XIV PREFACE
près trois mois à la terminer, et un mois à transcrire la mise au net que possède M. Guadet.
Les vers sont au nombre de dix-neuf cents. Ce serait plus de six cents vers par mois qu'il aurait composés.
Ces calculs démontrent que la pièce de Salle, n'ayant été achevée que vers le mois de pluviôse an lï (février 1794), n'a pu être jouée par les Girondins détenus à Paris, comme l'a cru le premier éditeur. M. Thiers, qu'il invoque, dit bien que « les Girondins dans leur prison improvisaient des drames singuliers et terribles dont leur destinée et la Révolution étaient le sujet » (Vol. V, p. 396 de X Histoire de la Révolution française, 1" édition); mais l'illustre historien ne dit nullement qu'il s'agit de la tragédie de Charlotie Cordai, il ne cite aucune autorité à l'appui de ce qu'il avance, et jusqu'à preuve contraire nous nous permettrons de révoquer en doute les prétendues improvisations dramatiques attribuées aux Girondins. Brissot, Vergniaud, Gensonné, n'ont pas fait de leur cachot une salle de théâtre, pas plus qu'ils n'ont transformé la Conciergerie en salle de banquet \
* J'ai collectionné tous les ouvrages qui ont été écrits sur les prisons pendant la Révolution, je n'y ai jamais vu l'anecdote dont il parle attribuée aux Girondins. En l'absence de toute autre indication, on peut penser que M. Thiers a fait allusion à un passage des Mémoires d'un détenu par Riouffe, édition Baudouin, vol. V\ p. 272. Riouffe raconte, il est vrai, que dans une partie de la Conciergerie, qu'il désigne par le n« 13, les détenus jouaient jusqu'au Tribunal révolutionnaire lui-môme, qu'ils simulaient parfois l'audience, le jury, le jugement, l'exécution, et même la descente de l'accusateur public aux enfers, son retour sur la terre, où il raconte les tortures qu'il éprouve, etc.
Mais d'abord ce passage n'existe pas dans les éditions originales de l'ouvrage qui a paru en l'an III. On ne le trouve que dans une note de I édition donnée en 1822 par les auteurs de la Collection Baudouin, et a cette époque Rioufle était mort. Riouffe, qui faisait lire ses récits dans les salons par Talrna (Mém. d'Ârnaut, t. II, p. 140), a-t-il ajouté
PRÉFACE. XV
Le procès des Girondins, commencé le *2 4 octobre, se termina le 29, et l'exécution eut lieu le lendemain M\.
A ce moment, la tragédie de Salle n'était pas et ne pouvait pas être achevée; l'eùt-elle été, qu'il aurait été impossible de la transmettre de Saint-F^milion à Paris. Il serait d'ailleurs encore plus difficile d'admettre que les Girondins, accusés de complicité avec Charlotte de Corday, eu^sent, à la veille de leur jugement, joué une pièce écrite en son honneur. Us eussent par là aggravé leur position et compromis leur défense. Or, leurs manuscrits existent et attestent qu'ils étaient décidés à défendre sérieusement leur vie ou leur mémoire.
Il faut donc rejeter d'une manière absolue une hypothèse qui [)ouvait être séduisante au premier abord, mais qui n'est conforme ni à la vraisemblance ni à la vérité '.
celle anecdote à sa première publication *? c'est possible. Celle noie d'ailleurs n'impute nullement les jeux en question aux Girondins. Elle ne désigne que Lapagno (Musquinel , maire d'Ingouville, el celle désignalion est une dale, c<ir Musquinel Lapagne n'entra à la Conciergerie que le <3 frimaire an 11 (3 décembre 1793). plus d'un mois après la mort des Girondins. (Archives de la Préfecluro de police, registre d'écrou de la Conciergerie.) Kioulfe dit au contraire :
n La curiosité se réveille à ces noms fameux , mais j'ai peu de moyen.s de la satisfaire : j'arrivai d»'ux jours avant leur condamnation, et roinnu' pour ôtre tentoin de leur mort.
>' Leurs âmes étaient à une telle hauteur qu'il était inqMgsible de les aborder avec «h's consolations ordinaires. IJrissot , grave et réfléchi; (iensonné, recueilli en iui-mOtue; Vergniaud , tantôt gra>»' et tantôt moins sérieux. Tour Valazé, ses yeux avaient je ne sais quoi de divin. »
Ainsi les Girondins, occupes de leur défense ou du bonheur du |>euple, ne songeaient guère, la veille de leur jugement, ;"! des parodies ([ui, il faul le dire, auraient été peu dignes de h'ur ciraetère.
' Nous nous applaudissons d'autanl plus de la réfutation que nous
* •< niouffe a trop allon;;é riii.stoire de sa détention. Je n'aime |K)int .son Ibra.scha ni sa coiiiparaisori de Hohespierre à Jesu?»-Chrisl »
« Il n'avait mis que sa rai>4Mi et son miTiti' dans la première édition. (Lettre de J(mk>rt a madame de ikaumont, Ki avril 17»:^. (Kuv. de Joubcrt.)
XM PRÉFACE.
Comment Salle a-t-il été amené à écrire une tragédie sur Charlotte de Corday, et à mettre en vers une action si récente alors, à jouer des personnages vivant, agissant, remplissant les plus grands rôles sur la scène politique au moment où il les traduisait sur la scène du théâtre? 11 faut dire que c'était la mode du temps \ Nous en trouvons de nombreux exemples dans le cadre étroit de nôtre sujet et de notre livre.
A Bordeaux, on jouait le procès de Louis XYI sous le titre de Dents le Tyran de Syracuse ^ au moment même du procès du Roi, et la guillotine était dressée pour lui sur
avons consacrée à cette erreur, qu'elle tend à se propager. Ainsi , dans un article remarquable d'ailleurs de la Revue contemporaine (du 31 mai 4870), on lit : « L'auteur (Salle) improvisait son œuvre à Saint-Émilion en 1793, bien peu de temps avant de gravir à Bordeaux les degrés funèbresde l'échafaud... Et cette œuvre était sans doute une décolles que, selon M. Thiers, les Giron iins s'amusaient à réciter dans leur prison en attendant le sinistre appel de la guillotine. » On voit la marche de la légende et la nécessité d'en prévenir l'invasion en rétablissant la vérité historique.
1 V. le Catalogue de Soleinne; celui de Carmouche (1869), et Théodore Muret, l'Histoire par le théâtre, première partie. Amyot, 1865.
Billaud-Varennes paraît avoir composé une tragédie sur le 9 thermidor. C'est ce qui résulte des notes de Prieur (de la Gôte-d'Or), insérées par Carnot dans les Mémoires de son père, vol. I", p. 535.
« Après le 9 thermidor, Billaud-Varennes reprit son activité. « Nous » l'avons échappée belle, disait-il souvent, les péripéties par lesquelles » nous venons de passer feraient un beau sujet de tragédie. J'écrirai D celte tragédie-là. » On assure qu'il l'a écrite en effet pendant sa » longue proscription. Aucune œuvre littéraire ne serait plus curieuse » à connaître. » On joua dès le 9 thermidor Robespierre ou les Tyrans écrasés t Tours, comédie en trois actes et en prose, et, en fructidor, la Nuit du 9 au 10 thermidor ou la Chute du Tyran, comédie en deux actes et en vers. Théâtre de la Cité. Cette mode régnait aussi en Angleterre : Grimm dit avoir vu représenter la Prise de la Bastille sur trois théâtres différents, chez Astley, à Sadlers- Wells et au Royal- Circus. [Corresp. litt., septembre 1790.) De même Marloë mit sur la Bcène anglaise le Massacre de Paris au moment où le tocsin de la Saint- Barthélémy retentissait encore. (Chateaubriand, Essai sur la Un. anijl, p. 193.)
PRÉFACE. xvii
le théâtre avant qu elle s'élevât sur la place de la Uévolulion. (V. Supplément a rAp[)endice, p. 8U().
On représentait à T Académie de musicjue le Sityr dr Thioniille^ paroles de Saulnier et Dutilli , musique de Jadin, le 2 juin 1793, et tandis que Félix >N impiïen était célébré comme un héros à l'Opéra, il était proscrit comme un traître a la Convention.
Le théâtre de la rue de Bondy donnait une pièce burlesque intilulée : Buzol Roi du Cdlvndcs, et le ^rave journal de la Montagne publiait une parodie de In Mort de César, dirijzée également contre Buzot, dans le numéro même qui contient la mise hors la loi de celui-ci.
Le théâtre des Variétés amusantes, au boulevard du Temple, exécutait le 8 août, moins d'un mois après l'événement. In Mort lie Marat , suivie de sa pompe funèbre.
Les pièces en Ihonneiir de l'Ami du Peuple furent nombreuses, disons mieux, innombrables. Chaque théâtre, cha(|ue ville eut la siemie '.
iH'Ut-élre même est-ce cette circonstance qui donna à
• En août 1793, le théâtre de la Cité jouait un à-propos sur la Mort «!e l'infortuné Marat. Je possède le portrait de la citoyenne Cléricourt la jeune, (pii remj)lis.>ail le rôle de Charlotte Conhy dans celte pièce. Ce portrait a été gra\<' et fait partie des planches cjui accompajinent cet ouvrage. (V. pi. iO.)
Le \ '6 pluviôse an II (i février 1794;, on repré-^enle à Toulouse la Mort de Marat, tragédie en trois actes et en vers, suivie de son Apothéose.
Le 19 \enlôs(' an II (19 nuirs 1794). le théâtre de l'Estrapade représente la Réception de Marat dans l'Olympe, comédie en un acte, niéléc d'ariettes.
Le i prairial an II (21 mai 1794,, une nouM-llo pièce parait au thé'iUre de la Cité sous ce litre : L'Arrivée de Marat aux Chanips- Klysres, vaudeville civil par le C. Hector C!liuu>>ier (hU du célèbre médecin;.
Knlin nous trouvons la mention d'un drame joué le 17 mrs«iid»Tan 11 à la Galté.et intituU' le Véritable Ami du peuple ou la Victime du frdéralisine. (V. le journal le Républicain françnin , :» la dnie susdite.)
xviii PRÉFACE.
Salle la première idée de sa tragédie. Esprit vif et impétueux, il devait supporter avec impatience l'éloge de l'homme qui était l'idole de la Montagne et l'horreur de la Gironde. La pensée d'opposer une tragédie de Charlotte Cordai aux apothéoses scéniques de Marat n'aurait rien que de naturel et d'admissible; elle était dans la situation donnée et dans les habitudes générales du temps.
Ce désir a dû être plus grand encore si Salle a connu Charlotte de Corday, s'il a pu la voir à Caen, comme Louvet et Meillan, s'entretenir avec elle dans les salons de l'Intendance, comme Petion et Barbaroux. Mais comment le savoir? Il faudrait que Salle eût laissé des Mémoires, et ses vers , écrits dans les cavernes de Saint-Émilion , sont les seuls qu'il nous ait laissés. Voyons cependant si en réunissant tous les documents contemporains , nous pourrons en tirer quelque lumière.
Salle, nous l'étabHrons en traçant sa biographie, a joué un rôle important dans le Calvados. Il a été le publiciste par excellence des Girondins réfugiés à Caen. Dès le il juin, il faisait imprimer dans cette ville une protestation contre l'attentat du 31 mai. (V. infrà p. 337.)
Il publiait ensuite son Examen critique de la Constitution de 1793, et il signait : Salle ^ Représentant du Peuple, expulsé par la violence du lieu de ses fonctions.
Enfin, il faisait paraître dans les journaux de la localité, et en brochure tirée à part, sa remarquable réfutation du rapport accusateur de Saint-Just sous ce titre : Observations sur le Rapport des trente-deux proscrits j par une société de Girondins.
Ces écrits, il est facile de le comprendre, dictés parla même pensée, ne sont qu'une continuelle et vigoureuse protestation contre le 2 juin, un appel aux masses départemen-