L E VIEUX VAGABOND
(Sépia pour l’Édition des Chansons de Béranger).
CHARLET
GARDE FRANÇAISE (Louis XV).
composition, plus spirituelle quelquefois pour l’intention, n’en demeure pas moins profondeet incisive, sans rien de hâté ou de négligé. »
Charlet eut deux maîtres de très inégale valeur. Un nommé Le Bel, peintre très obscur. Il en parle d ailleurs en termes fort peu respectueux dans une de ses lettres : « Un croûton nommé Le Bel, élève racorni de David, alors que la rotule des Atrides se montrait, même à travers les pantalons, dans les tableaux d’un grand nombre des victimes du grand
», GARDE FRANÇAISE (Louis XVI).
maître... » Y v ’
En 18U, il quittait Le Bel pour le baron Gros. Il connut dans l’atelier de son
courant cette suite de magnifiques dessins qui ont marqué surtout la première époque de sou talent, on cherche involontairement ce qu’on peut lui préférer chez les plus grands maîtres sous le rapport de la simplicité, de la conception et de l’ampleur du dessin. U n peu plus tard, l’adresse de la main, devenue plus remarquable, l’entraînait souvent dans une exécution dont la précision et la délicatesse ne sont pas exemptes d’une certaine coquetterie. Cette adresse merveilleuse n’enlevait rien du reste à la franchise de son invention. La
CU ARLET.
nouveau maître : Delaroche, Roqueplan, Bouuington, Hippolyte Bellangé, Eugène Lami, Barye, etc.
Gros eut bien vite pressenti le génie si particulier de son nouvel élève.
Il ne s’attarda pas à foire naître en lui l’ambition des grands prix, des concours, des voyages à Rome...
Les beaux essais du crayon de Cbarlet le charmaient, et souvent, pendant ses longues et légendaires flâneries, il se rendait chez son ami, l’éditeur Delpecb, qui commençait à exposer à ses vitrines les premières lithographies de Clnirlet,
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imprimées par Lasteyrie. Et ces premières planches, blondes et lumineuses dans la souplesse légère de leur exécution, ne sont pas les moins bonnes de l’œuvre de notre artiste.
C’est de cette époque que date le Grenadier de Waterloo. Cette composition eut un immense retentissement. Elle fut tirée à un nombre si considérable d’épreuves, qu’il fallut refaire une seconde pierre. Ce renseignement nous est fourni par le colonel de La Combe, le fidèle ami de Charlet et son pieux
nographe. « Mais, ajoute M. de La Combe, cette belle traduction du mot célèbre attribué
CHARLET
à Cambronne (et nous avons des raisons de croire que le mot lui-même appartient à Cliarlet) n’a eu de succès que sous le rapport politique et par opposition à la Restauration. Le mérite artistique de cette œuvre ne fut compté pour rien, et, ce qui le prouve, c’est qu’au même moment de magnifiques pièces ne trouvaient pas d’acheteurs, et par conséquent d’éditeurs, au plus vil prix. A cette époque, Cliarlet avait en dépôt chez Delpech des superbes dessins de
six à douze francs. Ils ne se vendaient pas pins que ses lithographies...»
Cliarlet quitta l’atelier de Gros vers 1820, sur les conseils mêmes de son illustre maître : « Allez, lui avait dit Gros, travaillez seul, suivez votre impulsion, abandonnez-vous à votre caprice, vous n’avez rien à apprendre ici. » Et notre vaillant artiste, encouragé par ce témoignage de satisfaction, se mit à son œuvre. Mais que de cruelles épreuves à traverser, que d’humiliations à subir avant d’atteindre cette célébrité dont il était cependant déjà digne ! 11 y aurait un livre bien touchant à faire sur les vicissitudes du pauvre Cliarlet avant le jour béni oii, riche de dix-lmit cents francs de rentes, il put écrire cette lettre à son ami, le colonel de La Combe : « ... J’ai besoin de deux ans pour exécuter cette collection vraiment nationale (galerie militaire depuis 1792) ; j’y mettrai les Vendéens et l’armée de Coudé, noblement vus, et eu philosophe qui a fait des écoles et acquis à ses dépens, comme tous les cœurs un peu honnêtes.
« Le bruit de ce travail s’est répandu dans la gent éditeurs, et j’ai reçu de brillantes offres, mais je suis décidé à garder pour moi cet ouvrage, qui sera une propriété pour ma famille.
« Bien mieux, un des loups-cerviers du jour s’est informé de mes moyens pécuniaires près d’un de mes élèves, et m’a fait proposer vingt-cinq mille francs espèces, me laissant tout le loisir de faire l’ouvrage en sécurité, quitte à traiter avec lui à la fin de l’œuvre. J'ai repoussé Artaxerxès ; mon pain est sur ma planche; j’en ai très médiocrement,
il est vrai, ce qu'il m’en faut, mais l'ouvrage se fera avec soin, et, je l’avoue, avec plaisir, par la pensée que je travaille pour mes enfants. »
Cette lettre est datée du 24 mars 1845.
Les lignes suivantes, extraites d’une autre lettre écrite en 1810 pour M. Alexandre de Rigny, qui ne cessa de donner à Cliarlet les marques de la plus vive affection, prouvent assez que notre artiste n’eut pas toujours ses fameux dix-huit cents francs de rente dont se contentait sa souriante philosophie : « ... Je fus à mon tour le chercher dans son taudis. Non, toutes les peintures les plus exagérées des mansardes d'artistes seraient des descriptions de palais en regard de ce grenier obscur rempli d’objets cassés, de vieilles hardes, au milieu desquels je le trouvai dessinant sur ses genoux et recevant d'une lucarne un jour douteux ! On voyait çà et là quelques vieilles défroques de soldats, un vieux chapeau, un vieux casque, un fusil de munition, un sabre du temps de la République, et puis enfin le grabat, perdu au fond de cet obscur grenier. »
La correspondance de M. de Rigny est remplie de détails intéressants sur Charlet. Personne ne l’a mieux connu que lui, et dans ces lettres d’un tour vif et léger, pleines de traits piquants et de curieuses anecdotes, on voit à tout moment apparaître la figure de l’artiste, très vivante dans sa fantasque originalité.
Voici, ce nous semble, un
portrait bien définitif du maître. Nous le détachons d une lettre datée du 0 janvier
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ce ... Sous cette enveloppe, parfois décousue et plus souvent railleuse, battait le. cœur le plus noble, le plus sensible à tout ce qui pouvait grandir et glorifier la France. Ses instincts et son culte étaient là. Son crayon obéissait à cette généreuse pensée. S’il a peint avec cette vérité, que nul n’a pu atteindre comme lui, les vieux soldats de notre première Révolution, ou les scènes militaires de cette époque, c’est qu’à scs yeux les armées républicaines représentaient le pays dans ce qu’il avait de plus glorieux, et couvraient au dehors les atrocités du dedans.
« Personne, je crois, n’a pu mieux que moi connaître Charlet. Son caractère indépendant échappait à toute influence, ou du moins son influence momentanée ne résistait pas à ses réflexions, à sa bonne foi. Son amitié était vive et sincère, mais la moindre contrariété l’effarouchait à ne plus revenir.
« Quand j’étais colonel du 2° de hussards, je le voyais tomber dans ma garnison ; puis, quelques jours après, il disparaissait sans dire gare. Il a fait cent fois ce manège, restant quarante-huit heures, restant un mois, et toujours si libre chez moi que je paraissais ignorer et son arrivée et son départ.
« Quand nous étions seuls, sa verve était inépuisable, intéressante, c’était à lui demander grâce. Dès qu’il m’arrivait du monde, il ne disait plus rien ; il observait dans un coin. Il allait souvent au quartier causer avec les hussards, ou plutôt les faire causer. Il me rappelait Téniers fuyant son atelier et la foule qui s’y pressait, pour aller vivre parfois avec les paysans et y saisir ses types inimitables.
« Quelquefois, entrant pour déjeuner, il me priait de le mettre à table avec le sousofficier de planton, dont la conversation devait lui fournir, supposait-il, ample moisson. »
Nous ne pouvons, dans cette courte notice, suivre Charlet pas à pas depuis sa sortie de l’atelier de Gros, décrire chacune des phases de sa vie tourmentée, relater tous les curieux incidents dont elle est remplie, ni étudier comme nous le voudrions l’œuvre considérable qu’il a exécutée et qu’une mort prématurée, causée par l’excès du travail, a pu seule interrompre. Un aussi vaste sujet ne saurait être enfermé en quelques pages.
Ecrivant à M. Feuillet de Couches, qui lui demandait quelques détails pour une notice biographique, Charlet s’exprime ainsi : « J’ai fait plus de quinze cents dessins, tant sépias qu’aquarelles, plumes, etc., etc.; j’en ai déchiré tout autant, même de haut prix; jamais je n’ai fait le même sujet, ni reproduit une aquarelle en lithographie, etc., etc. » Il est bon de remarquer que, dans cette énumération, Charlet ne mentionne pas ses peintures à l’huile, dont quelques-unes sont remarquables, et dont nous parlerons bientôt. Il n’y mentionne pas davantage son œuvre lithographique, qui, d’après le colonel de La Combe, ne comporte jias moins de mille cinq cents pièces, et à laquelle il doit presque toute sa popularité, et aussi une grande partie de sa gloire. Je reconnais, bien volontiers, qu’il a déposé la fleur la plus pure de son génie dans ces belles sépias si vigoureuses et si transparentes, aujourd’hui éparpillées dans toute l’Europe, et dans ces
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superbes dessins, d nue exécution si spirituelle, si franche et si savoureuse, et qui faisaient déjà eu 1819 (époque à laquelle il les vendait six francs pièce) l’admiration du baron Gros. Mais j’avoue eu toute franchise que je ne peux encore me décider à faire l’éloge de Charlet aquarelliste. Jusqu'à-ce jour, mon œil n’a pu se familiariser avec l’éclat bleuâtre et froid de ses peintures à l’eau, où grâce, sans doute, à l’application souvent trop systématique, trop absolue du principe qu’il professait avec tant d’énergie : les masses avant tout, la composition prend, dans sa tonalité désagréable, un aspect lourd et fatigué. On m’objectera qu'à cette époque l’art de l’aquarelle, aujourd’hui porté à un si haut point de perfection, était encore dans son enfance. Mais Bonnington n’était-il pas contemporain de Charlet, et n’a-t-il pas du premier coup excellé dans ce genre et exécuté de son pinceau lumineux et léger d'incomparables chefs-d’œuvre? D’ailleurs Charlet, bieu que très passionné pour l’aquarelle, semblait tout disposé à douter de son inappréciable valeur en tant qu’aquarelliste : « Moi-même, dit-il, j’en ai fait quelquefois d’assez heureuses peintures à l’eau; j’en ai vendu jusqu’à quinze et dix-lmit cent francs, bon nombre à mille et cinq ceuts Sj ' fraucs. J’aurai à rendre compte au jugement dernier : quel
' * VOL! Enfin, je n’avais pas l’intention, j’espère donc de la
circonstance atténuante. »
. . Mais là où Charlet excella véritablement, ce fut dans r} la lithographie. Il est impossible de connaître cet admirable
artiste et de péuétrer sou génie, si on n’a pas examiné i'' A\\;nwn y une à une, attentivement, chaque pièce de son œuvre immense, et cela sur U 5 ^ une épreuve de choix, où figurent, fidèlement rendus, les vigoureux accents et les / légères caresses de son crayon. Et on reconnaît, en feuilletant les cartons où sont
entassés par centaines ces précieux documents d’art, que c’est à bon droit qu’il a pu être appelé le Callot du xixc siècle. Nul n’a porté plus loin que lui, dans un style aussi original que pittoresque, l’étude et le tracé des mœurs militaires et populaires. Avec une grâce étonnante, avec une prodigieuse facilité, avec une verve inépuisable , il exprimait tour à tour les joies, la douleur de ce peuple parisien qu’il aimait taut, et dont il a si définitivement fixé la physionomie de son crayon spirituel et rapide. Des critiques d’uu austère dandysme ont reproché à Charlet d’avoir trop souvent cherché des motifs d’inspiration dans l'ivresse tapageuse du troupier et dans la gaieté vulgaire des guinguettes. Eh! mon Dieu, oui, le bon Charlet se plaisait à prendre la nature sur le fait, il aimait les joies courantes de l’heure qui s’enfuit, et c’est pour cela que les jeux bruyants des gamins, la folle gaieté des grisettes, la tumultueuse ivresse des grognards, tentaient ce joyeux
CHARLET
philosophe, toujours si heureux de la gaieté des autres, qu’il ne pouvait la voir sans en jouir et sans éprouver le désir de la peindre. Enfant du peuple, il s’en est fait son peintre ordinaire. Comme l’a fort bien dit un de ses biographes : « Il est le frère du gamin de Paris ; il eu a la verve, la gaieté ; il se plaît dans ses joies ; il aime la foule, le tapage, la chanson; tout Beethoven, augmenté de Mozart, il l'eut donné pour quelques flonflons de la guitare désaccordée de son ami Donvé 1 2 ! »
Et cependant l’œuvre lithographique de Charlet ne se compose pas uniquement d’une suite ininterrompue de joyeuses représentations de la vie du peuple et du soldat. Parfois aussi la pensée de l’artiste s’assombrit. et s’emplit de visions funèbres ou terriblement tragiques. Il appelez-vous 1812, cette minuscule lithographie qui fut sans doute le germe d’où sortit l'admirable Épisode de la campagne de Russie, et où l’on voit se traîner comme des ombres, à travers les plaines blanches de neige, sous un ciel noir, les débris saignants de la Grande Armée. Et le Moulin de Jcmmapes! Et Y Intrépide Lefèvre! Et la Prise du fort Saint-Laurent! Et cette planche d’une impression si poignante, qui a pour légende : Je suis prêt, et qui représente un vieux grognard, le lendemain de Waterloo, saluant la Mort qui s’avance vers lui, sa faux à la main ! Et ces magnifiques compositions, inspirées par les événements de juillet 1830 ( Combat de la rue Saint- Antoine, — le Pont d’ Arcole, — Prise du Palais-Royal, — le Peuple à la caserne des gendarmes ), qu’il exécuta avec la collaboration de son ami Jaime, se réservant de peindre la foule enfiévrée par la lutte, et laissant à sou ami le soin d’encadrer, dans le décor des hautes maisons écorchées par les balles, tontes les péripéties de l'émeute.
J’imagine que Baudelaire, qui porta sur Charlet un jugement si profondément injuste, après l'avoir dédaigneusement classé parmi les caricaturistes entre Pigal et Traviès, ne connaissait pas toutes ces superbes lithographies où ce grand artiste a fixé d’un crayon si vivant les épisodes les plus héroïques des Trois glorieuses *. Un jugement aussi extraordinaire dans sa malicieuse ironie que celui qui suit ne peut être motivé que par l'ignorance : « Ou a beaucoup parlé des gamins de Charlet, ces chers petits anges qui feront de si jolis soldats, qui aiment tant les vieux militaires et qui jouent à la guerre avec des sabres de bois. Toujours ronds et frais comme des pommes d’api, le cœur sur la main, avec l'œil clair et souriant à la nature. Mais les enfants terribles, mais le pâle voyou du grand poète, à la voix rauque, au teint jaune comme un vieux sou, Charlet a le cœur trop pur pour voir ces choses-là. »
A vrai dire, ces notes tragiques ne figurent qu’assez rarement dans l’œuvre de Charlet. Mais ne suffisent-elles pas à prouver que notre artiste ne fut pas seulement le peintre