OBSERVATIONS DE PETION
La lettre de Petion à Salle est écrite à mi-marge, sur trois feuillets de 20 centimètres de hauteur sur 1 G de largeur; l'écriture tracée à main courante et sans ratures.
La pièce n'est pas signée. — Mais-on reconnaît l'écriture de Petion; et, d'ailleurs, une autre personne a écrit en tête de la première feuille ces mots : De Petion.
De Petion.
Salut à 710S amis, que f embrasse.
Il me semble que les caractères des principaux personnages ne sont pas bien rendus, qu'on leur a donné dans le crime une élévation qui ne leur appartient pas; qu'on les a rendus moins odieux et moins vils qu'ils ne sont ' .
Ces caractères sont aussi trop uniformes. Je ne connois qu'un trait qui leur soit commun à tous, c'est la lâcheté. L'auteur, loin d'avoir saisi ce trait, a fait de
' Pour apprécier la violence de langage qu'on trouve dans cette lettre, il faut en rapprocher ce passage des Mémoires de Louvet : « Mais Pethion, le tranquille Pethion, comme il était déjà changé! combien le calme de son âme et la sérénité de sa figure s'étaient altérés depuis que l'esclavage de sa patrie n'était plus douteux, depuis que la nouvelle de l'emprisonnement des soixante-quinze et du sup()lice de nos amis nous était parvenue... »
Il faut ajouter à ces causes de ressentiment l'incarcération de la emme de Petion, celle de son fils âgé de 10 ans, et l'exécution de sa belle-mère, madame Lefèvre. Nous rapporterons plus bas les écrous de la famille de Petion.
chacun de ses personnages un homme courageux, toujours prêt à sacrifier sa vie pour réussir dans ses projets d'ambition.
Comment faire dire à Barrere :
Que la mort m'engloutisse avant ce jour affreux * ;
Comment faire dire à Robespierre :
Oui, nous saurons mourir.
Mourons, mais qu avant tout cette femme à leurs yeux... 2.
Barrere et Robespierre, qui sont connus pour les plus grands poltrons de la terre!
A mon sens, L astuce est le caractère distinctif de Barrere.
Robespierre n'est pas moins perfide que lui; mais, ce qui le distingue, c'est que dans le danger il perd la tète; il découvre malgré lui la fraieur qui le tourmente, il ne parle que d'assassinats, de liberté perdue; il voit la Republique toute entierre détruite dans sa personne^, au lieu que Barrere, plus dissimulé, sans être moins
' Voyez scène i, acte I, page 6.
2 Acte V, scène iv, p. 79.
3 Madame Roland a porté le même jugement sur Robespierre, elle dit dans ses Mémoires : a Sa timidité, sa frayeur dans les dangers, ne me frappèrent pas moins lors de la fuite du Roi et de l'affaire du Champ de Mars sa nature l'a fait si peureux » Et ailleurs :
« J'avois été frappée de la terreur dont il avoitété pénétré le jour delà ï\i\\.çà.u'Ko\. [Mémoires de madame Roland, édit. Dauban,p. !232et 233.)
» Je ne connois pas d'effroi comparable à celui de Robespierre dans ces circonstances.... (affaire du Champ de Mars). » P. 237.
Buzot dit aussi dans ses Mémoires :
« Robespierre, non moins lâche et couard.... P. 93.
«Danton, prudent à fuir les dangers, savoit reparoître à propos pour s'en approprier la gloire... Voilà les hommes qui, avec le fourbe et lâche Barrere, font les destinées de la France. » P. 94 et 95.
lâche, est toujours froidement atroce et conserve jusqu'à la fin l'espoir de réussir.
Danton n'est pas plus courageux que ses deux collègues, mais rien n'égale son audace dans la prospérité. Il a une sorte d'Eloquence populaire propre à enflammer les esprits et à les porter à des mouvements.
Il est bon de lui donner dans ses discours toute la jactance d'un Catilina, mais il est bon aussi que, lorsqu'il croit le danger prochain, il forme un aparté a\ec un afidé intime, un projet d'évasion dans le cas où les affaires tourneroient mal.
Cela est d'autant meilleur que cela est dans la vérité la plus exacte.
Hérault de Sechelles se trouve être un personnage intéressant, et c'est un des plus méprisables qu'offre l'histoire de la Révolution. Pourquoi lui donner une passion vraie pour une femme vertueuse ? il étoit bien plus naturel et bien plus adroit de le faire brûler d'une flame criminelle, cela etoit aussi bien plus conforme à son caractère connu ; qu'il cherche a abuser et a corrompre une fille jeune et belle, rien n'est plus dans ses mœurs; qu'il feigne de l'intérêt pour elle, qu'il joue la vertu pour parvenir à ses fins, c'est la marche que suivent les hommes de son espèce.
Cela ne nuit pas même aux scènes qu'il a ensuitte avec Rafet ' ; il y a seulement quelques changemens a
* Raffet, commandant du bataillon de la section de la Montagne ou Butte des Moulins, fut, après le 31 mai, en concurrence avec Henriot pour le commandement de la garde nationale parisienne. Élu au scrutin secret, mais ayant eu le dessous dans le nouveau mode de voter que firent adopter les Jacobins, il fut incarcéré comme suspect. Après la chute de la Montagne, il fut rendu à la liberté et reprit le commandement du bataillon de la Butte des Moulins. Sa conduite dans la jour-
faire dans l'esprit de ces scènes, changemens qui, loin de nuire a rint(^rôt de la pièce, pourroient l'acroitre , et qui surtout tourneroient au profit de la vérité.
Ou'on fasse de Rafet un honnête liomme, rien de mieux; qu'il connoisse Hérault de Sechelle, la vraisemblance n'est pas choquée; qu'il soit son ami, c'est ce qui non-seulement n'est pas nécessaire, mais c'est ce qui n'est pas a propos.
Mais Rafet n'ignore pas qu'Hérault de Sechelle est un intriguant adroit, toujours prêt à quitter le parti que la fortune abandonne, et a se ranger du côté du plus fort sans examiner le plus juste.
D'après cette donnée, rien de plus facile à faire que le dialogue entre Rafet et Sechelle. Rafet doit d'al)ord, par bienséance, lui parler justice, humanité, affecter de croire que ces sentiments ne sont pas tout à fait éteints dans son cœur, mais toucher ensuite la corde la plus sensible, celle de l'intérêt, et ici il ne manque pas de moyens. G'etoit l'instant ou tous les départemens paroissoient se lever, et ou il y avoit lieu de croire que la perte des Oppresseurs de la France etoit certaine.
Sechelle se laisse d'autant plus facilement entraîner qu'il nourrit toujours dans son cœur le projet de séduire Charlote Cordai, et qu'il se flatte de passer i)our son libérateur si la contre anarchie s'opère.
Je ne voudrois pas alors, ni dans aucun cas, que Sechelle s'expliquât aussi clairement et aussi fortement
née du l^"" prairial, où il fit évacuer la salle de la Convention, envahis par les insurgés, lui valut la place de commandant temporaire de la ville de Paris. Après le 13 vendémiaire an IV, il fut mis en état d'arrestalion et rentra ensuite dans la vie privée. [Biographie moderne, 1806.)
contre les gens du parti auquel il paroît tenir, parce que ces explications ne sont pas naturelles à un homme de son caractère; il doit toujours parler de manière à se ménager une issue.
Je ne ferois point périr Hérault de Sechelle à la manière de Seïde dans Mahomet; pour mieux dire, je ne le ferois pas périr du tout. Ce fait est par trop opposé à l'histoire, et je doute qu'on passât jamais cette licence à un auteur dramatique. Je suppose qu'on jouât la pièce de nos jours et que Sechelle fût présent au spectacle : combien cela seroit choquant; et d'ailleurs, à quoi bon? Au premier coup d'œil, c'est un crime de, plus à imputer aux scélérats qu'on se propose de rendre odieux. Mais ici ce ne sont pas les crimes qui manquent, et l'intérêt que doit constamment inspirer Charlote Cordai, l'héroïne de la pièce, semble affoibli. Son sort glorieux est partagé par un homme indigne d'elle.
Qu'il y ait des mouvements à l'occasion de la mort de cette femme sublime ', que les scélérats tremblent
* Cette femme sublime. Petion est de tous les députés proscrits celui qui manifesta le plus hautement son enthousiasme pour Charlotte de Corday : « Dans les temps ordinaires, dit-il à l'Assemblée de Caen . la justice seule doit frapper les coupables, mais dans les circonstances actuelles, l'homicide de Marat est un acte de justice nationale; une femme a montré l'exemple aux hommes. Puissent ceux-ci profiter de la leçon et purifier la France des scélérats qui l'oppriment. » Klause, Fersuc/i iiber Corday, p. 121. — Simonne Evrard, dans son discours à la Convention, se plaignit nominalement de Petion, qui, en apprenant la mort de Marat, aurait dit à Caen, au milieu de ses complices, que « l'assassinat étoit une vertu » . On sait que Petion avoit pris d'abord mademoiselle de Corday pour une aristocrate, et que celle-ci se promit de le faire repentir de ce doute injurieux pour ses sentiments. (Lettre à Barbaroux.) On voit qu'elle tint parole, et que Petion de son côté reconnut publiquement sa méprise après la mort de Maraf.
que ces mouvements ne tournent contre eux; que cette crainte soit sur le point de se réaliser, que le spectateur soit incertain de savoir si la victoire se déterminera pour le crime ou pour la vertu, que ses passions soient remuées par des tableaux animés; que l'indifférence, Tégoïsme des gens de bien laissent le crime audacieux et fertile dans ses moyens triompher; que la catastrophe avance d'une manière terrible , et que Charlote Cordai expire. — Il peut y avoir dans tous ces morceaux vivifiés parle sentiment et l'énergie, dirigés avec art, un grand intérêt que la vérité aggrandit encore.
Les personnages, présentés ainsi avec leur vrai phisionomie, me paroissent produire beaucoup plus d'effet et remplir le spectateur tout à la fois et d'indignation et de mépris. Le but de l'auteur est mieux atteint; plus ses personnages seront odieux et vils, plus ils seront vrais.
Je ne sais pas aussi comment l'auteur a oubUé un trait principal qui les caractérise ainsi que tous les scélérats, c'est que ces hommes doivent avoir l'un pour l'autre le plus profond n^ris, qu'ils doivent aussi avoir l'un de l'autre une défiance que leur immoralité inspire, que chacun doit craindre d'être renversé par son rival, et que chacun doit vouloir une domination qui ne soit pas partagée.
C'est dans des aparté ^ dans des confidences qu'ils doivent réciproquement craïonner leurs portraits hideux aux yeux des spectateurs.
L'auteur, a mon avis, n'a pas tiré de la mort de Marat le parti qu'il devoit. Il me semble que Danton, Robespierre et Barrere dévoient en particulier s'en rejouir. Mais combiner les avantages qu'ils en pou-
voient tirer, convenir de lui faire décerner les honneurs divins, d'en faire le héros, le martyr de la Révolution et le chef de leur parti.
Voila , au premier apperçu , les observations principales; il en est de moins importantes et qu'on ne doit pas cependant négliger.
Plusieurs tirades ont une longueur démesurées, et par cela même manqueroient leur effet à la représentation; il est nécessaire de leur donner une coupure plus dramatique, et cela n'est pas difficile. Des interruptions d'interlocuteurs bien ménagées suffisent.
L'exposé que fait Barrere de la situation de la France à l'ouverture de la pièce est un exemple frappant de cette longueur, qui seroit fatiguante pour le spectateur'.
Cette tirade, néanmoins, est généralement bien versifiée et remplie de beaux vers.
Le style n'est pas toujours assez élevé, et nous engageons l'auteur à faire à cet égard une revision severe de la pièce.
Quand il aura fait les changemens et corrections qu'il trouvera raisonnables, nous le prions de nous la faire repasser de nouveau pour en faire un dernier examen très-attentif.
* Ce morceau n'a pas, en effet, moins de quatre-vingt-dix-huit vers... C'est, comme le dit Petion, la partie de la pièce qui renferme les meilleurs vers. Le style va toujours en s'affaiblissant; et c'est aussi avec raison que Petion engageait l'auteur à une revision complète de son œuvre.