‹ Charlotte de Corday et les GirondinsChapitre 44 sur 97 · PÉRIODE MODERNE · texte numérisé non relu

PÉRIODE MODERNE

De 4804 à 1829, c'est-à-dire pendant vingt-cinq ans , il n'a été composé, à notre connaissance, aucune pièce sur Charlotte de Gorday. Cette lacune est facile à comprendre. L'Empire était absolument hostile à la Révolution. La censure si ombrageuse des Fouché et consorts n'aurait pas souffert sur le théâtre une composition en l'honneur des républicains anciens ou modernes. Napoléon avait en outre des raisons personnelles pour craindre le tyrannicide, il n'aurait certainement toléré sur la scène ni la représentation des Brutus, ni celle de Charlotte de Corday. Ceci n'est pas de notre part une simple supposition , nous ne parlons qu'après vérification faite : de 4804 à 1815, ni le Brutus, ni la Mort de César de Yoltaire; ni le Guillaume Tell de Lemierre n'ont paru sur l'affiche du Théâtre-Français.

La Restauration partageait les répugnances de l'Empire contre les souvenirs républicains, et, il faut le dire, elle était fondée à craindre le poignard des fanatiques en présence des attentats si récents de Sand et de Louvel. Aussi lorsqu'en 1829 iVLM. Victor Ducange et Anicet Rourgeois conçurent la pensée de prendre Charlotte de Corday pour héroïne de l'un de leurs mélodrames, cette représentation devint un événement non-seulement littéraire, mais politique.

La censure opposa des difficultés presque insurmontables 5 la mise en scène de l'œuvre projetée. Quel était le plan

I)i: CHAIlLOTTi: DE COUnVY. ccvwix

primitif? On ikî pourrait le dire exactement; mais ce que Ton sait, c'est que tout ce (jui était de nature à rappeler les éNénements révoluti(»nnaires fut interdit d une manière absolue. Le silence le plusrijioureux fut imposé sur le nom des principaux personnages : Charlotte devint mademoiselle I)armans; iMarat, Marcel. Le drame s'appela ScjA heures. Les acteurs durent composer leurs rôles, moitié selon les dèsiis des auteurs, moitié selon les ordres que leur intimait unf louable prudence, (CouîTÎer des théâtres.)

Ce n'est pas tout : pour plus de déguisement, on intercala, nous ne savons comment, un tableau représentant les Adieux de Louis XVI à sa famille... (Fitjaro du 25 mars IH'iîJ.) « Et cependant, dit spirituellement le Corsaire, l'ouvrage ainsi modifié par la censure paraissait encore un

fantôme à ces Parques dramatiques vous auriez cru

qu'il s'agissait d'une Conspiration des poudres, d'un 31 mai ou d'un 18 brumaire.

« Nous savons de bonne part, ajoute-t il, que le soir même de la première représentation, pendant qu'on jouait déjà le premier acte, Tadminislralion était encore aux prises avec les autorités, et bien peu s'en est man«jué que le rideau ne tombât, au beau milieu de la pièce, au nez du public, par ordre supérieur. »

On ne saurait se montrer très-sévère à l'égard duu ou vrage né au milieu de pareilles circonstances; mais, cpielle que soit la part faite a l indulgence, il faut reconnaître que, suivant l'expression d'un journal, a les auteurs ont poussé la complaisance pour la censure jusqu'à la complicité. » Débats.)

Ï'M elTet, \o mélodrame de >LM. \ ictor Ihicange cl Anicet liourgeois à propos de Charlotte de Corday est conçu dans le système, encore régnant en 1S*J!J. dc«» romans

ccxL BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

de Ducray-Duminil et des drames de Guilbert de Pixérécourt. C'est un mélange de scènes familières jusqu'à la trivialité, et de sentiments exaltés jusqu'à l'emphase, avec un mépris égal pour la vraisemblance de l'invention et la vérité de l'histoire.

SEPT HEURES, mélodrame en trois actes, par MM. Victor DucANGK et Anicet Bourgeois, musique de M. Alexandre Piccini, divertissement de M. Co- RALY, etc., représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Porte Saint-Martin, le 23 mars 1829.

PERSONNAGES : ACTEURS

M. (l'Armans M. Moessard.

Le comte de Senneville M. Defresnk.

M. Henneval, magistrat M. Teérigny.

Un agent supérieur, sous le nom de

Marcel M. Frederick Lemaître.

Baudrv, son secrétaire M. Jemma.

M. Dumo:U,] . , , „

M. Vincent, l^^^^^s de dArmans.

Bruno, paysan M. Serres.

Jean Perrin , garçon de ferme M. Pierson.

Pierrelet, autre paysan.

Un Joueur de marionnettes.

Lariolle, paillasse.

Villageois, maréchaussée, peuple.

Madame d'Armans Madame Simon.

Mademoiselle d'Armans, sa fille. . . . Madame Allan-Dorval.

Marianne, gouvernante Madame Saint-Amand.

Servantes, marchandes, villageoises,

peuple.

Danse, etc.

La pièce est divisée en trois actes et huit tableaux.

Au lever du rideau, le théâtre représente un intérieur de

DE CHARLOTTE DE CORDAY. ccxli

cuisine, avec une vaste cheminée et un escalier conduisant au\ appartements supérieurs. On est dans le château de M. d'Armans, au milieu des préparatifs d'un grand dîner. Tandis que les domestiques causent entre eux, un indiijint, personnage ohligé dans ces sortes de compositions (voir la Cœima de Ducray-Duminil), accablé de fatigue, s'introduit dans la cuisine et s'assoit dans l'un des coins de la cheminée. Bientôt les domestiques, qui ne s'étaient pas d'abord aperçus de sa présence, le pressent de questions. Il répond qu'il a froid, qu'il a faim, et qu'il désire parler à M. d'Armans. M""^ et M'" d'Armans se présentent; M. d'Armans les suit, les domestiques se retirent, le mendiant oie la fausse barbe qui le déguisait : on reconnaît en lui M. de Senneville, émigré. Tableau.

M. de Senneville est venu remplir en France une mission pour la cause du malheur, mais il est arrivé trop tard : les amis sur lesquels il comptait n'étaient plus Seul, dénoncé, poursui>i, sans guide, sans secours, il lente de regagner la frontière 11 refuse une liospitalité (jui pourrait <}tre mortelle pour l homme sensible qui la lui ollVe. Insistance de celui-ci : M. de Senneville reste au château.

— Entretien entre lui et M"' d'Armans (Iharlotte confie

»es infortunes à l'ami de son père : elle allait s'unir à un jeune avocat nommé Ferdinand, mais, hélas! quehjues affaires de familhî retardent la cérémonie. Un étranger >ient habiter ce village pour rem|)lir les fonctions d'agent supérieur de la Convention. Il professait la médecine, il était de

1 llelvélie Il s'éprend d'une folle passion pour Charlotte

et d'une jalousie furieuse contre Ferdinand Le jour où

l'hymen allait être célébré (autre souvenir de Cœ/ina et (i'/.vo//>j^), le médecin suisse (on a facilement reconnu qu'il

n'est autre que Marat) fait arrêter le fiancé de Charlotte

a:\Lii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE "

Il le condamne à mori Il est tout à la fois son juge et

son bourreau. Il y a un an, jour pour jour, que mademoiselle d'Armans pleure la mort de son fiancé.

Les scènes suivantes représentent le festin de famille qui avait été préparé. — Le maire de la commune, M. Renneval, y prend part: mais au milieu du repas, il est prévenu par un messager que l'Agent supérieur arrive. C'est Marcel (Marat) qui a été informé par Bruno, le irnîlre de la pièce, de la présence d'un personnage suspect dans la maison de M. d'Armans. Il se présente à la tête d'une colonne de troupes; mais, pour déguiser ses desseins, il force le village à célébrer une fête. — Danse. — Une foire de village. — Un Savoyard et sa femme exécutent un pas de leur pays. — Des baraques de polichinelles sont dressées devant le château. — Pendant ce temps, des soldats cernent le bourg de tous côtés. Marcel va opérer une perquisition chez M. d'Armans; mais Perrin, le contre 'traître, le niais traditionnel, chargé de déjouer les menées de Bruno, fait évader M. de Senneville en le plaçant dans la baraque de Polichinelle. Bruno lui-même aide à rouler cette baraque qui obstruait le passage, et M. de Senneville se trouve sauvé de la main même de celui qui voulait sa perte!

,AcTE H. — La scène capitale est celle ou M"' d'Armans et \Jarcel se trouvent face à face. — M"^ d'Armans sait que M. de Senneville, quoique échappé du château, n'a pu gagner la campagne; elle se résigne à demander une audience a Marcel, pour faire suspendre la perquisition jusqu'à ce qu'un signal convenu lui ait appris que M. de Senneville est hors de danger. — Elle s'humilie, en apparence du moins, devant lui. — Marcel triomphe : (( Tu m'écoulcs donc, ') etiliri? — Sais-tu que ta conquête est l'unique plaisir ') que l'amour m'ait donné; — tes dédains ont porté mes

I)K CilAULOTTE DE CUUlJAY. txxLiii

» désirs jusqu'au transport Combien veu\-lu île ^'rAces?

» Parle Je condamne et j'absous! Tant de femmes

)) sont venues à mes genoux solliciter des jjrûces et ne les

)) ont pas obtenues Je t'en accorde, à toi, pour un ins-

)) tant de bonheur '. » iM"*" d'Armans se jette à ses pieds

La cloche du rouvre-feu se fait entendre : c'est le siiinal

convenu — M"" d'Armans se relève alors et brave

Marcel lur>qu on entend des coups de feu M. de

Senneville seul est parvenu à s'échapper, M. d'Armans est arrêté.

Au tableau suivant, le proconsul a lait Neiiir un lubiinal (sic) pour juper M. d'Armans L'ex-noble est condamné! Sa fille demande alors sa grûce à Marcel; mais

celui-ci, trompé une pr«'miére fois, craint de l'être une seconde, et veut assurer sa coîiquéte et sa venfjeance. Il remet à M"' d'Armans un billet portant sursis à l'exécution, et il ajoute ces paroles sif^nilicatives : a Cette nuit même » tu viendras chercher la fjrûce de ton père. »

Acri: III. — Le troisième acte nous paraît purement et î«implemenl iriint»,'lli«:ible. — Ln effet, Charlotte de Corday se rend dan> la chambre de Marcel à I heure in(li(|uèp, c'est-à-dire la nuit. — Elle vient acquitter le prix mis a l.i grAce délinili\e de M. d'Armans, et exige que cette grAce soit écrite et signée; puis, cela fait, et au moment où Marcel éteint les lumières de sa chambre à coucher, l'Ile le frappe d'un grand coup de poignard et se lais>e arrêter. On se demande— et il nous est impossd»!»' de conqirendre — comment M"'* d'Armans, i\{i\ se sacrilie pour obtenir la grAce de son père, unéanlil a l'instant niême le réMdlat (pielle a\uil

> ('elle sc^ne rappelle celle de lu leiile dans la Judith u.i^iifme (v. ri-dess., p. rxix); mais Maral, déduis*' en Hoioplierrie . ^e luonln» plus mural el plus galanl que souà les traiU de .Marcel.

ccxLiv BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

obtenu. Quelque complaisance qu'on suppose au spectateur, quelque licence que l'on accorde à l'auteur, l'absurde a une limite qui nous paraît avoir été ici dépassée. Avant de donner la mort à Marcel, M"' d'Armans devait s'assurer que la grâce octroyée avait reçu son effet, et que le condamné était en liberté et en sûreté; — mais assassiner Marcel avant que M. d'Armans eût la vie sauve, c'était évidemment envoyer celui-ci au supplice : dès lors, il était bien inutile de demander sa grâce. Les énormilés du dramaturge n'ont donc même pas la logique de leur invraisemblance.

La pièce se termine par un tableau qui lui a donné son nom. 11 est sept heures y les grilles de la Conciergerie s'ouvrent, et Charlotte Corday marche à l'échafaud. — Trois mots et autant d'erreurs qu'il serait puéril de relever dans une pièce qui n'est qu'un long mensonge et un défi à la vérité historique.

Ce drame, si informe qu'il soit, eut un grand retentissement; il donna lieu aux appréciations les plus diverses, les plus contradictoires. On peut en juger par les comptes rendus que tous les grands journaux consacrèrent à la première représentation, et dont voici le tableau et l'analyse sommaires.

Le Constitutionnel, îious la date du 30 mars 4829 et la rubrique Nouvelles des Théâtres, dit :

« Les auteurs du mélodrame intitulé Sept heures se défendent du projet qu'on leur prête d'avoir voulu ressusciter Marat cl Ciiarlotte Corday. l^n el'fet, ce serait une étrijn(je idée que celle de donner à Vhéroujue Furie du Calvados ' un autre

• Ce passage de l'article du Constitutionnel inspira à M. Frédéric Vauilicr une tortc de proleslalion qu'il a consignée dans une des notes précieuses appartenant aujourd'hui à 31. Léon de la Sicotièrc. Voici

UE CHAULOTTK l)K <:()1U)AV ccxLV

véhicule que le j)iii>.saiil , que le ItMrible amour du p.ivs, et calomnier 11 Fi hoinme tel que Marnt serait une eiilreprise plus étranfje encore. Tout ce que MM. hiicanjje et Hoiiryeois ont voulu, c'est montrer l'empire de la volonté sur des répugnances qui sont invincibles; c'est prouver que, malgré la faiblesse et la compassion si 'naturelles aux femmes, un caractère énergique peut les rendre capables d'actes qui exigent un cœur d'acier et un bras de fer. Cette leçon est développée avec art par les auteurs et répétée avec talent par inadanu' Dorval. ^lais pourquoi déshonorer une conception neuve et hard.ie par Mil de ces tableaux

que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer de?* yeux. »

Ainsi les auteurs allaient jusqu'à nier qu'ils eussent voulu représenter (Charlotte de Corday et Marat, jusqu'à prétendre qu'ils n'avaient entendu faire qu'une étude philosnphicju»^ sur le cœur humain et le caractère des femmes î

Le Corsaire, n" du .'30 mars IS^iî», va nous expliquer la nécessité de ces dénégations, et en même temps 1 inutilité des réticences inq)osées par la censure. 11 débute ainsi :

u Apiès le (hanie m I'LIji main de Sept licurrsy la Porle- Saint-Marlin nous donnera la Morte du fduhotirrj Marceau (sic). Cep<'n<lant le succès de la pièce de MM. .\nicet Bour-

CPtlo note, qui n'a pas été reproduite dans la publication des Souvenirs de M. F. Viiullier, faite en iH'ÔH par Georges Mancel :

« Cliarlotte (Onlay qualili«V ritliculeinent Y héroïque Furie du Calvados dans un iiuimio «lu Coiistihtfifinncl. Paris, is?l), à roccasi*»!! liu iiH'iodraiiiP do Sut iikires.

•• Ki«Mi dans ("harlotti» Conla\ n»- n-^M'inhle à unr furie. Son action fut conçu*' «'l r\»'< utrc a\rc un r^al saitf;- froid. KIU? se laissa arn^trr sans m* drIVndre, sans s'irriter, sans montrer le plus lP;:er trouble I.e >.irrilice de .sa vie était si bien résolu, <|U%>lle ne paraissait .|>as le MMitir.

" Les lettres écrites de s;i pri.son n'expriiinMil ni rrj^ret , ni haine, ni eoiere. I.a s;itisfa( tion d'un ^rand suros obtenu > «ou\re toute outre impression. Sa lil>ertr «l'esprit > '-^t eoinplète «t >.i (.r«'«|iu' jiimju'.i \'vt\juuement. "

r.cxLVF BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

(jeois et Ducange est loin do faiblir, car tous les amateurs d'émotions fortes, depuis la porte Antoine jusqu'au faubouq^ Denis voudront admirer le très-dramatique scélérat fieffé Mar...cel. )>

Puis dans le n° du i" avril du même journal, paraît un second article, intitulé :

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