XXVI PRÉFACE
Ce lugubre tocsin, précurseur de la mort, Cette soif de vengeance et ce fatal accord, Cet accord des pouvoirs, cette puissance active Qui tenait dans Paris la vérité captive, Tant de soins concertés, tant d'effroi répandu, ]\'ont pas intimidé leur farouche vertu.
Ils viennent aussi se venger des Jacobins :
Ce ramas d'intrigans, ce club agitateur.
Ardent à nous servir, plus que nous sanguinaire.
Instrument méprisable et pourtant nécessaire.
Mais il est d'autres dangers; il en est un surtout plus pressant : il est à craindre que le parti opprimé ne se venge par le poignard.
...Chaque instant sur nous voit grossir la tempête. On dit que des vengeurs armés pour nous punir Par des coups plus secrets veulent les prévenir. V exemple de Bruius a germé dans les âmes!
C'est le vers non-seulement de la pièce, mais de l'époque, et particulièrement de l'année 1793, qu'on a justement appelée l'année de la hache et du poignard.
Il y aurait un livre curieux à faire sur le rôle qu'a joué le nom des deux Brutus dans la Révolution, et spécialement sur l'induence du second, l'ancêtre par excellence du tyrannicide. L'épisode de Charlotte de Gorday pourrait être un chapitre de ce livre. Orateurs, écrivains, peintres, tous ont évoqué l'image de Brutus. Il y a des ouvrages entiers consacrés au meurtrier de César \ Dans un travail sur les pré-
^ V. entre autres : Brutus ou Tableau historique des Républiques tant anciennes que modernes, par le G. Bulard^ de la section Brutus, l'an II'- (le la République, in-18; Lettres des deux Brutus, etc.
PHKFACK. XXVII
noms républicains exécuté d'après les registres de l'étal civil de la Seine, j'ai constaté que sur quatre cents prénoms de ce genre, on trouvait trois cents Brutus.
Charlotte de Corday, dans sa lettre à Barbaroux , se place implicitement sous celte invocation antique. Le vers de Salle était donc doublement heureux , doublement vrai. Il était puisé tout à la fois dans le sentiment général de son siècle et dans le sentiment intime du personnage qu'il mettait en action.
Malheureusement, comme presque tous les vers célèbres, il n'avait pas de second.
Salle a supposé Hérault de Séchelles épris subitement de la beauté de Charlotte de Corday. Ce n'est pas au hasard qu'il a choisi ce personnage pour Tamoureux obligé de la pièce. Hérault, par sa beauté, était l'Alcibiade du parti montagnard, comme Barbaroux était TAntinoùs de la Gironde '. Avocat général au Parlement, il s'était exercé auprès d'une autre Aspasie, mademoiselle Clairon, dans l'art de bien dire; membre de la Convention, il conduisait dans les tribunes la future lllyrine, madame de Morency, et il lui
1 Hérault de StVhelles avait de l'esprit , ses ouvrapes ne sont ni «ians originalité ni sans talent, c'était plutôt par les facultés morales qui! péchait : il était scepti(iue ei cynique. Dans sa sociétë intime, il ne se reposait, au dire de Ik*l!art qui l'avait connu, des impiéti'S (jue par des obscénités (OKuvres cunq)l. de Bellart, t. M, p. 124). Sa maxime en politique pendant la Hévolution était a (}u'il fallait être du |)arli qui se
f d«»s deux autres. )> (le systèine devmt sa condamnation, il n'y a
pas d'autre charjie contre lui dans le rapport de Saint-Jusl. o Hérault, dit-il, était ^rave dans le sein de la Convention, boutfon ailleurs, el riait sans cesse , pour s'excuser de ce (ju'il ne dirait nen. « Tel fut son crime. Faut-il ajouter (pi il fut dénoncé par Vincent dans son journal comme recevant des femines a ( liapeaux jaune et violet. Autre atU-ntal capital à joindre à son habitude de se taire en public et de nre en particulier. Il était coupable, en un mot, d'épicuréisme. Heureux s'il n'a\ail pas eu d'autre^ torts à se reproi'her ! !
xxviii PRÉFACE.
envoyait des billets erotiques signés Chérubin '. Il avait été 1 amant avéré de madame de Sainte-Amaranthe; il se trouvait naturellement désigné pour le rôle de séducteur par ses mœurs galantes, qui étaient notoires.
Salle avait encore une autre raison : Hérault de Séchelles, qui présidait déjà l'Assemblée législative le 2 septembre, présidait aussi la Convention le 2 juin, deux griefs, deux crimes inexpiables pour la Gironde. Il était donc considéré par les Girondins comme le traître qui les avait vendus à leurs ennemis, comme l'un des auteurs principaux de l'attentat commis contre la Convention.
Il y avait là pour Salle l'occasion d'une innocente vengeance. Son esprit ingénieux la saisit avidement. Mettre aux pieds de Charlotte de Corday un des coryphées de la Montagne, le montrer sur la scène tel qu'il était dans la vie privée, le cribler d'allusions qui devaient être facilement comprises, si la pièce était jamais jouée, et il s'en fallut de bien peu qu'elle ne le fût; c'était un coup de maître pour celui qui ne voulait pas moins frapper ses adversaires que
* V, Illyrine, ou rÉcueil de V inexpérience (Paris, an VI), roman historique par madame de G... (Giroust de Morency, pseudonyme de madame Quillet). Elle se vante d'avoir été la maîtresse de Hérault, et elle rapporte de lui ces billets dont nous parlons. (V. t. III, p. 252, 257, 258, 280.)
Elle a tracé de Hérault de Séchelles un portrait curieux. « Il était, dit-elle, en redingote-lévite de bazin anglais doublée de taffetas bleu, il était coifïé. Qu'il était beau! » Pour avoir une idée de «^a personne, il faut consulter son portrait au [)hysionotrace colorié (Bibl. imp., dép. des Estampes, œuvre de Quenedey), et la gravure du tableau d'Harriet représentant le 2 juin. Hérault y est représenté sous le n" 7 en pied. On comprend très-bien alors le mot de Barbaroux qui le traite û'hermaphrodite , moitié personnage de Crébillon fils, moitié sans-culotte. V. aussi sur lui Souvenirs de Berryer père, t. I'''", p. 177, et les propres ouvrages de Hérault de Séchelles, Théorie de Vambition, Réflexions sur la Déclamation, (^est là qu'il dit avoir pris des leçons de déclamation de mademoiselle Clairon pendant quelque temps, p. 82-86.
PRÉFACE. \xix
célébrer son héroïne. Il n'a pas résisté à celle tentation, il s'est donné le plaisir de faire voir le j)résiilent de la Convention au 2 juin séduit par Cliarlolte de Corday, et s'enlcndant dire par elle des vers comme ceux-ci :
Vil esclave, oses-tu k* paierde tes cli.iincsî
Ton Dieu demande encor des victimes humaines!
Enfin, pour comble d'humiliation, Hérault de Séchelles tombe aux genoux de Charlotte, et quand il se relève, il est conquis à la Gironde; il abjure son parti et [)r(>met de le combattre désormais à outrance, en sorte que Charlotte peut s'écrier :
0 mon pavs, j'ai donc ma récompense, Je t'ai rendu son <<i'ur. Alon triomphe commenctî
Vient ensuite la conjuration classique. Hérault de Séchelles, hdèle a la parole qu'il a donnée à Charlotte, conspire contre ceux qui étaient na;iiière ses amis. I/homme qu'il choisit pour l'aider d;uis ce projet est un des partisans de la Gironde, Hairel, le eompétiteur d'IIanriot au commandement de la garde nationale, éliminé >iolemment de ce commandement par les Jacobins. (V. infrà , p. DU.)
Ou'un plan d'évasion ait été formé pour soustraire Charlotte à l'échafaud, c'est ce qu'on peut très-bien admettre, c'est ce qui a peut-être existé. Mais l'observation rigoureuse de l'unité de lieu à laquelle Salle s'est scrupuleusement asservi a amené une invraisendjlarice rlnMjuante. Séchelles choisit pour organiser sa conspiration le lieu où s'assemble le Comité de Salut lUiblic. C'est là (pie Uaffel Nient le rejoindre avec les représentants de la garde nationale. Etrange aberration du temps! Le préjuge qui refusait à l'auteur dramatique la faculté (h' transporter le spectateur en divers