GRENADIER DE LA REDOUTABLE 32* DEMI-BRIGADE
Figure énergique d'un vieux troupier de la République. La tête, vue de face, est coiffée d'un chapeau. (P. en h. sans encadrement.)
42. OFFICIER DE L'ÉTAT MAJOR DE L'ARMÉE DE SAMBRE- ET-MEUSE. Il a mis pied à terre , tient sa pipe à la bouche , et a la bride de son cheval passée dans le bras droit. (P. en h. )
43. LES ENNEMIS POLITIQUES. Ce sont un ancien militaire décoré et un vieux bourgeois assis sur le même banc dans un jardin. L'épicier tient un journal à la main et en fait la lecture, qui semble plaire très-médiocrement au troupier. (P. en h.)
44. Deux bohèmes sont debout à la porte d'un cabaret; sur le mur, on lit: Vin à quatre sous, et au bas : Vive Chicard; ce qui fait dire à l'un des deux Voyous: Vois - tu , Chicard domine son époque/ ( Croquis en h. )
45. SOLDAT SUISSE. Il est assis sur un rocher, revêtu d'une armure complète. Croquis à la Salvator Rosa. (En h. sans encadrement. )
46. LE COMTE DE LAS BLAGUERASSE, lieutenant- général, commandant les forces combinées du Paraguay; chevalier des ordres la Conception, du Soleil, de l'Éléphant du Bengale et la Tortue de de Chandemagor; membre correspondant des sociétés non libres de Foulon, Brest et Boche fort. Il est représenté de profil, un brûlegueule à la bouche, les mains derrière le dos, appuyé sur un gros bâton. Dans le fond , à gauche , un gendarme. ( Croquis en h. )
Type primitif de celui qui figure dans la vie de VALENTIN.
47. UNE RECONNAISSANCE. Dans un paysage, entre deux bouquets de bois, Napoléon débouche sur un cheval blanc, suivi d'un officier. (P. p. en t.)
48. Croquis en h. sans encadrement. Huit têtes de vieillards: quatre en haut, trois en dessous; la huitième, plus petite, tout à fait au bas.
49. Neuf croquis de Napoléon à pied et à cheval. (En t. sans encadrement. ) Le croquis du milieu , plus grand que les autres , représente Napoléon sur un cheval au galop.
20. LA SENTINELLE AVANCÉE. A droite, masse de grands arbres; à leur gauche, un grenadier en sentinelle, l'arme au pied. Dans le fond, à gauche, une masse de troupes dans lesquelles on distingue Napoléon sur un cheval blanc. (P. en t. )
24. LE VOYAGEUR ÉGARÉ. Un bâton à la main, enfoncé dans une mare couverte de hautes herbes , il a vu venir de son côté un vieux garde-chasse suivi de son chien; et comme il lui demande son chemin, le garde-chasse répond: Vous voilà dans le bourbier/... Si vous continuez, vous êtes perdu/... Fallait prendre à gauche, et
marcher franchement... vous auriez gagné le cœur du pays!... (P. en t.; ne porte pas le nom de Charlet. )
22. Nous sommes devant le théâtre de Polichinelle. Au premier plan, trois spectateurs (une vieille femme , un troupier et un jeune soldat) font leurs réflexions: Si polichinelle s'amuse avec le diable, dit le troupier, la farce ne durera pas longtemps. Au bas de l'estampe, en h. , à droite et en dehors de l'encadrement, deux petites têtes sont griffonnées.
Charlet, après ces derniers travaux, se trouva tellement fatigué qu'il se vit dans la nécessité de renoncer à tout service dans la garde nationale , et , pour se mettre en règle, il formula ainsi sa demande :
A MM. le Président et membres du Conseil de recensement
de la dixième légion.
<( Messieurs ,
« Je ne dirai pas comme feu Louis XVIII : C'est toujours avec un nouveau plaisir que je viens, Messieurs... moi, c'est toujours avec un nouveau regret que je viens , Messieurs , vous exposer mon piteux état. Après avoir subi toutes les mystifications médicinales, voire même homéopathiques, jeu suis réduit a vous dire, Messieurs, qu'un bon nombre d'ânes sont aux bancs de la Faculté, et que leur impuissance est bien constatée par l'état de ma pauvre personne. Ils n'ont pu nïextirper mon affection catarrhale; donc, il me faudra vivre en société de cet ennemi intime , avec lequel je me trouve aux prises a la moindre variation atmosphérique , qui me coudoie à la moindre imprudence et me saisit au moindre écart : sa griffe est toujours là ; elle s'enfonce et me rappelle à l'ordre au moindre
oubli.
Cette position, Messieurs, sans être un état de maladie aigu , demande pourtant tellement de ménagements et de pré* cautions, qu'il m'est physiquement impossible de passer la nuit au corps-de-garde, et bien moins de supporter les factions. Je suis honteux, je Ta voue, d'être forcé de vous demander encore une exemption de nuit , mais je suis commandé paf la triste nécessité. C'est d'autant plus humiliant et plus dur pour
moi , que je suis rempli de zèle et que j'en ai donné l'exemple depuis 1814; car en 1814, à la bataille de Paris, je brûlai les dernières cartouches des funérailles de l'Empire.
« Je pourrais, Messieurs, vous donner k Pappui de ma requête des certificats de médecins honorables, qui ne sont pas des ânes; si vous les exigez, je vous les fournirai ; puis, vous avez pour vous le droit de visite auquel je serais forcé de me soumettre ; mais je suis certain que vous le repousserez comme toute la France , excepté le seul homme qui a osé le proposer.
« J'attendrai avec confiance votre décision , qui sera juste , je n'en doute pas ; fût-elle injuste , je m'y conformerais en tout.
« Votre bien dévoué serviteur ,
<< Charlet,
8 juillet 1842.
« Grenadier, deuxième bataillon, professeur à l'école Polytechnique, officier de la Légion d'honneur. »
Parmi ses amis, Charlet comptait à juste titre Mme Lejeas, qui habitait avec sa famille une maison de campagne située à Brainville, par Ponthierry , route de Fontainebleau. Déjà précédemment notre ami avait été affectueusement accueilli dans cette maison hospitalière; et vers la fin de 1842, il recevait de Mœe Lejeas une nouvelle et pressante invitation.
Voici quelques lettres en réponse :
ParU, 30 novembre 1842.
« Madame et amie,
(( Vous saurez que je suis dans le coup de feu de mes travaux et qu'il m'est impossible de m'absenter, même pour quelques jours : j'ai ma leçon à l'école Polytechnique quatre fois par semaine, puis un grand tableau en chantier ; or, je ne puis répondre à vos aimables désirs , et vous conviendrez qu'il
est cruel pour un galant homme de ne pouvoir répondre aux désirs dune femme aussi bonne que vous.
« Mais je prendrai ma revanche ce beau temps ; je me suis arrangé pour passer la belle saison à Brainville , comme il y a deux ans. J'aurai de plus l'agrément de n'être pas astreint a revenir k jours fixes k Paris. Je compte aller vous voir aux jours gras, et prendre mes mesures pour m'établir un atelier a Brainville.
« Bien des remerciements k M. Auguste; ce faisan était admirable, et je l'ai mangé presque k moi seul ; c'est pour moi ce qu'il y a de meilleur au monde.
« Je n'entends pas parler ici de vos enfants ; peut-être n'en entendez-vous pas plus parler que nous. Pauvres crédules et faibles humains que nous sommes I nous comptons sur eux pour consoler nos vieux jours; que de cruelles désillusions
nous attendent I Enfin il faut prendre son parti et trouver
en soi assez de philosophie pour supporter l'amertume du calice.
« Que Dieu vous soit en aide, ainsi qu'k nous, et tout ira bien.
« Agréez , Madame , nos hommages respectueux , et croyez k notre sincère et bonne amitié.
« Charlet. »
20 février 1843.
« Madame et amie,
« Je m'étais promis d'aller faire mardi gras k Brainville; mais Dieu dispose , si l'homme propose ; or donc , la Volonté suprême n'a pas voulu. Je suis forcé de faire mardi maigre k Paris; je dis mardi maigre, car je suis condamné k l'eau pure jusqu'au beau temps; puis je suis tellement fatigué du travail forcé et assidu que je viens de faire, que j'ai les plus grandes précautions k prendre contre la saison humide.
« Je remets donc cette agréable visite pour moi aux premiers beaux jours d'avril , quand le soleil aura pris quelque force et pénétrera les malheureux de ses rayons bienfaisants.
<< Ma femme me parle souvent de vous et du désir de me voir confié a vos bons soins , car ma sanlé est bien délabrée ; Brainville peut seul me donner du nerf, aussi je me promets d'y établir mon atelier cet été ; je vous envahirai , et Brainville deviendra le sanctuaire des arts. Oui, Brainville est la terre promise; c'est le fleuve de Jouvence; on n'y a pas plutôt iqis le pied , qu'on se sent revenir k une nouvelle vie ; aussi ai-je prévenu ma femme qu'elle ne me verrait guère cet été, et que le pavé de Paris n'userait pas beaucoup mes souliers.
« J'ai appris avec plaisir que mademoiselle votre fille était près de vous. J'aime à voir les membres d'une famille se resserrer ; dans cette vie ne doit-on pas chercher a se rendre le? jours agréables les uns aux autres , et n'est-il pas du devoir comme de l'intérêt de nos enfants de s'éloigner le moins possible de nous? Où trouveronl-îls ces soins et ce dévouement de tous les instants que nous nous faisons un bonheur de leur prodiguer, pour quelquefois, hélas! n'en recueillir que l'ingratitude?
« Ce bon et hospitalier montagnard va bientôt reparaître sur sa montagne pour offrir aux voyageurs égarés cette loyale et antique hospitalité que pratiquaient si bien nos pères. Quand vous le verrez, dites-lui bien qu'il est le plus généreux comme le plus brave des Écossais présents et à venir , ce que M. Mouffle jure avec moi, comme un vrai charretier.
« Arrive le lilas ! arrive le 1er juin! après lesquels je soupire ; car jamais Paris ne me parut plus sale sous tous les rapports , moralement , physiquement et politiquement ; j'ai hâte d'arriver au SAUT (1), pour me débarrasser des sots qui sont ici en si grand nombre. Encore, s'il n'y avait que des sots, mais les fripons... mais... je finis, car si je passais en revue tous les infâmes de l'espèce , ma lettre ne suffirait pas. Prenons donc le temps comme il est, l'homme pour ce qu'il vaut ; pour moi, je ne suis pas venu sur la terre pour pleurer sur les misères de la vie ; donc, avec quelques bons amis, peu, très-peu, quelques écus dans mon tiroir et du pain pas trop dur, je me trouve heureux.
(4) C'est le nom de la propriété de Brainville.
<( La petite famille me charge de tous ses respects et amitiés, toujours avec l'espérance.
« Adieu , Madame et amie , veuillez agréer mes respectueux hommages , en y joignant les compliments affectueux de ma femme.
(( Charlet. »
• 25 avril 1843.
« Madame et amie, tenez- vous sur vos gardes : samedi nous nous abattons comme des vautours sur votre maison. Oui, bonne et honorable dame, vous allez avoir k héberger une bande de BOHÈMES ; j'en suis effrayé.
« Je suis bien faible et bien fatigué, mes travaux de cet hiver m'ont réduit k l'état d'ombre chinoise, ou plutôt de spectre; mon catarrhe a doublé, mes forces ont diminué, l'appétit s'en est allé ; le cœur seul est resté ferme , d'accord avec la tête ; du reste, je ne' suis plus qu'une ombre d'homme, mais je compte sur B rai avilie.
« Ma femme vient passer une quinzaine ; elle veut me voir renaître avant de me livrer k vous.
« J'ai grand besoin de repos, de calme, de bon air et de liberté, enfin dé* tout ce qu'on trouve près de vous.
« Nous avons failli perdre notre bon Yillain (1 ) ; dans la nuit du vendredi au samedi , il a été saisi par une espèce d'attaque d'apoplexie; s'il n'avait pas été saigné sur-le-champ, c'était un homme mort. Il va mieux. Brave et digne garçon, que Dieu le garde pour les siens !
« Si M. Auguste peut nous prendre k Ponthierry , cela nous obligera, car j'ai k peine la force d'aller a mon atelier; donc, il me faudrait trois jours de marche pour rejoindre Brainville.
Agréez, Madame, etc.
« Charlet. »
(1) Villain a imprimé le plus grand nombre des lithographies de Charlet. '
Charlet arrivait donc à Brainville avec une santé bien délabrée ; aussi ne put-il mettre à exécution son projet d'établir un atelier, et de faire de la peinture sérieuse; il fallut se contenter de quelques es-* quisses peintes ou dessinées.
Mais comme il était dans sa nature de toujours produire, il écrivait beaucoup , et nous avons entre les mains un grand nombre de lettres datées de cette époque.
Et d'abord ses préoccupations se portent sur l'École, sur les perfectionnements à y apporter : à ce sujet, il entretient une correspondance avec ses deux maîtres adjoints, Lalaisse et Canon. Au milieu d'idées sérieuses, relatives au sujet qui l'occupe, Charlet introduit, comme de coutume > quelques-unes de ces gaietés, de ces drôleries, dont il y a si ample provision chez lui.
Les lettres de Charlet ressemblent à ses croquis ; les unes et les autres renferment toujours quelque chose qui intéresse , qui amuse du moins.
Nous choisissons dans cette correspondance les deux lettres qui suivent.
A M. Lalaisse , professeur à l'École.
Mai 1843.
« Intrépide prévôt , mon digne Atlas , je vous remercie de votre bonne et obligeante lettre ; vos bons sentiments et votre dévouement pour tout ce qui m'a pu être utile et agréable me sont connus, et si quelques gens ne vous jugent que sur l'écorce, je ne suis pas de ce nombre. Donc, n'ayez jamais aucun doute sur l'estime profonde que je vous porte, non de ces estimes du monde qui varient en raison du vent, mais bien basée sur un concours et un ensemble de faits qui me font vous apprécier comme vous le méritez.
« Vous me demandez un conseil ; je ne puis guère vous en donner , car j'en ai bien besoin pour moi-même. Donc , si je me
hasarde a vous en risquer un, c'est celui de vous laisser aller à votre impulsion , à votre sentiment. Voyez la Bretagne : j'ai vu des intérieurs de paysans de ce pays , ce sont de vrais Rembrandt. Un officier d'artillerie, L'Haridon, qui a travaillé à mon atelier, a fait plusieurs dessins fort remarquables sur cçtte province. Partez donc , VOYEZ ! Tout ce que je vous recommande, c'est de ne pas oublier d'éviter de faire comme certaines gens qui ont rempli deux cents toiles d'études , quatrevingts volumes de croquis, puis sont venus expirer devant la difficulté de leur emploi et de la production . Comme ces gens qui s'en vont chercher la colonne de Pompée et les Pyramides , pour revenir dans leur pays construire une cabane à lapins. Faites votre affaire bretonne, mettez quelque argent de. côté; puis AU TABLEAU , comme Annibal a Rome , avec la même fureur et la même persévérance , seulement avec un autre dénouement. PÉRISSE ROME (1)!
« Dites donc a mon filleul Villain que dans le commerce il faut une tête toujours SOURIANTE, même si Ton vous dit une injure.
« J'ai été bien content de l'empressement que Canon a mis h m'annoncer la solution de votre petite affaire avec les élèves ; il m'écrit en termes de bon camarade. Ce gros raton parait froid, mais il ne faut pas le juger sur l'enveloppe; c'est un homme juste , bon et point capricieux .
« Planète vacillante et frêle , je gravite pourtant vers le mieux.
« Votre bien affectionné ,
« CHARLET
, ; « Je mets sur l'adresse : PROFESSEUR , pour frapper l'imagination de votre portier et consolider votre crédit.
A M. Canon, etc.
Quelques mots sont nécessaires pour faire comprendre cette lettre.
(1) Lalaisse a pris au sérieux ces bons conseils , et a fait d'excellents dessins sur la Bretagne, édités par Charpentier' de Nantes. ' * '
D***, maître de dessin à l'École, division Steuben, avait fait un voyage en Italie. Ce voyage revenait atout moment dans sa conversation.
« Il avait fait , disait-il , un grand tableau à Naples ; puis il avait habité quelque temps Sorrento , où il avait laissé de vivants souvenirs, tant par des études remarquables que par grand nombre de bonnes fortunes. » Et voyant Gharlet aussi malade, il lui conseillait d'aller habiter Sorrento.
Sorrento, le 6 mai 1843. .
« Mon cher Canon, ONCQUES je n'ai des nouvelles de vous ou de ceux qui vous sont chers ; êtes- vous donc mort? Si vous êtes mort , dites-le ; mais comme vous ne donnez pas signe de vie, c'est que vous vous portez bien, sans doute.
« Vous aurez a vous entendre avec M. Coriolis pour établir les deux ou trois figures (académiques) qui doivent être remises à l'examinateur pour l'admission des élèves. Elles devront être plus grandes que les nôtres de l'École, et un peu plus ombrées pour augmenter la difficulté. Tâchez de donner du caractère à ces têtes ; les nôtres pèchent peut-être par la.
« Vous direz a D*** que je vous ai écrit de Sorrento .près Naples, où il m'a conseillé d'aller. Je n'y suis arrivé qu'après une navigation pénible et après deux combats avec des pirates , que nous avons capturés et sur lesquels nous avons repris son GRANDISSIME tableau qu'il avait fait a Naples, et qui lui avait été enlevé, ainsi qu'un grand nombre d'études, par un corsaire tri poli tain. Lorsque nous nous sommes présentés à l'abordage, nous avons trouvé les forbans retranchés derrière le tableau ; alors le combat s'est engagé avec fureur DANS L'OMBRE , à la hache et au poignard : en moins d'une demiheure, toute LA LUMIÈRE a été enlevée; ce que les barbares voyant, ils ont demandé merci. Alors nous les avons conduits à fond de cale, et condamnés à copier les études qu'ils avaient enlevées à ce brave D***.
« J'ai aussi retrouvé sur ce corsaire bon nombre de mes aquarelles et dessins du bon temps où je les faisais bien et pas cher; maintenant qu'ils sont moins bien et plus cher, les forbans n'en veulent plus.
« Un de ces forbans avait vu Brune (1 ) au bagne de Toulon , où il était pour LAVIS ; Brune lui a conté que S... et D... me regardaient comme un homme perdu , et se partageaient déjà ma succession. Ce bon Brune ne formerait pas de pareils vœux , c'est un trop bon camarade.
(( D. .. a laissé de très-bons souvenirs a Sorrento ; j'ai vu plusieurs enfants blondins , frisés , qui lui ressemblaient beaucoup ; ils ont tous de petits habits d'état- major avec des éperons et des épées moyen âge.
« Je crois bien avoir vu le fils de S...; il dormait a côté d'un plat de macaroni ; il était assis sur sa palette : aussi je crois
qu'en fait de peinture il en a plein le Qu'il a une figure de
bien honnête homme!
« Je commence à reprendre vie ; le silence des bois , le bon air des champs et la frugalité me sont plus salutaires que toutes les drogues. Dans une huitaine de jours, j'essayerai de travailler.
« Gomment vont vos enfants ? quant aux miens, je n'ai qu'à m'en louer ; ils sont très-joueurs , très-mangeurs et trèsparesseux.
« Tout à vous de cœur,
« Charlet. »
« Bien des amitiés au bon Montfort (2), quoiqu'on dise qu'il fait le las (FELLHAS) depuis qu'il a été en Egypte, et qu'il trouve le travail PYRAMIDAL et son quartier DÉSERT ; mais je ne veux plus faire dé calembours; jadis c'était MONFORT ! »
Cette amélioration dans la santé de Charlet apporte chez lui une recrudescence de gaieté; il faut bien qu'elle s'épanche. De là ces lettres à son ami Mouffle ^ que nos lecteurs connaissent déjà.
Nous savons que Charlet est essentiellement railleur : ajoutons que pour donner libre cours à cette verve, qui surabonde chez lui, il faut qu'il trouve pour interlocuteur un homme d'esprit, avant tout, mais bon, naïf et ne pouvant, dans aucun cas, s'eifaroucher de ses innocentes plaisanteries.
(1) Alors professeur de lavis a l'école Polytechnique.
(2) M. Montfort était aussi maître de dessin a l'École.
SA VIE. — SES LETTRES. f&i
Vendredi 24, 25, 26 ou 27 mai 1843. — Brainville.
« Mon cher Mouille , je vais de mieux en mieux ; l'appétit reparaît, les forces reviennent, et fasse le soleil, tout s'arrangera , jusqu'à ce que cela se dérange, car c'est ainsi qu'est faite' la machine humaine. A proposée machine, j'espère que vous vous portez bien , mais que vous ne portez plus votre gilet qui , sur ma foi , je vous le déclare , est la chose la plus salé que j'aie jamais vue. Je pensais que vous pourriez l'utiliser, et voici comment : L'empereur de Russie vient de menacer les Grecs de sa colère, si avant peu ils ne s'acquittent pas envers la Russie de je ne sais combien de millions. Eh bien , faites fondre votre gilet au profil des Grecs , ou bien envoyez-le au roi Olhon qui le fera fondre sur l'armée russe. Les deux moyens sont bons et vous feront honneur comme Philhellène (fil et laine, votre gilet en est fait, je crois). ',
« Savez-vous que vous êtes bien maladroit , mon cher Mouffle, en parlant d'une grosse femme ; cette GROOOSSE FAME , cette GROOOOSSE FAAMME ; ma femme qui vous faisait des yeux sans parvenir à vous arrêter. Mouffle ! je ne connais point d'homme qui vous soit comparable pour les gaucheries ; il n'y a vraiment chez vous que le cœur de terminé ; la tête est a moitié faite ; c'est une tête débauchée. Mouffle ! vous êtes la boulette personnifiée.
« Une des bonnes charges que nous vous ayons faites a été de vous faire accroire que vous buviez régulièrement trois ou quatre carafes d'eau tous les soirs , et vous l'avez cru avec une naïveté digne des temps primitifs.
« Au reste, mon cher Mouffle, vous êtes l'homme primitif, tout ce qu'il y a de plus primitif; aussi j'en suis à comprendre comment vôtre femme a pu découvrir en vous quelque chose qui pût vous faire supporter. Je pense bien quelle n'est pas k son premier regret d'un pareil acte de folie de sa part; enfin il faut qu'elle vous digère comme cela ; non , mais Mme Mouffle qui a de si bonnes manières, et je dirai même un certain parfum de comtesse... de marquise... aller s'accrocher à un pareil animal , un véritable ours , un orang-outang dont le nez devient
comme une mûre ou une framboise gâtée. Ce n'esl point en suçant de la glace , homme de lettres ! que l'on se rend le nez ainsi. 0 Bourdon (1) !...
<( Assez d'injures comme cela , mon cher Mouille. Je lis Tite- Live ; j'apprends mes Romains , Tan 429 avant J.-C . Quel tohu- •bohu que cette bonne république romaine. Ah çà! mais ces gens-là avaient donc tous mille écus de rente ; je les vois continuellement occupés à tailler des bavettes dans le Forum ou à tirer la savate au Gapitole ; puis quand la pauvre République expire sous leurs coups , c'est un dictateur qui la sauve. J'avoue que c'est peu encourageant pour la forme gouvernementale. Nous, nous sommes plus adroits, nous avons le JUSTE- MILIEU; un gouvernement à bon marché; monarchie entourée d'institutions républicaines, de forts détachés et d'enceinte continue.
(( J'irai a Paris jeudi prochain et dînerai chez vous, mais sans faste : un plat de viande et un plat de légumes; je suis comme vous , frugal ; seulement je conserve mieux mon nez ; car s'il fallait qu'à l'état de détérioration où je me trouve, se joignît un gueux de nez comme le vôtre , je le mettrais dans un étui et je n'oserais plus sortir.
<( Adieu, poète couronné de l'Académie de Toulouse , adieu , favori de la belle Isaure ; car c'est elle qui a fondé cette académie Oh! si elle pouvait voir fondre votre gilet! « Adieu , Mouille.
« Charlet. ))
Brainville, 'Ht juin.
« Aimable favori de la belle Isaure, vous dont le nez se colore à l'ombre des lauriers, posés sur un front vigniçole par celle espèce de muse, diles-moi. J'entends parler de vous à Brainville; je distingue, quoique confusément... Saint-Jean... M. Mouille... bien laid... franc, bon cœur... boit trop d'eau... et samedi , convoi de trois heures, sans doute.
{{) Marchand do vins traiteur, successeur de M"" Saguct.
« Est-ce que vous êles dans l'intention de nous donner un coup de pied ; si TANT EST , vous serez bien reçu ; vous connaissez la châtelaine, c'est vraiment l'hospitalité écossaise; seulement, mon brave, évitez -nous votre gilet; une mise décente est de rigueur : veste de chasse et linge blanc.
« Ma femme me dit que mon fils aura l'honneur de communier a Saint -Sulpice, en compagnie de votre gars; c'est trèsbien, mais que cela dure peu. Que de grimaces ! que d'ennuis ! MAIS on n'a pu encore remplacer tout cela ; et nous autres hommes, qui faisons les superbes et les crânes, nous nous soumettons et faisons comme le commun des martyrs. Vous êtes une ganache, Mouffle ! et moi aussi.
« Si vous venez, tant mieux; si vous ne venez pas, cela suffit.
« Adieu, bonne santé.
« Gharlet. »
Brainville, 28 août.
« Enfant gâté des neuf soeurs ! triomphateur des jeux floraux ! je suis chargé de vous dire que nous avons ici beaucoup de perdreaux et pas mal de lièvres ; trois sont déjà venus folâtrer sous lé bout du fusil du grand destructeur , qui les a punis de leur inconséquence.
« Le jour de l'ouverture n'est pas encore indiqué; on vous avertira.
« Je vais bien : je pense que votre bonne famille est aussi en bonne santé, sauf ce pauvre Ultime (1); enfin il faut espérer. Moi , vieux cinquagénaire catarrheux et rhumatismal , j'espère bien ; ce serait bien le diable qu'un voyageur à peine aux portes delà vie, lés vit se fermer sur lui, ou fût condamné à faire sa route en souffreteux. Espérons donc!
« On vous dit mille bonnes choses , et on vous en réserve un nombre égal.
« Salut et fraternité. v
« Le Vieux de la montagne. »
(I) Le plus jeune des fils de M, Mouffle.
1er septembre. — Brainville.
« HAUT LE MOUSQUET ! LA MÈCHE AU SERPENTIN ! APPRÊTEZ -VOUS A MARCHER I PASSEZ LE MOUSQUET SUR L'ÉPAULE ! MARCHEZ !
« Allons, chasseur timide, videz le domicile conjugal; débarrassez cette bonne M"* Mou (île de votre criarde et grossière personne ; donnez quelques jours de calme à votre bonne petite famille. Arrivez! C'est pour le 5; le 5, entendez- vous? et n'allez, pas prendre mon 5 pour un 3 , vieil absurde. Dire qu'une femme aussi bien et d'aussi bonnes manières que la vôtre a pu épouser un vrai charretier du train ; vieille horreur d'homme !
Madame Hélène vous attend à l'ombre de la nuit ; Loin des chats-loups vous vous verrez sans bruit.
On vous attend ,
Vieux sacripàn ; Mettez vos guêtres, ne perdez pas de temps.
« Arrivez.
« Mille choses aimables de la part des hôtes et des autres.
« Charlet. »
Samedi, 2 septembre. — Brainville,