‹ Charlotte de Corday et les Girondins (volume 2)Chapitre 76 sur 174 · MAHOMET · texte numérisé non relu

MAHOMET

Je triomphe !

la représentation de ta pièce, en vertu d'une amnistie, peut attester au parterre, contre toi, qu'il n'a pas été amoureux de Charlotte, et qu'il est plein de vie. Tu sens bien toi-même que cela ne peut pas tenir.

Je crois donc qu'en remettant Sechelle à sa place, dans le Comité du salut public, au rang des conspirateurs, et en lui rendant son ame politiquement atroce, tu peux introduire sur la scène Adam Lux. Il aura vu Charlotte au moment où Elle venoit de frapper Marat; la Grandeur de son Courage aura fait naitre son amour. Il la suivra au Comité, et son premier interrogatoire rechauffera cette ame ardente pour la Vertu. Ton compagnon ' te peindra Adam Lux mieux que je ne

^ Ton compagnon, c'est-à-dire Guadet, qui était caché avec Salle et qui fut arrêté avec lui.

Le fait signalé ici par Barbaroux est parfaitement exact, et la preuve s'en trouve dans les pièces du procès d'Adam Lux devant le tribunal révolutionnaire.

Le dossier contient notamment une lettre d'Adam Lux à Guadet , du 22 juin 1793 (pièce 22). Elle commence ainsi .

« Citoyen Guadet,

» Quand je vous ai communiqué, il y a huit jours, mon dessein de mourir, vous tâchiez de me faire changer ma résolution, etc.. »

Toute la lettre roule sur ce projet de suicide, dans lequel Lux déclara persister, et qu'il mit à exécution plus lard sous une autre forme.

On lit encore dans l'interrogatoire qu'il subit le 24 juillet au cours de l'instruction :

» D. Avez-vous communiqué à quelques-uns des membres de la Convention le projet que vous aviez formé de vous détruire d'une manière éclatante et publique? — R. Oui...

» D. Lorsque vous communicâtes aux citoyens Guadet et Pétion le projet que vous aviez formé de vous détruire... »

Barbaroux était donc bien informé lorsqu'il disait à Salle : « Ton compagnon te peindra mieux que je ne pourrais le faire le portrait d'Adam Lux. » Barbaroux savait que ce compagnon, qui n'était autre que Guadet, avait été le confident d'Adam Lux.

puis le faire; il te dira, qu'indigné de voir la liberté perdue par les trames des Centumvirs, il avoit résolu de se brûler la cervelle à la barre de l'Assemblée. Juges si ce n'est pas là ton homme, amoureux de Charlotte, adorateur de la Liberté : tu le peindras s'agitant pour les sauver. De là ses liaisons avec Raffet, qui peuvent n'être pas vrayes, mais qui sont extrêmement vraissamblables ; de là , la Conspiration des hommes de bien pour renverser les Tyrans. Comment Adam Lux saura-t-il ce qui se disoit dans le Comité ? Je crois qu'à cet égard tu peux, en conservant le caractère de Sechelle , hermaphrodite révolutionnaire, le mettre en relation avec Raffet, et tout faire connoître par lui. Comment ton dénouement s'arrangera-t-il ? Par l'arrestation de Lux, qui est un fait véritable rapproché seulement de quelques jours. Mets , comme tu le fais , les deux partis en présence , que Raffet et Lux soyent abandonnés par le leur en présence même du Comité. Quelle sera la cause de cet abandon ? La corruption , la calomnie , dont tu n'as pas mis en scène les agents. Il faut peindre toutes les intrigues qui nous sont connues, tous les caractères, la lâcheté des Parisiens, la terreur à l'ordre du jour, l'audace des Jacobins, les excès des femmes Révolutionnaires. Viard ', Musqumet de la

1 Viart (Achille), ancien militaire, fut envoyé à Londres par le ministre Lebrun , avec la mission de s'assurer des intentions de cette cour à l'égard des émigrés; il se lia avec MM. de Narbonne et de Talleyrand-Périgord , et à son retour dénonça Roland et Fauchet comme correspondant avec eux. — Appelé à la barre de la Convention et confronté avec madame Roland, il fut couvert de confusion par elle, décrété d'arrestation et bientôt relâché. Mais impliqué dans la conspiration dite de la Faction de l'Etranger et dans l'affaire d'Admiral, il fui condamné à mort le 29 prairial an II et conduit au supplice en chemise rouge comme assassin.

Plagne\ Varlct^, voilà les hommes du Comité^ qu'il faut peindre dans un seul personnage; une idée me vient tu l'apprécieras : Anacharsis Clootz, agent bien connu dans la Prusse, qu'il appeloit un département futur de la France, ne pourroit-il pas, dans ta pièce, jouer le double rolle de fomentaieur de la populace pour faire périr Charlotte Corday, et de Souleveur des hommes de bien pour opérer un mouvement qui les perdît? Anacharsis Clootz pourroit encore être arrêté, car il l'a été depuis % et ce rapprochement n'a rien de forcé. Au reste, cette idée et toutes les autres ne sont pas digérées. Je ne veux pas faire un traité sur la tragédie, ton esprit si prompt à saisir me devinera,

• Musquinet de Laplagne (P.), né à Pontoise, avait été détenu pendant vingt -deux ans sous l'ancien régime et ne sortit de Bicêtre qu'à la Révolution. Il publia en 1790 un ouvrage intitulé Bicétre réformé. Il devint ensuite maire d'Ingouville, fut arrêté en 1793 et renfermé au Luxembourg, d'où il écrivit aux Jacobins pour leur dénoncer Lacroix et Legendre Traduit au tribunal révolutionnaire comme auteur de manœuvres contre-révolutionnaires employées à Ingouville et au Havre. Marat, il fut condamné à mort le 26 ventôse an II.

- Varlet (Jean), employé aux postes à Paris, membre de la société des Jacobins et de celle des Cordeliers, électeur en 1792, l'un des principaux meneurs du 31 mai. Suivant l'auteur anonyme de la Biographie moderne (Leipzig, 1806, chez Jacques Besson), Varlet aurait été un personnage plus ridicule que redoutable. Il avait demandé plusieurs fois aux diverses législatures qu'on lui fît construire des tribunes d'où il put parler à son aise au peuple. En 1799, il aurait voulu reprendre son rôle de tribun des rues, mais il aurait eu peu de succès, même parmi les Jacobins du Manège, et paraît être rentré dans l'obscurité.

3 Du Comité, c'est-à-dire du comité insurrectionnel qui dirigea le mouvement du 2 juin contre les Girondins.

^ Anacharsis Clootz a été arrêté le 8 nivôse an II (28 décembre 1793). Il a été condamné le 4 germinal an II (24 mars 1794) : ceci est une indication pour fixer la date de la lettre de Barbaroux et pour la tragédie de Salle.

et je souhaite que mes observations te servent à quelque chose.

Mais ce que je te Recommande surtout, ce sont les caractères. Vois ton Danton', et compare-le au lâche qui dans ce moment est devenu un des agents subalternes de Robespierre. Il faut en faire un homme à grands mots, mais non pas à grand caractère. As- tu peint quelque part les mouvements des départements luttant contre l'anarchie? Je n'en ai rien vu , si ce n'est dans quelques vers de la première scène, et tu ne peux manquer de les peindre plus en détail. La tragédie est l'histoire en action, et l'historien ne doit pas oublier des circonstances aussi essentielles. Mais surtout, soigne ta versification; elle est négligée même dans les bons morceaux. Ta facihté se fait trop sentir; ton goût trop peu. Il faut retravailler tes vers en entier. Je pourrois te citer mille exemples; en voici quelquesuns. Dans le discours de Barrère, qu'il faut nécessairement faire couper par un des interlocuteurs, tu dis :

L'exemple de Brutus a germé dans les âmes ^

La gloire de trancher des jours qu'on croit infâmes.

Ce second vers est indigne du premier; il sent le besoin de la rime.

Quel brandon de discorde agitez-vous , Amare , Lorsqu'à fondre sur nous l'ennemi se prépare ?

* L'accord entre Danton et Robespierre cesse vers le commencement de ventôse. C'est donc un peu avant cette époque que se place la lettre de Barbaroux à Salle. (Voy. lettre de Buzot, p. 422, infrà.)

2 Ce vers est le plus remarquable, et on pourrait même dire le seul de la tragédie de Salle. C'est ce qu'a bien senti Barbaroux : la critique du second vers est l'éloge du premier.

Amare n'est pas son nom, mais Amar. On pourroit aussi croire que lu l'as changé pour la rime.

N'allons pas du Sénat, croître les déflances.

Croître et accroître ont deux significations différentes; on ne peut pas les prendre l'un pour l'autre.

Où donc est ce Bru tus, ce poignard, ces apprêts? Si quelqu'un d'entre nous pouvoit périr jamais.

Cette inversion choque mon oreille, et le second vers me paroit traînant.

Va, peut-être, avec nous, frapper nos grands projets.

On ne frappe pas des projets, on les Renverse, et c'est le mot qui convient.

Va, peut-être, avec nous, Renverser nos projets.

Il y a , dans la suite des vers que je parcours rapidement, le mot ami trop souvent employé: c'est une cheville, comme disent nos Régents.

Pourquoi ton bras terrible au jour de la vengeance Ne les brisa-t-il pas contre le mur sanglant? Helas! nous n'aurions pas à gémir maintenant.

(Acte II, scène ii).

Contre le mur sanglant; mais le mur n'est sanglant qu'après l'action : cela n'est pas correct, et le vers en lui-même ne présente pas toute ton idée. Le second est forcé dans sa tournure.

Dans l'interrogatoire de Charlotte, elle dit qu'elle ne connoit pas les proscrits , et deux vers après elle énonce les avoir vus. La rime ne peut faire pardonner cette

contradiction'. Chaque parole que tu mets dans la bouche de Corday doit être Egalement vraye et digne d'elle.

Quoi donc, tu peux penser que de si nobles faits, Que de si hauts desseins aient besoin d'autre charme Pour exciter mon bras et lui fournir une arme ?

Je n'ai pas besoin de te faire remarquer combien ces vers sont foibles. Mon ami, c'est Charlotte Corday qui parle.

Je te hais à l'égal du monstre que tu venges ;

Pour qui voudroit ton sang, tes délais sont étranges.

Ceux-là ne vallent absolument rien.

Ces loix , ces saintes loix , dont le fruit salutaire

Impose aux passions et console la terre ,

Ont fui comme les cieux par la foudre obscurcis !

1 La critique de Barbaroux est juste, mais peut-être un peu sévère. On peut comprendre, à la rigueur, que Charlotte de Corday ait vu les proscrits sans les connaître ; ce qu'elle veut dire, c'est qu'elle n'a reçu d'eux ni inspiration ni conseils. On va en juger, voici la scène entière :

DANTON

. . . Les Proscrits ont engagé ton bras , Tu viens de les servir.

Je ne les connois pas :

Je connois leurs vertus ; en faut-il davantage?

DANTON

Tu les a vus pourtant.

Il est vrai.

DANTON

De ta rage

Ils ont au moins, barbare, encouragé l'excès.

Un critique diroit peut-être qu'il y a incorrection, parce que les cieux obscurcis ?ie fuyent pas.

Les vertus, les talens, tout ce qui donne aux hommes Du repos, quelque bien, sur ce sol où nous sommes.

Ce second vers est traînant à côté du premier. Il faut le retrancher. Dans Vétat ou nous sommes vaudroit peut-être mieux.

Ce sont eux , qui du fond de ces caveaux funèbres Où Marat croupissoit , digne de leurs ténèbres.

Digne de leurs ténèbres laisse bien entrevoir une idée, mais elle n'est pas poétiquement exprimée, et le vers est rampant. La suite de cette scène présente quelques beaux vers , mais Charlotte discourt trop longuement, je dirois trop Lâchement dans l'acception qu'on donne à ce mot, par opposition au style concis et fort. Je ne dis rien des a parte de Sechelles; je présume que tu sens combien et l'homme et ses discours sont déplacés là. La scène de l'écharpe rouge est mal versifiée, quand Danton dit :

Jurons sur ce poignard

De porter aux Proscrits une haine implacable, Et si quelqu'un de nous pouvoit être capable De trahir lâchement...

il semble parler en prose. L'écharpe doit être déchirée et non coupée ; j'aurois peur qu'un plaisant ne jette un ciseau sur la scène si le poignard ne coupoit pas. Je passe toutes les scènes de Sechelle et de Raffet par les raisons déjà dites.

Bazire, dans la scène huitième du troisième acte, dit:

J'ai tout vu par mes yeux...

c'est un pléonasme.

Le discours de Robespierre , dans la scène sixième du quatrième acte, sent un peu l'amplification.

Menaçant nos agents, les juges et nous-même, Ont suspendu le cours de cette heure suprême.

Suprême ne répond pas au suprema des Latins, qui ne peut se traduire que par l'heure dernière. (On dit cette observation peu juste. Néanmoins, si l'on peut dire heure suprême en parlant de la mort d'un homme de bien , Robespierre ne peut pas s'exprimer ainsi en parlant du supplice de celle qu'il appelle u?i monstre \) C'est dans cette même scène que Danton propose de marcher contre les conjurés. Danton se battre ! c'est lui faire en vérité trop d'honneur.

Lorsque Danton menace Charlotte de son poignard , mets dans la bouche de celle-ci le discours d'Helvidius à Vespasien, qui le menaçoit de la mort : « Tai-je dit que je fusse immortel? Tu feras ton métier en me donnant la mort, et moi le mien en la recevant sans trembler. » Ces paroles sont dignes d'être dans la bouche de Charlotte ^

1 Ces mots sont écrits en marge dans l'original. Barbaroux a probablement lu sa lettre à ses compagnons de captivité, et ceux-ci auront contesté la justesse de sa critique sur le mot suprême. De là le renvoi dans lequel il modifie son observation primitive et la transforme en la faisant porter non plus sur le terme, mais sur le fond de la pensée.

2 Helvidius Priscus , le gendre de Thraseas ; Tacite a fait de lui ce bel

Voilà, mon ami , des observations Ecrites à course de plume. Si je marquois les morceaux qui m'ont frappé, ils seroient certainement très-nombreux , mais je n'ai fait cette critique que pour toi. Je suis difficile parce qu'il s'agit de Charlotte Cordai; je voudrois que, te procurant le Moniteur;, où son interrogatoire et la lettre qu'elle m'écrivit sont fidellement rapportés, tu n'oubliasses aucun des traits qui caractérisent sa grande ame'. La chute de nos persécuteurs n'est pas éloi-

éloge : « Civis, senator, marilus, gêner, amicus, cunctis vitae ofûciis aequabilis, opum contemptor, recti pervicax, constansadversusmetus. » Hist., IV. 11 fut exilé d'abord, puis mis à mort par les ordres de Vespasien. Suet., Vit. Vesp., \o. La réponse d'Helvidius à Vespasien se trouve dans les Dissertations d'Épictète , vol. I, p. 36, édit.Firmin

Didot, MDCCCXL.

Vespasien ayant envoyé à Helvidius l'ordre de ne plus paraître au sénat : « Il est en ton pouvoir, lui répondit Helvidius, de m'empécher d'être sénateur, mais tant que je serai revêtu de ce caractère, je dois me rendre à mon poste.

— Soit, mais une fois entré, tu garderas le silence.

— Ne me demande pas mon avis et je me tairai.

— Mais il faudra que je prenne ta voix.

— Eh bien , alors il faudra aussi que je dise ce qui est juste et vrai.

— Mais si tu le dis, je te ferai périr.

— Et quand donc t'ai-je dit que je sois immortel? Tu rempliras ton rôle et moi le mien. Le tien est de donner la mort, le mien est de la recevoir sans crainte; le tien est de condamner à l'exil, le mien est de le subir sans faiblesse. »

Barbaroux vient de dire : Chaque parole que tu mets dans la bouche de Charlotte Corday doit être vraie et digne d'elle. Cependant le goût du temps l'entraîne, et il conseille à Salle de prêter à Charlotte une réponse d'Helvidius à Vespasien !

1 Sa grande âme ! On aurait pu espérer que Barbaroux rappellerait ici ce qu'il avait pu apprendre par lui-même dans ses entretiens avec Charlotte. Malheureusement il garde le silence sur ces rapports, qu'il eût été si intéressant de connaître. On n'aperçoit que la trace de son admiration, mais motivée plutôt sur les réponses de Charlotte devant

gnce ', et ta pièce peut encore être représentée sur un de nos théâtres. Fais qu'elle soit digne de figurer auprès de celles de nos maitres; tu le peux et par la grandeur du sujet, l'intérêt de l'événement, et par tes moyens naturels un peu comprimés par le travail. Si tu mets Adain Lux sur la scène, que de belles choses seront dans sa bouche ! Cet amour sera digne de Charlotte, au lieu que celui de Sechelle m'a tout l'air des désirs d'un libertin. Adieu, mon cher ami, je t'embrasse et ton compagnon.

le tribunal et sur ses lettres , que sur les discours qu'elle avait pu tenir à Caen. Cette admiration est, du reste, traduite ici en ternies remarquables.

* Cette prophétie est curieuse ! Elle fut vérifiée par l'événement. Barbaroux écrivait ces lignes entre ventôse et germinal , et trois mois après, le 9 thermidor venait réaliser les pressentiments consignés dans sa lettre.

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