‹ Charlotte de Corday et les Girondins (volume 2)Chapitre 172 sur 174 · LE PATRIOTE COMPAIN · texte numérisé non relu

LE PATRIOTE COMPAIN

Cornpaiii se rendit à Paris et remit ses dépêches au Comité, où elles furent enregistrées à la date du

28 messidor, jour même de son arrivée, ainsi qu'on le verra plus bas, page 449, sous le n" 41 32 des Registres du Secrétariat '.

Mais avant d'arriver aux pièces qui constatent l'ac complissement de sa mission, nous devons dire quel était celui qui l'envoyait, c'est-à-dire Jullien.

1 Après la Terreur, Compain, déchu de son importance politique, eut le tort de vouloir remonter sur la scène à Bordeaux même, imitant en cela non pas précisément Collol-d'Herbois, mais un de ses camarades et disciples, l'acteur Fusil, qui avait été nommé par Collot membre de la commission militaire de Lyon. Fusil ayant reparu sur le Théâtre de la République, à Paris, fut chassé par le parterre indigné. Compain, qui commit la même faute, eut le même sort, et dut se retirer devant l'horreur soulevée par sa présence. C'est ce que raconte en ces termes la correspondance déjà citée*.

* Spectacle.';. — L'ua des principaux bouchers de Bordeaux, Tiiisfrunient actif du pe/i? /Igre Jullien, le digne camarade de Collot, a débuté hier par le rôle de Tartuffe au Tliéâtre du Lycée. A peine parut-il sur la scène qu'il fut accueilli par les huées et les à bas! les mieux soutenus. Un jeune homme lui ayant demandé s'il n'était pas président du Comité Révolutionnaire de Bordeaux lorsque trois cent-soixante personnes furent guillotinées en un mois, Compain refusa de répondre. Otant de suite son manteau , il dit au parterre : <v A présent , ce n'est plus à Tartuffe que vous parlez, c'est à Compain. — C'est la môn\e chose, » lui répondit-on. Le sycophante fut obligé de se retirer couvert de honte. Châtiment bien doux pour ses crimes et son impudence! (L'Ami des citoyens, n" C'XVJII,

29 pluviôse an IL) — A Paris, le parterre fut plus exigeant : il força Fusil à clianter le Réveil du peuple, puis ou l'interrompit bientôt pour l'aire réciter ces vers par Talina, Fusil étant contraint de lui tenir le (lambeau; pendant ce temps, un jeune homme de Lyon se leva sur les banquettes et lut à haute voix un jugement signé Fusil qui condamnait son père à mort. {Histoire du Théâtre français, par Etienne et Martainville, Paris, an .X, 3« vol., p. 174-175.

L'Ami des citoyens était mal informé : le châtiment de Compain ne s'arrêta pas là. Un soir, il fut si violemment maltraité à la sortie du théâtre qu'il fut porté expirant à l'hôpital ; on dit même qu'il succomba à ses blessures. V., à l'Appendice, les renseignemeids que nous avons recueillis à Bordeaux sur Conqtain.

Marc-Antoine JuUien, né à Paris le iO mars 1775, -mort le 6 novembre 1848, était le fils de JuUien de la Drôme.

Il est appelé Jullien de Paris, pour le distinguer tant de son père que de Julien de Toulouse, qui étaient tous les deux membres de la Convention.

Jullien, couronné en 1791 par Barnave, au collège de iMontaigu, fut envoyé en Angleterre comme élève diplomate avant le 10 août, et après cette époque, employé par Servan en qualité de Commissaire des guerres, etc.

Malgré son extrême jeunesse, Jullien paraît avoir inspiré à Robespierre une confiance et une affection dont ce sombre personnage n'était pas prodigue '. Il

1 V. Papiers inédits trouvés chez Robespierre, coliecUon Baudouin , 2«vol., p. 7-M.

Listes de la main même de Robespierre, dans lesquelles il s'attachait, suivant sa propre expression, à inventorier les hommes dignes de servir la cause de la Liberté.

4'^ liste : Patriotes ayant des talents plus ou moins. Julien fils est le sixième sur celte liste. — 2* liste : Instruction publique. Payan, Julien ou Lerebours (V. ci-dessus, p. 119; dans le procès-verbal de Lave et Oré, Jullien est qualifié de Membre de la Commission executive de l'Instruction publique). — 3^ liste : Julien fils est classé parmi les hommes énergiques et probes, capables des fonctions les plus importantes.

« Il entrait dans le plan du Comité de Salut Public d'envoyer en mission importante des jeunes gens presque nés avec la Révolution [Prudhomme, vol. V, p. 437), mais ce système fut considéré comme un moyen employé par Robespierre pour substituer ses créatures aux membres de la Convention, qui seuls pouvaient être envoyés en mission, en leur qualité de représentants du peuple, et c'est là précisément

MARG-ANTOINE JULHEN. 423

le fit nommer Commissaire de l'Instruction publique, puis envoyer dans les départements du littoral de l'Océan pour observer V esprit public ; c'est ainsi que Jullien vint à Bordeaux, comme émissaire secret de Robespierre, ce qui a fait dire à Barere, qui signale ce fait dans ses Mémoires (tome I, p. 1 00), que Robespierre s'arrogeait envers ses collègues du Comité de Salut Public une sorte de pouvoir dictatorial. Après avoir fait rappeler Ysabeau et Tallien, à force de dénonciations contre leur modérantisme, Jullien devint le seul agent officiel du Comité de Salut Public à Bordeaux '.

l'un des chefs de l'accusation intentée contre lui par Lccointre (projet d'acte d'accusation contre Robespierre). »

« Pour avoir nommé à des places importantes pour la République de jeunes citoyens, sujets même à la réquisition , c'est-à-dire au-dessous de 20 ans..., cumulant en leur faveur plusieurs emplois avec appointements , et leur donnant des pouvoirs égaux à ceux que le Peuple a conférés à ses représentants (voir ceux donnés au fils de Duplay et à celui de notre collègue , Jullien de la Drôme}. »

^ « Bordeaux ne souffrit pas seulement des oppressions de Tallien ; son successeur, ***, ne mérite pas à beaucoup près des éloges. ***, l'un des intrigans Jacobins, qui démontrait en tout un zèle de feu, fut jugé par Robespierre digne et capable de servir ses projets tyranniques. Ce jeune homme, alors âgé de -19 à 20 ans, d'un caractère allier, à l'air sombre et farouche , fut le nouveau consul envoyé à Bordeaux avec des pouvoirs illimités, tels qu'on en donnait à des représentans. Devait-on donner à un jeune homme, sans expérience et dans la fougue des passions, des pouvoirs illimités? Non, sans doute. Aussi il en est résulté grand nombre d'inconvéniens. Une nommée Fontenelle, amie de la Cabarus*, digne compagne de cette femme sans mœurs , sa camarade de débauche, s'empara du cœur du consul ***; c'était dans ses bras qu'il allait se réfugier lorsque le murmure public censurait ses actions ; c'était là qu'il oubliait le remords dans l'ivresse des plaisirs. » [Mémoires deSénart, p. 214-215.)

* Senard fait ici une confusion : il veut parler d'une dame de Fenwick , amie de Theresia Cabarrus, alors madame de Fontenay. Jullien laisse voir assez claireineat quelle avait été la nature de ses rapports avec cette dame :

Nous savons déjà avec quelle ardeur implacable il poursuivit les députés proscrits, en organisant contre eux une sorte de battue dans le district de Libourne. Après les avoir traqués comme des bêtes sauvages , il les livra sans délai ni merci à l'échafaud. Ses exploits ne se bornèrent pas là; en moins de deux mois, il envoya plus de deux cents personnes devant la Commission militaire, c'est-à-dire à la mort. C'est ce qui explique ces vers énergiques d'une satire contemporaine composée par le poëte bordelais Despaze :

L'un des trois Jullien, prescripteur de vingt ans, Raninne dans Bordeaux les bouchers haletans; Les meurtres sont ses jeux, et les tètes coupées A cet enfant cruel tiennent lieu de poupées i.

Jullien s'était acquis cette réputation de cruauté par des mots non moins sanguinaires que ses actes : « La guillotine, disait-il, est le purgatif des Aristocrates ^ »; et dans un discours public, prononcé et imprimé à Bordeaux, il reprenait la phrase célèbre : » La Liberté n'a pour lit que des matelas de cadavres ; » en y ajoutant cette autre citation qu'il s'appropriait : « A la honte des nations, le sang est le lait de la liberté naissante '\ »

il dit dans ses Mémoires , cités par Germain Sarrut , que , pendant sa détention à Paris, madame de Fcnwick se déguisait en blanchisseuse pour venir le voir. (Biographie des hommes du jour, vol. VI, p. 350.)

* Les Quatre Satires ou la pn du XVIII<^ siècle, par Joseph Despaze, 6« édition, an X, p. 91, elles notes, p. 105.

2 Dictionnaire des Jacobins vivons, au met Jullien, p. 79.

3 C'est ce que Despaze a traduit par ces vers :

De vains ménagemens la Liberté s'offense , Le sang est un lait pur qui nourrit son enfance.

Une note explique que c'est une phrase du Petit Jullien.

y. le Discours lu dans la séance du Club national, an II, par M. A.

Horribles théories qu'il ne pratiqua que trop fidèlement, ce qui devait attirer sur sa personne les vengeances de la réaction thermidorienne, et sur son nom l'anathème plusdiirable de la postérité. Emprisonné dès que Robespierre fut tombé, il ne parvint à obtenir son élargissement qu'après une longue détention; mais s'il sauva sa tête, il ne put se soustraire aux malédictions desamis ou des parents de ses victimes. « La généreuse citoyenne Bouquey est morte sur Téchafaud, disait Louvet dans ses NoliccSy elle est morte, et Jullien, son assassin, respire. Dieu de justice, où donc es- tu ' ? Et la veuve de Guadeî, qui avait perdu dans cette effroyable boucherie son père, son mari, sa sœur, le père, la tante et le frère de son mari , reprenait la qualification d'assassin, pour la jeter dans une lettre éloquente à la face du bourreau de sa famille ". En présence de faits constants, indiscutables, le mieux eût été de garder le silence. Jullien n'en fit rien, et à cette première faute il en ajouta une seconde, ce fut de vouloir rejeter sur Ysabeau etTallienune responsabilité qui lui incombait tout entière. A l'entendre, l'arrestation et la condamnation des députés proscrits était l'œuvre de la Commission militaire, et comme cette Commission avait été établie par Ysabeau et Tallien , c'est à eux seuls que revenait l'odieux de ces actes, auxquels il n'avait, suivant lui, ni le pouvoir ni la volonté de concourir^. Cette

Jullien, Agent de !a Convention dans les départements maritimes, et Président du club national de Eordeaux. Cité par M. Jules Guadet , les Girondins, t. II, p. 477.

* V. Mémoires de Louvet, édition Baudouin, p. 128 et aussi 223.

2 V. Mémoires d'un détenu, par Riouffe. 2l'" édit. An III, p. 101.

3 V. Prudhomme : Crimes de la Révolution, vol. V, p. 463 et suiv.

justification mensongère tombait devant une date, et une date posée par Jullien lui-même : Dans une lettre qu'il adresse à Robespierre le 1 o prairial, il débute ainsi : (( Ysaheau est parti cette nuit, il m'a appris hier que ïallien est arrêté (à Paris) '. » Jullien est donc devenu depuis le ! '6 prairial le seul proconsul de Bordeaux, et nous savons que dès le 24 il faisait marcher cinq mille hommes sur Saint-Émilion. Cependant, avecle temps, les événements s'étaient obscurcis, les preuves, les contemporains avaient disparu; Jullien, profitant habilement de ces circonstances, chercha à reprendre l'œuvre de sa réhabilitation. Lors de la publication de la collection Baudouin, en 1823, il obtint la faculté d'insérer , à la fin des Mémoires de Louvet , une longue note rectificative^. — Il en fit ensuite une brochure à part, dans laquelle il accumula des attestations de toutes sortes en sa faveur, au nombre de plus de soixante, puis il se ménagea des articles inspirés, on dit même rédigés par lui, dans de grandes biographies ^. M. J. Guadet^ a raconté comment JuUien avait cherché à l'engager dans une collaboration qui aurait couvert son passé du nom même de la plus illustre de ses victimes. Mais cette tentative se retourna contre lui, et M. J. Guadet a démontré la culpabilité de Jullien par une statistique irrésistible:'. — Les pièces que nous

1 Rapport de Courtois, n" CVII, p. 367.

2 V. Mémoires de Louvet, édition Baudouin, à la fin du volume.

3 V. notamment la Biographie de Rabbe, celle de Germain Sarrut. * Révélation historique, Revue française An 5 avril 4865.

° Nous pouvons apprécier mathématiquement Tinfluence de l'ami de Robespierre sur Bordeaux. Vers la fin de 1793 et le commencement de 4794, la guillotine moissonnait 23 têtes par mois; du 49 février au 20 avril, le nombre était tombé au-dessous de 4 1 , et les 44 jours

publions mettent le dernier sceau à la condamnation morale qui pèse sur le pupille de Robespierre; elles montrent qu'il est loin d'avoir été l'instrument servile de la Commission , il en fut au contraire le pourvoyeur et le surveillant infatigable, rien ne s'est fait que par son initiative énergique, sous son contrôle et son intervention constatée à chaque pas de la procédure. Il en a trouvé la douce récompense dans l'approbation du Comité de Salut Public, mais ce suffrage ne peut être le verdict de l'histoire.

La véritable excuse de Jullien est dans son âge, il n'avait pas vingt ans, dans l'ascendant exercé sur lui par ses terribles patrons, Robespierre et Saint- Just ', dans cette conscience pure, bien que cruelle, qui lui inspire de nobles paroles contre les trafiquants de justice; on doit lui tenir compte aussi de sa dénonciation contre Carrier, encore bien qu'il l'eût attaqué comme modéré. En passant à Nantes avant d'arriver à Bordeaux , il avait signalé au Comité de Salut Public les noyades en masse , et l'horreur que lui avait inspirée la Loire souillée de sang; pourquoi faut-il qu'il ait

suivants n'avaient vu qu'une seule exécution. Eh bien, depuis le départ d'Ysabeau jusqu'au 13 thermidor, c'est-à-dire en o7 jours, il y eut 495 exécutions, ou plus de 4 00 par mois, et le nombre allait toujours croissant, car les 14 derniers jours n'en donnèrent que 32 ou un peu plus de 2 par jour, tandis que le mois de messidor en compte 1 06, ou plus de 3 ; et les 1 3 premiers jours 57, ou plus de 4 ; on recule d'effroi en pensant à cette horrible progression! (Les Girondins, t. II, p. 488).

1 C'est encore là un des griefs articulés contre Robespierre.

Lecointre lui reproche, sous le n'' 20 de son projet d'accusation, « d'avoir abusé de l'inexpérience de Jullien fils, en l'érigeant en nouveau Séïde , et lui faisant prononcer aux Jacobins la motion tendant à faire déclarer coupable tout citoyen qui ne croirait pas à l'immortalité de l'âme, pour être puni comme Traître à la Patrie ».

oublié cette impression humaine sur les bords de la Gironde?

Une pièce que nous trouvons aux Archives de l'Empire vient à l'appui de cette conclusion. C'est une circulaire adressée par le Comité de Salut Public aux Représentants en mission à la date du 4 pluviôse an II , il leur disait :

« Marche le flambeau d'une luain.

ilclaire ceux que d'antiques préjugés aveuglent encore.

Le glaive de l'autre, frappe les seélérats qui ne prêchent le Ciel que pour dévorer la terre. Tolérant pour les premiers, sois terrible aux conspirateurs.

Satellites du dernier tyran, ils doivent périr comme lui. Son échafaud qui fume encore réclame leurs tètes.

Ton énergie saura les abattre! « (Archives de l'Empire, AFn538.)

Qui donc a tenu ce farouche langage? Robespierre ou Saint-Just, ou l'un et l'autre ? Nous ne savons; mais il est impossible de ne pas frissonner en lisant ces instructions sanguinaires et de ne pas comprendre quelle influence elles devaient exercer sur l'esprit d'un jeune missionnaire de dix-neuf ans. Nous avions donc raison de placer la justification de Jullien non dans la dénégation de faits irrécusables, mais dans leur cause première ; le fanatisme des Comités et de ceux qui les dominaient alors ' .

1 V. Le Triomphe de la Montagne, gravure coloriée du temps qui semble avoir été la traduction graphique de celle circulaire; elle représente la Vérité un flambeau à la main éclairant l'Ignorance, tandis que la Justice, brandissant son glaive, menace le Fanalisme abattu à ses pieds.

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