‹ Charlotte de Corday et les Girondins (volume 2)Chapitre 77 sur 174 · OBSERVATIONS DE BUZOT · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS DE BUZOT

Cette lettre est écrite sur deux petits feuillets format in- 18, papier bleuâtre. L'écriture très-serrée : l'accentuation et la ponctuation très-soignées.

De Buzot.

Si non, his utere mecum '.

Mon ami ,

Vous aurez aussi de moi quelques petites observations.

J'ai lu d'abord votre ouvrage avec le plaisir que je trouve à tout ce qui se rapporte à nous, chacun de nous le verra de même; mais si vous le destinez au public, il faut le refondre en entier, car il ne lui convient pas tel qu'il est.

Je ne m'attacherai pas aux détails, pas même à la versification. Ce n'est pas cela dont il s'agit : je porte mes observations sur le fonds même de la pièce.

Famam sequere, c'est le précepte d'Horace^. Dans votre pièce, vous ne pouvez pas vous en écarter. Que signiffient donc et les amours de Sechelle, et la conju-

• Ici Buzot cite Horace sans le nommer. C'est le trait final de la sixième épîlre, liv. I, Ad Numicium :

Vivas in amore jocisque.

Vive, vale. Si quid novisti rectius istis, Candidus imperli : si non, his utere mecum. 2 Ce précepte est emprunté à l'Art poétique, dans la partie qui traite du théâtre, vers \\9.

Aut famam sequere , aut sibi convenientia finge.

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ration de Raffet , et le péril oii se trouvent les oppresseurs de la France, et plus encore l'attendrissement de ce vil Peuple de Paris ?

Rien de tout cela, mon ami, car rien de cela n'est vrai. Que penseroit Charlotte Cordai, si elle se voyoit représentée presque amoureuse de Héraut de Sechelles ?

Il suffit de dire ce qui est, pour intéresser par le sujet de votre pièce.

Je voudrois d'abord que la scène se passât dans son cachot; on peut supposer que les commissaires de la Convention viennent l'y interroger; et sans beaucoup nuire à l'unité de heu, on peut placer à la Conciergerie tous les changements de scène que vous croirez propres à donner du mouvement, de l'intérêt et de la chaleur à l'action de votre pièce. Mais la scène ne peut pas être au Comité de salut public; encore moins Raffet et Sechelles y venir conspirer. (Ici il y a une croix.)

Vous voulez faire une pièce en cinq actes ! Et pourquoi, si naturellement elle ne peut être qu'en trois? Mais il me semble que le lieu de la scène étant à la prison même, vous fourniroit des incidents plus intéressants et plus nombreux pour remphr votre objet.

Surtout, point d'amour dans une pièce de ce genre, il n'est jamais bien, comme agent secondaire, dans une action théâtrale. Mais bannissez-le surtout de la vôtre; il y est petit, il en dépare les beautés. L'inconvenance saute aux yeux '.

Je ne voudrois pas non plus d'un grand nombre de

' Passage très-remarquable au point de vue historique. Buzol ayant résidé à Caen avec Barbaroux, aurait su mieux que personne si en effet il y avait eu quelque chose qui ressemblai à de l'amour entre lui et Charlotte.

personnages : l'intérêt se trouve trop partagé. Il ne doit y avoir de grand dans votre pièce que Charlotte Corday, rien de beau que ce qu'elle dit', et il faut avouer que vous n'avez pas suivi cette règle. Lisez le dialogue entre Danton et Charlotte, et vous m'entendrez bien.

Vous ne vous êtes pas assez attaché aux caractères de vos différents personnages; cette partie doit être bien retouchée. Jugez Danton par ce qu'il est aujourd'huy.

Mais surtout, je ne pense pas que l'action de Charlotte doive produire l'effet que vous imaginez sur les meneurs de la France. La vérité est qu'elle leur a été fort utile, et qu'instruits par un premier exemple, celui de Le Pelletier, ils en ont sçu tirer un grand avantage ^. Croyez que le meurtre de Marat a très-bien servi la cause de Robesp., Bar. (sic) et Danton, qui d'ailleurs ont été délivrés d'un rival très -dangereux, ou du moins très-nuisible à leur ambition personnelle.

Enfin, car je ne veux pas vous fatiguer de mes observations; je finis par vous en livrer une qui me paraît tenir à l'art Théâtral en général , et sur laquelle je serai bien aise d'avoir votre avis.

J'ai entendu beaucoup blâmer les défauts prétendus de Shakespear. Les François surtout lui préfèrent les

1 On ne connaissait pas l'opinion de Buzot sur Charlotte de Corday. Il n'en parle pas dans ses Mémoires, mais les lignes que l'on trouve ici disent assez quels étaient ses sentiments d'admiration pour le caractère de Charlotte.

- Ce passage prouve péremptoirement que les Girondins n'étaient pas les complices de Charlotte de Corday. Buzot parle là dans l'épanchement d'une correspondance intime. Il n'approuve pas Charlotte de Corday tout en l'admirant ; il ne lui avait donc pas conseillé l'action qu'elle a accomplie.

pièces de Racine, et cela doit être. Et Pourquoi ? C'est que celles de Shakespear sont populaires, tandis que les autres ne le sont pas. L'exemple des Grecs ne détruit pas mon observation : le peuple grec, extrêmement poli, avoit le goût épuré des gens du Monde, pour lesquels étoit fait le Théâtre François de Paris. Quelle comparaison peut-on faire à cet égard entre la populace de Paris ' et le peuple d'Athènes ? Si celle-ci n'alloit pas aux François, ce n'est pas que les places y fussent chères au partère; mais les boulevards lui plaisoient et dévoient lui plaire davantage.

Gela posé, je demande : La pièce que vous faites estelle ou non populaire ? Si oui, je vous engage à imiter celle de Shakespear, elle fera le plus grand effet. Montrez les hommes à nud; ne craignez pas de les introduire dans différentes conditions , tels qu'ils sont en effet : les incidens se multiplient sans nuire à l'unité d'intérêt. Quant aux deux autres, Shakespear n'eût pas manqué de les sacrifier à la première.

1 Exaspéré par les excès des tribunes et par les journées des 31 mai et 2 juin, Buzot exhale, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion, ses ressentiments contre la populace de Paris, qu'il aurait voulu contenir par la création d'une force départementale.

« C'était le règne de la populace, et l'on sait que celle de Paris est » le rebut et la lie de toutes les nations corrompues... » P. 87. Mém.

«Ce ramas d'êtres méprisables tant hommes que femmes, filles, «enfants et tous autres, véritable populace des États, instruments » nécessaires de la tyrannie, qui dans tous les temps servit l'ambition » et les projets sanguinaires... » P. 95. — V. aussi p. 18, 179, 207.

Parfois les imprécations de Buzot s'emportent jusqu'au peuple luimême : « En vérité c'est une folie, j'en ai du moins grand peur, de » vouloir servir le peuple par des moyens honnêtes. La vérité n'est pas » faite pour lui, il ne lui faut que vent et fumée. » Et il cite le passage de Charron : « Le peuple est une beste étrange à plusieurs » testes, etc. » P. 44.

Vous jugerez ce qu'il vous plaira de cette observation que je vous abandonne; mais je tiens aux précédentes, car il faut la vérité en touttes choses.

Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur, ainsy que notre ami '.

P. S. — Après avoir lu les observations de nos deux amis, j'ai voulu jetter au feu mon insignifiant billet. Mais ils veulent que je vous l'envoyé, et je cède avec plaisir. Si les autres vous font penser, j'aurai peut-être l'avantage de vous faire rire, et je ne sais lequel vaut mieux dans l'Etat où nous sommes.

' Évidemment Guadet, qui était caché avec Salle et fut découvert en même temps que lui.

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