ACTE m. SCÈNE I
Oh ! si ; j'ai fait souvent les rêves que vous dites ;
J'en ai souvent peuplé l'espace sans limites.
Je suis femme, et n'ai pas cet orgueil mensonger 1330
Qu'aux penchants féminins mon cœur soit étranger.
Pour les affections le ciel nous a fait naître,
Moi, comme une autre femme, — et plus encor peut-être.
— Mais nous ne vivons pas dans un temps régulier
Qui permette à chacun son vœu particulier; 1335
Le monde est en suspens, et la crise oh nous sommes
Appelle le concours des femmes et des hommes.
C'est un crime pour eux de rester à l'écart;
C'est un crime pour nous d'arrêter leur regard,
Et d'amortir, au sein des langueurs amoureuses, 1340
L'ardeur, due au pays, des âmes généreuses.
Pour moi, mon pays seul a droit de m'enflammer;
J'ai concentré sur lui ma puissance d'aimer.
Et, dévouée à tous, je donne à ma patrie
Le lieu qu'aurait un seul dans mon idolâtrie. 1345
Enfin, je m'en suis fait une si forte loi.
Que si l'amour était plus qu'un rêve pour moi,
Que si j'aimais quelqu'un, Barbaroux, — ni lui-même.
Ni personne que moi ne saurait que je l'aime.
— ^J'ai parlé franchement, et vous connais assez 1350
Pour croire que je parle ainsi que vous pensez.
BARBAROUX
Non pas, certel — Autrefois j'eus cette âme naïve.
Ma vie, et les frayeurs de ma mère craintive.
Mes biens, mon petit champ par mon père transmis,
Mes études, mes goûts, et mes livres amis, 1355
J'ai tout sacrifié, sans bruit, sans plainte aucune,
Avec enthousiasme, à la cause commune.
Oh! j'aimais mon pays d'un amour vûcotcKa.
Cfa. Cor. ^
De ce plein dévoûment quel fruit m'est revenu?
Comment m*a-t-on su gré d'un travail sans relâche, 1360
De Tardeur de bien faire apportée à ma tâche?
Calomnié, proscrit, je suis un traître, moi,
Républicain si pur et de si bonne foi !
Les Pitt et les Cobourg m'ont inscrit sur leur listel
Moi qui fis le dix août, je suis un royaliste! 1365
— Qu'un autre désormais à ce peuple insensé
Prodigue un dévoûment ainsi récompensé!
Chercher des citoyens dans ces faux patriotes.
Plus tyrans mille fois que les pires despotes.
Dans ces républicains qui se croient tout permis, 1370
Et ne permettent rien pourtant qu'à leurs amis.
Qui font peur pour convaincre, et, par un jeu farouche.
Parlent de liberté, la menace à la bouche;
Enseigner ses devoirs, en loyal précepteur,
A ce peuple crédule au plus grossier flatteur, 1375
Rebelle aux vérités, attentif aux oracles
Du premier charlatan qui promet des miracles,
Envers ses bienfaiteurs stupidement ingrat,
Et qui blasphème Dieu pour adorer Marat,
— C'est bien la plus absurde et plus folle pensée 1380
Dont jamais tête humaine ait été traversée!
— Celui qui veut jouer un rôle dans l'État,
Que par tous les moyens il tende au résultat;
Que sachant à propos applaudir ou se taire,
Il soit souple d'esprit sous un visage austère; 1385
Qu'il flatte tour à tour ou le peuple ou les rois;
L'homme né pour l'intrigue, est né pour les emplois.
Mais le sévère honneur, mais la franchise auguste,
La fidélité rare, et l'amitié robuste,
L'inflexible équité, la haine des méchants, 1390
Ces antiques vertus n'habitent que les champs.