », dans une maison de la rue Pergolèse. « Je suis au troisième étage, écrit-il à sa mère, dans une chambre avec glace et cheminée où le feu flambe : j'y coucherai ce soir avec quelques collègues; je n'ai pas encore monté de faction; j'en aurai deux; j'espère que par ce temps de neige tu n'auras pas laissé refroidir le poêle... Orléans est repris par les Français. »

Le même jour, il passe la revision, est juge (( faible des muscles » et reversé dans un bataillon sédentaire. Il reprend régulièrement ses gardes avec ses collègues du ministère. Les seules choses dont il s'inquiète sont la santé de sa mère et la défaite de la patrie. De ses privations, de

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ses fatigues, des ennuis ou des souffrances que lui infligeaient sa myopie, sa timidité ou son inaptitude aux exercices pliysiques^ il ne dit rien. La terrible année 1870 s'écoule ainsi. Charles ne veut pas la terminer sans adresser ses vœux à sa mère pour le nouvel an. Une lettre, datée du 30 décembre 1870, qui porte calligraphiée Ten-tête sui~ vante : « Garde nationale de Paris, 171^ bataillon, 5® compagnie », contient trois choses exquises : son début : « Ma bonne maman et très chère assiégée », dit Charles. Vertel à sa mère ; son milieu : « Reportons nos esprits sur des sujets moins accablants : écoutons le chant des oiseaux, plus mélodieux cent fois que la grosse voix du canon » ; et la phrase qui précède la signature : « Ton fils désireux de voiries compatriotes de Gœthe s'éloigner au plus vite. » A lire cette périphrase, il semble qu'il éprouvait quelque répugnance à employer le mot « prussien ». Et, de fait, le mot se trouve rarement dans son Journal ou sa correspondance.

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