‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 27 sur 49 · DÉPUTÉ A LA CONVENTION NATIONALE · texte numérisé non relu

DÉPUTÉ A LA CONVENTION NATIONALE

RÉFUGIÉ A CAEN, RUE DES CARMES, HOTEL DE L'mTEiVDANCE.

Alix I risODS de l'Abbaye, dans la ci-devant chambre de Brissot, le sacood juur de la préparation .'i la pan.

« Vous avez désiré. Citoyen, le détail de mon voyage ; je ne vous ferai point grâce de la moindre anecdote. J'étais avec de bons montagnards que je laissai parler tout leur content j et leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréables, ne servirent pas peu à m'cndormir : je ne me réveillai pour ainsi dire qu'à Paris. Un de nos voyageurs, qui aime sans doute les femmes dormantes, me prit pour la fille d'un de ses anciens amis, me supposa une fortune que je n'ai pas, me donna un nom que je n'avais jamais entendu, etenfin m'offrit sa fortune et sa main. Quand je fus ennuyée de ses propos : — (( Nous jouons parfaitement la comédie, lui dis- je, il est malheureux , avec autant de talent^ de n'avoir point de spectateurs ^ je vais chercher nos cojnpa-

(l) Rectifié sur l'original des Archives du Royaume.

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gnons de voyage pour qu'ils prennent leur fart du divertissement. » Je le laissai de bien mauvaise humeur. La nuit il chanta des chansons plaintives propres à exciter le sommeil. Je le quittai enfin à Paris, refusant de lui donner mon adresse , ni celle de mon père, à gui il voulait me demander; il me quitta de bien mauvaise humeur. J'ignorais que ces messieurs eussent interrogé les voyageurs , et je soutins ne les connaître aucuns , pour ne point leur donner le désagrément de s'expliquer. Je suivais en cela mon oracle Raynal, qui dit qu'on ne doit pas la vérilc à ses tyrans. C'est par les voyageurs qui étaient avec moi qu'ils ont su que je vous connaissais et que j'avais parlé à Du Perret. y ous connaissez l'ame ferme de Du Perret, il leur a répondu l'exacte vérité. J'ai confirmé sa déposition par la mienne. Il n'v a rien contre lui, mais sa fermeté est un crime. Je craignais, je l'avoue, qu'on ne découvrît que je lui avais parlé : je m'en repentis Irop tard. Je voulus le réparer en l'engageant à vous aller retrouver. Il est trop décidé pour se laisser engager. Sûre de son innocence et de celle de tout le monde j je me décidai à l'exécution de mon projet. Le croiriez- vous? Fau-

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ctet est ea prison comme mon complice, lui qui ignorait mon existence. Mais on n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offrir aux mânes de ce grand homme. Pardon, ô humains! ce mot déshonore votre espèce. C'était une bote féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile. Maintenant, vive la paix ! Grâce au ciel, il n'était pas néFrançais. Quatre membres se trouvèrent à mon premier interrogatoire. Chabot avait l'air d'un fou. Legendre voulait m'avoir vue le matin chez lui, moi qui n'ai jamais songé à cet homme ; je ne lui crois pas d'assez grands moyens pour être le tyran de son pays, et je ne prétendais pas punir tant de monde. Tous ceux qui me voyaient pour la première fois prétendaient me connaître depuis longtemps. Je crois que l'on a imprimé les dernières paroles de Marat : je doute qu'il en ait proféré; mais voilà les dernières qu'il m'a dites. Après avoir écrit vos noms à tous ceux des administrateurs du Calvados qui sont à Evreux, il me dit pour me consoler., que dans peu de jours' i! vous

ferait tous guilloliner à Paris. Ces derniers mois décidèrent de son sort (1). Si le département met sa figure vis-à-vis celle de Saint-Fargeau , il pourra faire graver ses paroles en lettres d'or. Je ne vous ferai aucun détail sur ce grand événement : les journaux vous en parleront. J'avoue que ce qui m'a décidée tout à fait, c'est le courage avec lequel nos volontaires se sont enrôlés dimanche 7 juillet. Yous vous souvenez comme j'en étais charmée, et je me promollais bien défaire repentir Pélion des soupçons qu'il manifesta sur mes sentiments. — Est-ce que vous seriez fâchée s'ils ne partaient pas, medi(-il? — Eofin donc, j'ai considéré que, tant de braves gens venant pour avoir la tète d'un seul homme qu'ils auraient manqué, ou qui aurait entraîné dans sa perte beaucoup de bons citoyens, il ne méritait pas tant d'honneur : il suffisait de la main d'une femme. J'avoue que j'ai employé un artifice perfide pour l'attirer à me recevoir. Tous les moyens sont bons dans une Iclic circonstance. Je comptais, en parlant de Cacn, le sacrifier sur la cime de sa Mon-

(1) A la lecture de ces mois, l'ace, séescmblail encore resscnlir ane ciTtaitic satisfaction. (Note du Bulht.n.J

tagne, mais il n'allait plus à la Convention. Je voudrais avoir conservé votre lettre : on aurait mieux connu que je n'avais pas de complice^ enfin cela s'éclaircira. Nous sommes si bons républicains à Paris, que l'on ne conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien, peut se sacrifier de sang-froid pour sauver son pays. Je m'attendais bien à mourir dans l'instant : des hommes courageux et vraiment au-dessus de tout éloge m'ont préservéïi de la fureur bien excusable des malheureux que j'avais faits. Comme j'étais vraiment de sang-froid, je souffris des cris de quelques femmes j mais qui sauve la patrie ne s'aperçoit point de ce qu'il en coule. Puisse la paix s'établir aussitôt que je la désire! Voilà un grand préliminairej sans cela nous ne l'aurions jamais eue. Je jouis délicieusement de la paix depuis deux jours : le bonheur de mon pays fait le mien; il n'est point de dévoûment dont on ne retire plus de jouissance qu''il n'en coûte à s'tj décider. Je ne doute pas que Ton ne tourmente un peu mon père, quia déjà bien assez de ma perte pour raffligcr. Si Von y trouve mes lettres, la plupart sont vos portraits • s'il s'y trouvait

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quelques plaisanteries sur votre compte, je vous prie de me les passer : je suivais la légèreté de mon carac- 1ère. Dans ma dernière lettre, je lui faisais croire que, redoutant les horreurs delà guerre civile, je me retirais en Angleterre. Alors mon projet était de garder l'incognito, de tuer Marat publiquement, et, mourant aussitôt, laisser les Parisiens chercher inutilement mou nom. Jcpric^ Citoyen, vous et vosco!lègueS;, de prendre la défense de mes parents et amis si on les inquiète. Je ne dis rien à mes chers amis aristocrates : je conserve leur souvenir dans mon cœur. Je n'ai jamais haï qu'un seul être et j'ai fait voir avec quelle violence^ mais il en est mille que j'aime encore plus que je ne le haïssais. Une imagination vive, un cœur sensible promettent une vie bien orageuse; je prie ceux qui me regretteraient de le considérer, et ils se réjouiront de me voir jouir du repos dans les Champs-Elysées avec Brutus et quelques anciens. Pour les moflernes, il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur paysj presque tout est égoïsme. Quel triste peuple pour former une république! Il faut du moins fonder la paix, et le gouvernement viendra comme il pourra :

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du moins ce ne sera pas la Montagne qui régnera ^ si l'on ni'en croit. Je suis on ne peut mieux dans ma prison : les concierges sont les meilleures gens possibles; on m'a donné des gendarmes pour me préserver de Tennui. J'ai Irouvc cela fort bien pour le jour^ et fort mal pour la nuit. Je me suis plainte de cette indécence; le comité n'a pas jugé à propos d'y faire attention. Je crois que c'est do l'invention de Chabot : il n'y a qu'un capucin qui puisse avoir ces idées (1). Je passe mo7i temps à écrire des chansons : je donne le dernier couplet de celle de Valady à tous ceux qui le veulent. Je promets à tous les Parisiens que nous ne prenons les armes que contre l'anarchie : ce qui est exactement vrai (-2).

« Ici l'on m'a transférée à la Conciergerie, et ces messieurs du grand jury m'ont promis de vous envoyer ma lettre. Je continue donc. J'ai prêté (3) un longinterrogatoircjjcvousprie de vous le procurer, s'il est rendu public. J'avais uac adresse sur moi, lors

(1) Ici l'accusée ne put s'empêcher de rire, lorsque racçu^ateur public en fil lecture. ( Noie Ju Balietin ).

(2; Celte lettre paraît avoir été écrite jusqu'ici le 15 juillet. Les 2 tiers de la 7« page et la suivante sont blanches. Corday d'Armont a continué sur la 9e page lorsqu'elle a élc à la Conciergerie. f/(/.^

(ô) C'est le mot du texte.

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(le mon arrcslalion : aux Amis de la Paix. Je ne puis vous renvoyer. J'en demanderais la publication, je crois, bien en vain. J'avais eu une idée hier au soir de faire hommage de mon portrait audcparleraent duCalvados; mais le Comité de Salut publiera qui je l'avais demandé (1), ne m'a point répondu, et maintenant il est trop lard. Je vous prie, Citoyen, défaire part de ma lettre au citoyen Bougon^ procureursyndic du département. Je ne la lui adresse pas pour plusieurs raisons : d'abord je ne suis pas sûre que dans ce moment il soit à Evreux; je crains de plus qu'étant naturellement sensible, il ne soit affligé de ma mort. Je le crois cependant assez bon citoyen pour se consoler par l'espoir de la paix. Je sais combien il la désire, et j'espère qu'en la facilitant j'ai rempli ses vœux. Si quelques amis demandaient coramunicalioa de cette lettre, je vous prie de ne la refuser à personne. Il faut un défenseur, c'est la règle. J'ai pris le mien sur la Montagne: c'est Gustave Doulcet. J'imagine qu'il refusera cet honneur, cela ne lui donnait cependant guère d'ouvrage j j'ai pensé demander Robespierre ou Chabot. Je demanderai à disposer du reste de mon argent^ et alors je

(I) Voirlcfuc-siinilf do h lettre de CliavlolteCorday, page 106.

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l'offre aux femmes et enfants des braves habitants de Caen, partis pour délivrer Paris. Il est bien étonnant que le peuple m'ait laissé conduire de l'Abbaye à la Conciergerie : c'est une preuve nouvelle de sa modération. Dites-le à nos bons habitants de Cacn : ils se permettent quelquefois de petites insurrections que l'on ne contient pas si facilement. C'est demain à huit heures que l'on me juge; probablement à midi j'aurai vécu, pour parler le langage romain. On doit croire à la valeur des habitants du Calvados, puisque les femmes môme de ce pays sont capables de fermeté. Au reste, j'ignore comme se passeront les derniers moments, et c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai point besoin d'affecter d'insensibilité sur mon sort, car jusqu'à cet instant jen'aipasia moindrecrainte de la mort. Je n'estimai jamais la vie que par l'utilité dont elle devait être. J'espère que demain Du Perret etFauchet seront mis en liberté. On prétend que ce dernier m'a conduite à la Convention dans une tribune. De quoi se mcle-t-il d'y conduire des femmes? Comme député, il ne devait point être aux tribunes ; et comme évêque, il ne devait point être avec des femmes. Ainsi c'est une

petile correction. Mais Du Perret n'a aucun reproche à pe faire. Marat n'ira point au Panthéon j il le méritait pourtant bien. Je vous charge de recueillir les pièces propres à faire son oraison funèbre. J'espère que vous n'abandonnerez point l'affaire de madame Forbin. Voici son adresse, s'il est besoin de lui écrire : Alexandrùie Forbin, à Mendresie, par Zurich, en Suisse. Je vous prie de lui dire que je l'aime de tout mon cœur. Je vais écrire un mot à papa. Je ne dis rien à mes autres amisj je ne leur demande qu'un prompt oubli : leur affliction déshonorerait ma mémoire. Dites au général Wirapfen que je crois lui avoir aidé à gagner plus d'une bataille, en facilitant la paix. Adieu, Citoyen, je me recommande au souvenir des vrais amis de lapais.

« Les prisonniers de la Conciergerie, loin de ra'injurier comme ceux des rues, avaient l'air de me plaindre. Le malheur rend toujours compatissant : c'est ma dernière réflexion.

» Mardi 16, à huit heures du soir.

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