PORTRAIT DE PETION
Nous avons pensé qu'après avoir vu le signalement de Petion mort, on serait bien aise de trouver ici un portrait fait ad vivum. Celui de Mercier nous a paru mériter d'être offert à nos lecteurs.
u II avoit une contenance fière, une figure assez belle, un regard affable, une éloquence douce, des mouvements, du talent et de l'adresse; mais ses manières étoient composées, ses yeux se doubloient, et il avoit dans les traits quelque chose de luisant qui repoussoit la confiance. Dès les premiers jours de la Constituante, il y figura parce qu'il parloit bien et qu'il étoit membre du Tiers. Ami inséparable de Robespierre, leurs principes étoient alors si conformes et leur intimité si marquée , qu'on les appeloit les deux doigts de la main. On continua à les mettre sous la même accolade jusqu'à la fin de I79'2. Il est vrai qu'à cette époque ils se détestoient déjà cordialement l'un et l'autre. Robespierre n'étoit plus rien, il ne vouloit même rien être, parce qu'il se réservoit pour l'anarchie; car il n'étoit pas fait pour briller dans une carrière purement constitutionnelle. Pethion, au contraire, avoit abandonné l'Angleterre, où il vivoit avec madame de Genlis, pour succéder à Bailly dans les fonctions de maire de Paris; et il s'étoit acquis dans cette place une telle popularité, surtout après sa destitution , à la suite des événements du 20 juin, que Robespierre n'étoit plus en état de lui pardonner l'idolâtrie qu'on lui portoit. Il ne le regarda plus qu'avec envie; ce n'étoit plus à ses yeux qu'un
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rival, puisque le peuple ciioil : Vive Petliion ! Pethion ou la mort ! |)uisqiie cette exclamation se lisoit sur tous les chapeaux, sur toutes les murailles.
Pethion cependant tenoit trop bien pour qu'on pût l'attaquer ouvertement; aussi joua-t-il un grand rôle au 10 août. Il avoit plusieurs fois visité tous les postes du château pendant la nuit qui précéda cette journée célèbre; et ces soins n'avoient pas été perdus, puisqu'ils en avoient assuré le succès. Mais les jours de Pethion étoient si précieux alors, qu'un décret lui défendit de s'exposer davantage; et l'on vit longtemps sur les portes du château cette inscription : « Ici le maire » de Paris eût été assassiné, si un décret du Corps légis- » latif n'eût sauvé ses jours. »
« Il étoit encore maire de Paris pendant les boucheries de septembre : mais les conjurés l'avoient consigné à la mairie; en sorte qu'il étoit pur de ces massacres. Quand 3Ianuel fil à la Convention nationale la proposition de donner à son président une garde d'honneur et un logement aux Tuileries, Pethion venoit d'être porté à la présidence. A la formation de l'Assemblée , certaines gens disoient qu'il visoit au trône, et quantité d'autres désiroient qu'il y montât. Mais tout à coup il devint un objet de haine. Il fut mis hors de la loi à la suite du 31 mai, et l'on ne sait ce qu'il est devenu. Il est mort sans doute misérablement, puisqu'il n'a point reparu au rappel de tous les proscrits. »
(Le Nouveau Paris, par le cit. Mercier, tome second, page 15.)
Ces dernières lignes montrent qu'en l'an V, époque de la publication de l'ouvrage de Mercier, la mort de
Pelion n'était pas encore connue avec certitude '. C'est ce qui explique comment sa femme et son fils ne furent point mis en liberté immédiatement après le 9 thermidor et furent retenus encore près de quatre mois.
Mercier n'est pas mieux informé lorsqu'il dit que Petion a vécu à Londres avec madame de Genlis : leur voyage est des mois d'octobre-novembre 1791. Petion fut élu maire de Paris le 1 4 du même mois. Il est donc impossible de dire de lui qu'il a vécu en Angleterre avec madame de Genlis.
La vérité est qu'il n'y resta que huit jours.
Madame de Genlis a raconté que, partant pour l'Angleterre avec mademoiselle d'Orléans et deux autres jeunes personnes qu'elle avait élevées, elle craignit que ce départ ne soulevât une effervescence populaire dans les Provinces qu'elle aurait à traverser. Elle aurait donc communiqué ses craintes à Petion , qui lui offrit de la conduire à Londres, ce qu'elle accepta avec la plus grande joie.
({ Nous arrivâmes à Calais, dit-elle, sans aucun incident remarquable; je conduisis Petion jusqu'à Londres; il m'y quitta pendant le temps où je changeais de chevaux; je lui fis mes adieux sans descendre de voiture. (Précis de la conduite de madame de Genlis. Hambourg, 1796.) Cette apologie pourrait paraître suspecte, si elle ne se trouvait confirmée par une lettre de madame de Genlis au duc d'Orléans, datée du 3 nov. 1791, Bath. Elle lui annonce son arrivée dans cette ville, où elle a été accompagnée par Petion et Voidel.
1 Louvet lui-même ignorait le sort de Petion et de Biizot lorsqu'il publia ses Notices. « Quant à Petion et Byrbaroux, je l'annonce avec douleur, il y a mille à parier contre un qu'ils ne sont plus. »
Puis elle ajoute : « J'ai lâché Petion à Londres, pendant que nous changions de chevaux; j'ai conduit ici M. Voidel; je le renvoie à Londres, etc.. » (Correspondance de L. P. Joseph d'Orléans, T' édition, p. 197.)
Quoi qu'il en soit, ce voyage parut étrange, et donna lieu à des bruits faciles à comprendre et à des couplets satiriques :
Air : Consolez-vous avec les autres (de l'Histoire universelle).
On dit, respectable Pelhion,
Partout c'est la grande nouvelle,
Que vous arrivez d'Albion
Avec certain .auteur femelle.
Vous avez partagé son lit ,
Pour ses péchés et pour les vôtres ;
Si le fait est vrai, comme on dit,
Ce n'est, mon cher, qu'après mille autres.
On dit qu'avec la Paméla Vous eûtes le même avantage, Mais vous n'eûtes pas pour cela Ce qu'on appelle un
Comme on sait fort bien qu'à présent En plaisirs vous êtes peu sobre; Vous caressâtes vaillamment La fille du héros d'octobre...
[Discours de Pethion à la Commune à Paris, 1791 , br. in-S", p. 10.)
Une dernière citation complétera le portrait de Petion. Nous l'empruntons à un ouvrage du temps hostile et, par conséquent , non suspect de flatterie :
« Petion n'éloit pas sans mérite. Il parle assez bien, écrit passablement, sent vivement, est pénétrant et délicat. Il n'a rien à regretter pour le physique; sa taille ,
sa figure, sa douceur, son urbanité, préviennent en sa faveur; c'est un homme aimable, et très-aimable. Pourquoi faut-il qu'il soit pervers?... Pendant le retour de Varennes, il fit avec le petit Barnave une cour galante à Marie-Antoinette... Il resta toujours l'ami du Roi, de la Reine et de leur famille. Il alloit les voir étant élu Député à la Convention nationale, comme quand il présidoit les municipaux il continuoit de faire sa cour. La chronique a publié qu'il étoit à Marie- Antoinette quelque chose de plus que son confident. » {Vie politique de Jérôme Pelion, ci-devant maire de Paris, et député à la Convention nationale, et traître à la République française ' . )
Il résulte de l'ensemble de ces documents que Petion avait à un haut degré le travers de la galanterie. Le récit du voyage à Varennes prouve que ce travers allait jusqu'à la fatuité la plus ridicule, pour ne pas dire la plus impudente.
Ses Mémoires, que vient de publier M. Dauban, le montrent incorrigible dans sa phraséologie galante. C'est un des côtés les plus nettement dessinés de son caractère. Tel nous le voyons avec madame de Genlis, avec la Reine et ^Madame Elisabeth, tel nous le verrons avec Charlotte de Corday, qu'il traite de belle aristocrate, et à laquelle il débite des fadeurs.
^ Brochure in-S", publiée à Paris à l'imprimerie de Franklin sous ce titre : Histoire de deux célèbres législateurs du dix-huitiéme siècle (Manuel et Petion), avec portraits; sous celui de Petion , qui est représenté avec son écharpe de maire, on lit :
En deux mots voici mon histoire :
Dans Paris j'élois Adoré; Tout y retentissoit de mon nom, de ma gloire, Aujourd'hui j'y suis Abhorré.
Ses portraits, notamment la gravure en couleur de Levachez fils, d'après Laplace, et le portrait à l'huile que nous reproduisons, sont d'accord avec ses biographies, et représentent Petion ayant une toilette plus que recherchée.
Dans le portrait de Levachez, il a un habit violet, un iïilot rouge, une cravate et un jabot.
Dans le portrait de Guérin, il porte un habit à collet rouge et se fait remarquer par le même luxe de linge fin.