XXX PRÉFACE
endroits successivement lui permettait cependant d'altérer et de violer outrageusement la vérité de l'histoire pour respecter la vraisemblance du théâtre ^ Tel était l'empire de ces trois règles qui régnaient despotiquement depuis plusieurs siècles, qui avaient créé tant d'embarras au grand Corneille (V. ses préfaces), et qui reparaissent encore dans la tragédie consacrée à la mémoire de sa petite-fille.
Une fois lancé dans le domaine de la fiction, Salle ne s'arrête plus.
Le Comité de Salut Public, qui a découvert le complot, n'emploie pas les procédés expéditifs habituellement à son usage : l'arrestation des coupables, la mise de leurs papiers sous le scellé , de leur tête sous le glaive de la Loi. Cette marche eût été trop simple. Salle veut prêter à ses adversaires des combiuaisons bien autrement profondes et machiavéliques. Le Comité fera périr Hérault de Séchelles par le poison, puis il répandra le bruit que sa mort est l'œuvre des Girondins^. C'est à Danton que Salle impute cette invention
1 « Ces règles, a dit très-bien Letourneur (préfaces de Shakspeare), donnent plus de peine au poëte que de plaisir au spectateur,... et elles ne servent qu'à faire tomber dans mille invraisemblances plus grandes que celles qu'on veut éviter. »
2 Quelque invraisemblables que paraissent ces fictions, elles ont été dépassées par la réalité. Qu'on en juge par un exemple. Payan jeune, alors juré au Tribunal révolutionnaire, écrit à son père, le 18 brumaire an II .
« ...Le tribunal va bien (il s'agit du Tribunal révolutionnaire). Il fallait que Philippe (le duc d'Orléans) pérît , c'était un scélérat. Quand il eût été innocf»nt, si sa mort pouvait être utile, il fallait qu'il fût condamné. Il n'était nullement complice des Brissot; il s'en est très-bien défendu, aucun témoin a sa charge, mais il faut néanmoins le répandre pour faire cesser les calomnies contre-révolulionnaires. Bailly et Roland y passeront. »
(Papiers inédits de Robespierre et autres, t. II, p. 248.) V. dans le même volume les listes de patriotes dressées par Robespierre pour être employés, « comme hommes de talent »; Payan jeune Ggure dans toutes ces listes.