LETTRE DE RRISSOT A LA CONVENTION
Moulins, ce 10 juin 1793, l'an II de la République.
J. P. Brissot, député, au Président de la Convention nationale.
4e Reg. N" 162.
Procès-verbal de Session extraordinaire du conseil du département de l'Allier.
Déclaration faille par la personne (arrêtée) que son véritable nom est Jacques-Pierre Brissot, député à la Convention nationale, du jour de son départ de Paris
'248 DOCr.MKNTS.
pour échapper à rassassinat dont vingt et un auties députés et lui étoient menacés. Persuadés par euxmêmes, étant instruit d'ailleurs qu'elle n'avoit pas été libre lors du Décret qui les met tous en état d'arrestation, qu'elle n'avoit aucune force pour empêcher le massacre, et (piil lalloit éviter un nouveau crime en cherchant un asile au loin, jusqu'à un temps plus favorable; qu'à cet elTct il avoit emprunté le passeport d'Alexandre Ramus, négotiant à Neufchatel, maintenant en France ' .
Citoyen Président,
Les menaces d'assassinat dont j'ai été particulièrement l'objet depuis quelque temps m'ont forcé de quitter Paris dans le moment où la Convention, délibérant sous les bayonnettes, a été contrainte de mettre en arrestation trente-cinq de ses membres sans les avoir entendus. J'ai balancé, je l'avoue, dans le premier instant. La fuite me paroissoit indigne d'un Représentant du peuple; mais réfléchissant (jue, si d'un côté je devois me reposer sur la Justice de la Convention et sur la Loyauté du peuple de Paris, de l'autre, il étoit certain que les puissances étrangères entreroient dans cette ville avec une armée de brigands pour massacrer ses députés et dissoudre la Convention; réfléchissant qu'elle n'avoit maintenant aucunes forces pour les reprimer, j'ai cru devoir (sic) attendre dans la solitude
1 En marge : Renvoyé au Comité de salut pubic, ce 12 juin^ l'an 2e de la Rép.
POCLLAIN GrANO-PrÉ.
4*^ Reg. n« 162.
Archives du lioy.,
Secl. Icon.
BIUSSOT. -249
que la Convention eut repris l'autorité suprême dont elle doit être investie, et que ses membres accusés pussent surenwnl et librement repousser dans son sein les accusations fausses élevées contr'eux. C'est dans cet esprit que j'allois Chercher un asile ignoré, lorsque j'ai été arrêté dans cette ville. jMon passeport étoit sous un nom étranger'; c'et une faute, sans doute, mais les persécuteurs qui, en environnant mon nom d'une Cruelle célébrité, me forçoient de Le taire, la rendent sans doute excusable.
Je n'ai maintenant qu'une chose à demander à la Convention, et C'est un acte de Justice. Je demande d'être entendu contre tous mes calomniateurs; je voudrois l'être à la face de la France entier (ce mot est écrit en surcharge). Je demande surtout que la Convention, en ordonnant ma translation chez moi, à Paris, ne rende aucune autre dérision sans m' avoir entendu. Ma conscience est irréprochable, je n'ai rien à redouter de tout Tribunal qui Voudra et pourra être Juste. Quel sort, après dix ans de Combats pour la Liberté de mon pays! Mais au milieu de mes malheurs. Je ne vois qu'elle encore, et Je bénirai ma mort, si ma mort
jieut l'affermir.
J. P. Brissot.
P. S. Le citoyen Souque % qui avoit un passeport bien en régie, et qui par amitié pour moi m'a suivi
' Le passt-porl joint au dossier est celui d'Alexandre lîamus, bourgeois de Neufchàlel.
2 II résulte de l'interrogatoire de Souque qu'il est originaire de Paris, qu'il résidait à Versailles en qualité de chef du bureau central de recrutement de l'armée du Nord; que le mercredi 5 juin, Brissot était à Versailles, qu'il avait dîné avec lui; que Brissot était venu
dans mon voiage, a été arrêté avec moi. Je demande à la ConvcMition de vouloir bien ordonner sa Relaxion. Sil ON-iste un délit, j'en suis seul coupable; et un ami généreux ne doit pas être puni de son dévouement.
Tribunal révolutionnaire.
.1. P. Brissot à Barrere (sic), député à la Convention nationale.
A l'Abbaye, ce 7 seplembre, l'an 2*^ fie la Ui'[)ubliqiie une el indivisible.
Le peuple vous demandoit du pain, vous avez promis mon sang! Ainsi, vous ordonnez ma mort avant même (}ue je sois traduit devant un tribunal! Ainsi vous insultez au peuple à qui vous prêtez le goût diî sang, et aux tribunaux que vous supposez être les instruinens de vos passions! Ah! si mon sang pouvoit amer ner l'abondance et éteindre toutes les divisions, je le verserois moi-même tout à l'heure.
dans celte ville parce qu'on lui avait dit que le département de Seineet-Oise avait prolesté secrètement contre les décrets du 3-! mai ; qu'ils étaient partis pour Chartres et avaient été se réfugier chez le frère de Brissot; que là, on leur apprit que Chambon, Le Sage. Rabaud Saint-Étienne, la Source et autres, avaient passé par Chartres et s'étaient acheminés sur Marseille; qu'ils s'étaient alors dirigés sur Orléans pour les rejoindre;
Qu'ils avaient fait connaissance de Brissot aux Jacobins, où ils faisaient ensemble leurs classes de la liberté, avec d'autres patriotes qui se réunissaient notamment chez le citoyen Talma ;
Qu'il ne pouvait laisser Brissot impiloyabiemenl seul après lui avoir promis ses services, et qu'il s'était associé à toutes les chances qu'il pouvait courir pour trouver un déparlement où il pût se cacher.
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Pour excuser cette phrase sanguinaire, vous supposez que je conspire dans ma prison; vous supposez que j'ai dit : Avant que ma tête tombe, il en tombera dans la Convention.
C'est une calomnie nouvelle imaginée pour irriter les esprits contre moi. Je vous défie de produire un seul témoin , une seule preuve de cette conspiration et de ce propos. J'abhorre le sang, je ne demanderois pas même celui de mes persécuteurs qui voudroient boire le mien. La philosophie, la justice, l'ordre et Ihumanité, voilà les vrais fondemens des répubhques; et l'on sait bien que tout mon crime est de n'en avoir pas voulu d'autres. Voilà ma conspiration, celle que je continue dans ma prison. Oui, je conspire avec mes triples grilles et mes triples verroux; je conspire seul, ou avec les philosophes de l'antiquité qui m'apprennent à supporter mes malheurs pour la liberté dont je serai toujours l'apôtre. Voilà le complot qu'il faut ajouter à la liste de ceux qu'on m'impute et dont on cherche en vain les preuves, puisqu'ils sont tous imaginaires. Mais on veut des victimes! Frappez donc; et puissé-je être le dernier républicain qu'immole l'esprit de parti!...
ÇMémoires cFun détenu y seconde édition; à Paris, chez Brigitte Mathé et Louvet, l'an III de la République française, p. 196-198.)
Voyez Vie privée et politique de Brissot; Paris, imprimerie de Francklin, l'an II de la République. Vie seerette et politique de Brissot, pamphlet de 47 pages, avec un portrait au-dessous duquel on lit ces vers :
Cet auteur si fiimeux, qui de la comédie Atteignit le vrai but, fit de si beaux portraits Un siècle avant le sien, devina son génie; Il composa Tartvffe et rendit tous mes traits.
KlMTKi: DKIHCATumE A MU.N FILS.
(( Cher entant ', objet de mes plus chères Espérances, consolation de mes jours, pauvre enfant que vas-tu devenir, peut-être helas ne reverras tu jamais ton père, ce père qui te chérit qui t'adore qui vouloit veiller sur tes jeunes ans, te servir de guide et d'appui... .
» Puissent les Scélérats qui m'ont persécuté ne pas faire retomber sur toi leur colère ! Je ne te laisse rien ({u'une mémoire sans tache, le foible héritage que je possédois a été la proie de ces brigands ^. lingratitude l'injustice et les malheurs de toute espèce ont été le prix des services que j'ai rendu (sic) a mou pays. J'ai tracé ici lesquisse de ces malheurs c'est a toi a qui je l'offre ^ apprends par mon exemple a supporter avec courage l'adversité! J'ai bien souffert j'aurois souffert encore davantage sans me sentir accalilé par mon sort : riiomme de bien au milieu de l'infortune a des consola-
' La pièce n'est pas signée. Elle se compose de neuf quarts de feuille, écrits à mi-marge suivant l'habitude de Petion. Elle était déposée dans l'armoire de fer, et fait maintenant partie du Musée des Archives de l'Empire.
L'écriture de Petion est parfaitement reconnaissable. 11 paraît avoir composé cette lettre a\ant l'époque où il avait conçu le projet de mettre fin à sa vie. La pensée de la mort domine déjà cependant, elle se manifeste dans cette crainte qu'exprime Petion de ne plus revoir son fils.
2 Les biens de Petion furent confisqués. Dès le mois de pluviôse an II, ses immeubles avaient été vendus moyennant trente-quatre mille livres. Son mobilier fort somptueux fut vendu.
^ Allusion à ses Mémoires, qu'il dédie à son fils. Nous avons dit que les Mémoires de Petion seraient prochainement publiés par M. Dauban.
lions et des jouissances inconnues au méchant mente au milieu de la prospérité.
» Mon ami ne le laisse jamais abattre par les Eveneinens, rends- toi le plus que tu pourras indépendant des hommes et des choses, fais-toi peu de besoins c'est le plus sur moyen de parvenir à cette indépendance. Sois tempérant pour être fort soit tempérant pour être maître de toi aie de laustérité dans tes mœurs, de la lierté dans le caractère. Sois ouvert franc et généreux, la souplesse dans les manières, la dissimulation et la flaterie te feroit plus de partisans, t'ouvriroit plus facilement le chemin des honneurs et de la fortune mais dédaigne ces moyens d'esclave tu plairas a moins de monde mais tu seras en paix avec toi-même et tu conserveras le sentiment de ta dignité.
» Compte peu sur l'amitié, compte peu sur la reconnoissance. les vrais amis sont rares et les bienfaits font presque toujours des ingrats, fais le bien pour le bien, fais-le parce que tu est (sic) homme.
» Sois humain et généreux esclave de ta parole inébranlable dans tes principes préfère être trompé a jamais tromper les autres, aime la liberté par-dessus tout.
» Une pensée qui doit être souvent présente a ton esprit c'est que tu n'as qu'un instant a vivre. Je ne puis pas te dire combien cette pensée est consolante combien elle élève L'ame combien elle met l'homme audessus de toutes ces petites passions qui le dégradent et le tourmentent combien elle lui fait regarder avec dédain toutes ces frivolités dont il est si jaloux objet éternel de ses recherches et de ses peines combien elle adoucit les maux qui assiègent notre existence l'habitude de penser a la mort la fait envisager de sang-froid
-?5i DOCUMENTS.
et lin tles plus Grands Trioni[)lies que l'homme puisse remporter sur lui-même est d'apprendre a mourir.
» Mon ami je n'entreprends pas de te tracer ici les règles de la conduite que tu dois tenir dans le monde. Je te jette en passant quelques idées générales simples et Elémentaires, tu trouveras dans mes papiers un manuel ' (juo j'ai fait pour ton usage. J'ai déposé dans ce petit ouvrage les fruits de ma foihie expérience. Je souhaite (juils te soient utiles.
» Je termine par un vœu le plus ardent de mon cœur et que je te charge de remplir, des hommes infâmes mont persécuté avec Lacharnement le plus féroce foulant aux pieds toutes les Loix sociales ils ont mis ma tète a prix ils ont eu la scélératesse de faire égorger mes amis par des bourreaux " ils ont commis un forfait bien plus grand encore ils ont anéanti la liberté et opprimé la patrie sous un joug sans exemple dans rhistoire d'aucun peuple venges-moi venges mes amis venges ton pays ^.
' Cet ouvrage n'est pas connu.
- Buzot a dit dans le même sentiment et presque dans les mêmes termes :
(( Oui, me venger! venger mes amis, leur mémoire, de nos bar- » bares oppresseurs 1 c'est là tout l'objet de mes vœux et de mes » espérances...
» Vengeance, j'implore tes fiers et terribles secours! Soutiens les » restes languissans d'une \ie consacrée à te servir! que je puisse » voir les tyrans de mon pays abattus, qu'ils expient leurs forfaits par » un supplice digne d'eux ! que je puisse à forces égales les combattre, ') et les faire punir par les lois!... » [Mém., p. 128-129.)
-^ Brissot dit au contraire :
« Loin de moi l'idée de vengeance; que ma patrie, que la liberté se sauvent au milieu de tous ces désordres, qui ne peuvent que lui être funestes, et j'oublierai et tous mes collègues proscrits oublieront sans
» Je n'ai consenti à Vivre quelques instans que pour voir ces Scélérats périr dans les supplices ou s'ils écliapj)oient au glaive A^engeur des Loix pour les immoler de mes propres mains a la Justice divine, le plus grand de mes tourmens seroit de penser que tant de forfaits fussent impunis. La Vengeance est ici le plus sacré des devoirs, le pardon seroit l'acte le plus criminel, gardestoi de te laisser surprendre par cette apparence de grandeur attachée a l'oubli des otTenses. Il n'y a point de grandeur a être injuste, la Justice est la Vraie Vertu, autrement les Mechans seroient donc sur la terre les seuls qui jouiroient du fruit de leurs crimes un dédain coupable ou une fausse générosité les mettroit a l'abri des peines attachées aux forfaits tandis que l'homme de bien auroit tout a soutTrir. Loin de nous cette doctrine détestable désolante favorable au crime et fatale a l'innocence '.
doute comme moi les persécutions auxquelles nous sommes en butle, » [Lettre de Brissot au Comité de salut public, adressée de Moulins, le 16 juin 1793, an II de la Républ.)
1 II faut comparer à ce passage le testament de Louis XVI et la dernière lettre de Marie-Antoinette à Madame Elisabeth; rien de plus caractéristique que l'opposition entre les sentiments de vengeance exprimés par Petion et la pensée toute chrétienne de pardon qui a inspiré les lignes suivantes : « Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont Fait mes ennemis... .le recomande a mon fds, s'il avoit le malheur de devenir Roy, de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ses Concitoyens, qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment , et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j'(''prouve. » (Testament de Louis XVI fait à la tour du Temple le 25déc. 1792.)
«... Que mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : ou'n- ne cherche jamais a vexoer
XOTfŒ MORT. »
« Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait... » (Lettre
256 nom' ME XTS.
» Mon fils les hoiirrcaux de ton père et de ton pays seront livrés a la sévérité des loix. et expiront (sic) sur Léchafaud leur nombreux attentats ou tu as Lobligation d'en délivrer ton pays.
» Ils ont l)nsé tons les liens de la société; leurs crimes sont de telle nature qu'ils sortent de toutes les règles ordinaires ce sont des monstres dont chacun est autorisé a purger la terre.
» En nous mettant par nn décret inoui jusqu'à nos jours et qui fait frémir d'horreur en nous mettant hors la Loi mes amis et moi en transformant chaque citoyen en bourreau pour nous assassiner ils nous ont isolé de la société, ils ont rompu tous les engagements entre eux et nous, il n'est plus resté que le droit delà nature '.
écrite à la Conciergerie par Marie- Anloinetle, le 10 octobre, à quatre heures et demie du matin.)
Dernière lettre de Frederick Dietrich à ses enfants :
« Ne cherchez de votre vie à tirer vengeance de ceux qui m'ont si injustement persécuté. Si je pouvois leur faire du bien au moment où ils m'envoyent à la mort, ce seroit un bonheur pour moi. »
Custine lils :
« J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon arrêt. «
V. aussi les deux lettres de Brissot à Barère et au Comité de salut public.
Ronsin seul s'est rencontré avec Petion dans ce sentiment de vengeance légué à son fils. Il ré.sulle d'un rapport trouvé dans les papiers de Robespierre que Ronsin disait à ses coaccusés : « Soyez tranquilles, le temps nous vengera... J'ai un enfant que j'ai adopté, je lui ai indiqué les principes d'une liberté illimitée; quand il sera grand, il n'oubliera pas la mort injuste de son père adoplif; il poignardera ceux qui nous auront fait mourir : il ne faut pour cela qu'un eustache de deux sous. » (Campardon, Tribunal révolutiormdire, vol. I, p. 318.)
' Ce passage est raturé. La première rédaction était celle-ci : « Par le décret atfreux qu'ils ont porté contre mes amis et moi, ils nous ont rerais dans l'étal de nature. »
tu est (sic) moi; tu est donc autorisé a user de ce droit contre eux.
» Mais s'il reste encore quelque ombre de Justice sur la terre, si des Tribunaux s'emparent de ces cannibales laisse alors agir la loi. fais plus demande que la loi agisse avec les formes tutélaires qui lui appartiennent, que ce ne soit point par des commissions militaires ' que ces monstres soient jugés. Qu'on n'imite pas l'horrible exemple qu'ils ont donné en faisant égorger tant d'inocens (sic) au gré de leurs caprices par des Juges de Sang qui leur étoient Vendus.
» Mon ami je ne suis plus inquiet sur l'accomplissement de mon Vœu je te l'ai Enoncé il sera rempli je mourrai tranquille *.
» Sois plus heureux que moi. »
* Allusion probable à la Commission militaire de Bordeaux. Elle avait condamné à mort Grangeneuve et Birotteau, membres de la Convention. Elle prononçait chaque jour des condamnations capitales. Le nom du président était exécré... On comprend dès lors la recommandation de Petion à son fils. Il était réfugié près de Bordeaux.
2 Cette dernière phrase paraît avoir été ajoutée après coup.