XXXIV PRÉFACE
suivit l'escarmouche de Brécourt, un reproche jeté à l'insurrection trop prompte à se dissoudre. Danton reprend :
Ainsi doit réussir toute illustre entreprise.
Amis, les grands succès sont dus aux grands courages,
Frappons avec audace et sachons tout dompter,
Il n'est rien pour régner qu'il ne faille tenter.
Danton Roi! Voilà en dehors de Charlotte le mot de la pièce, l'idée fixe de Salle *. Déjà il avait fait dire par Danton assis sur un siège plus élevé que celui de ses collègues : (V. p. 3 ci-dessous.)
Puisqu'enfin aux Français il faut des chefs suprêmes, Arrachons de leurs mains ces titres glorieux , Régnons pour n'être pas esclaves avec eux.
(Acte I", scène P^)
Et dans une chanson royahste qui courait alors on trouve le couplet suivant :
Danton voulait de Louis
Porter la couronne , Mais bientôt à ses amis
Danton s'abandonne^...
Garât, dans ses Mémoires, raconte qu'un jour, en sortant de la Convention, il eut avec Salle une conversation
^ Et des Girondins en général. Louvet dit : « Danton, tu n'es pas encore Roi! » V. Moniteur, t. XII, p. 227, édition Pion.
C'est ainsi que dans la pièce de Laya, les Amis des lois, Nomopbage (Danton), développant ses plans à Filto (Pelion), prononce ces vers :
J'en voulais donc conclure
Que dix siècles et plus cetle bonne nature A vu sans s'émouvoir ces brigands couronnés, Et que tu nous verras, à notre tour, nous-mêmes. Nous parer de leurs sceptres et de leurs diadèmes.
'^ V. La Constitution en vaudevilles, par M. Marchant, 4792, in-32, p. 13i.
PRÉFACE. xxw
longue et fonfidentiolle. Celui-ci lui parla à cœur ouvert, il lui dit : « Quand le côté droit aura été é^'orgé tout entier... » les Triumvirs se partageront la France, couverte de cen- )) dres et de sang, jusqu'à ce (jue le plus habile de tous, et » ce sera Danton, assassine les deux autres et r'ègne seul, » d'abord sous le titre de Dictateur, ensuite, sans déguise- » ment, sous celui de Rui. »
On voit l'identité des idées exprimées dans cet entretien de Salle et les vers de sa tragédie; c'est aussi à Danton qu'il donne une sorte de royauté dans le conte où il représente son Entrée au\ Enfers.
Ces rapprochements sont nécessaires pour bien faire comprendre ce que Salle se proposait en écrivant cette tragédie. Rendre hommage à un héroïsme qui avait vivement louché son àme ardente et généreuse, c'était assurément son premier but, mais il en avait en même temps atteint un autre secondaire: il as ail profilé de la facilité que lui oiïrait la nature de son sujet pour doiuier un corps à ses opinions, à ses griefs, à ses plaintes. Tandis que ses amis exhalaient leur indignation dans des écrits véhéments, il avait traduit la sienne en dialogues animés et mis une satire politique dans sa tragédie. Chaque trait avait une intention particulière, devait recevoir une apj)lication directe, si jamais la pièce sortait des ténèbres où elle avait été écrite et voyait le grand jour. Jusque-la, nous l'avons dit, son public, c'étaient ses amis.
Mais quoiqu'ils ne fussent séparés que par une bien faible dislance, ils ne pouvaient se voir, encore moins faire une lecture en commun. Salle dut leur communiquer son manuscrit et solliciter leur critijjue par écrit; c esl a cette situation que nous devons leurs réponses. Elles sont dignes de
^ce> libres esprits, illacce^slbles aux complaisances de l'amilié
xxwi PREFACE.
aussi bien qu'aux abailemenls de la souffrance. Dans la proscriplion, ils traitent une question littéraire avec l'indépendance qu'ils portaient à la tribune, et ils conservent sous le toit de Troquart l'atticisme qu'ils auraient eu dans le salon de madame Roland.
Chacun d'eux exprime un sentiment original, et cette diversité semble attester qu'ils avaient formulé leur appréciation avant d'en échanger entre eux le résultat. Or, c'est là une note à prendre pour le jugement que l'on doit porter sur eux au point de vue politique. Le groupe d'hommes qu'on a compris sous le nom de Girondins ne formait pas une secte assujettie à des règles invariables, bien moins encore un parti compacte obéissant à un mot d'ordre. C'était une fédération d'esprits réunis par des tendances communes, mais qui réservaient leur individualité propre. En sorte qu'il est toujours dangereux de généraliser quand on parle des Girondins, de conclure du vote d'un seul à l'opinion de tous. Rien de plus injuste que de les rendre solidaires les uns des autres. De même ici, la tragédie de Salle n'est pas l'œuvre de la Gironde, les critiques des trois Girondins vont en faire foi par les variétés des nuances qui les distinguent.
Pelion se préoccupe avant tout du côté politique de l'œuvre de Salle. Ce qui le touche le plus, c'est que les hommes du parti adverse sont traités avec trop d'indulgence. Salle, dans les discours qu'il leur prête, leur fait exprimer parfois le désir de se sacrilier pour la patrie. Quelque banal que soit ce vœu, c'en est troj) au gré de Petion. Quelque
PRKFACK. \xxM,
[lûles que soient les seiilimciits (jimIs exjtrimciit, cosl leur donner une élévalion qui ne leur jippnrtient [jas. Il ne veut pas que Rnrere (liïno mieu.v être en(/lnu(i quf de \oir le triomphe des (iirondins. Il n'admet pas que Robes[»ierre dise 7*/ il sauta mourir, pourNu qu il immole auparavant Charlolle sous ses coups. La raison qu'il df)nne est que Barere, Robespierre et Danton lui-m(^me n'ont aucun courage, et qu'ils sont incapables de concevoir I idée d'un pareil dévouement. S il pa>se à Danton la jactance de Catilina dans la prospérité, il veut qu'au moment du dan^jer il sonp;e à se ménager un asilcî et un moven de prendre la fuite.
S'il admet que Hérault de Séchelles éprouve de l'amour pour Charlotte de Cordav, il veut que ce soit un amour imflur. Ou'il cherche à la corrompre, à en abuser, «pi il brùNî d'une llamme criminelle, soit: mais qu'on ne lui >uppose pas une passion \raie pour une femme h(»nnèle, ce serait lui faire un honneur qu il ne mérite en aucune manière. Tout entier u son ressentiment (outre ses ennemis, il s indigne à la pensée qu'on [)uisse les [)eindre moins uls et moins odieux qu ils ne sont pour lui : il ne fait sur ce point aucune concession à la liction théîUrale. Il faut dire, pour comprendre et [)our excuser I excès de son resscnlinjent , (|U il pouvait voir dans ces hommes non-seulement ses propres persécuteurs, mais encoriî les Ivrans de son pays et I«'n bourreaux de sa famille et de ses amis.
Il exige qu'ils soient représentés sou> des Ir.nlN re[ioussants, de matiière à remplir le spectateur d indignation et de mépris. Plus ils seront exécrables, plus ils seront vrais.
Il lui faut davantage; il imagine de placer dans la bouche même des Montagnards I esquisse hideuse de leurs propres [)ortraits. C'est dans des à /jartr, dans des confidences échangées entre eux qu'iU se démasqueront aux xeux des