PRÉFACE. LXV
d'une tragédie contemporaine', je lis cette apjUL'cialicjn : « Il y a des inversions forcées, des vers durs ou l;\clies, des pensées fausses : mais le patriotes me a dicté cet ouvrage, et les maximes dont il est semé ont trouvé do l'écho dan^ l'Ame des spectateurs. »
\iu d'autres termes, la pièce est mauvaise, mais les intentions sont bonnes; cela suffît, c'était la le passe-port des pièces de circonstance, et l'œuvre de Salle n'était pas autre chose. Il ne faut donc pas com[>arer sa tragédie avec les productions des auteurs de premier [ii même de second ordre de cette époque , quelque faibles (ju'elles fussent ellesmêmes. IVononcer les noms de Ducis et de Chénier, ce serait leur faire injure. Ce n'est pas là qu'est le véritable point de comparaison. Salle n'était pas un homme de lettres de profession. H était médecin devenu homme politiijue, député aux Ktats généraux, membre de la Convention. Or, à cette époque, telles étaient la faveur et limportance du ihéAlre, que les persor)nages les plus étrangers à I art dramaticjue ne craignaient pas de recourir a la publicité de la scène pour émettre et propager leurs idées*.
Ainsi, en I7SÎ), nous \ovons Lallv-Tollendal, (jui dans les premiers temps de la Constituante était placé comme orateur au-dessus de Mirabeau, commencer une tragédie
• Eumene et Codrus, ou la Liberté dWihenes, tragt'die rpjiubliiaine vn trois ados cl en vers, par le citoyen André Murville, ro|)rr>enlir à Bordeaux en l'an III. Le compte rendu se trou\e dans un journal de la Gironde intitulé le Club national, n" Ml, i germinal an III. p. I.
2 Lingucl, injustement accusé, com; o>e une tragédie de la Mort de Socrate.
Siivain Bailly «'lait l'auteur de deux lrag(''dies : l'uije .«-ur Clotliaire. l'autre sur Iplugénie en Tauride. Kl chose étrange, dan.n le premu-r de ces ouvrages il avait décrit la mort d'un Maire de Pans ma>sacré par le |>euple. a Ces tragédies n'ofîraient du re>le ni défauts m
Lxvi PRÉFACE.
de Strnffor(I(\\ï\\ ne termina qu'en 1792, et qu'il ne publia qu'en 4795.
En 1791, d'Estaing, amiral, lieutenant général, un des marins mis en évidence par la guerre de l'indépendance, fait paraître lksThermopylks, tragédie de circonstance ^ en cinq actes et en vers.
En l'an V, Privât, aide de camp du général en chef de l'armée des côtes de l'Océan, compose les Vendéens SOUMIS, drame en deux actes et en vers, dédié au général Hoche, de l'imprimerie de l'Armée des Côtes de l'Océan.
Voilà des tragédies politiques intitulées par leurs auteurs mêmes pièces de circonstance, nées, comme l'œuvre de Salle, des événements de la Révolution, émanées d'hommes qui ne faisaient pas profession des lettres, qui n'étaient, ainsi que le Girondin , que de simples amateurs. H en résulte une moyenne à laquelle Salle n'est point inférieur, et il peut soutenir le parallèle avec les œuvres de ses pairs.
Ainsi la tragédie de Strafford, commence bien et débute par de beaux vers; mais bientôt la nécessité de condenser en quelques heures des faits comportant par eux-mêmes une
beautés... Le style en était incorrect et décoloré. » Lemontey, t. I'^'", p. 367.
Laignelot avait fait représenter une tragédie de Rienzi avant de devenir membre de la Convention.
On a de Rœderer la Mort de Colignyy ou la Nuit de la Saint- Barthélémy, elc.
Madame de Staël avait composé une Jane Gray, tragédie en cincj actes et en vers, 1787, publiée en 1790, annoncée par Grimm dans sa Correspondance.
Cette tragédie est élégamment écrite, mais manquée, parce que, quoi qu'en dise l'auteur dans la préface, elle n'a nullement suivi V histoire avec exactitude, qu'elle a mêlé à sa pièce un amour romanesque et imaginaire, et qu'elle n'aurait pu faire périr Jane Gray sept mois après son arrestation sans manquer à la règle de l'unité de temps; encore bien que cette prolongation de la captivité de Jane Gray soit peut-être l'élément le plus tragique de la situation.
PRÉFACE. i.xvii
longue durée \ient jeter le trouble dans le développement de l'action :
A Londres dans une heure et dans deux à la Tour, Ce soir sur l'échafaud
Tel est le plan tracé par un des persoiuiages de la [)ièce, plan qui n'est que trop fidèlement suivi par Lallv-Tollendal, et pour exécuter ce tour de force, il imagine les combinaisons les plus étranges :
Charles I" vient dans la Tour pour délivrer StralTord , mais il est surpris et constitué prisonnier au lieu et place de Slrafford, qui s'évade tandis que le Hoi reste détenu apparemment pour évasion et bris de prison. C'est ainsi que commence la captivité de Charles I" ! Strafford veut à son tour délivrer son Hoi; mais il succombe dans une tentative de soulèvement contre le Parlement; il est condamné, et la condamnation prononcée s'exécute sur l'heure. Le vers que nous avons cité se trouve accompli à la lettre ! On aurait attendu mieux d'un homme aus«i éminent que Lallv-Tollendal retraçant le drame de Wliile-Hall entre l'échafaud de son père et celui de Louis \ \ I . La tin ne répond nullement aux promesses du début.
La tragédie des Thevmopyles commence aussi sous d'heureux auspices. L'auteur annonce qu il a traité son sujet « en homme de guerre et en voyageur qui connaît les localités dont il >a parler »: mais arrivé au second acte, il a 1 idée de faire Léonidas amoureux de Mégabise, sœur de Xerxôs! — 11 n'est plus question que de leur amour et même de leur mariage. — Le livre tombe des mains. L'auteur ne >'élait (jue trop bien jugé en disant dans la préface : « l ne gazelle » faiblement rimée^ voila l'escjuisse \éridi(pir d«' rel ou- »> vrage : son unicjue attrait, sa seule excuse ne peuvent
Lxviii PRÉFACE.
» exister que dans le cœur de ceuœ qui le lisent. » Ce n'est pas de la sensibilité qu'annonçait ce titre les Tliermopyles, choisi par un homme de guerre en face de l'Europe en armes.
Quant à Privât, la déception est plus grande encore, parce que la moisson semblait pour lui plus riche et plus facile. Placé au milieu d'une guerre de géants, dont chaque épisode était un drame tout fait, il n'avait qu'à puiser dans ses souvenirs personnels ou dans les bulletins qu'il recevait tous les jours, pour en tirer des tableaux saisissants d'intérêt et de vérité. Hélas ! il a préféré rimer un mauvais roman de Ducray-Duminil; il n'a pas trouvé un trait, une scène pour peindre ces mœurs si pittoresques, ces luttes si dramatiques des Chouans et des Bleus. Et, chose étrange, le scénario montre qu'il était sur la voie ; son sujet était celui de Ponsard dans le Lion amoureuœ. Un jeune homme est entraîné dans le parti des Vendéens par la veuve d'un émigré. Mais le père de ce jeune homme est Lisimon, vieillard patriote. Lisimon, ce nom dit tout. On aperçoit de suite une idylle mariée au drame, et la pièce finit en effet par l'union du jeune républicain avec la veuve vendéenne '.
Tous ces auteurs , placés dans des conditions si différentes, ont donc été subjugués par le faux goût qui régnait alors et qui formait la loi commune à laquelle nul n'échappait : ils ont subi l'influence de ces règles mal interprétées qui gênaient l'aclion, de cette dignité glaciale qui dénaturait les caractères, de cette pruderie de langage qui enlevait toute originalité au dialogue; ils ont été, en un mot, victimes
^ « Le théâtre de 93, a dit M. Michelet [Nos Fils, p. vi de l'Introduction), était une bergerie et jouait Florian. » Et il en donne la raison, a C'est que l'artiste exprime généralement, non le moment présent, non pas aujourd'hui, mais hier. »
PHKFACE. L\i\
de l'orthodoxie théâtrale, dont on n'avait pas encore appris à secouer la discipline. Le théûtre n'avait pas eu son 10 août. Le jour de l'émancipation n'a lui pour la scène que trente ans plus tard, sous la restauration de la monarchie. Mais le rapprochement est plus décisif encore en faveur de Salle lorsqu'on le met en balance avec les auteurs qui ont abordé le sujet qu'il a traité lui-même. Plusieurs tragédies sur Charlotte de Corday ont élé composées en l'an III, en l'an V, en l'an VII. La Judith moderne est la plus coiuiue de toutes par l'analyse picjuante qu'en a donnée Paul Delasalle dans son intéressante monographie de Charlotte. (Paris. Charpentier, 18 45, p. 53.)
Aucune de ces pièces ne l'emporte sur la tragédie »le Salle, et ne saurait être mise sur la même ligne aNec justice.
Mais sa véritable supériorité, c'est qu'elle est avant tout un acte d'intrépidité morale, qu'elle atteste une force d'Ame rare même dans un temps où les esprits étaient le plus familiarisés avec la mort, dans cette année que Monteil a justement appelée l année de la hache ; on ne compose plus de tragédie.
Dès 1793, Lava est en fuite, Lemierre expire de stupeur et d'épouvante '.
J. M. (^hénicr brùhî son Timolvou ; Ducis regarde les Âtrée en sabota passer dans la rue , et n'ose plus nm mettre sur la scène. (Lettre de Ducis à son ami \ allier.)
La tragédie de Salle comble donc un<* lacune "*, par cela
• Histoire du Théâtre français pendant la Heiulutiun , ^itientn' l'i .Mdrlaiiivillo, l. ill, |). 151.
'^ On pourrait nous objecter la tragëdic d'Epicharii et .Wrun, f>jr Letrouvi', rejtrésenit'o pour la prt'mièro foi< au Tlié.Urt» <lo la Rt^f»ublique le 1o pluvi(^<e an il (3 ft-vrior 479 i). « Mais, dit La) a. lo th^ir de flatter le goût dominant se laisse voir dans certaines partie» de ce
lAX
PRÉFACE
seul elle a une importance historique, mais au prix de quels efforts !
Pendant que les plus grands courages se glacent et se taisent, le malheureux proscrit improvisait son œuvre suprême dans les catacombes ou sous la tuile, quand l'humidité des souterrains lui laissait assez de chaleur pour tenir sa plume, ou que le soleil lui versait assez de lumière pour éclairer sa page; il est hors la loi, c'est-à-dire condamné d'avance, condamné à mort, et d'un instant à l'autre il peut être livré au bourreau, comme il l'a été, comme il va l'être.
N'y a-t-il pas là un prodige de difficulté vaincue et d'héroïsme Httéraire ? On parle de l'échelle de Latude tressée à la Bastille, et du Mémoire de Lachalotais écrit dans un cachot avec un cure-dents. Qu'on jette les yeux sur le manuscrit de Salle, sur cette écriture, qui est celle d'un aveugle ou d'un homme écrivant dans les ténèbres. Salle ne pouvait lire ce qu'il écrivait. . . et cependant il ne manque à son œuvre ni une rime ni une mesure.
Ah! sans doute, il manque aux vers de Salle cette inspiration d'en haut, cette poésie sublime qui anime les ïambes d'André Chénier, célébrant lui aussi Charlotte de Corday ou décrivant les cavernes de mort de Saint-Lazare, et essayant encore sa lyre jusque dans les cachots de la Conciergerie. Salle n'a point eu la supériorité du génie, il n'a eu que celle du courage. Si donc Ton n'admire pas l'œuvre, on
drame. » [Biographie universelle de Michaud.) On a prétendu après coup que Legouvé avait voulu peindre Robespierre sous les traits de Néron , la date seule de la première représentation prouve le contraire. Ce n'est qu'après la mort de Danton (14 germinal) qu'on put considérer Robespierre comme exerçant une sorte de dictature. La Biographie de Leipsick [verbo Legouvé) dit aussi : « Cette pièce com[)Osée dans l'esprit de ce temps-là j etc. » L'idée des allusions antiterroristes n'est venue qu'après le 9 thermidor.
PRÉFACE. Kxxi
ne peut s'empùcher d'admirer rhomme el de plaindre son destin, car à côté de la tragédie qu'il n'a qu'ébauchée de sa main, il y en a eu une autre achevée avec son sanp:. Le mot de Dumas s'est accompli. C'est cette tragédie où Salle a (iguré qui reste à écrire et sera écrite un jour; puissionsnous avoir contribué à en faciliter la mise en scène!
Après ces détails sur l'œuvre dramatique de Salle, il nous reste à le l'aire connaître lui-même en traçant 1 esquisse de sa biographie.
i.xxii PRÉFACE.
Jean- Baptiste Salle est né le 25 novembre 1759, à Vézelise, petite ville de Lorraine, alors capitale du comté de Vaudémont, généralité de Nancy ^ Ses parents appartenaient à la bourgeoisie : ils étaient marchands.
Salle avait une vocation autre que celle du commerce. 0 Dès sa plus tendre jeunesse il se livra à l'étude des sciences, et notamment aux mathématiques. Plusieurs prix, dont un à l'Académie, vinrent couronner et encourager ses efforts^. » Ses succès dans les sciences physiques le déterminèrent à se vouer à la médecine, et cependant, avant de prendre ses grades à Nancy, il se fit d'abord recevoir docteur en philosophie à l'Université de Pont-à-Mousson ^ Ces fortes et larges études se rencontrent chez presque tous les hommes qui se sont distingués dans la Révolution. Il vint à Paris pour achever ses cours en médecine; il s'y trouvait au mo-
1 Voici son acte de baptême :
« Jean-Baptiste y fils légitime de Jean Sale, marchand bourgeois de cette ville, et de demoiselle Barbe Dumont, son épouse, est né le 28 novembre 1759, vers trois heures du matin, et a été baptisé le même jour; il a eu pour parrain le sieur Jean-Baptiste Dumont, avocat à la Cour et notaire royal du bailliage du comté de Vaudémont, et pour marraine demoiselle Rose André, qui ont signé avec moi. Signé : Montaut, curé de Vézelise; Rose André et Dumont. »
D'après cet acte Salle aurait dû écrire son nom par un seul l ; mais nous possédons des lettres de sa main : il signait Salle par deux l. Nous avons dû conserver cette orti)ographe : le nom ne prend pas d's à la fin.
* Précis historique de la vie privée et politique de feu J. B. Salle, etc. , par Jean Salle, son frère aîné. Manuscrit de huit feuillets in-folio, à nous communiqué par madame Raynal (de Villars), petite-fille de Salle.
•* Son diplôme est entre les mains de M. le docteur Contai, son petit-fils.
PHKFACK. Lxxiii
ment de la présence et de la vogue de Mesmer. Il le combattit dans une brochure qui parut en 1783. Nous ne savons s'il s'attaqua aux doctrines du novateur ou aux ()ratiques qui, telles que le fameux baquet octogone, semblaient tenir du charlatanisme plutôt que de la science sérieuse ' .
Pendant son séjour à Paris, il publia un autre Mémoire, aussi sur une actualité , sur l'art de diriger les ballons (1784 ; puis il revint dans sa ville natale et se livra à l'exercice de sa profession. Quoique sans fortune et vivant (( dans la plus grande frugalité, il traitait avec un entier désintéressement la classe des malheureux , à laquelle il donnait ses soins de préférence ». C'est ainsi qu'il mérita le titre de 7)ic(lccin stipendié de la >ille de Vézelise, c'est-à-dire médecin des pauvres, parce qu'il était chargé de soigner gratuitement les indigents movenniuit une légère rétribution appelée stipende et acquittée sur les deniers municipaux. Il aurait voulu que, [)Our compléter cette louable institution une sage -femme fût préposée à l'assistance des femmes en couches indigentes. C'est ce qu'atteste une lettre de sa main conservée dans les archives de Vézelise. On voit qu'il était animé des idées [)hilanthropiques (jui étaient la tendance de l'époque.
Salle était bien doué de la nature, il avait une itilelligence prompte et facile, une Ame ardente, une phvsionomie heureuse. Ses talents innés, ses connaissances acquises, son caractère généreux lui avaient valu, parmi ses concitovens, une popularité (|ui se manifesta lors des élections [»our les États généraux. Il fut chargé de la rédaction des doléances
* Ni la Bibliotlièquo impôriale, ni la bibliothôque do I (icole de nuMorine in* posM-dcnl cri ouvra^^'c; nous n'en conn.n— x -'i-nce
quo par le Vrecis htstorviuf d»- Jean Salle, el par M. 1- ■ nUl.
Le titre paratt être : Mf moire contre Alesnwr el le magnétmne , 1783.
Lxxiv PRÉFACE.
du Tiers et s'acquitta de cette mission à la satisfaction générale. On procéda ensuite au scrutin, et il fut élu tout d'une voix Député du Tiers État pour le bailliage de Vézelise. Il résulte du procès-verbal de l'élection, qui eut lieu le 20 mars 1789, que les suffrages se réunirent sur lui et qu'il fut nommé le premier des quatre députés du bailliage. (Archives de l'Empire, collection des procès-verbaux pour la convocation des États généraux en 1789. — Bailliage de Nancy, B III, 93.)
C'était un beau jour pour un homme qui avait à peine vingt-neuf ans! Mais ce triomphe même le condamnait à s'éloigner de sa jeune famille. Salle s'était marié, en 4787, à Catherine-Charlotte Poinsignon, et un fils était né de cette union le 25 septembre 1788. Il ne jouit donc pas longtemps du bonheur domestique, qu'il ne devait plus retrouver, car ce premier pas dans la vie publique l'engageait comme tant d'autres dans une voie dont l'issue devait leur être fatale. Heureusement alors ces sombres perspectives n'apparaissaient pas encore, et ce fut sous les plus favorables auspices qu'il se rendit à Versailles pour assister aux grandes assises nationales qui allaient s'ouvrir.
Le nom de Salle figure pour la première fois dans le procès-verbal du Serment du Jeu de Paume , entre Regnault de Lunéville ' et Rabaut Saint-Étienne. Il a signé : Salle, d. m., à la quatrième page du célèbre procèsverbal. (V. Archives de l'Empire, C 1'*, n** 3, p. 46 du volume.)
1 Dans la liste officielle des députés à rAssemblée nationale, Regnault, avocat du Roi au bailliage de Lunéville, est indiqué comme logeant à Versailles, boulevard de la Reine, n" 20, et Salle, médecin à Vézelise, même demeure. Ils étaient donc collègues comme députés du bailliage de Nancy et ils partageaient le môme logement. V. sur Regnault de Lunéville la Biographie dite de Leipsick, 1806.
PHKFACK. Lxxv
C'était alors un acte de courage ; mais il ne devait pas se borner à la mention muette de son nom dans une manifestation collective.
Salle appartenait à cette génération jeune et enthousiaste qui, née de la philosophie du dix-huitième siècle, avait foi dans le règne de la raison, dans le retour à la nature, à hi fraternité primitive, disons-le, à un nouvel âge d'or sur la terre, et qui saluait avec attendrissement Timmense rénovation sociale prête à s'accomplir. Pour ces hommes, la hberté et l'égalité n'étaient pas de vains mots llétris par l'abus du langage et par des déceptions sans nombre. La liberté dont ils étaient si fiers, c'était quelque chose de trèsréel, la protection de l'individu [haheas corpus)^ l'émancipation de la pensée et de la conscience, l'abolition des restes du servage encore debout sur le sol féodal. — L'égalité dont ils étaient si jaloux, c'était la suppression des privilèges de caste, la répartition uniforme de rim()At, l'admission de tous aux fonctions publicpics, la parité devant la justice. Il y avait la pour eux des conquêtes récentes et précieuses h affermir : soutenus jiar le sentiment d'intérêts si graves à défendre, ils descendaient bravement dans l'arène, pleins d'inexpérience, mais animés de convictions généreuses, nourris de lîavnal et de Rousseau, armés du Contrat social^ leur évangile politique : tel nous apparaît Salle aux premiers jours de l'Assemblée constituante. Il l'avoue lui-même naïvement. (( Ln arrivant à Versailles, il n'avait que des notions bien imparfaites du droit public, tout était neuf autour de lui. » ^ importe, dans cette discussion solennelle du Veto, où les plus grands orateurs vont se mesurer, Salle les devance à la tribune; et tout d'abord il pose et résume nettement le problème :
« Si la Loi déplaît au Hoi, doit-il a\oir un droit négatif
Lxxvi PRÉFACE.
absolu ou seulement suspensif jusqu'à la prochaine session? Tel est, Messieurs, à ce qu'il me semble, le vrai point de la question. Le Keto absolu est définitif, il ne laisse aucune ressource au Peuple, si le Roi se trompe ou si son intérêt lui dicte de refuser le bien de la nation; le Veto suspensif est une sorte d'appel à la Nation, qui la fait intervenir comme juge à sa première session entre le Roi et ses Représentants. D'après cette définition, la question me paraît décidée. »
« Mais, dit-il, on objecte que le Peuple français n'est pas un peuple nouveau, qu'il est habitué à être dominé; que ses mœurs sont relâchées, ses opinions déréglées, et qu'il serait très- dangereux de lui laisser la plénitude de ses droits. »
A. cette objection, qu'il emprunte au discours du préopinant (le duc de Liancourt), il répond par ces paroles remarquables :
« 11 est dangereux, sans doute, de rendre la liberté à un esclave qui a vieilli dans ses liens et contracté tous les vices de la servitude.
)) La première chose à faire avant de le rendre fibre, c'est de lui faire aimer la liberté, c'est-à-dire les Loix \ C'est de régénérer son cœur et de l'élever à la dignité d'homme !
» Mais qui doute que cette révolution soit faite ?
» Quelles que soient les mœurs des habitants des villes, la nature, qu'on n'étouffe jamais, se réveille dans les grandes circonstances. Des passions nouvelles viennent embraser les
1 II dit encore ailleurs : « L'amour de la liberté, c'est-à-dire de la règle suivant la nature des choses humaines. » Ce point de vue est en général celui des Girondins, qui étaient partisans de la liberté disciplinée, dogme opposé au système de la liberté illimitée ou de l'individualisme.
PKÉFACE. Lxwii
âmes : les maximes de régoisme, (jui isolent l'homme, cèdent en peu de temps à ces élans inconnus et délicieux qui le rapprochent et qu on préfère à tout, quand on les a sentis dans toute leur énergie. — Kt c'est ainsi qu'un grand peuple, avili par l'oppression, mais toujours généreux, après avoir croupi pendant des siècles dans l'esclavage, après avoir désespéré de lui, reprend toute sa force et toute sa dignité, lorsqu'il éprouve les grandes passions qui sont naturellement en réserve dans tous les cœurs.
» Ce que je dis des habitants des villes, je l'avance plus hardiment encore à l'égard de ceux des campagnes.
» ï.à, toutes les ressources restent à la nature. La conscience fait entendre sa voix : les Droits de V homme et (le In Divinité n'v sont pas mis en oubli; et s'ils sont injustes quelquefois, c'est aux vices seuls du gouvernement qu'il faut s'en prendre; c'est leur misère, c'est la tyrannie dont on use envers eux qu'il faut en accuser.
» Traitons-les avec bonté, et nous les rendrons humains; avec justice, et nous les rendrons justes; avec les égards dus à des hommes libres, et nous les rendrons dignes de la liberté. »
Il > avait quelque mérite a [)arler ce langage le 1" septembre 17HÎ> dans la grande salle qui s'appelait encore In salle des États (jénérnux y devant cet auditoire de douze cents députés, (|ui tous ne partageaient pas au même degré le goût des idées nouvelles. \a\ Gazette nationale (Moniteur) ne reproduisit pas ce discours; le Point du jour de Hiirere en cita des fragments. Salle lit imprimer son opinion ', et il prati(jua souvent cet usage.
' (►i>mi(»n (\r M. Salle, dotleiir en iin'docitK», dt'putd do Lorraino, sur la sanction royale, à la séance du 4" sepleiuljre 1789. Paris, Baudouin. nKM, in 8" do 30 pages. Bibl. infip., 179.
Lxxviu PRÉFACE.
Il se montre à son début ce qu'il sera constamment dans le cours de sa carrière politique : un esprit tout à la fois pratique et élevé.
Ingénieux, actif, prenant les devants, homme d'expédient et d'initiative, mais en même temps homme de principe et de théorie, procédant toujours par idées générales avant de descendre aux détails d'application, ses vues naturellement grandes s'exaltent encore au contact du sujet qu'il traite; nous l'avons vu, à propos du veto, traçant le portrait de la nation naissant à la liberté ; l'organisation d'une garde civique est pour lui l'occasion d'un retour vers ces idées fondamentales qui ont été inscrites dans la Constitution nouvelle. Après les avoir proclamées, il veut qu'on puisse les défendre : c'est à l'égalité surtout qu'il s'attache, à l'égalité de force, de résistance à l'oppression, sans laquelle la liberté elle-même ne saurait subsister.
« C'est jusqu'au scrupule que nous devons veiller sur cette E(j alité que nous rend notre Constitution.
)) Vainement aurons-nous posé les bases d'une bonne Constitution, vainement aurons-nous voulu fixer à jamais la Liberté parmi nous, si toutes nos institutions ne tendent pas à V Égalité.
» Mais c'est sartout l'égalité de force, l'égalité de résistance à l'oppression qu'il faut donner à chaque citoyen.»
Après cette définition énergique et originale de l'égalité telle qu'il la conçoit. Salle continue ainsi :
(( Tout citoyen est soldat pour la défense de la patrie; ce principe sévère, qui n'est pas même conçu d'un peuple esclave, parce qu'il n'y a pour lui ni patrie ni existence commune, ce principe est l'objet des premières méditations de l'homme libre; il échauffe son âme de toutes les vertus du patriotisme; il arme son bras du glaive de la vengeance contre les tyrans de son pays, (;t Ini Fait (loiiver des douceurs à voler à la mort
PRÉFACE. L\m
pour la conseiTalion des droits de ses conciloyens, parce que les siens v sont confondus, et (|u«' la cliose publique est son j)ropre patrimoine.
» Si res(la\e est courba* soii> le joiiy de la .>er\itude
et des vices, l'honinie libre au contraire lève fièreiiieiit la tête vers le ciel. Les droits qu'il étudie dans les contemplations des lois de la nature lui Font aimer l'exercice de ses devoirs, comme ruiii(jiie moven qui puisse les lui garantii . Il est généreux envers ses semblables, parce qu'il est fort du lien qui l'iiiiit à eux; il est juste, parce qu'il n'obéit qu'à la loi; il est linmain, bienfaisant, parce que son cœur n'a été ni flétri ni t(iiirmenté par Toppression , parce (pi'il a des frères, des amis bienfaisants et humains comme lui, parce que ses affections se dilatent en raison de l'étendue de la {grande famille à laquelle il appartient. L'bomm(.> libre, dont le premier devoir est la défense de la patrie, peut donc être constamment armé... Mais non - senlenient Ibomme libn* peut être constamment armé, j'ajoute (juil «ii a le devoir. Kn effet, partout ou la liberté existe, elle est sans cesse menacée
M Une natir)n, quelque petite qu'elle soit, ne sauroit faire Sii propre police: il lui faut d<'s ma(;istrats, c'est-à-dire «pi'ausein même de ré(jalité il faut créer des places autour desquelles tonte la force de la loi ira se concentrer; il faut remplir cvs places j)ar des hommes et s'ex|)oser à les voir s'identitier pour ainsi dire avec le pouvoir dont on les ren<l dépositaires, et croire à leur supériorité personnelle, à toutes les illusions de leur ambition.
» Les passions «les hommes sont de tous h's instants. La chose pnbli(pie est donc sans cesse exposée. Si le ci Ion en veut >e conser\er libre, il lanl «ju'il vt-ille, car Tambition ne dort jamais; il faut qu'il veille nuit et jour: il faut que son arnii* soit toujours prête, afin (|ue si rninrmi le surpn iid il suit au moins dans son poste et qu il soii en mourant quitte envers la patrie '. »»
* (jualre-vinRls ans se sont écoul»^s depuis que ces |>aro!os ont éli' prononc'os par Salle devant l'Ass^'UibltH* constituante. Aujourdhui. <"^ seplenihrc 1870, au moment ou nous les n'unpnnjons, elles sont cruellemont réalisées. Vézelise, la patrie de Salle, est au pouvoir de
Lxxx PRÉFACE.
Salle propose ensuite un projet en huit articles. La garde nationale est divisée en légions, bataillons, compagnies, pelotons et escouades. Elle comprend trois classes : les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, les citoyens de vingt -cinq à quarante ans, ceux âgés de quarante à soixante ans. La première doit son service personnel sans pouvoir se faire remplacer; la deuxième peut se faire remplacer de trois fois l'une; la troisième ne sera tenue qu'au service de remplacement.
Nul ne pourra servir l'État de ses conseils et de son suffrage, s'il ne l'a premièrement servi de son bras.
En conséquence, tous les citoyens parvenus à l'âge de vingt-cinq ans seront tenus de rapporter la preuve qu'ils ont rempli les obligations ci-dessus ayant d'être inscrits sur le rôle des citoyens actifs \
Ces longs extraits, en faisant bien connaître Salle par ses propres discours , nous dispensent de retracer toutes les discussions auxquelles il prit part pendant la Constituante. On le retrouve toujours identique à lui-même, soit qu'il s'agisse de circonstances de fait, l'adresse des fédérés de Hesdin, le rapport sur les troubles de Colmar, de Marseille, l'affifiire de Nancy ^, ou de questions de principes, la division du Corps
l'étranger ! Nancy n'a même pas pu essayer un simulacre de défense... Pourquoi? C'est que, depuis 1852, les citoyens ont cessé d'être soldats, la France a été désarmée, la grande institution d'une garde civique a été détruite par les motifs les plus injurieux pour l'honneur de la nation. (V. le décret du U janvier 1852, portant Dissolution et Désarmement de toutes les gardes nationales de la République.) Les prévisions de Salle n'étaient que trop prophétiques, aussi bien au dedans qu'au dehors de notre malheureux pays.
1 Opinion de M. Salle, député du département de la Meurthe à l'Assemblée nationale, sur les bases de l'organisation des gardes nationales. Bibl. imp., L'=29, 1677.
'■' On a cherché à le compromettre dans cette affaire, qui prit de si grandes proportions et eut un si grand retentissement. Mais que pou-
PHKFACE. i.xxxi
législalif en deux Chambres', les Conventions nationales les moyens de maintenir la Constitution, etc.
Toutefois, malgré rindépendance de ses opinions et sa haine du despotisme. Salle était partisan de la rovauté*; il la défendit lorsqu elle fut menacée, et après le retour de \areimes, il couvrit Louis \VI autant fju'il le put dans la grande discussion sur l'inviolabilité. D'après lui, le Roi ne devait cesser d'être inviolable qu'autant qu'il aurait abdiqué ou serait censé avoir abdiqué, par exemple, en refusant de prêter serment à la Constitution et pour des faits postérieurs à son abdication.
Cette proposition et le discours remarquable qu il prononça a I appui furent im[)rimés et envoyés aux déparlements par l'ordre de l'Assemblée. Barnave « rendit justir»* à l'Ame noble et grande qu'il avait développée dans son discours " . Mais on lui reprocha cette f)hrase qui fut rap[)elér plus tard, entre autres par Camille Desmoulins dans son Brissot dévoilé : u OueNjues-uns nous parlent de chasser les rois et d'établir à leur place un conseil exécutif nommé
vail avoir de commun avec une s<^dition militaire toute locale et subite un député qui siégeait assidûment à Paris, et dont la présence était consliitée rtiatpio jo.r aux s«''ances de l'Assemblée ?
' V. au Journal des Débats de la Société des Amis de la Constitution (les Jacobins], séance du 19 juin t79l, la dénonciation véhéineiile de Salle contre Sieyes, qui a\aii public un ecnl où il admettait I introduction des deux Chambres dans la législature, n" 12, p. 1 et 3.
- tt L'hérédité du trône, par exemple, est, suivant moi, la loi la plus s;i;'e parmi nous. Cependant celle opinion, à laquelle je suis in>iolabiemenl attaché, peut n'èlrc qu'une erreur; il se j>eut que nulle forme d'administration ne soit capable d'en détourner les inconvénients et de rendre en effet cette loi salutaire. » P. 7, Opinion sur les Conventions nalioiiales.
On Noit (jue Salie, tout en proclamant >a préférence (M)ur la monarchie, admettait tre<-bien que lelte t»pinion put être démenlii* |>ar les faits, cl lorsque, enlrainé plus tard |)ar les circ^nsLances, il se rallia à la République, il pouvait invoquer cette ré^ne comme une juslitication anticipée de sa conduite.
Lxxxii PRÉFACE.
par les quatre-vingt-trois départements... Je déclare ici qu'il faudra me poignarder avant que je laisse l'administration suprême, sous quelque forme que ce puisse être, passer entre les mains de plusieurs. »
Mais à cette époque les esprits les plus avancés reculaient devant l'idée d'une république et faisaient profession de dévouement à la royauté ^ On remarque le même équilibre dans les opinions de Salle au milieu des conjonctures difficiles qui suivirent les événements du 21 juin. D'une part il se montre hostile aux pétitionnaires du champ de Mars, qu'il présente comme les ennemis de la patrie, et il approuve la conduite de Lafayette, qui les avait dispersés; de l'autre, il ne veut pas que les princes puissent commander les armées; il fait décider que certains décrets de l'Assemblée auront force de loi sans avoir besoin de la sanction royale, etc —
Salle avait donc su conquérir par ses travaux une place distinguée parmi les hommes marquants de l'Assemblée constituante. Il figure dans la Galerie de portraits dXiT\hwéQ à Dubois- Crancé ^, p. 124. « Jamais, dit l'auteur, le patriotisme brûlant n'a coulé dans les veines d'un citoyen plus électrisé que ne le fut Salle depuis le commencement jusqu'à la fin de la session du Corps constituant... C'était
1 V. le chapitre de Michelet, les Jacobins sont encore royalistes ;, janv. 1791, Hist. de la Rév. fr., t. II, p. 419. Suivant Marat [Ami du peuple, n^ du 19 juillet 1791), Vadier aurait dit : « Je déteste le républicanisme» j'adore le royalisme. » Séance de l'Assemblée du 15 juillet. Et en 1792, on lit dans le Défenseur de la Constitution „ par Robespierre : « J'aime mieux voir une Assemblée représentative populaire et des citoyens libres et respectés avec un roi, qu'un peuple esclave et avili sous la verge d'un sénat aristocratique et d'un dictateur. Je n'aime pas plus Cromwell que Charles I•^^ et je ne puis pas plus supporter le joug des décemvirs que celui de Tarquin. »
'■^ Le Véritable Portrait de nos législateurs , ou Galerie des tableaux exposés à la vue du public depuis le 5 mai 1789 jusqu'au ^^^ octobre 1791. Paris, 1792, in-8'>.
PKEFACE. lAXXiii
un homme plein dlionneui, de probité et d liumanitr; il avait aussi du savoir et même du génie; jamais il ne varia dans ses principes, mais sur la fin il se trompa; cet effarement passager fut, pour lui romme pour beaucoup d autre>, l'œuvre aslucicnise des orateurs des Feuillants. »
Salle fut en effet l'un des fondateurs des Feuillants avec Lafayette, Sieyes, Lamelh, Lechapelier, Merlin '.
Dans l'échelle du finclwi fies patrmteff *, il n'est pas placé au sommet, qui est occupé par Petion et llobespierre, mais il occupe un rang honorable entre Uœderer et Camus, et il est caractérisé par cette épigraphe :
LA POSTKHlTt KÉPKTKHA AVEC TRANSPORT : ARDKNT CITOYKN COMMK SALLK.
Il a>ait en effet un»' fougue impétueuse, suivant la brochure que nous venons de citer. » Dans les luttes pénibles qui ont consacré non sans effort les grands principes de l'égalité, il s'agitait, s élançait comme une lionne qui défend ses petits. » Et Barere, traçant aussi a sa façon le portrait de ses adversaires politiques, disait ; « Lanjuinais est le
> Au inomenl où la scisï.iuii des Jacobins s'opéra, Salle \cnail <i>lrp nommé secrétaire; il se trouva donc secrétaire des Feuillants, «jui avaient à l'orijrine la [)rélonlion de roprésenler la véritat)le S<Hié(é des Aujis de la Constitution. C'est ce qu'on Noil par une liste piiblit'-r !«• <6 juillet 4 791 par les dissidents, avec cet averlisseineni :
tt Les membres de l'Assemblée nationale, fomJateurs rt membres de la Société des Ami^ de la (Constitution, séante aux Jacol)in>, à Pans, ont arrétt' de transporter leurs s«»ances dans un autre lieu, et de les (ontmuer dans la maison des Feuillants, rue Saint- Honoré. A Pans, le 16 juillet 1791.
Sipnés : Bouche . président ;
François-Paul-Nicola> Anlhoine el Salle, si'crétaires. •
Suivent les noms au nombre d'environ d(>ux cent cin<|uanle.
- On dési^jnail ain>i une cer tainc piirlie de IWsHMubU c, et p.ir al)ré\ uili<1h on l'appelait leRijchrr. V. i'n/"rri,p. 267, celle curieuse nomenrlalure.
Lwxiv PRÉFACE.
t Morat des Brissotins, pédant comme Buzot, irascible comme
Salle. »
Après que l'Assemblée constituante eut terminé sa laborieuse carrière, Salle rentra un instant dans ses foyers; il s'apprêtait à reprendre l'exercice de sa profession de médecin, lorsque, dit son biographe :
Il fut appelé aux fonctions de membre du Directoire du département de la Meurthe ; à ce poste, comme à celui de la Constituante, il sig^nala sou zèle pour la chose publique, tant par son g^raud désintéressement que par son travail assidu ; sa conduite politique et privée pendant le cours de son administration est suffisamment connue à Nancy pour qu'on s'abstienne d'en parler.
Un discours qu'il prononça à Yézelise pour l'ouverture (ie l'assemblée de la commune fut imprimé par ordre de cette commune. Nous n'en possédons que le début, et il suffit pour nous permettre de citer un passage très- caractéristique :
u Lorsque je vous ai quittés, dit-il à ses concitoyens, vous étiez esclaves. V^ous avez lutté avec courag^e contre les coups du despotisme; nous avons triomphé en commun, la gfloire nous en apj^artient à tous : je vous retrouve libres aujourd'hui. Si j'avois en effet mérité plus que vous, s'il me falloit une autre récompense, ne la trouverois-je pas, citoyens, cette récompense, dans le spectacle d'un peuple libre et dig^ne de l'être?... »
Nous ne savons rien de plus sur cette période de l'existence de Salle : nous n'avons appris qu'au moment de mettre sous presse que Salle eût été membre du Directoire de son département. Les Archives de la iMeurthe doivent i enfermer des traces de son passage dans l'administration
PHIîlFACK.
départementale. .Nous ne pouvons que nou'^ borner à reUe indication, qui peut servir de point de départ a d'utiles investij^ations.
Salle lut élu député à la Convention par le corps électoral de son département réuni à Luné\ille. « Telle étoit la (onfianre illinn'tée dont il jouissoit ». (|ii'il fut nommé le premier et à l'unanimité des voi\ moins une, la sienne évidemment. (Précis hist., elc ) '. Il se (it inscrire dans le Comité de l'Instruction publique et dans celui du Commerce. Il siéjzea au côté droit, et parla plus souvent qu'à la Constituante. Nous ne pourrions analvser tous ses discours, mais on peut apprécier sa ligne de conduite par r;jtlitu(ie qu'il prit dan^ les circonstances décisives, le procès du Roi, j'inslitution du Tribunal révolutionnaire, la création du Comité de Salul public...
Le procèa du lioi. L opinion de Salle est très-inpenieuse et en même temps très-juridicjue. Assimilant la Convention à un jury et le peuple au ju'je cliarj^é de I application de la loi, il demandait que l'Assemblée ^tatuAt sur le fait et (jue la nation prononçât sur la peine".
Ce parti avait pour avantage d'éviter ou d'atténuer lu violation de ce grand principe inscrit dans la Déclaration des droits : jamais le pouNoir législatif et le pouvoir judiciaire ne pourront être cumulés. Salle faisait donc une concession lia-
• Il y avait à la Convention Nini:t-rin() (loclciirs on mo(lo<ine. SiiPiy compris.
'^ C'est ce qui a fait croire ({u'il avait eu l'initialive de I Appel uu peupir.
■ Salle ouvrit et motiva dans l'.Vssemblée l'opinion de l'Appel au » peuple. Je la soutins, on peut voir par tjuels motifs et si les é\ëne- )» ment.«i (»nt vt'ritid mes prikiirlions. o (Louvet. Quftque* riolK • |. io. ]'" t'dilion.
Lxxxvi PRÉFACE.
bile aux passions du moment en déclarant le Roi coupable, pour obtenir par ce moyen une autre concession qui eût sauvé la tête du malheureux monarque.
Écoutons son langage, qui est d'une remarquable justesse et qui touche même à l'éloquence :
(.( Juger, c'est appliquer rigoureusement une loi. La justice, comme la véinté, n'est pas susceptible de plus ou de moins. En prononçant sur Louis, non d'après une loi positive et rigoureuse, mais d'après votre opinion, d'après l'intérêt de l'État, vous ne jugerez pas, vous décréterez. »
Puis se plaçant à ce point de vue purement politique, Salle examine deux hypothèses : la condamnation. « Mais, dit-il, Louis est de tous les individus de sa famille le moins à craindre. Ses prétentions déposées sur une autre tête ne seront-elles pas funestes à la Liberté ? »
«Le regret du passé, les malheurs présents, la guerre intérieure, les dissensions civiles, les divisions adroitement ménagées dans la Convention, que sais-je? la pitié qui s'attache aux criminels mêmes qui vont à l'échafaud, tout nous menace des plus grands malheurs; la Convention sera calomniée, maudite, dissoute^ et la royauté lèvera une seconde fois sa tête hideuse au milieu des ruines de la Liberté.
» Dans l'autre hypothèse, si Louis n'est pas condamné... déjà des orateurs ont établi l'affreuse doctrine du droit de chaque citoyen sur Louis si la Convention ne l'envoie pas à l'échafand. Ils ont sanctifié l'assassinat... Des orateurs plus indiscrets encore ont appelé la hache du peuple contre la Convention môme si elle ne prononçoit pas la peine de mort.
"Dans cette alternative, il n'est qu'un seul moyen pour éviter de si grands maux : c'est que la Convention , après avoir déclaré le fait que Louis est coupable, renvoyé au peuple l'application de la peine. (On murmure.) »
(Discussion sur la culpabilité. Moniteur, 1792, n" 364. Séanciî du 27 décembre.)
PHÊFACE. Lxxxvii
Salle n'était |»a> liominc a recultT (le\aiil («*s nmrmiires, qui probablement [>artai<îiit des tribunes plutôt que de l'Assemblée; car le même jour, à la séance du soir, il fut nommé secrétaire avec Valazé et Manuel, qui eux aussi voulaient le salut de F^ouis X\ 1.
Ce que Salle prévoyait s'est accompli à la lettre. Lorsque le 24 prairial an 111 /e fils dn dernier Roi fut decéf/ê nujtours du Temple (termes de l'acte mortuaire), Louis WIII imprima a la lutte contre le p:ouvernement n'volutionîiaire une direction bien autrement redoutable qu'il ne l'avait fait comme réj^ent pour le compte du Roi y son seigneur et son neveu : Ouiberon, la reprise d'armes dans la Vendée et les cons[Mrations royalistes, qui ne cessèrent pas même sous l Lmpire, sont la pour attester <pie Salle avait raison, que l^ouis X\ 1 était de tous les membres de sa famille le moins à craindre, et que ses droits déposés >ur une autie tête ne seraient que plus danijereux pour la nouvelle République.
Le Tribinuil revolutinnixaire. Salle n'a pas apprécié avec moins de justesse, ou pour mieux dire il a propbétisé avec autant de clairvoyance les destinées de cette fatale institution, (ju'il appelle déjà un tribunal de sanj; avant que le sanjî eut été répandu. « Je ne connois pas, dit -il, les membres du Tribunal extraordinaire (c'était la première dénomination du Tribunal rèvolutionnair<'), mais je soutiens que s'il étoit composé d'bommes foibles dans les circonstances où il est placé, il seroit très-certainement un Trihunnl de soîif/; que seroit-ce s'il étoit composé d'bommes . dévoués aux vengeances des conspirateurs ?
» Dix jurés qui prononcent a la simple majorité et à voix liaule, (ju'on ne peut pas récuser si ce n'est pour cause de parenté, (jui sont connus d'avance et permanens, sont bien moins des y//m que dcsjuyes.
Lxxxvin PRÉFACE.
)) Un Tribunal criminel qui se trouve saisi de presque toutes les affaires qui le concernent sans qu'un jury d'accusation ait fait aucun examen préalable, est bien moins un Tribunal républicain qu'une Commission de l'ancien régime... » (Lettre au citoyen Biquilley sur le complot du dO mars, et observations de Salle sur la lettre dénoncée à la Convention par les commissaires Antoine et Levasseur.)
Salle était médecin', et ici il parle en vrai légiste, en criminaliste exercé. Il résume en quelques lignes les vices du Tribunal révolutionnaire : majorité insuffisante, publicité du vote, défaut de latitude pour les récusations, permanence des jurés, tout cela déguisait mal à ses yeux un Tribunal criminel, et il arrachait le masque à ce prétendu jury révolutionnaire en montrant qu'il n'était au fond qu'une Commission de l'ancien régime, une chambre ardente, un Tribunal de sang. On sait s'il s'est trompé !
C'est avec la même précision que Salle posa la question relative à Marat. Nous l'avons déjà vu. (V. ci -dessus, p. XX.)
L'opinion de Salle sur le Comité de Salut public n'a pas été conservée dans ses développements, elle n'est que mentionnée. {Moniteur, séance du 11 mai 4793, n" 433.) On voit seulement que , d'accord avec Barbaroux , il s'opposa énergiquement à la prolomjation indéfinie de cette institu-
^ Je n'ai trouvé dans ses discours ou ses écrits qu'un seul passage qui rappelle sa profession. Il dit dans une de ses brochures : « Malheur à l'homme de l'art qui ne tranche pas dans le vif quand la gangrène se déclare! Ses vains palliatifs ne font qu'accroître le mal, l'individu sera frappé au cœur avant que le moyen qui pourrait le sauver ait été préparé. » Mais les petits écrits du temps font parfois allusion à sa qualité de médecin. Ainsi on lit dans l'Almanach des députés à l'Assemblée nationale, 1790: Salle, médecin. « Qu'en pensez-vous? Croyez-vous que ce soit là le médecin qu'il faut pour guérir les maux de l'État? »
IMIÉFACE. i.xxxix
tion danjrereuse qui, combinée avec le Tribunal révolutionnaire, devait amener en France une véritable Inquisition.
Lorsque la guerre eut éclaté entre la Montagne et la Gironde , et que la salle des Jacobins fut fermée au parti modéré, un certain nombre de députés prirent riiabituiie de se réunir chez Valazé. Ils étaient environ quarante et venaient tous les soirs causer des alFaires publi(jues, des motions a présenter, de la Constitution dont ils voulaient poursuivre l'œuvre laborieuse... C'est ce que Marat appelait Ifi faction (k-s hommes (/'Etat. Suivant madame Tuiland, il ne sortait jamais de la réunion que <( beaucoup de courage pour soutenir les principes, pour braver les clameurs, pour se dévouer généreusement >j. Telle était en eiïet la nuance du salon de Valazé; les hommes qui s y rassemblaient pouvaient être considérés comme les hommes d'action du parti , par opposition à ceu\ qui se groupaient autour de Vergniaud, Brissot, etc., et qui avaient moins d'énergie. « Sachez que nul n'y est admis, écrivait Valazé à ses commettants, qu'il n'ait donné des preuves de civisme. » Et il citait au premier rang IJuzot et Salle, Grangeneuve et Barbaroux... (V. la Lettre ci-dessous, p. iO.'i'.)
On voit par les papiers saisis chez Pelion '^ «pie ce dernier déposait chez Valazé les brochures qu'il faisait paraître, la Réponse à Robespierre, les Lettres nu.v Parisii'tis^ elc —
• Louvel dit aussi : « Le Comité Valaw^, coraf)osé des n*publicains les plus vigoureux. ii[QweUiues notices, p. 28, \^ édil.)
- Mc^moire d'impression faite p.>r le C (lOrsas pour le C. Pelion. iMille exempliiiresde la Hf^punsc a Hithespierw : deux cents exi'inplairt»* de la Réponse aux Parisiens; cent cinquante .ifluhes. Kenu.- de la part du C. l*etion , rm«| cents chez led. Vala/»'-. cintpiante « iikz lk C.Sallk. (Arihivesdi' rKmpire, s<H"lion du «w^ipie-^tre . K. 7. 46i'J.)
xc PRÉFACE.
Salle figure pour cinquante exemplaires dans la distribution de ces brochures.
Il y avait là une sorte de Comité préparatoire, comme il en a toujours existé auprès des grandes assemblées.
Desgenettes, neveu de Valazé, avait assisté étant jeune à ces réunions; il a donné dans ses Souvenirs quelques détails sur l'intérieur du salon de son oncle : (( Quand neuf heures sonnent, on allume du feu et des bougies; on annonce successivement les députés Buzot, de l'Eure; Salle, de la Meurthe, et ils sont reçus dans le salon par ma tante, femme du meilleur monde. Les députés délibèrent sur les affaires publiques; ils ne se retirent pas avant minuit, -m
Puis viennent les silhouettes de ceux qui arrivent, à mesure qu'ils entrent. . . Ces portraits ne sont pas flattés ; Desgenettes affectait une sorte de rudesse dans son langage : il n'a ménagé ni Mirabeau ni INapoléon, et ce n'est pas pour un confrère qu'il aurait adouci l'âcreté de sa plume. On sait à quel point il était redouté à l'Académie pour ses personnalités mordantes. (Y. l'article de la Biographie universelle , par Isidore Bourdon.) Yoici donc comment il a crayonné la physionomie de Salle, tel qu'il l'a vu en 1793 dans le salon de son oncle Valazé : (( Salle, avec l'extérieur et le maintien d'un niais, quoiqu'il fût un bel homme, avait fort peu d'usage de la société. Cela était racheté par de la candeur, des connaissances étendues et quelques talents oratoires. » {Souvenirs de la fin du dix -huitième siècle, t. II, p. 2<23.)
Les termes de ce jugement peuvent être un peu vifs, mais ils ne doivent pas manquer de vérité. Nous savons que Salle avait une fort belle tête; nous avons déjà vu qu'un autre critique signalait chez lui une sorte de familiarité qui aura choqué Desgenettes, jaloux de ce qu'il appelle les
PRÉFACE. xr.i
mnnières du meilleur monde '. Il faut donc admettre, la part faite à la criti(|ue, le défaut d'usage et la néglijjence du maintien, toutes choses (jui s'allient très-bien avec la candeur de l'homme d'études, et n'ont même rien d'incompatible avec l'éloquence. Mais ce n'est pas comme orateur a la tribune que Salle doit être considéré , c'est plutùt comme polémiste la plume a la main.
Ses productions en ce genre sont nombreuses; nous en donnons la liste aussi complète que possible en combinant le catalogue de la Bibliothèque im[)ériale avec la collection de M. Ch. Renard, de Çaen, qui contient sur Salle des pièces que la f^ibliothèque elle-même ne possède pas. (V. infrù, Liste bibliographique des ouvrages de Salle.
Garât, dans ses Mémoires, a imaginé de mettre en parallèle Salle et Robespierre. Il leur accorde, a l'un et à l'autre, de la probité, un attachement sincère pour la Révolution, mais en même temps il leur attribue une fausseté d'esprit commune à ceux qui traitent de grandes questions et qui ont un caractère soupçoiuieux.
<( Dans Robespierre et dans Salle, dit-il (ch. v, édit. Poulet- Malassis), dominait ce tempérament atrabilaire ({ui tourmente ceux qui 1 ont et d'où sont sorties, dans tous les siècles, les tempêtes qui ont bouleversé le monde moral. Les esprits de ce genre ne peuvent laisser le genre humain en paix que lors(ju'ils sont mis de bonne heure dans les chaînes d'une religion menaçante ou dans les chaînes d'une logique très-exacte et très-sévère. Il faut (ju'ils soient des fous ou des scélérats, des saints ou des grands philosophes. »
• l'iir rxcmpl»', (l.in> le |»orlrail do (iiiiidot : - Boaucoiip plus rouni- ^eux tîl iii<>iiH' |»lii.> r'lo<|ut'iil «lue ViTi^niaiid alors «ju il iJi»pro\»>«iil , Guadcl peut èire considéré comme chef de la dépuUilion de la (iiromle. Dan-i la îwxiéu' il avait de rurltanild el des manières di.stmguées. » (T. II. p. 130.)
xcii PRÉFACE.
Garat se piquait d'être peintre. Cependant on ne reconnaît guère dans ce portrait à effet l'honnête figure de Salle, qui n'avait rien de fanatique ni de dominateur, qui n'était pas plus fou que scélérat, et qu'il est aussi difficile de se représenter avec l'auréole d'un saint que sous la toge d'un grand philosophe.
Desgenettes même, malgré la nuance satirique qui fait presque de son esquisse une caricature, avait mieux atteint la ressemblance que Garat. A vrai dire, il faut le reconnaître, la comparaison n'était pas bien choisie : il n'y avait entre les deux types mis en présence que des points de contraste et nulle similitude. Ce rapprochement si peu naturel ne paraît donc avoir été dicté que par une intention malveillante : probablement par une idée de rancune assez mesquine.
Salle avait pour Garat une répugnance instinctive. C'est ce que Buzot, qui l'avait proposé pour ministre de l'intérieur, atteste dans ses Mémoires : « Quelques-uns des nôtres, et Salle entre autres , le jugeaient tel qu'il devait être un jour : ils s'en méfiaient à tel point, que, quoiqu'il fût convenu entre nous à la majorité de le nommer ministre, ils persistèrent à ne pas lui donner leurs suffrages. » (Méni. de Buzot, édit. Dauban, p. 78.) Il devait y avoir en effet peu de sympathie entre l'homme qui avait défendu courageusement Louis XVI malheureux et celui qui, comme ministre, lui avait lu sa sentence de mort, entre Garat-Septembre et l'adversaire de Marat.
Garat ne pouvait ignorer que Salle ne lui avait pas donné sa voix pour le ministère; il a trouvé que c'était un manque de jugement. C'était son droit; la critique impartiale dira si ce n'était pas au contraire une preuve de. sagacité, ou plutôt elle a déjà prononcé par l'organe de Charlotte de
PUKFACK. xciii
Corday et de madame Roland, qui se sont accordées pour réduire le pauvre Garât à sa juste valeur.
Lorsque arriva la proscription des Girondins, Salle fut porté le onzième sur la Lislc des conspirateurs dojit il fallait s assurer ; il avait mérité cet honneur par son vole dans le [)rocès du Roi, par la guerre qu'il avait déclarée à Maral, par «a dénonciation contre les assassins de septembre et du 10 mars. Il habitait alors à Y Hôtel des Ètats-lhm, rue de Gaillon, la même où logeait Saint-Just; mais il ue se laissa pas mettre en état d'arrestation. Il a donné les motifs qui le guidèrent en celle circonstance dans une déclaration adressée à son département, le 3 juin, le lendemain même du coup d'État exécuté par X insolente commune. Il pensait qu'à ses concitoyens seuls il appartenait de le juger et de décider s'il devait continuer de rem[»lir le mandat qu'il avait reçu d'eux. « Que dois-je faire? s'écrie-l-il. Est-il plus utile que je me livre aux bri'jands qui veulent ma tète? Servirais-je mieux la liberté en cherchant à me soustraire à cette tvrannie et en retournant dans mon département pour lui dénoncer l'outrage fait dans ma personne a la Représentation nationale? >» Et il répond : « Echapper a leur tyrannie, c est déranger leur plan, c est empêcher celte horrible conspirali<m. Je sers donc mon pavs par ma fuite... Je sers mon pavs en fuvant , car si je leur échappe, je conserverai l'espérance de pouvoir recueillir el réchauffer dans mon sein les restes de la liberté. »
Salle ne put vraisemblablement gagner le départemcnl d»* la Meurlhe; il se réfugia a Chartres et rnsuite a Évreux, ou il alla rejoindr»' Ruzot h* 10 juin: le 13, ils étaient à (laen l'iin el l'autre, et ils publiaient un manifeste colleiiif sous If titre de (.amptc rendu contre le crime du *2 juin.
\\wuU\i Salle fai^^ait paraitn' rn son nom personnel \h.ia-
xciv PRÉFACE.
nien crif/ique de la Constitution , sans nom d'imprimeur ni date.
L'analyse de cette brochure aura sa place dans le récit des événements du Calvados et du mouvement fédéraliste. Nous ne voulons en extraire que deux lignes qui peignent Salle par son style : « Nos grands hommes du jour, dit-il, sentent le besoin de se faire des amis; ils font leur cour à tout le monde : cela est bien naturel, ils ne seraient pas des despotes, s'ils n'étaient pas d'aussi bas valets. »
La liste des fonctionnaires de l'Empire prouverait au besoin la justesse de cette épigramme.
C'est cette brochure que Barbaroux chargea Charlotte de Cordav de transmettre à de Perret avec une lettre dans laquelle il disait : « Je t'adresse quelques ouvrages intéressants qu'il faut répandre. L'ouvrage de Salle sur la Constitution est celui qui dans ce moment produira le plus grand effet. » (^Dossier de Charlotte de Corday, p. 57.)
Salle sut-il quelle était la personne qui avait été chargée par Barbaroux de porter à de Perret des exemplaires de son Eœamen critique de la Constitution? Est-ce là le premier lien qui le rattache au nom de Charlotte de Corday? On serait tenté de le croire par la lettre suivante qu'il adresse à Saint-Just le il juillet, deux jours après le départ de mademoiselle de Corday, et lorsqu'il put croire que les exemplaires envoyés à Paris étaient arrivés à leur destination '.
' V. le Journal des Affiches , annonces et avis divers du Calvados, n" du 14 juillet 1793. La Bibliothèque de Caen possède un exemplaire de ce journal.
PRÉFACK. xcT
Salle, Député proscrit , à M. le chevalier de Saint-Jiist .
u Coiiiine le petit M. de Saint -Just et so!i comité dit de Salut public sont, à ce qu'il uie paroi t , très-embarrassés de me trouver des crimes, je me liâle, pour les tirer de peine, de leur envoyer quelques exemplaires de tcxamen critique que je viens de faire de leur (ionstitution. Je me flatte que ce petit écrit les éclairera suffisamment sur mes très-criminelles intentions j)oiir me mériter l'honneur d'un décret d'accusation. "
>» En effet, monsieur le chevalier de Saint-Just , je suis bien plus coupable (jue Condorcet , car je suis bien moins modéré que lui. Condorcet n'a attaqué <jue l'ouvrage, et j ai eu \ audace de prétendre qu'à l'œuvre on t onnoissoit l'ouvrier. Bien loin (hî m'humilier devant la Sainte Montaync j j'ai dit en termes exprès que ses meneurs, les Danton, les Barere, les Marat, etc., et jusqu'au petit M. de Saint-Just lui-même, étoienl des brif^ands, des suppôts de la domination municipale de Paris; (jue leur rapsodie constitutionnelle étoit une Ncrilable constitution de V Empire parisien, un |;alimatia^ perHde, un crime de lèse-souveraineté nationale qu'il falloit se hâter de punir.
» De (frâce, monsieur de Saint-Just, une petite place dans votre rapport, les bourreaux de septembre qui ju^yent pour vous et vo> amis au Tribunal revoiutionnaire ne drdai(;neront pas de donner quelques minutes d'attention à une affaire aussi {;rave.
» Peut-être me direz-vous que votre rapport est fait; que toutes les places sont prises, qu'il falloit vous prévenir plu» tôt. C^'ttc réponx', monsieur le chevalier, seroit en vérité par tro[> cruelle; j'a\ois la simplicité de croire et même d'imprimer fpie vous ne punit-iez pas de mort ceux (|ui rritiqueroient Notre chef-d'œuvre d'ineptie; comme si d'aussi grand» hommes que vous pouN oient manquer à leurs princi|M>»! Je suis bien (excusable de vous avoir supposé quel(|ue pudeur;
xcvi PRÉFACE.
grâce donc pour cette fois, je vous promets d'être plus exact à l'avenir : daignez accoler mon nom à celui de Condorcet.
» Outre le service que vous me rendrez à me mettre en si bonne compagnie, vous ferez connoître mon écrit à la France, et ce sera un grand avantage pour moi ; car votre censure royale me force à des expédients trop difficiles pour faire parvenir ma critique dans le département : vos briseurs de cachets ', vos cent mille mouchards qui furètent dans toutes les voitures, comme les gardes de tabac autrefois, pour y saisir en contrebande l'acte énonciatif de nos crimes , arrêteront partout mon écrit. Monsieur le chevalier de Saint-Just, montez à la tribune, annoncez mon ouvrage à tous les Français, inspirez-leur le désir de se le procurer.
» Encore un petit mot à Votre ci-devant Seigneurerie, monsieur Le chevalier {sic) de Saint-Just : comme il pourra fort bien se faire que Condorcet et moi nous ne serons pas les seuls qui critiqueront votre fatras constitutionnel , et qu'on portera même la malice jusqu'à ne pas l'accepter, il est digne de vous d'atteindre (ou attendre) sans mot dire les François, de les décréter à la sourdine à mesure qu'ils auront V audace de vous traiter de brigands et de n'être pas de votre avis ; dussiez-vous décréter toutes les assemblées de la République, n'avertissez personne: Mandrin n'assassinoit pas autrement, et quand la nation entière se révolteroit contre vous, je crois assez à l'excès de votre scélératesse, pour être persuadé d'avance que vous trouverez le secret, si vainement désiré par Caligula, de faire tomber d'un seul coup la tête de tout un peuple.
» Adieu, monsieur le chevalier; un petit mot de rapport, s'il vous plaît.
M Salle.
» Caen, le 11 juillet 1793, l'an II de la République, une et indivisible. »
' Saile fait allusion ici à ia violation du secret des lettres qui suivit le 31 mai. Le fait est certain. Les lettres interceptées se trouvent encore en grand nombre dans les papiers du Comité de surveillance du df^-parlement de la Seine aux Archives de l'Empire, formant quinze cartons environ, dont j'aurai «ouvont à parler el à faire usage dans la suite de ce tra\ail.
PRÉFACE. xcvii
L'historique de cette pièce est fort étranjze. La lettre de Salle à Saint- Just était arrivée à son adresse, ce qui, «u égard aux circonstances, était déjà un prodige. Llle ligurait ()armi les papiers que le député Courtois, de la Convention, fut chargé d'inventorier comme membre de la Commission des scellés de Robespierre et de ses complices.
Courtois s'en emj)ara, pour terminer, dit il plus tard, son second rapport; et il la garda après que ce second rapport eut été terminé et publié.
En 18 1(», ur)e saisie prati(juée chez lui par les soins de M. le duc Decazes, Ministre de la police, amena la découverte d'une foule de pièces im[)ortantes, entre autres le testament de Marie-Antoinette et des lettres de Robespierre; la lettre de Salle à Saint-Just se trouva comprise dans cette saisie.
Le duc Decazes s'empressa de porter aux Tuilerio les carions saisis chez Courtois; ils y restèrent jusqu'au jour où les Tuileries furent emportées d'assaut uiu* seconde fois. En 18.*i0, une partie des pièces que contenaient ces cartons retourna à Courtois (ils Celui-ci eut alors l'idée de revendi(juer le surplus contre .M. le duc Decazes. De là un procès qui lut plaidé en janvier I83.*{ devant le tribunal de la Seine. M' l*arquin, (|ui avait la diflicile mission de soutenir la prétention de Courtois lils, lui, pour ('iMblir la propriété de son client, trois pièces (pii, sui>ant nous, le condamnaient: notamment une lettre de Robespierre à Vadi<M et celle de Salle à Saint-Jusl.
« Cette lettre, dit M' iVnipiin, non moins curieuse que celle de Robespierre, était de nature, dans ces temps de tourmente, à appeler la hache révolutionnaire sur la tiMe de celui (pn l'aNait écrite; elle a été adressée à Saint-Juî>l par le ritoveri Salle, (|ui demandait a étrf fiappr de la même [)r<)^< rqih"ri cpir CfMidofc»'!. >.
xcviii PRÉFACE.
M^ Parquin ignorait évidemment qui était celui qu'il appelait le citoyen Salle, et il ne paraissait pas savoir que la hache révolutionnaire avait effectivement frappé sa tête.
W Philippe Dupin répondit en produisant des lettres de Courtois père qui contenaient l'aveu le plus explicite de la soustraction par lui commise. Il demandait comment Courtois fils pouvait prétendre à la propriété de documents publics.
L'avocat du Roi opposa d'office un déclinatoire fondé sur ce que M. le duc Decazes avait agi comme ministre, et ne pouvait être poursuivi sans une autorisation préalable. C'était fort bien, et le tribunal accueillit^ ce moyen. Mais comment le ministère public ne saisit-il pas aussi d'office les lettres qui avaient été lues à l'audience et qui avaient été, de l'aveu de tous, soustraites d'un dépôt public? C'est ce que nous ne saurions comprendre.
Sans doute on attachait alors peu d'importance à des pièces de cette nature. Elles restèrent entre les mains de Courtois, et doivent encore aujourd'hui être possédées par son petit-fils.
Mais la lettre de Salle fut reproduite par les journaux judiciaires, et le texte se trouva ainsi conservé deux fois, d'abord par le Journal du Calvados^ en 1793, et par la Gazette des Tribunaux y numéro du i2 janvier 1833.
Nous pensons qu'au moment où Salle écrivait à Saint- Just, il ne connaissait pas encore le rapport de ce dernier à la Convention.
^ Le Tribunal, présidé par M. de Belleyme, se déclara incompétent, attendu qu'il s'agissait de malières administratives dont il ne pouvait connaître sans violer le principe de la séparation des pouvoirs. (Jugement du 1S janvier 1833.)
PHEFACK. xcix
Ce ri«|)[>ort, d'une longueur prodijzieuso (il lient huit colonnes du Mojutcur)^ fut lu le 8 juillet a la MonNenlion au nom <lu Comité de Salut public.
Il ne dut parvenir à Caen que le 1 1 au plus lot. Cependant dus le 43 une réfutation était jiubliée à Caen sous le litre : Orskhvation sur le Rapport des trctitedeiw pro-scrits, par ufie Socikté dk Giho.ndins.
En réalité, cette brochure était de Salle. On a\ait cru pendant longtemps qu'elle était de Louvet, mais on sait par I interrogatoire qiKi nous publions ^V. ci-dessous, p. 17 4) que c'est bien Salle qui a écrit cette réponse, dont le stvle est tout à fait dans sa manière '. Sui\ant I^elion, (( elle peut » être mise en parallèle avec les meilleures Lettres provin- » riales, et pour la linesse des plaisanteries, et pour la force » du raisonnement, et pour le bon goût qui régne de[)uis la » première ligne juscju'a la dernière ». {Mémoires f/r Vvtloji , p. 14i, édit. Dauban, Pion, Paris, I80G.)
La comparaison avec un chef-d'œuvre est toujours dangereuse; nous nous garderons bien de mettre la lettre de Salle au niveau des Prorincialvs ^ mieux vaudrait l'exagération de la criti(|ue (jue celle d un éloge aussi écrasant. Disons seulement (pi' il > a des réminiscences évidentes de Pascal, et c'est déjà beaucoup que d'avoir su s'inspirer d Un tel maître et de le rappeler même de fort loin. Cuadet avait sur lui un exemplaire des Provinciales y Salle les portail dans sa mémoire.
On \oil par sa conversation avec Garât qu il en citait familièrement d«'s passages*. Il faut ajouter que la liéponse
• l^uvel a iloniié à la .suite de *os Nolices la lisle des ouvrages publies par lui depuis 1789; il n'y coniprcrul |)as la UëpdaHi» au rapport de Saint-Jiisl; il rwonnaissait ainsi implicitement qu'il n'en ëlail pas l'auteui.
'^ «. Si les r.ordeliers nou< aceus4»nt de rojalisme. c'i»sl |iarco qu'il
c PRÉFACE.
à Saint- Just, qui a trente pages d'impression, est certainement le résultat d'une improvisation très-rapide.
Pascal, dit-on, a recopié quelques-unes de ses lettres jusqu'à dix -huit et vingt fois. Ces admirables modèles de polémique sont le résultat du génie et du travail combinant leur puissance. Salle ne prétendait pas au génie, et il n'avait pas le temps d'y suppléer par la patience, qui en tient lieu quelquefois. Il écrivait au milieu des préoccupations de l'ostracisme et des agitations de la guerre civile. Le jour, exhortant le peuple dans les églises ou les volontaires sur la place publique, le soir, assistant aux séances de l'Assemblée de résistance, il ne lui restait guère que la nuit pour tenir la plume. La Réponse au rapport de Saint-Just ne peut avoir été composée qu'à la hâte et sur les heures dérobées au sommeil; autrement il serait impossible de comprendre qu'elle eût été terminée dès le i3 juillet, ainsi que la date en fait foi, puisque le rapport n'a pu parvenir à Caen que le H au plus tôt.
Nous avons au reste sur celle même brochure une appréciation autre que celle de Petion; c'est celle de madame Roland, juge plus délicat en fait de mérite littéraire que l'ancien maire de Paris, a J'y ai reconnu, dit-elle, le style, . )) la finesse et la gaieté de Louvet; c'est la raison en désha-
leur faut ce prétexte pour déchaîner sur nous les fureurs de la multitude; c'est parce que des poignards sont plus faciles à trouver contre nous que des raisons. » [Mém. de Garât, p. 100.)
On trouve dans la Bibliographie de la Révolution des pasticlies des Provinciales j notamment : Nouvelles Lettres provinciales , ou Conversation avec un Jacobin. L'auteur dit avec vérité : « Qu'on ne s'attende [tas à retrouver dans celles-ci l'enjouement et la profusion du sel atlique qui fait un chef-d'œuvre de celles-là. Tout ce que je peux promettre , c'est le même respect pour les principes et des efforts constants pour saisir sa manière, sans néanmoins calquer servilement. »
PRÉFACE. (.1
» bille, se jouant avec le ridicule sans perdre de sa force » ni de sa dignité. »
Madame lîoland se trompe sur le nom de Tauleiir, et celte erreur serait déjà un éloge pour Salle; mais son jugement subsiste avec le charme de l'expression et la ju>tesse de la pensée. Madame Roland a fait plus, elle a été au-devant d'une objection qui a été adressée à cet écrit.
On a reproché à la Réponse des Girondins de n'être pas sérieuse, d'employer l'arme légère de l'ironie, ce qui, a-t-on (lit, est un mauvais moven de se justifier. Mais pour apprécier la défense il faut se reporter à l'attaque. Quelle était la nature de l'accusation portée contre les Girondins? Étaitelle sérieuse elle-même? Renfermait-elle des charges précises, des incriminations saisissables?
Il faut d'abord avoir une idée de la métaphysicjue de Saint-Just, de l'obscurité calculée de sa [)hraséologie. \ oici un spécimen de ce réquisitoire :
M 1/ordre «^ût ré(jné dans la Ri''puhli(jiio si Pou avait n'prté moins (|iril n'v ré|;nail pas; on ii«- pouvait plii^ rétablir le trône qu'en le rendant médiateur rntre les esprits divisés. Jamais dissimulation ne fut plus raffinoe; on a commis peu d'inipriidences; Ce temps est couvert de ti-nèhres. On nous remplissait d'inertie avec impétuosité; U* iiiejisonjje iw flattait |)oint; il était brusque, il l'i lil faromlie, lomme Tt-sl souvent la vi'rité pure. "
Jirtiiplir la (jmrention d inertir avvc xmjjvtuosttè ! Nous déclarons qu il y a là un assemblage de* mots qu'il ne îious est pas doinié de conqjrendre et dotit nous ne trou\ons l'explication ni dans ci» (|ui précède ni dans ce (jui ^^iiil. <^r, il y a des pages entières écrites de ce sljle.
Veut-nn voir inainten.int romitient S.niil-.iu>t «Icmontre
cil • PREFACE.
que les Girondins partageaient la trahison de Dumouriez? La preuve est simple et sans réplique :
« Lorsqu'on accusa ces derniers (les Girondins) d'être les complices de Dumouriez, on les vit sourire; la dissinudation sourit, l'innocence s'afflige; dans les révolutions, ceux qui sont les amis d'un traître sont légitimement suspects^. »
Qui domine ici, le grotesque ou l'odieux?
C'est la première fois, à notre connaissance, que le mot suspect est prononcé, et ce serait à Saint-Just qu'appartiendrait l'honneur de cette invention homicide. Mais n'étaitil pas permis de bafouer ce prétentieux aphorisme sur le sourire de la dissimulation et les pleurs de l'innocence donnés gravement comme des preuves à l'appui d'une accusation capitale?
Autre forfait des Girondins :
u De§ citoyens sont admis à là barre : ils étaient vieux et » respectables , ils avaient dit la vérité. Citoyens , leur répond » Isnard, on pardonne à wotre jeunesse. »
Mot coupable qui vaut assurément la fameuse phrase sur la ruine de Paris, que Saint-Just rappelle bien entendu comme un grief ineffaçable contre le malheureux parfumeur de Draguignan.
Et Brissot. Il a voulu dominer dans les deux hémisphères; la preuve? Il a fait nommer son beau-frère vice-consul à Philadelphie î
Quant à Vergniaud , son cas est bien plus grave :
« Des lettres ont été trouvées sur une bombarde génoise aban-
^ Saint-Just est allé plus loin encore dans ses Institutions républicaines : « Si un liommc commet un crime, ses amis sont bannie. » {Des affections, p. 60.) • ■
!>KKFArK. cm
)j donnée eu mer... Parmi ces lettres, une est adress/'e à Vern g^niaud ; on lui dit : Partez, venez, et le Peuple vous hénira. V La conjurati(jn éclatait partout lorsque Paris l'a coinpri- » méc au commt'ncemeiit de juin... »
Quand on parle un pareil langage devant une grande assemblée, quand on accuse tout un parti de haute trahison au nom de semblables puérilités, on est certes justiciable du ridicule, et railler c'est répoiidre. Nous en appelons a Camille Desmoulins lui-même, auquel le mot a été emprunté '.
Le stvle naturel de Saitit-Just est clair et acéré; celui qui a écrit à dix-neuf ans le poCme d' Oiyaiif et a vingtcin(j \ OjjifiiOti sur la ru/jjnljtlitè de Louis \} 1 savait dire ce qu'il voulait et .s'e\[)rimer avec force et pcécision. C'est donc très-volontairement que dans ce docuitient célèbre il a envelo(»pé sa [)ensée de formes nébuleuses et d'uti vague qui permettait tout a l'accusation, rien a la défense. C'est le prélude de cet autre réquisitoire que Saint-Jusl réservait contre Danton el (ju'il sut entourer des mêmes ombres meurtrières.
Lssaver une réfutation sérieuse , c'était donner à laccusation une cotisistance (|ui lui manipiait. Salle avait donc bien le droit de faire justice par le sarcasme d'une ainjdilication (jui n'eut été (jue ridicule >i elle n'eût abouti a un arrêt de mort. C était la un procédé de boime guerre en matière de polémique, autorisé par l'exen))»!»' de Noltaire et de Beaumarchais: se faire lire d'abord, puis faire rire de ses adversaires, et après les avoir li>rés a la risée pid)li-
' Camille;! «iil : « Hrùler n'est pas répondre », «eiiui e>l lueii dilTerenl; mais iiit de> ^riuuN Mi.iMre'. dr l'iniriie n'ii j.iim;ii> .ipplu|ut'» elU* maxime au sarcasme, dont il ronnnissail si bien la l(*j:ilimit«* et la pui.ssance.
r.iv PRÉFACE.
que, appeler sur eux l'indignation générale. Salle n'y a pas manqué.
Au reste, comme Ta si bien dit madame Roland dans la Réponse à Saint- Just, la raison, tout en se jouant avec le ridicule, ne perd ni de sa force ni de sa dignité. On va en juger par quelques citations.
Salle résume d'abord sous dix chefs les accusations contenues dans le chaos du rapport de Saint-Just, et c'est déjà une œuvre méritoire, qui atteste que, sous une forme ironique, il y a au fond de la réponse une pensée sérieuse et un travail consciencieux.
Les Proscrits sont des Royalistes et des Fédéralistes, premier et second chef d'accusation de M. de Saint-Just; les preuves de ces crimes sont déposées au Comité de Salut public.
« Monsieur le Rapporteur! pourquoi donc avez-vous laissé :î dans le Comité de Salut public des pièces aussi importantes? » Il fallait les lire, en rapporter au moins quelque fragment. » Vous n'avez pas dédaigné de produire en entier une lettre » de Destaing qui ne signifie rien ; il eût été bien plus curieux » de nous apprendre par des pièces conciliantes comment on » peut être à la fois Fédéraliste et Royaliste.
» Un Royaliste, si nous entendons bien notre langue, est nn homme qui demande un Roi.
» Un Fédéraliste est un Républicain extravagant qui veut diviser la France en quatre-vingt-cinq États indépendants, au risque de les voir s'entre-déchirer dans des guerres perpétuelles.
» Ainsi les Proscrits veulent un Roi, car ils veulent en France quatre-vingt-cinq Républiques! Les Proscrits veulent en France quatre-vingt-cinq Républiques, car ils veulent un Roi! Il est impossible. Monsieur le ci-devant, de raisonner avec plus de force.
» Vous valez à vous seul tous les Théologiens d'autrefois; vous n'êtes pas plus embarrassé de prouver que les Proscrits son! tout enseiiihlo Royalistes et Fédéralistes, que la très-
PHf.FACE. CV
sainte Inquisition ne Tétait pour démontrer à ces damnés philosoplies qu'ils étaient des Hérétiques, des Athées et des Déistes ' .
» Enfin, Monsieur le Chevalier, vous nous le diles et il laul vous croire; car vous sentez qu'on ne saurait en consi ienee donner un démenti à un homme qui prouve comme vous ce qu'il avance en disant qu'il i laissé ses preuves dans le Comité de Salut public. »
Puis arrive l'embarras de savoir <jiiel est le Iloi pour lequel les Proscrits ont conspiré :
u l" {jrief : Ils ont voulu Louis XVI ;
»> 2' griel : Ils (mt voulu d'Orléans père;
»» 3» grief: Ils ont voulu d'Oilé.ms fils;
»> 4' çrief : Ils ont voulu le fils de Marii'-Anloinclle ';
" S' {jrief: Ils ont voulu Ir I)uc «i'NOik:
» 6" yricl : Ils ont voulu le Iloi fîoll.md (sic)*.
' Le même rapprochomont se trouve dans les Mémoires de Buzot, p. 5i. édit. Dauban. a On no inantjtia pas d'appelor Alhéps ot Tht'isles les premiers hommes (jui crurent simplement en Dieu. Los choses n'ont fait que chan.L'er d'objet et de nom , le fond est toujours le même; nous avons succédé à ces premières vielimos do la raison et de la philosophie, et nous sommes Fédéralistes et Hoyalisles tout ensemble comme ils étoionl Athées et Théistes ; l'un est aussi absurde (jue l'autre, et le peuple y croit tout de mémo. » V. les i'iéos do Sainl-Just sur le fédéralisme, et 1rs distinctions (ju'il imafiine ontro le fédéralisme politique et le fédt'ralisme civil, le féd(''rali-«nie de droit et le fédéralisme de fait. [Instit. rép. de Saint- Just . publiées par Ch. Nodier, p. 41.) V. iiifrà , p. 800, Supplément à l'Appendice.
2 On lit en effet dans le Rapport de Sainl-Ju>t :
« On a voulu mettre le Ois do Louis Capet sur le Irùno et faire Marie-Antoinelte réf^onlo du royaume. Les prouves en sont acquises , elles sont au Comité, elles seront imprimées. »
' La même énumération se retrouve dans la conversation de Salle et de Garai (V. Mémoires do Carat, édit. Poulct-Malassis, p. 101 •),
• Salir «>st su|)|M)s«' «iirr à (iarat ; ■ Dans urn' s«'ul«' ronjuratioii. il y fii a trois ou quatp'. Quand \v crttr droit tout iMitirr aura v\v « j^orp- , !•• Dur «l'York arrivera pour s'assroir sur le trône, d'Orléans l'ai-saKsiniTa , puis d'Orléans Rcra a«»s.issin«' lui-nu*in«' pu Maral . rtr, ■
CM • PRÉFACE
» Nous poiirrions ajouter encore qu'ils ont voulu le Roi Petion et beaucoup d'autres Rois...
» Nous ne demanderons pas à M. le Chevalier comment il se peut que les Proscrits aient voulu mettre sur le trône tant de Rois à la fois, le Comité de Salut public en a les preuves , il n'y a rien à répondre à cela. »
Salle passe en revue toutes les accusations de Saint-Just, et il commence toujours par une réponse précise, sauf à l'accompagner ensuite d'un trait moqueur : Dumouriez et Brissot, Barbaroux, la conspiration de Dillon, le cheval contre-révolutionnaire de Buzot.
Enfin vient le dernier grief contre les Girondins. F^eur crime n'est pas dans leurs opinions, mais dans leur fuite :
« Le Conventicule les a mis en arrestation le 2 juin, parce que vers la fin du même mois ils sont allés se plaindre du Conventicule aux Départements ; comme l'agneau de la fable , c'est au-dessous du courant qu'ils ont bu ! Le 3 juin, ils ont eu l'audace de trouver leur arrestation oppressive, et c'est pour cela même qu'ils ont été arrêtés la veille. Quelle force de logique !...
» Les Proscrits ont eu la scélératesse de se soustraire à vos assassins! Avant de se laisser manger par vos cannibales, ils ont voulu savoir pourquoi. Quelle insolence! comme si nos seigneurs avoient des comptes à rendre, comme si cette vile canaille ne devoit pas répondre avec politesse :
Vous nous faites, seigneurs, En nous croquant beaucoup d'honneur.
ce qui prouve que' Garât n'a pas compris que cette accumulation de royautés contradictoires n'était de la part de Salle qu'une ironie ou qu'il a feint <le la [)rendre au sérieux. Cette petite perfidie ne nous étonnerait nuilcmenl, parce que la malveillance de Garât est évidente dans la com[»araison [)aradoxale qu'il établit entre Salle et Robespierre. Nous avons dit plus iiaul quelles étaient les causes du mécontenlemenl de Garai contre Salle, p. xcii.
PRÉFACE. cvii
» Y a-t-il siipplire au iiiondr (jui puisse punir ceft»' audace, de vouloir laisonner avant d'être iiiaii^é? »i
Cependant il fjiut finir, et la conclusion est grave, énergique, éloquente :
«Courage, iiiousieur de Saiiil-Jn>l ' encoie quelques inomenls; vous, vos amis du Salut public, votre ^larat surtout, vous aurez bientôt la joie de revoir ces maudits traîtres qui unt eu la perfidie d'ôchapper à Irurs };ardes et de ne pas aimer les caresses de M. lienriot. 11> iront di>cuter eux-mêuie> votre joli rapport, et faiie à votre décret quehjnrs .luieudemerils dont vous serez sati>Fait. Courajje! nous vous prouutlons qu«' »»*la ne tardera pas.
»/ Oui, vils sc«'*lérats î Ir nioniciit des vengeances approclie. La toute- puissance nationale vous environne, la liache est prête; tremblez, Ivs preuves de vos crimes ne sont point de vains chiFFons (|u'on promette sans les produire. Ces preuves sont «'critrs (i<jà dans la uiénioire de tous les Irançois, et \o> têtes coupables ne peuvent plus se dérol)er à la justice du Peuple qui s'avance et qui déjà s'ap|)esantit sur vous.
I) De Caen, le 13 juillet ITîKi, lau II' de la Urpublique Françoise, une et indivisible. »
Il y a évidemment dans cette péroraison une réminiscence du mouvement qui se trouve dans la \\ V lettre de Louis de Munlalle ' : « Cruels et lûches persécuteurs, » etc.
La Képonse à Sainl-Just est datée du 13 juillet 1793, êl cette date est remarcjuable, c'est le jour même ou Cliarlolte de Cordav Frappait Maral. Croirail-on (ju'on a iiivo- (jué cette coïncidence comme prouNant (|ue Charlotte de Cordav était rémissaire des Cirondins ! La teneur de I écrit de Salle prouve le contraire Nous v{ votre Maifif siir-
' I.a fampuso Icllre de Past'al sur l«s calomuies des Jésuiles conln» Porl-Uoval . WI* Provinciale.
cviii PRÉFACE.
tout, vous aurez bientôt la joie de revoir ces maudits traîtres.
Salle ne savait donc pas que Charlotte de Corday fût partie pour Paris dans le but de frapper Marat, puisqu'il se réjouissait de se trouver bientôt face à face avec celui-ci, et se promettait de livrer sa tête coupable à la justice du peuple.
Hélas! Salle ignorait une autre chose, c'est que le même jour où il achevait sa réfutation du rapport de Saint-Just, la déroute de Brécourt faisait échouer le mouvement fédéraliste. Nous savons quelles furent les conséquences de cet événement pour lui et pour ses amis.
Nous avons retracé les phases de la proscription de Salle '; ses productions pendant cette longue période de souffrances disent assez quels étaient la fermeté de son âme et l'agrément de son esprit.
Louvet, dans la même situation, tout en écrivant ses Mémoires d'une main ferme, se laisse aller parfois au découragement; il appelle ses parents, ses amis d'enfance, sa compagne *. Chez Salle, pas une plainte, sa gaieté défie le
1 La femme de Salle était venue le retrouver à Gaen , il dut la quitter, elle et ses enfants.
On lit dans le Précis historique de la vie privée et politique de Salle : « C'est là (dans le Calvados) que la malheureuse épouse de Salle va le rejoindre depuis Paris avec deux enfants en bas âge et un troisième qu'elle venait de mettre au monde depuis le départ de son mari... Les circonstances devenant de jour en jour plus critiques, il fallut de nouveau se séparer (à Fougères)... Cette mère de douleur, voyant son mari forcé de fuir, se trouve avec trois enfants, dont l'aîné âgé de cinq ans et le dernier à la mamelle, au milieu d'étrangers, réduite à implorer leur appui pour subsister. » (Y. Mém. de Buzot cités ci -dessus.)
'^ Fugitif, abandonné, proscrit, caché dans un grenier, privé de la lumière, car je n'écris qu'à la lueur d'un faible rayon de jour à peine écha[3pé des trous (\o hi charpenle qui me couvre, et cependant où
PRÉFACE. cix
sort, la misère! Avec un mauvais habit et une culotte tombant de vétusté, qu'il recouvre d'un pantalon de toile grise, il écrit dans son galetas des ïambes pleins d'attici>me et de grâce, que ne désavouerait pas la niwse élégante des salons du dix-huitième siècle.
Sa tragédie de Charlotte Cordai est ache>ée: il entreprend un conte satiricjue en vers de dix syllabes sur l'arrivée de Danton aux enfers. Le sujet fait nécessairement supposer que la mort de Danton (germinal) était connue a Saint-Kmilion; elle a pu l'être vers le !2U germinal, [)eut-étre plus tard, si l'on tient compte des lenteurs et des détours qu'occasioiniait la guerre de la Vendée. On peut donc supposer que Salle s'est mis à l'œuvre le 'iO germinal au plus tAt. Il a été arrêté le 30 prairial, il a donc eu deux mois pour écrire cinq cents vers environ. C'est encore une improvisation, surtout eu égard aux circonstances qui rendaient la composition matérielle si difficile.
Il semble (pie la partie de ce conte qui a «Hc publn-e par M. Moreau-dhasion devait être précédée d'un auire chant consacré a Hébert.
Il commence ainsi :
M A peine Hébert a\oit à sa manière
Fait son récit à rinfernal Sénat:
Satan («'doit h' fauteuil à .Maral ,
l*ivt a parler Ini-uiènie en cette affain',
Quand tout d'un coup un effroyable ('-clat,
l II rire affreux vint troubler le déhat.
Toii^ les (l.iiiiiiés, cotiinie en un |«»ur de fêle.
De Iciii ( li.iiidien' .iNoicnt lin- la lèle. >•
H)nl mes clirrs pjtrouls. mes aiiii> «i'enlaiH o . ou sonl-il.H" et 1«m ««nrloul, ma Lodoïska! Méin. in'''(lii- ')<• Innvri y i* iii.imis.r. il»- la Hibl. im;»., f. fr., n«»,<t):iu.
ex l^RËFACE.
Chacun crie : « Place aux nouveaux venus. » C'est Dan- Ion qui s'avance avec les siens; il marche à grands pas, tenant comme eux sa tête dans ses bras. On voit que l'arrivée de Danton interrompt un débat commencé; Satan cédait le fauteuil à Marat : il était prêt à prendre la parole sur le destin d'Hébert. Il est donc probable que Salle avait d'abord exercé sa verve satirique aux dépens du Père Duchesne. C'est du reste ce que semble attester l'état matériel du manuscrit. Le cahier n'est pas complet, le commencement manque, et le titre {Entrée de Danton aux Enfers) a été intercalé après coup, en petits caractères, entre le haut du feuillet et la première ligne de la page. Cette remarque a son intérêt en ce qu'elle nous montrerait Salle versifiant les événements du jour, tantôt Charlotte de Corday, tantôt Hébert, Danton ou Maxirnilien.
Quoi qu'il en soit, Danton a été exécuté; il descend aux Enfers, et Satan, pour faire honneur à un hôte de cette importance, convoque tous les damnés du sombre empire. Marat ne peut contenir son impatience :
Eh! mes amis, comme vous voilà faits!
Leur dit Marat ; quoi , vous aussi sans tête ! Vous raccourcis ! Quelle diable de fête , Quel saint nouveau chôment donc nos François?
Vos Montagnards ont-ils brisé ma châsse?
Toi , mon second ; toi , l'ami de Marat ;
Toi, la terreur de nos hommes d'État,
Ici, du irjoins, vois combien on t'estime*
.Sur toi, Danton, l'Enfer est unanime:
l*our te fêter, il n'est diable ici-bas
Qui tout d'un temps n'ait couru sur mes pas,.*