PROJETÉE PAR SCHILLER
Le journal le Puhliciste du 7 thermidor an X!I (26 juillet 180 4) contenait cette annonce : a On vient de publier à Hambourg une tragédie en cinq actes avec des chœurs, intitulée Ciinrlotte Corday. »
A la m(^me époque . on trouve dans la Correspondance entre Gœlhe et Schiller le billet suivant que ce dernier écrivait à son illustre ami :
« Enfin! une Chmdotte Corday! Je prends le volume » avec doute et inquiétude, et cependant ma curiosité est )) grande ! Schiller. » {Correspondance entre Gœthe et Schiller, t. H, n" 966.)
Schiller ne dit pas expressément que la tragédie de
^ « Endlichj eine Charlotte Corday, die ich zwar mit Zweifel und BangJL'keit in die Hand nehme, aber doch ist die Neugier gross. » Schiller. {Briefwechsel zwischen Schiller und Gœthe j zweiter Band, n° 96G. i8o6.)
Le billet ne porte pas de date, mais il se place entre le 19 juin 1804 et le i'i) juillet de la nnôme année.
Gœthe devait partager plus ou moins les sentiments de Schiller à l'égard de Charlotte; car on le voit plus tard attentif à ce qui se publie sur elle, signaler à sa date le livre des Cent et un, et dans ce panorama confus distinguer l'article intitulé : Une Maison de la rue de L'fc(:r)LE DE MÉDECINE (t. I, [). 167), article dans lequel Gustave Drouineriu a parlé de Charlotte de Corday en termes touchants. (V. /iibliofjraphie étrangère, Auswoertige Litteratur, dans les (JLuvrcs complètes de Gœlhe, vol. XXIX, p. 99, de l'édition en trente-six volumes. 1807, Stutlgard, librairie de Cotta.)
DE CHARLOTTE DE COKHAV. r.cxxxv
Charlotte Corday dont il parle soit celle dont nous nous occupons; naais tout porte à croire que c'est de cette pièce qu'il s'agit ici. La phrase de Schiller indique bien une publication qui vient de paraître, et la tragédie de madame NV<,'>lphalen sortait à la même époque (juillet 180i) des presses de B. G. Hoffmann, à Hambourg.
Au contraire, les expressions de Schiller n'auraient pu s'ap[)li(pier à la tragédie de Zschokke, qui remontait déjà a dix ans, ni au drame de M. de Senkenberg, qui est de 17D7.
Ce billet, quoi(jue trop laconique, est fort intéressant.
Schiller ouvre le volume avec doutç et inquiétude. Pourquoi ? I^eut-étre à cause des tentatives précédentes qui ne l'avaient pas satisfait. Puis à coté de ce doute qui arrête sa main, il y a la curiosité qui le pousse à ouvrir le livre. Cette curiosité ne disait-elle pas déjà (juelle était la svmpathie du grand poOte pour le sujet, presque pour l'héroïne, surtout lorsqu'on rapproche de ce sentiment l'exclamation si expressi>e : «c Knlin! une Charlotte Corday! » H suffirait de ces lignes pour faire penser que Schiller aurait eu l'intention d»» dofuier un pendant à sa Jeanne d' Arc ; mais nous avons a cet égard plus (jue de simples présomptions. Le fait est établi de la manière la plus certaine, Schiller avait conçu le projet d'une tragédie sur (^larlotte de Corday. Su mort, arrivée le 9 mai 1X05, l'a seule empéthé de donner suite à une idée qu'il devait avoir à ccrur, si l'on en juge par le billet écrit à Ocrthe.
.Schiller inscrixait très- régulièrement >ur son agenda ses dépenses, les lettres (ju'il recevait ou écrivait, ses visites faites ou à faire, les fêtes de famille à souhaiter, les travaux qu'il exécutait ou projetait. Ces lablellcs, tenues avec ordre, mais d une manière large et tracées à grands traits, ont été publiées en 'I8(>5 par madame l^imilie xon Cleiclien Ku>z-
ixxxxM BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
uurm, née de Schiller, sous le titre de Schillers Calen- DER, etc.; elles s'étendent du 18 juillet 1795 au 29 avril J805, et s'arrêtent dix jours avant la mort du grand écrivain. Elles sont suivies d'une liste dressée par Schiller luimême, contenant l'indication des ouvrages dramatiques qu'il projetait; de ce nombre se trouve Charlotte Corday. Yoici un extrait de celte liste, qui se compose de trente-deux articles :
Henri IV ou Biron ;
Charlotte Corday, Tragœdie ;
Rodolphe de. Habsburcj ;
Henri le Lion de Brunswick ;
Le Comte de Kœnigstnarck ;
Monaldeschi ;
Rosamund ;
La Fiancée de l' Enfer ;
El f ride.
Les pièces qui ont été exécutées et représentées sont hiffées et portent la date de leur création. Ainsi Wal~ lenstein (1797-1799), Marie Stuart (1799-1800), la Pucelle d' Orléans (1800-1801), les Frères ennemis de Messine (1803), Guillaume Tell (180-4), sont rayées comme des œuvres finies dont Schiller n'a plus à s'occuper ; Charlotte Corday est malheureusement au nombre de celles qui sont restées à Télat de projet.
Le mot de Traijédie apposé en regard du nom de Charlotte Corday montre que Schiller, qui n'employait pas ce mot indifféremment, voulait donner à ce sujet la forme la plus élevée et la plus sévère de l'art dramatique.
La mort l'empêcha de mettre son projet à exécution : combien il eût été curieux de posséder une pièce dans la-
DE CHARLOTTK DE CORD.VY. cixxxvii
(juelle on aurait vu moins de di\ ans après la mort de Marat le caractère de Charlotte de Corday interprété par le j^énic de Schiller! Nous ne pouvons qu'exprimer des vœux pour que les fragments qu'il aurait pu laisser inachevés soient recueillis et puhliés avec soin.
C'est une tache digne de madame de Gleichen, et qu'elle accomplira, si tant est qu'elle soit possible; elle compléterait ainsi l'œuvre (ju'elle a entreprise, et qu'elle njipelle ingénieusement « un pont jeté entre l'exislence idéale de Schiller et sa vie positive '. »
C'est peut-être ici le lieu de rappeler que le t2(» août i7'Jt2 l'Assemblée nationale pvail spontanément décerné le titre de citoyen français à Schiller, ainsi qu'a Klopstock, Washington, Priestley et (juelques autres contemporains illuslres, « comme avant par leurs écrits et leur courage servi la cause de la [Jberlé et préparé l'aiïranchissement des peuples », d'où l'Assemblée concluait « (pi' ils avaient dès lors cesgè d'être des étranr/ers [)our la France, et devaient concourir à l'œuvre nationale qui allait fixer les destinées des Français
et préparer peut-être celles du genre humain » [Moni-
ttur du t>8 août 1702, n' t>41.)
N'oublions pas de dire que ce noble décret avait été rendu sur la proposition de Ci'AOKT. Ce qui le rattache directement, comme on voit, à notrt^ livre, placé sous le patronage de ce nom généreux. Kn chantant les deux héroïnes les plus pures de notre histoire, Schiller aurait donc payé la dette personnelle de la reconnaissance en même temps qu'il accjuittail celle de l'humanité envers des ligures presque sduirs (jui seront toujours l'emblème du dé\ouement palrioti(|ue.
> I.a Revue Germanique , en rapportant le passage ci-tlr^-u^ do la corrcspoiuJariCf «»nlre S<liiller cl Gœlhe, s'élail demandé s il >".j^i-iidil d'un projet d»- draiiif Mir (:|)cirl«.n«' ( orday. (V. l. III, p. 64J, Ih59.) La publication des noies intimes de Schiller a rf'pondu à la queîil:on par l'artirmalivp.
ccxxxvui BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE