‹ Charlotte de Corday et les Girondins (volume 2)Chapitre 155 sur 174 · PREMIER DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

PREMIER DE LA RÉPUBLIQUE

détruire, ce n'est pas que leur retraite soit menacée, c'est qu'il leur est démontré que la liberté est perdue sans ressource et qu'il n'y a plus qu'à choisir entre deux genres de despotismcs, « l'oppression des brigands qui déchirent le sein de la France, ou l'invasion des puissances étrangères qui veulent l'asservir » , — paroles répétées presque textuellement dans les Mémoires de Buzot (p. 1 G7). — c( Il me semble donc que c'en est fait delà liberté, que la France ne peut se relever et secouer le joug des anarchistes de l'intérieur, ni les efforts des armées étrangères. » Et ailleurs, p. 160: « L'ennemi presse la France de toutes parts... Une armée formidable, sous les ordres du prince de Cobourg, s'avance au delà de Valenciennes vers Paris. . . ; l'Anglais effectuera sa descente en Picardie; au midi, les armées espagnoles sont également en possession du territoire français...; la Corse se soulève, la Vendée renaît de ses cendres, notre marine est détruite... » Ces appréhensions nous sembleraient ainsi inspirées par les événements qui suivirent la mort de Danton, mort que Buzot regrette et après laquelle il n'écrit plus...

Le 27 germinal an II (16 avril 1794), Saint-Just présente son rapport sur la police générale de la République ' .

1 Dès le 23 ventôse (13 mars), Saint-Just avait présenté à la Convention le décret portant peine de mort contre ceux qui donneraient asile aux individus mis hors la loi, « Dans ce discours, empreint d'une grandeur funèbre..., dit M. Louis Blanc, on trouvait ce mot, terrible prononcé par une telle bouche : a Des mesures sont déjà prises pour » s'assurer des coupables. Ils sont cernés. »

Les réfugiés de Saint -Émilion recevaient quelques journaux : la Feuille de Perlet, VAhréniatmr. Ils purent donc avoir connaissance du discours de Saint-Just, ainsi que du décret du 23 ventôse an II, et craindre de compromettre les hôtes généreux qui devenaient leurs

Le 12 floréal an II (r-^ mai 1794), Landrecies est occupé par les armées de la coalition.

Le redoublement des mesures de la terreur, la prise d'une ville située à quarante-six lieues de Paris, correspondraient assez au double point de vue indiqué par Petion et Buzot , comme ayant déterminé leur résolution : le despotisme de la Montagne au dedans, au dehors, la crainte de l'invasion étrangère '.

Ce serait donc entre germinal et floréal an II, ou entre avril et mai 1 794, que leur déclaration aurait été rédigée. Ce calcul approximatif se trouve confirmé par un autre passage des Mémoires de Buzot, dans lequel on lit : (( Non, je ne donnerais pas, pour la paix de mes premières années, les onze mois d'éducation morale que je viens de passer dans les plus étonnantes vicissitudes, de périls, de souffrances et de misères... J'ai bu jusqu'à la lie dans la coupe du malheur, il est temps enfin de s'y soustraire. La mort est le contre-poison de la vie. »

Onze mois, en prenant pour point de départ la proscription du 2 juin 1793, conduisent précisément en avril ou mai 1794.

complices en continuant de leur donner un refuge chez eux. De là peut-être la première origine de leur détermination. C'est ce qu'ils expriment par ces mots : « Loin de pouvoir faire la consolation et le bonheur des êtres qui nous sont les plus chers, nous attirerons sur eux, tant que nous existerons, la haine et les vengeances! »

* Madame Roland dit dans un sentiment semblable : « Je n'aimerais pas mieux devoir mon salut aux Autrichiens que de recevoir la mort des Français qui régnent aujourd'hui ; ils sont également ennemis de mon pays, et je ne veux rien d'aucun d'eux que leur honorable haine. » Dernières Pensées, écrites dans un moment où madame Roland voulait se donner la mort. Elle abandonna ce dessein et eut le courage d'attendre l'échafaud.

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Enfin, c'est à cette même époque que s'arrêtent les Mémoires de Buzot, qui se terminent ainsi : « Notre àme n'a jamais craint la mort, mais jamais assassin n'aura la gloire d'y contribuer, et, jusqu'au dernier soupir, Petion, Barbaroux et Buzot seront libres! »

Pourquoi Barbaroux, qui tint parole et qui conséquemment partageait la résolution annoncée ici par Buzot, ne s'est-il pas joint au manifeste de ses deux amis?

Barbaroux n'avait pas siégé à la Constituante comme Petion et Buzot: ceux-ci, associés dès cette époque aux mêmes principes et aux mêmes actes, pouvaient se réunir dans une déclaration collective*. 11 n'en était pas ainsi pour Barbaroux : homme plus nouveau, appartenant à une génération différente, issu d'autres événements, notamment du i 0 août : le cadre commun aux deux Constituants - n'aurait pas convenu à la vie

1 V. les Mémoires de madame Roland. « Petion et Buzot servirent la Liberté dans l'Assemblée constituante avec un zèle et une constance qui leur valurent la haine de l'Aristocralie. »

Et ailleurs : « ... Ce furent ces deux hommes qui firent rendre le décret qui interdisait toute place et réélection aux Députés de cette assemblée pendant quatre ans » , etc.

On les voit encore réunis pour demander la mise en jugement de Louis XVI après le retour- de Varennes.

2 Dans les Mémoires de Louvet, on lit que « vers le mois d'octobre il avait été sur le point d'en finir avec la vie, ainsi que Barbaroux, qui, en ce moment, partageait son découragement, et ils allaient exécuter leur résolution, lorsque Valady, s'adressant à eux, rappelle au premier Lodoïska, au second l'image de sa mère, les armes leur tombent des mains. » Cette scène a donné lieu à un tableau exécuté par Péronard et exposé en 1831 au Salon, du Louvre*. Peut-être cet incident n'avait-il pas été sans influence sur l'abstention de Barbaroux. On voit par là quel culte il portait à sa mère. Son image évoquée par Valady avait suffi pour arrêter son bras.

' >'° 1640. — Louvet et Barbaroux, près de céder à leur désespoir, sont arrêtés par Valady. Valady s'écrie -. « Louvet, Lodoïska t'attend, et toi, Barbaroux, il le reste encore une mère. i> (Livret du Salon de 1831.)

politique du jeune Conventionnel. Telle est l'explication que nous hasardons, sans la garantir; peut-être en est-il une plus simple. Barbaroux avait un pressentiment de la fin prochaine du régime de la Terreur. (Voyez sa Lettre à Salle, ci-dessus, et plus bas, sa Lettre à madame Bouquey.) Dans cette disposition d'esprit, il ne songeait pas à se donner la mort, et il attendait le jour de la délivrance en s'essayant à composer de petits poëmes sur des sujets champêtres ou à rimer des contes inspirés par une muse plus légère. (Voyez m/^ra^ Papiers de Barbaroux et Petion.)

Autre difiiculté. Pourquoi Petion et Buzot n'ont-ils pas mis immédiatement leur projet à exécution ? Ici deux hypothèses se présentent :

Dans ses Mémoires, Petion avoue que la résolution du suicide avait chez lui des variations et des degrés. « S'il était des moments, dit-il, où je me sentais capable d'abandonner la vie sans balancer, il en était d'autres où je me sentais moins de courage... »

Il y aurait donc eu là cette hésitation dernière

Qui glace, épouvanté,

L'homme au bord du cercueil par le doute arrêté.

Mais il est un autre sentiment non moins impérieux que celui de la conservation de soi-même. C'est le besoin de se justifier d'une accusation inique et injurieuse. Tel était le rêve des députés proscrits : à Caen , ils demandaient des juges' ; à Saint-Émilion, ils en espéraient

* Ils voulaient que les auteurs des crimes du 31 mai et du 2 juin fussent punis; ils demandaient que les accusations dont les députés se chargeaient réciproquement fussent également jugées; ils voulaient que ce jugement solennel fût soumis à un tribunal national et à des formes qu'on ne refuse pas même aux plus vils scélérats. (Méra. de Buzot, p. 73.)

encore, et ils attendaient... Témoin ces lignes de Buzot dans ses Mémoires :

« Devant un tribunal légitime, ce serait, ce me » semble, un beau spectacle pour TEurope entière que » celui de douze hommes de bien... proscrits par les )) tyrans de lenr pays, sortant tout à coup de leurs «retraites, après dix mois entiers de proscription et » de soulTi'ances, paraissant à la barre de l'Assemblée «nationale, aux regards de tout Paris étonné de ses » longues injustices et de son tardif repentir; exposant » avec une noble franchise leurs principes, leurs vues, H et leur vie entière épurée, pour ainsi dire, par le «malheur et fortifiée par l'événement; accusant au » nom de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, » en présence d'une assemblée digne de les entendre, «les plus atroces ennemis de la vertu, de la liberté, » de l'humanité, dans les personnes de leurs persécu- «teurs, et appelant en témoignage Lyon, Bordeaux, «Marseille, et les innombrables victimes de leur san- » glante tyrannie. » {Mémoires , p. 178. — Voyez aussi p. 168, 170, et tout le chapitre : Quels juges peuvent nous juger?)

Cette lueur d'espérance fit sans doute ajourner l'exécution du suicide prémédité en commun par Petion et Buzot. Le testament qui renfermait le symbole de leur foi politique subsista et fut sauvé miraculeusement. C'est à cette circonstance que nous devons la triste et belle page que l'on va lire et qui était restée inédite jusqu'à ce jour.

Petion et Buzot commencent par professer solennellement leur culte pour un dogme qu'ils regardent comme sacré : la Liberté, la Souveraineté populaire, la République, qui en est l'incarnation.

L'avènement de cette forme de gouvernement au 10 août a comblé tous leurs vœux et même dépassé leurs espérances*.

Mais le 2 septembre a inauguré une ère de violences, de sang, qui a préparé la ruine de la France.

Le 2 juin a complété cette œuvre de destruction. Petion et Buzot expliquent ensuite leur conduite dans le Calvados, et racontent leur retraite dans la Gironde.

Désespérant du salut de la patrie, et ne pouvant lui rendre désormais aucun service, ils annoncent la volonté de quitter la vie pour échapper à la honte de la servitude.

Ils terminent en vouant leurs persécuteurs à l'exécration des siècles et en recommandant leur propre mémoire aux honnêtes gens, ainsi qu'aux véritables amis de la liberté.

* On trouve dans un discours de Buzot cette belle définition de la république, telle qu'il la comprenait, telle qu'il la regrette dans son testament de mort.

« La République, dit-il, est la confédération sainte d'hommes qui se reconnoissent semblables et frères, qui chérissent leur espèce, qui honorent son caractère et sa dignité, qui travaillent en commun au bonheur de tous pour mieux assurer celui de chacun. ï^ (Rapport sur la garde des quatre-vingt-trois départements.)

C'est pourtant ces hommes qu'on a accusés non pas seulement d'être royalistes, mais d'aspirer eux-mêmes à la royauté!

« On disoit hier dans les groupes que les Lyonnois avoient choisi » Roland pour roi ; roi de Lyon , sans doute. N'importe , le parti » fait fortune. Buzot a été forcé d'abdiquer la couronne à Évreux ; » mais il est roi de Caen, et cela console... Les autres se pourvoient «ailleurs, et le pauvre Gorsas... on le fera roi d'Yvetot. «(Aristide Valcour, Journal de la Montagne du 23 juillet 1793.)

On accusait aussi Petion d'avoir voulu se faire roi de Paris.

-Jîfr

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