‹ Charlotte Corday: A TragedyChapitre 44 sur 161 · ACTE III. SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III. SCÈNE I

Montrez-moi des héros que je puisse honorer! 1270

Après avoir haï, j'ai besoin d'admirer.

Parlez-moi, Barbaroux, de cette lutte immense D'un monde qui finit, d'un monde qui commence; De ces événements, en trois ans accomplis, Dont seraient illustrés trois siècles bien remplis, . 1275 Répétez-moi comment tout un pays s'enflamme; Comment un peuple entier semble n'avoir qu'une âme. Comment on s'affranchit; dites par quels moyens De manants méprisés on fait des citoyens.

Et de ces citoyens, troupe mal aguerrie, 1280

D'intrépides soldats, sauveurs de la patrie; Dites, dites comment les droits humains perdus, Après plus de mille ans, nous ont été rendus; Rappelez nos dangers, nos combats, nos victoires. Enorgueillissez-moi du récit de nos gloires ! 1285

— Non, tu n'es pas flétrie, ô sainte liberté, Par les crimes commis sous ton nom emprunté ! S'il est une belle œuvre, elle est toute la tienne; Mais les iniquités n'ont rien qui t'appartienne, Elles sont à ceux-là dont les esprits pervers 1290

A tes pures clartés ne se sont pas ouverts; Eux punis, nous pourrons faire admirer au monde La mère des vertus, la liberté féconde,

BARBAROUX

O jeune enthousiaste !

Et qui donc pourrait voir Ce spectacle émouvant et ne pas s'émouvoir! 1295

BARBAROUX

Moi, je n'ai que trop vu ces efiroyables scènes; J'ai vécu trop longtemps au milieu de ces haines.

Héritiers des progrès et non pas des douleurs,

Nos fils applaudiront au fruit de nos malheurs;

Mais nous avons besoin pour pardonner aux hommes, 1300

Nous, témoins des forfaits, d'oublier oh nous sommes.

Ah! le tranquille aspect d'un vallon oli descend, Après un jour d'été, l'ombre du soir croissant, Et là, parmi les prés et les herbes fauchées Qu'entasse le râteau des faneuses penchées, 1305

Une jeune inconnue, un livre dans la main, A qui des voyageurs demandent leur chemin, O Charlotte, voilà le souvenir que j'aime, Et j'en veux savourer la douceur en moi-même. Inattentif au bruit d'une foule sans mœurs, 1310

Folle dans ses amours, folle dans ses clameurs.

Eh quoi ! c'est quand il faut redoubler d'énergie, Que Barbaroux soupire une molle élégie!

BARBAROUX

Mais votre cœur, tout plein de sa fière vertu.

D'un plus doux sentiment n'a-t-il jamais battu? 1315

Ahl s'il en est ainsi, soyez deux fois infâmes,

Guerres qui ravagez le cœur des jeunes femmes !

— Quoi! n'écoutez-vous donc que leur écho maudit?

Le silence des soirs ne vous a-t-il rien dit.

Et la sérénité des nuits mélancoliques 1320

Vous fait-elle songer aux querelles publiques?

Dans l'infini des cieux ne poursuivez-vous pas

Quelque rêve étranger au destin des États,

Un rêve qui sied bien à toute jeune fille:

La joie intérieure au sein de la famille, 1325

L'appui d'un protecteur qu'il est doux de nommer,

Et le bonheur enfin d'être aimée et d'aimer?

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