‹ Charles Vertel, Nathalie Oudot et Sainte-BeuveChapitre 69 sur 72 · MG TRAVAIL AU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

MG TRAVAIL AU MINISTÈRE

pour les circonstances graves et exceptionnelles, cela se bornait à une série de formules dont on «6 servait invariablement quand les mêmes cas se représentaient. C'était comme une collection de moules à gaufres de toute dimension : « L'administration regrette que l'emploi du temps soit si mal justifié... L'administration exprime à M. X... toute sa satisfaction... Si M. Z. continue à manquer de zèle, l'administration se verra obligée de lui infliger un blâme sévère. »

Ce n'est certainement pas de Charles ¥ertel qu'on aurait pu dire qu'il se servait automatiquement « d'une collection de moules à gaufres de toutes dimensions ». 11 connaissait le nom de tous les agents de son administration, savait par cœur d'où ils Amenaient et où ils étaient employés ; il était au courant de leurs aptitudes, de leurs désirs et même de leur situation de famille; il ne devait pas non plus ignorer leurs mauvaises notes, mais de celles-ci il ne fallait rien lui demander; il ne voulait connaître ses camarades que pour les aider à obtenir de l'avancement, pour faire signer plus vite un congé dont ils avaient un besoin

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urgent ou prendre à sa charge leur travail s'ils étaient absents pour quelque cause que ce fût. L'auteur de ces lignes a reçu la confidence du fait suivant qui honore autant la reconnaissance de celui qui l'a raconté que la charité de celui qui l'a tu : le collègue de bureau de Charles Vertel étant resté cinq mois malade, Charles Vertel fît pendant tout ce temps, d'abord le travail de son collègue, puis le sien, de manière que son collègue pût continuer à toucher intégralement ses émoluments.

Un moment, bien malgré lui, Charles Vertel faillit faire une infidélité à son administration : quelque temps après son mariage, sa belle-sœur, Mme Bremare, le poussa à solliciter la perception de Brunoy où elle avait une propriété. Charles Vertel fît donc au mois de novembre 1880, une pétitionofficiellequ'instruisit le ministre. Le 14 décembre 1880, le directeur de l'enregistrement, saisi d'une demande de renseignements, répond au ministre : « Pendant tout le temps qu'il a passé au service cen-

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tral, M. Vertel s'est montré exact, assidu et laborieux ; son éducation et sa tenue sont excellentes C'est un employé digne à tous égards de la haute bienveillance du ministre. » Mais on sait que de pareils certificats ne remplacent pas la plus mince des recommandations politiques. Or, il n'était pas nécessaire de beaucoup connaître Charles Vertel pour deviner que son dossier ne contiendrait jamais de pièce semblable. Et voilà pourquoi il eut le plaisir de rester fidèle à une administration de laquelle il ne serait certainement pas séparé sans un douloureux serrement de cœur.

Il y avait suscité de si chaudes sympathies! On le vit bien quand, en 1877, fut fondée 1' « Association amicale des membres de l'administration de l'enregistrement, des domaines et du timbre ». Cette Association, dont le but exclusivement charitable avait pour objet d'assurer des secours aux anciens agents de l'administration dans la détresse ou encore aux veuves et aux orphelins qu'ils laissaient, avait besoin d'un trésorier-

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adjoint actif, sympathique, charitable et dévoué. 11 fallait recruter des adhérents, les retenir, leur rappeler Tépoque du payement de leurs cotisations, documenter les demandes de secours, faire parvenir utilement et discrètement les allocations votées. Ce fut sur Charles Vertel que, presque dès le début, se portèrent les sufïrages de ses camarades. Avec quelle bonne grâce et quel entrain il préparait la besogne du comité! Quelle correspondance volumineuse il entretenait, soit pour faire rétracter une démission, soit pour faire patienter une veuve qui trouvait le secours insuffisant ou trop lent à venir, soit pour stimuler le zèle d'un rapporteur, soit pour obtenir les arguments nécessaires et péremptoires par lesquels il pourrait faire voter ou augmenter une allocation. Dans ce poste, son inépuisable charité trouvait le moyen de s'exercer sous les aspects les plus variés. Quand, en 19011, il fut mis à la retraite, l'administration lui conserva un local au ministère des Finances où il put continuer

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« à s'occuper des intérêts de sa chère Association ». Il avait ainsi l'occasion quotidienne de reprendre le chemin de son ministère et l'illusion d'être toujours en activité.

Malheureusement la politique, la hideuse politique, opérait dans l'ombre. On trouvait que « l'Association amicale » s'occupait trop exclusivement de charité et qu'elle ne ressemblait pas assez à un syndicat. Déjà, au renouvellement partiel du comité en 1905, les intrigues d'agents turbulents et désireux de se signaler à leurs camarades par leurs audacieuses promesses, avaient fait prévaloir des mœurs qui rappelaient de trop près certains procédés employés dans les élections parlementaires ou communales et un esprit inconnu jusqu'alors. Les nouveaux membres élus dans des conditions aussi tapageuses ne constituaient encore qu'un tiers du comité. Mais l'année suivante, un autre tiers s'adjoindrait à eux : la majorité risquait d'être déplacée.

Charles Vertel n'était pas homme à com-

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poser avec elle. Les travaux du coaiité jusqu'alors empreintsdecourtoiseet charitable camaraderie pouvaient se trouver paralysés par des querelles étrangères à l'allocation des secours. On commençait déjà à y parler des revendications professionnelles; on y critiquait l'esprit de routine des anciens comités; on y exaltait les innovations : une pareille atmosphère ne convenait plus à l'exercice de la charité. Charles Vertel revenait avec de la tristesse et presque du découragement des séances du comité.

Essentiellement pacifique, il n'avait ni le tempérament ni l'âge d'un batailleur. Le 6 janvier 1906, il prit prétexte d'une décision du comité qui transférait du ministère des Finances, où il était logé gratuitement, à la Bourse du commerce où il aurait à payer loyer, le siège social de l'Association pour donner sa démission. Cette démission stupéfia les agents qui ignoraient les cabales ourdies à Paris. C'est ainsi qu'un agent d'Oran écrivait à Charles ^'ertel le 28 avril 1906 : (( Mon cher camarade, ayant reçu

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dernièrement une communication du trésorier de l'Amicale, j'avais bien remarqué une signature inconnue ; mais je ne me doutais pas que vous eussiez démissionné des fonctions que vous remplissiez, entouré de l'estime et de la confiance de tous les camarades Je déplore votre détermination pour notre grande famille..., etc. »

Le comité de l'Association avait d'ailleurs tenu à exprimer ses regrets à son ancien trésorier-adjoint pour cette détermination. Le procès-verbal de la séance qui suivit l'envoi de sa lettre de démission mentionne, en effet, la délibération suivante : <( Sur la proposition de M. Dabancour, M. Vertel a été nommé à l'unanimité trésorier honoraire. »

Mais Charles Vertel n'avait pas plutôt cessé de distribuer, comme trésorier, des secours à ses anciens camarades ou à leurs familles dans la détresse qu'une autre association charitable réclamait son concours actif. L'Association pour le placement en apprentissage des orphelins des deux sexes

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qui avait alors pour président le regretté Joseph Ménard et pour censeur un administrateur qui sait toujours choisir ses hommes— M. René Seilher — avait besoin d'un trésorier. Charles Vertel était disponible. Presque septuagénaire, il devait entreprendre un nouveau travail. Il n'hésita pas: il accepta. De suite il fit merveille. Ses amis qui ne savaient rien lui refuser — il était si bon! — apportèrent sur sa demande leur cotisation à l'œuvreà laquelle il s'intéressait. Secondé par Joseph Ménard qui ne comptait que des amis au Conseil général de la Seine et au Conseil municipal de Paris, il obtient des subventions du département et de la ville. Ne voulant rien faire à demi, il assiste avec une ponctuelle régularité aux séances que, le soir, à la mairie du IV* arrondissement, le comité tient chaque mois: il fait même, malgré son âge et sa mauvaise vue, en été, le voyage de Brunoy pour s'y rendre; il visite dans les quartiers de Belleville ou de Grenelle les orphelins qu'il patronne; il suit leurs progrès, corres-

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pond avec leurs employeurs et encourage ses protégés par des récompenses. Il se préoccupe des concerts ou des quêtes par lesquels des ressources supplémentaires pourront être trouvées pour ses orphelins. Ce vieillard de soixante-dix ans stimule Tesprit de charité de plus jeunes, trouve plaisir à tenir dans tous ses détails la comptabilité de l'argent des pauvres et n'est jamais si heureux que quand il a fait un heureux.

Un de ceux qui l'ont vu à l'œuvre à ce l'Association pour le placement en apprentissage et le patronage d'orphelins des deux sexes », M. Lorrain, dans son rapport sur l'exercice 1911, écrivait de Charles Vertel : (( Il semblait que cet homme de bien ne connûtpas la mélancolie de vieillir. Presque toujours arrivé le premier à nos réunions mensuelles, qui de nous ne se rappelle avec quelle affabilité naturelle il accueillait les nouveaux venus? Sa physionomie souriante reflétait sa grande bonté ; et la modestie avec laquelle il remplissait ses fonctions

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ne saurait nous faire oublier les nombreux services rendus dans l'administration scrupuleuse des fonds de notre société. »

Aucune démarche ne lui coûtait quand 'i[ s'agissait de rendre service. En 1890, il se met en tête de faire obtenir un prix de vertu à sa domestique. Cette brave fille avait eu pour ses parents et surtout pour sa mère des sentiments de dévouement et d'amour fdial dignes d'éloges. Charles Vertel, qui s'y connaît, trouve ce dévouement fdial admirable; il rédige la pétition, rend visite à tous ceux qui peuvent appuyer sa demande, recueille leur signature et obtient de l'Académie française pour sa cliente d'office un prix Montyon.

Il était tellement serviable que, quand on sollicitait de lui un service, c'était lui qui remerciait le premier d'avoir été choisi pour le rendre. Cette conception de la charité décèle déjà une nature exceptionnellement aimable. Le fait suivant montrera jusqu'où il poussait la crainte de ne pas être aussi bon qu'il fallait. Une parente

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dont il était le seul et très proche héritier l'avait complètement exhérédé au profit d'une étrangère. Non seulement Charles Vertel s'acquitta, vis-à-vis de sa parente, sans aucune animosité, des devoirs qui lui incombaient, non seulement il solda les frais funéraires, mais encore il paya les droits de mutation afférents à une succession de laquelle il était écarté. Des esprits sceptiques qualifieront naïveté cet acte qu'il fit si simplement. Charles Vertel aimait mieux être naïf que de contrarier son prochain.

Cet homme qui pratiquait si constamment le bien, aimait aussi le beau. Il trouvait les loisirs suffisants pour taquiner — sans prétention d'ailleurs — la Muse et faire de multiples travaux sur les sujets les plus variés. Les nombreux manuscrits, les innombrables notes qu'il a laissés manifestent une curiosité toujours en éveil. 11 ne rétrécissait pas son esprit dans l'étude d'une spécialité. 11 était si heureux de vivre que tout l'intéressait. Voici la h'ste des princi-

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