CHARLOT CHEF DE RAYON
(The Floorwalker.)
Faire de l’ceil i la poupee de cire sur la quelle on essaie les robes, envoyer de l’eau dans l’otil des patrons, saccager un dtalage, lutiner la plus strieuse personae attachde 4 l’dtablissement, sont jeux scolaires. Ce qui importe, c’est de ne pas perdre de vue l’escalier roulant dont la perpdtudle ascension de chenille rampe entre deux rampes. Tout le drame est 14.
Apprendre 4 s’en servir d’abord. II convient de descendre quand on croit monter, de monter quand
on doit descendre, de tomber virement comme aux toboggans des Folies-Park, de - grimper d’un jet soudain quand on ne s’y attend plus.
Dans une piece bien faite, il y a des traltres. Certes, il y a d’abord ce traitre d’escalier. II y a aussi les directeurs du magasin de nouveautes. Ils vont enlever la caisse (dans une valise). Charlie s’en mele. La dactylo a sa part. La crise est terrible. Un ascenseur prompt comme la guillotine jongle avec les voleurs. La police, la valise. Charlie fait la couleuvre entre les jambes de ses ennemis, c ’ est -d- dire de tout le monde. Pressfc par les revolvers braqufes, les poings tendus, les portes herm6tiques, il s’en remet a sa marraine la danse et m81e en une rythmique imponderable les arts sdducteurs de Jacques Dalcroze, d’Anna Pavlova ou d’ Isadora Duncan.
t Aprds cela, il faut en finir. D’oii l’apotheose de catastrophe. Tout vole et court, tout se trouble, tout se heurte, c’est la revolution, le siege, le pillage, l’infini de l’horreur. L’escalier mecanique monte toujours. Et Charlie sera loin dans les m6andres
du faubourg que l’escalier continuera son rythme de grand fleuve aux rives immuables.
CHARLOT CHEZ L’USURIER (The Pawn Shop).
L’important n’est pas de possfeder, ou de toucher, ou de voir une creature aussi mystdrieuse qu’un rfeveille-matin. L’important est de connaitre ce qu’elle a dans le ventre. C’est prodigieux de faire tenir tant de bibelots dans cette espdce de casserole a musique. Des roues, des r escorts, des vis, des plaques, des clous, des dents, des dfe, quoi encore ? toute une boutique s’y resume. Jouissons & cueillir, un par un, las mdcanismes de la pendule. Les Staler
sur le comptoir... Les peser sagement au creux de
la paume... Les considdrer de toute la puissance
oculaire et ctrdbrale du grand ingdnieur... Et puis,
ddciddment, balayer le stock, le fourrer pele-mgle \ .
dans le boitier mdtallique, se ddbarrasaer de 1’objet
comme d’un souvenir bete ou d’un amour manqud: *
Charlie pense dfejd 4 autre chose. r
Le petit vieillard soup^onneux redoute les initia-
tives du petit' jeune honune candide.
Le copjfedkn* vaincu par' la destin^e ou par 4 bassesse de son art decevant, fait enfin pleurer avec un monologue douloureux. *
11 y a quelques deuzaines de gifles, de coups de pied et de projectiles funestes dans Tarridre- boutique.
Mais il y a aussi le visage d’Edna et son sourire de printemps qui fait, d'un mauvais sujet triste, un mauvais sujet amoureux.
CHARLOT MUSICIEN {The Vagabond).
Darius Milhaud a fait une partition quasi bresi-
lienae « pour accompagner n’importe quel film de
Chaplin ». Eh bien, il no taut pas s’en servir pour
celui-la. Chariot Musician veut du Chopin. 11 y chante
un romantisme attendri, tellement « au point » que,
malgrd la jaquette et 1’ automobile, on croit voir une
iifiage d’il y a soi Xante et des ans. Charlie axnant
i€t violoniste. Tout le d6sespoir des tziganes 1
Melancolie violente du role de berceur . Quel coup
d’archetl... t
CHARLOT RENTRE TARD < One A . M-)-
Le taxi de Charlie s’aligne au bord du trottoir. Pourquai s'arreter ? Un accident ?... Non. Une maison. Laquelle? La naienne, dirait Charlie si Charlie n’etait pas dans cette situation physique o d l’on ne dit plus riot Chariie attend. Un petit hoqnet de rien du taut resume sasoirie sons la preciser. Le diatde sait 4’od 0 vient. Une soiree s^rieuse od la colonelk etaat si laide. et le notaire si etmuyeux qu’il a bien fallu vider le pot k whisky ? Bake. Un restaurant aid les plats s’amoncellent pendant quo les girls sur patins a roulettes toument com me des folios avec des sourires indestructible# et des maiUots transparents ? Boke. Boire. Un bar odr les propes * les plus honnetes s’^changent sur un rythise assez. dissonant, verre apr&s verre ? Ah 1 -boke, boke, boke. Bref, Charlie a bn et le taxi stoppe devant ' chez iui.
L’air frais du soir dans les quartiers bourgeois
a quelqtfe chose* de tendre-aux ivrognes. A quoi bon ? Cela ne dessaoule pas, tout de mime. Cela ne
vous 6ta pas ce goflt de regardef devant soi comme les
boeufs efc. comme les mages. Cela n’8te pas ces pintas
multiples qui balancent dans votre estomac le gin,
l’ale et le brandy. Alors ?
Le chauffeur tique. Sortons de cette cellule 4 roulettes. La poignie d’une portiire de taxi se cache mieux que le furet dans le terrier. Et la monnaie dans la poche 1 Sait-on settlement oh est la poche ? Vide ou pleine, qu’importe, ai l’on croit qu’il n’y en a past Adieu, ma poche ! t Adieu, chauffeur 1 Comme on est mal compris! Le petit homme est une 6 pave distinguie, comme, 4 de certains soirs, Morias ou Oscar Wilde et beaucoup d’autres, dit-on, qui se sentaient trop seuls et cherchaient 4 se sentir encore plus seuls, mais ailleurs...
Le chemin du trottoir 4 la porte est un infini de zigzags et de- souvenirs pareils aux zigzags. Qui itait • qe grand imbecile accoudi au piano ? La mire de . -famille se tppait trop les cuisses. Mais qui les lui
eut tapies, 4 sa place? La petite blonde soumoise se • pitrifiait en digniti, elle. Parbleu! Je voudrais
bien la voir en chemise chez le cousin. Elle a un man dont le cigare ne t$re jamais 1 11 n’y a pas de quoi rire. Ces gens sombres portent A la gaietd. C’est j^urquoi Bobby nous a entrafnds au sous-eol d’un palace. On y plaisantait avec des flllettes de trente are, et trds expertes, ces ingdnues. Dommage d’ avoir si soil 1 Pas mo yen de penser A l'amour 1 Aussi a-t-on pered A changer de crdmerie. C’est la nuit qui est bonne pour visiter les quarters qu’on ne connatt pas. Le Star-bar sentait la pipe. Le CarUon beuglait comme un jazz-band du tonnerre des tonnerres. A Piccadilly un excentrique imitait les oiseaux de basse-cour et les dames du monde, et il y avait une petite provinciale pleine de champagne qui riait, riait, riait — le tapis dtait tout mouilld sous sa chaise. Ahl champagne, champagne I Le De Luxe Bar se vantait de ses ndgres, de ses danseuses hawaiennes, et ne se vantait pas d’un major A qui le* porto chaud irepirait des attitudes inconvenantes... Et puis ? Et puis ? Est-ce que je sais ? £i ou $a ou autre chose, il n’en reste rien, void la porte mais , pas la did. ^ Drame. Angoisse. Il faisait doux sous le del des bars- Oh est la dd ?
Charlie entre par la feaStre. Gravement, il pose le pied daas le bocal aux poisaons rouges. La cl6, la cl£ ?vOn la trouve sans y penser, j’enappeHe aux hommeade cosur qui soat rentals quelquefois 4 cinq heures du matin. A quoi sert cette <d£ ? A ouvrir la porte. Qui veut l’ouvrir, cette porte ? Celui qui est dehors. Qui est dehors ?. Personae. 11 laut y mettre quelqU’un. Charlie pibtiae de nouveau le bocal et la saargelle de la fenetre et le .voili sur le trottoir. Si le taxi 6tait encore 14, Charlie chercherait un bar. Ce n’est pas de eela qu’il s’ agit. L’ important est d’ouvrir la porte. C’est fait. Ua homme ,du monde sait redevenir un homnoe du monde. Charlie entre chez lui conune un ministre plfenipotentiaire daas «a „ residence.
Les dieux inter viennent. Les dieux sont des mufles. . Ils n’oat jamais pensd qu’4 asticoter le monde. Ah 1 il suffit qu’un honnete garppn de vingtsix ans, saturfe d’alcool, de bruit, de nuit, veuille reposer sa peau et son frac pour que croulent sur lui les routes grotesques de la fatality.
. Ainsi les tapis foutent le camp sur un plancher trop cir6. Si nous voulions donner un bal, 4 aucun
prix le domestique ne voudrait citer aussi bien!
Les peauxde betes s’animent stu pi dement au passage des pieds innocents. . La carafe — * par&^isiaque
oasis I ■ — est de 1’ autre cdt6 de la table. E t si l’on ' tournev la table. tourne aussi. Poursuivre une table ?
Ale 1 Edgar Poe, tu me tortures. La table est imprenable. Ces rosses de dieux nous envoient le ver- \ tigo. Me laisseront-ils monter maintenant ?» Ouais !
Ne cherchez plus 4 nous 6pater avec 1’ ascension du mont Blanc. L’alpinisme de M. Charlie bat tous les records. Et en voila un esoaUer 1 Le tapis est fou, larampe neurasth£nique, et je pense que ce qu’on appelle le centre de gravity a dfi etre invents par un sadique de premiere classe qui doit rire. Rions.
Mais il font montar. On monte une fois et le balancier de la pendule tous balaie splendi dement.
On monte deux fois et l’ours empaillfe vous montrer une toute autre direction. On monte dix fois et on est toujours victime des mauvaises puissances, pauvre
Chariot, 6 poor Charlie... ^
Et quand, par un oubli du hasard, on atteint -sa chambre 4 coucher, le lit a le delirium tremens ou . la plus clownesque 6pilepsie. II rue comme cet ane
Go . ;le
du cirque. 11 saute comme une grenouille spontan6e. II tourne comme le pont-levis de ces chateaux po-
sitivemdht historiques. II delate et s’femiette enfin dans une superbe apoth^ose. Bonsoir. Fini de titf.
, CHARLOT PATINE (The Rink).
Charlie raise la mfelancolie amoureuse avec des patins 4 roulettes comme d’autres le font avec V Invitation de Weber. U a des regards, des lassitudes d'tpaules et surtout une faqon de « jeter » ses jambes de tous les cdt6s qui est d’un humour bien touchant. Ainsi des drdleries excessives comme ce farce Chariot patine sent traverses $4 et 14 de surprenantes minutes demotion.
CHARLOT POMPIER (The Fireman).
A toute vapeur.
Blais — une vapeur pour pacavent de laque via Shakespeare.
CHARLOT FAIT DU CINfi {Behind the screen).
Conjprenez ’ qu’il montre comment on ' ne doit pas faire, c’est-d-dire ce que tout le monde fait. 11 ne stylise gu&re ici. II photographie. Mais peut-il dfeformer ce qui est dyjd une horrible deformation ? Toutes les horreurs du studio grouillent autour de lui. Perversity des machinistes, trahison des accessoires, dangers de l’amour, corny die de la corny die, — et le nombre n£cessaire de tartes d la crdme pour polluer l’archeveque ‘ du drame historique, S. M. le chef accessoiriste, et le hen director de la rdgie.
CHARLOT ET LE COMTE (The,. Count).
La barbe du gdant, un fer a repasser, la dignity
mondaine, la pudeur scandaleuse de Chaplin — mais
je ne suis pas chafjgd de dresser un catalogue de tous les thymes aigus de ce drame hallucinant.
CHARLOT FAlT UNE CURE (The Cure).
. C’est un ballet. Oil est Nijinsky ? Void Charlie. Void la jeune fille blopde. Void la grande bar be noire.
Le grand a vantage d*un palace de ville d’eaux, c’est qu'on peut y rdinir un tambour de porte, une vasque et un monsieur au pied charge de pansements. Pour peu que l’horlogerie du ballet soit au point, le pied band& sera coined par le tambour qui ne lftohe sa proie que pour vous precipiter darib la vasque. Et cela continue. C'est parfait. On se demande poorquoi il y a une fin. Mais avez-vous jamais compris ^pourquoi votre montre finit par s'arreter ?
CHARLOT VOYAGE (The Immigrant).
tin He plaisir — en eau dopce. Avec un rien. d^au-forte.
led by CjOO^Ic
CHARLOtT NE S’EN FAIT PAS ( Easy Street).
Charlie est tiffe de son somme en plein vent par les voix celestes de la Hope Mission — preche, harmonium, cantiques — et, tout engourdi, pour se rfcchauffer ou pour se distraire ou pour rien du tout, il entre 4 la mission. La grosse dame lui prete son livre d'hymnes. L’autre voisine lui passe un b£b£.
Le pasteur, maigre, blanc, redingott de toute son ame, parle, parle, parle. Et tout le monde gueule 4 la gloire de Dieu. Le ciel et tous les anges visitent Charlie le. vagabond. Hosannah! C’est reposant. C’est ennuyeux. Mais — mais la fille du pasteur se retourne.
EUe tenait 1’ harmonium et ce n’etait qu’un dos offert au service divinr, Maintenant, c’est Edna, avec des yeux comme- 9a, des cheveux comme, fa,
une bouche comme 9a... Charlie a trouvb son che-
min de Damas. Le pasteur s’acharne ,4 lb convert tir. Parle toujours, ma vieille I On n’a merae pas be- a soin de faire effort pour ne pas l’bcouter. Edna spu- 4
rit. Ravissement total, th6ologique, humain, pro-
visoire, 6temei en un mot.. Cbarlie part 4 la croi-
sade de la vie. II epnd au papteur le tronc plein de
pence qu’il avait macfeinalement adopts.* II se jette
dans la m£16e. Je veux dire qu’il ouvre la porte ef s’en va.
Le doigt du Seigneur le conduit 4 un poste de police o& l’on manque d’hommes. Aprds quelques minutes d’hfesitation — que comprendront tous les hommes de coeur — il se fait adopter et le voild par6 du saint uniforme des policemen. Le doigt du Seigneur, qui n’en rate pasune, le met en faction
dans la rue des Bons-Enfants, coupe-gorge histo-
rique du faubourg sur quoi r&gne le grand Ntnesse, terreur de l’arrondissement. La ruse du petij^ Charlie vaincra la brute gtante, grace 4 Un reverb^re d’une souplesse inquittante. Les projectiles volent d’une fenetre a l’autre, la farandole des assassins gambille dans la rue tragico-hystdrique, les agents de la force publique n’en m&nent pas large. Et Charlie triomphe.
Epilogue : la rue pouilleuse 'deviendra une rue ^ourgeoise ; le cabaret infame c4de la place 4 la