LETTRE D'ADIEUX DE PETIOX A SA FEMME
(Che)['e amie,
(J)ai vécu pour toi, j'ai vécu pour mon jeune fils^ [pour délivrer] ma patrie fies infâmes scélérats qui l'oppriment, pour [venger?] mes amis lâchement, ferocemnet assassine pour [sauver?] mon honneur. J'ai éprouvé bien des peines, je les ai supportées avec courage; mon caractère ne s'est jamais démenti. Je m'inquiète peu de ce que les hommes penseront de moi , jai rempli mes devoirs avec zèle. J'ai voulu le bien de mon pays, et ma conscience ne me reproche [rien].
Je me trouve dans la plus cruelle situation qu'il soit possible d'imaginer. Je me jette dans les bras de la Providence, je n'espère pas qu'elle m'en tire. A toi mille fois, chère femme, je t'embrasse, j'embrasse mon lils; mes derniers soupirs sont pour vous. Qu'il se souvienne de son père.
Recompense le mieux qu'il te sera possible le brave homme qui. te remettra cette lettre; il a fait tout ce qu'il a pu pour mètre utile.
(La signature manque, ainsi que la date).
Archives de VEmpire.
Section du Secrétariat.
AF. Carton 15.
Mon jeune fils ! L'Extrait ci-joint du registre d'écrou de Sainte -Pélagie forme le commentaire éloquent de
ces mots de Petion. Il prouve que ce malheureux enfant, âgé de dix ans, fut enfermé le 9 août 1793, et qu'il était encore prisonnier au moment où Petion écrivait cette lettre d'adieu *.
La femme de Petion avait été arrêtée le même jour.
Enfin la belle-mère de Petion, Louise- Angélique- Catherine Ricart , venue à Paris pour solliciter la Convention en faveur de sa fille et de son petit-fils, admise aux honneurs de la séance le 8 septembre, était arrêtée le 9, condamnée à mort le 24, pour de prétendus propos inciviques, et exécutée le même jour!
Petion ne pouvait ignorer ces faits. On comprend dès lors son exaspération et la véhémence qui éclate dans les premières lignes de sa lettre.
Tandis que la femme et la belle-mère de Petion étaient l'objet de tant de rigueur, son père ne paraît pas avoir été inquiété, quoiqu'il se fût compromis lors des événements du 2 juin. Les registres du Conseil général de la commune de Chartres, séance du 1 1 juin, montrent que le citoyen Petion père, ayant lu une lettre relative à l'arrestation des Députés de la Convention, les protestations les plus énergiques furent faites contre cet attentat à la Représentation nationale ^.
1 Mém. de madame. Roland. « La femme de Petion, qui alloit dans sa famille laisser passer les orages, est arrêtée avec son fils. »
2 On a vu dans l'acte de baptême de Petion que son père prenait la qualité de maire de Loin, il faut lire maire de Loëns; c'était une charge de judicature particuière à la ville de Chartres, et dont voici l'explication :
« En sa qualité de seigneur ecclésiastique , gros décimateur et haut justicier, le chapitre de Notre-Dame avait besoin de grenier pour cuire son pain , de prétoire pour rendre sa justice et de prisons pour incarcérer les coupables de ses domaines. Les bâtiments appropriés à ces divers usages étaient renfermés dans un enclos nommé Loëns... de loetum, locatio con-
On demanda que les Députés fussent rappelés, et l'Assemblée décida qu'elle protestait de nullité contre toutes les Lois qui pourraient être rendues en l'absence des Représentants proscrits.
Petion père fut-il recherché plus tard, à raison de ces délibérations dont il avait été le promoteur? Nous l'ignorons; mais il est certain qu'il ne fut pas traduit devant le Tribunal révolutionnaire. Il y a là un contraste singulier entre les mesures impitoyables prises envers les femmes et la tolérance pratiquée envers les parents des accusés. C'était presque un système. La femme de Petion n'est pas la seule arrêtée. Sans parler de madame Roland, madame de Favras, madame de Lafayette, la femme de Buzot, celle de Brissot, madame Montané, Lucile Desmoulins, les citoyennes Hébert et Momoro, sont toutes mises en arrestation en même temps que leurs maris, et poursuivies plus tard avec une rigueur plus ou moins grande. C'était là une vieille pratique de police. On arrêtait les femmes des accusés importants, soit pour obtenir par elles des aveux ou des renseignements , soit pour éviter leurs sollicitations.
ductio (Ducange), lieu où se faisaient les baux, adjudications et criées de la juridiction du chapitre.
» Le juge délégué au nom du chapitre pour rendre la justice portait le nom de Maire de Loèns, garde général de la juridiction de Notre-Dame.
» Cette charge échut souvent à des familles bourgeoises assez relevées : les Laubespine au quatorzième siècle , les Haligre et les >'icole aux seizième et dix-septième la franchirent pour monter aux premiers emplois de la cité et de l'État. » {Hist. de Chartres, par M. deLépinois, t. I, p. 367-371.)