‹ Charlotte de Corday et les GirondinsChapitre 2 sur 97 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

avons essayé de leur rendre la vie en reproduisant les portraits de ceux qui les ont tracés.

Puis, de ces travaux mêmes, une autre question a surgi : Quel a été l'itinéraire suivi par les manuscrits des Girondins? comment ont-ils disparu, comment ont-ils été sauvés? Nous proposons une solution, et nous la soumettons à la critique des hommes compétents. (V. p. 454-528.) Si elle est acceptée, on voudra bien nous excuser de retards involontaires, et de notre côté nous nous tiendrons pour rémunéré de plusieurs années d'efforts et de recherches.

Tous les manuscrits de Salle sont signés ; aucun d'eux n'est daté. La première question que nous ayons à nous poser est donc celle de savoir à quel moment la tragédie de Charlotte Cordai a été composée. L'exécution de Charlotte est du 17 juillet 1793. Le 28 du même mois \ après l'insuccès du mouvement fédéraliste, les Girondins s'éloignent de Caen et commencent ces étapes douloureuses qui les conduisent aussi à l'échafaud. Ils sont au nombre de dix : Petion, Buzot, Barbaroux, Louvet, Salle, Bergoeing, Lesage, Gussy, Giroux et Meillan.

Ils traversent la Bretagne à pied, déguisés en volontaires bretons et incorporés dans le bataillon du Finistère. Ils se dirigent d'abord sur Vire et Fougères^, puis ils tournent Rennes en passant par Dol, Dinan, Rostrenem (petite ville

* V. p. 177 infrà l'interrogatoire de Salle. Il dit : « Je sortis de Caen vers le 28 juillet, et j'allai dans le département du Finistère. »

2 V. Louvet, Quelques notices, p. 61, et Précis historique delà Vie de Salle. « Fougères, ville que l'épouse du malheureux Salle et sa famille (c'est-à-dire ses trois enfants en bas âge) n'oublieront jamais, tu renfermois donc encore à cette époque désastreuse des âmes sensibles et bienfaisantes, puisque c'est dans les murs que ces infortunés ont trouvé un asile et se sont fait leurs derniers adieux! »

PRÉFACE. IX

des Côles-du-Nord, dans la direction de Ponlivy), Carhaix, et ils arrivent à travers les plus grands dangers chez Kervélégan, près de Quimper. (Ménnoires de Meillan, p. \M\.)

Le 21 août, ils s'embarquent pour la Gironde, croyant qu'il est de leur devoir de s'associer au dernier eflort tenté par le Midi contre l'insurrection parisienne du '2 juin.

Ils débarquent au Bec-d' Arabes le 2 4 août et a Bordeaux le 25. (iMémes Mémoires, p. 139.) Mais au lieu de l'accueil hospitalier sur lequel ils avaient compté, ils trouvent la Montagne triomphante, « Bordeaux trop prodigue de menaces ou trop avare d'action » (Louvet, manuscrit de la Bibl. imp., p. 24), et alors s'ouvre pour eux une vie pleine d'aventures et de périls : ils errent d'hôtel on liôtel, obligés souvent de fuir dans la campagne.

Louvet, qui avait rejoint Salle, racorite que (iuadet s'adressa à plus de trente personnes avant de pouvoir en trouver une qui consentît à le recevoir, lui et ses amis hcyrn la Loi. Ils portaient autour d'eux , suivant l'expression d'Isnard, la contagion du su[»()lice. Nul n'osait assumer pour les siens ni pour lui-même cette solidarité de l'érhafaud ; c'était une espèce d interdiction de l'eau et du feu des législations anciennes, a Ou'il soit loup! » s'écrie énergiquement Mercier; c était le terrible cri de mort des législateurs normands et saliques : u (HV/zy/z/a- esto!) Ou'il soit loup! et (jue partout où il sera saisi, on le lue! ' » Lh bien,

' Mercier fait allusion à ce passage do la loi saliijue : « Si quelqu'un (ic'terro un cachivn» ou le (If'potjille, iju'il soil Warffus, c*esl-àdin* expulsé de son bourj;. n A une «'-poque reculée où les peines proprement dites n'exis^laient pas, ceux qui avaient rompu la paix publique piir (Ie< crimes incxpi;d>lc-;, non suscepliMes de rachat, par exemple la profanation d'un cadavre, élajenl assimiles aux bOles féroces que chacun peut poursuivre, et plus s{)écialcnient au loup cha<is«^ dans les bois. C'élail une esjK'ce de bannissemenl qu'on exprimait dans le I,ui' -•"<• figuré de ces temps prinnlifs en dij^anl (|uc le

X PRÉPAGE.

ce cri a été renouvelé lors de la despuniation ' du gouvernement révolutionnaire. On a dit de Condorcet, de Yergniaud, de Guadet et de plusieurs autres républicains : {( Qu'ils soient loups! » et le Parisien a répété : « Ils sont loups! » et tous ont été engloutis par la Terreur. [Le Nouveau Paris, par le citoyen Mercier, vol. 1", chap. lxi, p. 460.)

Quoique un peu prétentieuse, l'érudition de Mercier a été justifiée à la lettre. Les Archives municipales de Saint-Émilion renferment une information dans laquelle les témoins entendus déclarent qu'ils ont aperçu, tantôt le matin de bonne heure, tantôt le soir, des étrangers armés de sabres parcourant le pays; ils s'en sont détournés avec frayeur. Et un auteur récent, qui rapporte ce passage^, ajoute : « Ces hommes qu'on rencontrait sur les grands chemins, » errant comme des loups dans les bois, ces sept hommes

banni portait une tête de loup^ Wulfes heafod, ou d'un seul mot, Wargr, synonyme de Utlah, en anglais Out-law (hors la loi). Dans les Capitulaires, le mot Vargida est synonyme de condemnatio, et forbannitus (banni), l'équivalent de Wargus. V. Michelet, Origines du droit français, p. 402 et 406, et Wilda, Droit pénal des Germains. De la perte de la paix publique, p. 278.

^ N('ologisme de Mercier, qui publia en l'an IX un vocabulaire des mots nouveaux sous le titre de Néologie. Paris, an IX, 2 vol. in-8".

- Emprunté au livre de M. Guadet sur Saint-Émilion. « Vers el avant la Sainl-Michel (29 septembre), avant les six heures du matin, il avait rencontré cinq étrangers ayant des chapeaux à haute forme, bonnets blancs par-dessous, vêtus chacun d'une roupe brune, collet et revers rouges, ayant une canne à sabre, et chacun sous leur bras un sac de nuit en toile; qu'un instant après, il survint deux autres étrangers venant du même côté, l'un de belle taille et l'autre plus petit, ayant chacun un habit couleur vert passé, des chapeaux à cornes et un bonnet blanc, qui suivirent les cinq autres, mais le déclarant ignore où ils furent... Quelques jours plus tard, un autre habitant déclare qu'il a rencontré à huit heures du soir sept hommes qu'il dit ne pas connaître, « et que la peur lui ôta l'envie de savoir comment ils étoient habillés. » (Registres municipaux de Saint-Émilion, cités par M. Guadet, p. 1;)5, uhi suprà.)

PhKFACE. XI

» dont In rencontre, la nuit renne, effrayait les/jnssnnta, «c'étaient Barbaroux, Buzol, Guadet, Louvet, Potion, » Salle et Valadv. » (Lorhach, Saint-nnii/ion , son histoire et ses monuments , p. t2i.) L'exclamation archaï(|ue de Mercier a donc trouvé un écho dans les écrivains modernes.

Salle ne pouvait songer à écrire une pièce de théâtre au milieu de cette existence tourmentée, de cette succession d'alertes, de courses rapides et de périls incessants.

Il n'aurait eu ni la tranquillité d'esprit ni les movens matériels nécessaires pour une composition de cette nature. 0 11 faut avoir été proscrit, dit Louvet, pour savoir comme il est difficile et gênant d'avoir, à chaque instant du jour, ses pas à mesurer, son haleine à ne pousser «jue doucement, un éternument à étouiïer, un rire , un cri , le moindre bruit à réprimer. A moins que de l'avoir éprouvé, on ne se figure pas combien celte gène, si petite en apparence, devient douleur, péril et tourment par sa continuité. »

Telle fut la situation de Salle jusqu'au *25 septembre ITlKi. Guadet a>ait eu l'espoir de trouver un asile dans la maison de son père, située à Saint-I'^milion ; mais déjà l'éveil était donné : cette maison, où l'on [)ensait que les représentants proscrits viendraient se faire prendre, était placée sous l'inspection de deux gardiens qui veillaient jour et nuit. (V. ci-dessous, p. 73S.) Il n'y avait nul moyen d'y pénétrer, encore bien moins d'y séjourner, et les campagnes envirormantes étaient en armes! C'est là que se place l'intervention de madame Bouijuev, née Thérèse Dupeyrat, sœur de la femme dr Guadet. Ouoique suspecte elle-même, h cause de l'alliance qui l'unissait a la famille proscrite, elle ne craignit pas d'ouvrir sa maison à son beau-frère. Malgré les appréhensions de son entourage, composé de perîk>nnes

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