‹ Charlotte Corday (volume 3)Chapitre 3 sur 7 · DAVID A SON AMI MARAT · texte numérisé non relu

DAVID A SON AMI MARAT

Cette toile fut exposée pendant quelques jours sur un autel dans la cour du Louvre ; on lisait au-dessus cette inscription ; «r Ne pouvant le corrompre, Us Vont assassiné ! » Un crêpe et une couronne d'immortelles surmontaient la peinture. « Voilà, dit David, quand on eut découvert aux yeux de la foule curieuse et empressée l'image de Marat ; je l'ai peint du cœur ! »

Combien de rois puissants, combles de richesses et assis sur le trône, n'ont pas obtenu après leur mort l'honneur

que reçut de son ami ce tribun dont la mémoire fait horreur aux hommes faibles, ce monstre atrabilaire, ce fou, ce lépreux : et cependant cette toile de David, c'est l'immortalité pour Marat !

lie Jugement

Le mercredi 17 juillet, à huit heures du matin, Charlotte Corday fut conduite au tribunal.

La salle était envahie depuis le lever

du jour par une foule immense : une luii U

mière triste, et particulière aux chambres de justice, éclairait le visage insignifiant des jurés et la tête morose des juges ; sur un siège à part s'élevait l'accusateur public, le sombre Fouquier-Tain ville.

Charlotte Corday s'avança avec une dignité calme vers le banc des accusés. Sa toilette était simple et même négligée; ses longs cheveux bruns coulaient d'un modeste bonnet jusque sur ses épaules ; un fichu jeté à l'abandon sur son cou laissait entrevoir par une légère ouverture la naissance des seins * , et une jupe rouge, assez étroitement collée aux han-

' Cette particularité a donné lieu à la phrase suivante qu'on lit dans les journaux du temps : « Cette femme a laissé voir au tribunal , sur le fait de sa gorge, qu'elle était au-dessus des puérilités de son sexe. >

rhcs, complétait tout son costume,

La plus riche toilette de Charlotte Corday était sa beauté ; tous les regards se portaient avec intérêt vers cette noble figure de femme qui, par l'éclat modeste de ses yeux bleus , par les roses de la pudeur écloses sur ses joues, par sa contenance ferme et modeste, déconcerta un instant ses ennemis eux-mêmes.

Jamais l'innocence ne prit des traits si purs, un maintien si convenable, un air de candeur si austère pour paraître devant ses juges. On eût dit un ange descendu du ciel.

Elle se tenait debout, les yeux baissés.

Fouquier Tain ville fit lire par le gref-

fierl'acte d'accusation. Charlotte Corday

1 en outa sans donner la moindre marque

de faiblesse. Elle paraissait avoir oublie'

qu'elle était intéressée dans ce procès.

Le président lui fit ensuite les questions d'usage :

« Votre nom ?

— Marie-Charlotte Corday.

— Votre pays?

— Je suis née sur la paroisse deSaint- Salurnin-des-Ligneries.

— Votre âge ?

— Vingt-cinq ans moins quinze jours.

— Votre domicile ?

— Je demeurais ci-devant à Caen.

— Avez-vous un défenseur?

— J'avais choisi un ami , mais n'en ayant point entendu parler depuis , je présume qu'il n'a pas eu le courage d'accepter ma défense. »

Cet ami était Doulcet de Ponlécoulant, que mademoiselle de Cordas a\ ..il eu

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occasion de voir à Caen chez la supérieure de l'Abbaye-aux-Dames , quand elle y était pensionnaire.

Alors le président ayant aperçu dans la salle un avocat qui y était amené par d'autres affaires , dit à l'accusée : <r Le tribunal vous nomme d'office , pour défenseur, le citoyen Chauveau La Garde. »

Celui-ci monta alors à sa place.

Charlotte Corday jeta sur cet étranger qu'elle ne connaissait pas des regards d'inquiétude ; elle craignait plus une défense humiliante pour elle que la peine de mort.

Cependant l'accent candide de sa voix , toujours en harmonie avec la simplicité de son maintien et la charmante sérénité de son visage, avait dis-

posé tout l'auditoire en sa faveur .* la voix est la musique de l'âme.

Ou procéda ensuite à l'audition des témoins.

Une femme d'environ trente ans , la citoyenne Evrard, vint déposer longuement devant le tribunal ; elle finit en ces termes : « Un cri parti du cabinet où était Marat m'a fait accourir : j'ai appelé les voisins , et les voisins étant venus, j'ai couru vers Marat : il m'a regardé sans rien dire ; j'ai aidé à le sortir du bain ; alors il a expiré... »

Ici Charlotte Corday, à qui ce tableau de l'agonie de Marat déplaisait sans doute, interrompt le témoin : « Oui, c'est moi qui l'ai tué ! »

A ces mots, un silence indéfinissable glace toute l'assemblée-

Alors le président de son siège :

« Qui vous a engagé à commettre cet assassinat ?

— Ses crimes.

— Qu'entendez -vous par ses crimes?

— Les malheurs dont il a été la cause depuis la révolution.

— - Quels sont ceux qui vous ont engagée à commettre cet assassinat?

— Personne.

— Une telle idée a dû cependant vous être suggérée par quelqu'un?

— On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soi-même.»

Depuis quelques instants le dialogue s'était élevé à la hauteur d'une scène de Corneille. Tout l'auditoire admirait»

Charlotte Corday était sublime dans sa simplicité: ses yeux bleus jetaient un

grand éclat, tempéré par de longs cils presque toujours abaissés modestement ; son port magnifique, ses belles épaules, les plans larges et développés de sa poitrine saillante , donnaient à son attitude calme une certaine fierté romaine qui était d'un effet fort imposant. Sa figure se tenait toujours à l'unisson des sentiments que sa bouche exprimait ; ses traits mobiles suivaient l'âme avec une prestesse et une fidélité charmante, dans ses moindres émotions, qu'accompagnait merveilleusement sa belle voix. Aux yeux même de ceux qui désapprouvaient son crime, Charlotte Corday était dans ce moment-là une femme adorable et surhumaine : on lui eût baisé les pieds.

On continua à entendre les témoins.

Charlotte Corday écoutait avec sangfroid leurs dépositions :

— Je vous somme , reprit le président, de déclarer ce que vous avez à répondre.

— Rien , dit-elle , tous ces faits sont vrais. »

Cet aveu sortit de sa bouche avec une majesté infinie. Depuis quelques instants son visage avait repris l'air de mélancolie et de réflexion qui lui était naturel , et qu'accompagnaient si bien ses longs cheveux épars ; il y avait de la Niobé dans cette belle tête de femme , déjà toute pâle et tout assombrie par sa mort prochaine.

Mademoiselle de Corday ayant remarqué dans l'auditoire un artiste qui dessinait son portrait au crayon , se tourna

de son côté sans affectation et par manière de complaisance. Cette liberté d'esprit qui ne l'abandonna pas un instant, était pour les assistants d'un caractère infiniment triste. On s'intéressait d'autant plus a cette jeune beauté désintéressée , qui livrait avec insouciance ses charmes et sa fraîcheur au fatal couteau .

Le président continua ses questions :

«Avez -vous quelque chose à dire pour votre défense ?

— Je n'ai rien à dire , sinon que j'ai réussi.»

Et une mâle fierté anima son visage.

<i Comment avez-vous pu regarder Marat comme la cause de tous les maux qui désolent la France , lui qui n'a cessé de démasquer les traîtres et les conspirateurs?

— Il n'y a qu'à Paris où l'on ait les yeux fascinés sur le compte de Marat; dans les autres ailles on le regarde comme un monstre.

— Comment avez- vous pu regarder Marat comme un monstre , lui qui ne vous a laissé introduire chez lui que par un acte d'humanité , parce que vous lui avez écrit que vous étiez malheureuse et persécutée ?

— Que m'importe qu'il se montre humain envers moi, si c'est un monstre envers les autres !

— Croyez -vous avoir tué tous les Marat?

— Non; mais celui-là mort, les autres auront peur, peut-être.»

Celte femme semblait dans ce moment-là le juge de ses juges : ses yeux

pleins d'éclairs foudroyaient la salle ; qu'elle était grande !

Le propre des belles époques est de créer dans tous les partis des âmes supérieures ; il fallait cette noble et majestueuse figure de femme en face de l'ombre de Marat ; aux hommes forts la Providence n'envoie pas des assassins vulgaires.

Ici, un huissier apporte le couteau à gaine dont Charlotte Corday s'était servi pour tuer Marat dans son bain et le présente à l'accusée.

Sa figure, qui avait gardé jusque-là une sérénité imperturbable, se trouble; une émotion subite fait monter à ses joues un épais nuage ; elle détourne la vue, et, repoussant le couteau avec la main elle dit d'une voix entrecoupée :

« Je le reconnais, je le reconnais. »

Le président reprend son interrogatoire :

« Y avait-il longtemps que vous aviez

formé ce projet?

— Depuis l'affaire du 31 mai, jour de l'arrestation des députés.

— Comment saviez-vous que Marat était un anarchiste ?

— Je savais qu'il pervertissait la France, J'ai tué un homme pour en sauver cent mille. »

Cette réponse qu'accompagnait une inflexion de voix particulière, saisit l'assemblée. Jamais l'héroïsme n'avait pris, pour se montrer aux hommes, des formes à la fois plus simples et plus entraînantes. L'illusion où était Charlotte Cordav rendait alors son action excusa-

ble et son dévouement sublime. La salle était pleine de sanglots. On eût voulu jeter des couronnes sur cette tête promise à la mort.

Le président continue :

« Quelles étaient vos opinions avant l'arrivée des députés àCaen?

— J'étais républicaine bien avant la révolution, et je n'ai jamais manqué d'énergie.

— Qu'entendez-vous par énergie?

— Mettre l'intérêt particulier de côté, et savoir se sacrifier pour sa patrie.

— Était-ce à un prêtre assermenté ou inassermenté que vous alliez à confesse à Caen?

— 4e n'allais jamais à confesse.

— Ne \ous êies-vous point essa avant de porter le coup à Ma rat?

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— J'ai frappé comme cela s'est trouve, c'est un hasard. »

Alors l'accusateur public :

« Il est cependant prouvé, par le rapport des hommes de l'art, que, si vous eussiez porté le coup en long au lieu de le porter en large, vous n'eussiez point tué Marat.

— Oh ! le monstre ! il me prend pour un assassin ! »

Cette réponse, jetée d'une voix émue dans le silence de l'auditoire, termina la séance comme par un coup de foudre.

Alors, l'accusateur public prit ses conclusions , cet homme sait toujours d'avance ce qu'il doit dire : il n'a, pour rester dans les devoirs de sa charge, qu'à réclamer îa tête de l'accusé.

Charlotte Corday l'écouta avec gra-

vite ; elle releva même, quand il eut fini , un regard impassible vers son bourreau ; il y avait moins de ressentiment que de pardon sur son noble visage naturellement si doux.

Le président ajouta d'une voix banale : <r Les débats sont terminés, le défenseur a la parole. »

Ghauveau La Garde se lève. Avant qu'il n'ait ouvert la bouche, on entend d'abord dans l'assemblée un bruit sourd et confus, comme de stupeur, et puis, ensuite, comme un silence de mort qui le glaça jusqu'aux entrailles.

L'accusée seule semblait inébranlable ; son visage était toujours le même ; seulement elle tournait ses regards vers son défenseur, de manière h lui faire entendre qu'elle ne voulait pas être justifiée.

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(Cependant, quand il se fut un peu remis, l'avocat parla en ces termes :

« L'accusée avoue avec sang -froid l'horrible attentat qu'elle a commis ; elle en avoue tranquillement la longue préméditation et les circonstances les plus affreuses ; en un mot elle avoue tout et ne cherche pas même à se justifier.

« Voilà, citoyens jurés , sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière abnégation de soi-même, qui n'annoncent aucun remords , en présence de la mort même , ne sont pas dans la nature. Ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main.

«r C'est à vous, citoyens jurés, à décider de quel poids doit être cette consi^n 15

dération morale dans la balance de la justice.

« Je m'en rapporte à votre prudence. »

A mesure que l'orateur parlait, un air de satisfaction croissante brillait sur le visage de l'accusée ; quand il eutfini, elle lui exprima par un demi-sourire sa joie de n'avoir point été humiliée sous le ton plaintif et suppliant de la défense. La grande âme de Corneille avait passé tout entière dans cette héroïne de sa famille.

Le jury se retira pour délibérer et rentra au bout d'un quart d'heure dans la salle. La sentence était portée. Le tribunal avait prononcé la confiscation des biens et la condamnation à mort.

Le président, après avoir signifié l'arrêt, demanda à l'accusée sj elle n'a-

vait rien à dire sur l'application de la loi.

Charlotte Corday ne répondit que par un sourire de dédain.

Puis, s'étant fait conduire par les gendarmes vers son défenseur, elle lui adressa la parole avec beaucoup de douceur et de grâce : « Monsieur , lui dit - elle , je vous remercie bien du courage avec lequel vous m'avez défendue d'une manière digne de vous et de moi. Ces messieurs (et elle se tourna vers ses juges) me confisquent mon argent...

mais je veux vous donner un témoignage de ma reconnaissance ; je dois quelque chose à la prison , je vous charge d'acquitter mes dettes. j>

Charlotte Corday fut reconduite à la prison de la Conciergerie.

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