‹ Charlotte de Corday et les GirondinsChapitre 57 sur 97 · CORDAY ! MORTE POUR LA PATRIE · texte numérisé non relu

CORDAY ! MORTE POUR LA PATRIE

Je le pense toujours, mais je ne l'écris plus.

Le Charivari. Son véritable compte rendu n'est pas dans un article du 25 mars, qui est sans importance, il est dans les dessins de Cham qui parurent deux jours plus tard et apportèrent le suffrage de ses charges spirituelles à la rivale de Lucrèce. {Revue comique de la Semaine.)

V Illustration se proposait de consacrer un dessin commémoratif à la scène capitale de la tragédie. « Mais, dit le numéro du 9 mars 1850, les dieux du théâtre en ont décidé autrement. On a tourné le dos à l'immortalité que le crayon de notre dessinateur eût procurée à l'œuvre de M. Ponsard. Il vous l'assurait pour une stalle, ce n'était pas tro[) cher, et même il s'offrait de la payer; tout était loué! » { Cour fner (le Paris. Article signé, Pu. B.).

V. encore le Journal de la République j, article Leclerc cité avec éloge par \ Entr'acte\ le Courrier français y article de Slephcn de la Madeleine; le Messager des Théâtres du 29 mars ; la Revue et Gazette des Théâtres et le Foyer.

Nous aurions voulu donner les appréciations des journaux anglais indigènes, comme pouvant avoir un cachet

DE CHARLOTTE DE CORDAY. cu:\lix

d'originalité native. H n'exisle a Paris d'autre collection que celle du Gnlif/tiunis Messe fujer, feuille un peu française; mais Taimahle directeur de ce journal a bien \oulu nous dire que l'article suivant était de M. liowes, Anglais de naissance et littérateur exercé dans sa patrie.

Gali(jnanîs MessciKjcr du "IH mars 1850, n° 10900.

« Nouvelles des Tiiêatbes. — Les Français. — Si le drame sur la Révolution donné par M. Ponsard ir.in(;nient(> probahN'incnt pas sa réputation comme auteui- dramati(|nr . .son nom comme poète n'aura pas du moins à en souffrir. Sa Cliarlotw Cordax est non-seuicmcnt écrite ave«- une rl6[;aiice et une force soutenues, mais elle contient àv brillants passa;;»*» d'uiH» fjrande beauté de pensée, tl'un remarquable bonlieur d'expression , <jni allestrnt incontestablement un homme «Ir cœur et de talent {jcnius). n

Le critique? anglais souligne en passant une scène ijui lui rappelle un procédé employé (piebjuefois par Shakespeare. C'est Taciiat du couteau libérateur (delivering knife), tnarchandé et acheté hors des yeux (h'S assistants.

u Mous avons déjà dit que, «'omme dranu', cette pièce ne peut aspirer à un ran{{ très-éirvé dans l'art : les défauts du plan, la longueur démesurée de cert.iincs parties ou l'ai lion devrait marcher avec la rapidité de la vapeur, la dispaiilioii complète des prr.sonna|;es h's plus intéressants, (|ui s'en vont dès le commencement ou au milieu de la pièce, et qu'on ne ri'voil plus ensuite; ces défauts, disons-nous, seront piohahlement de '•«'•rieux obstach'S à ce <|ue la piè««' n'ste au iheâlre. dépendant, à la lecture, ces taches pourront ôtre rachelifs, peut-<'*lre même contre-ba lancées avec a\anta(;e aux yeux du public par l.i peinture majjistrale des caractères, rélé\alion «h** sentiments, et surtout par un |;oût naturel pour loul ce qui est beau, (;rand , vertueux , leud.ince (|ui rè;;ne dans loule la pièce.

n Ces <jualit«'s placiiil M. Ponsard bi«ii au-<les>us ihs .iiitie% écriv.iins dramatiques existant aujourd'hui eu France.

ceci BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

Viennent maintenant les Revues,

La Revue des Deux-Mondes, numéro du V' avril d850, iit à la pièce nouvelle l'honneur de deux articles considérables par leur importance et par le nom de leurs auteurs, l'un de Gustave Planche dans le corps de la Revue (p. 140- 152), l'autre de M. de Pontmartin dans la Chronique littéraire (p. 181-188).

Le compte rendu de Gustave Planche a l'ampleur magistrale qui caractérise sa manière habituelle. Mais il y a plus qu'une simple analyse de théâtre dans ces pages, on y trouve sur le fond même du sujet les vues les plus justes et les plus élevées. Le nom de Gustave Planche pourrait prendre place parmi les biographes critiques de Charlotte de Corday. 11 débute par ces considérations générales :

« Le sujet choisi par M. Ponsard présente certainement de (grandes difficultés, cependant je ne crois pas que la figure de Charlotte Corday doive être bannie du théâtre. Il y a dans le courage viril de cette jeune fille une donnée tragique dont la poésie peut s'emparer. Sans doute, cette donnée présente plus d'un écueil; le dénoùment prévu d'avance, gravé dans toutes les mémoires, semble condamner l'action à l'immobilitéj les préparatifs du meurtre sont tellement connus, il serait tellement insensé de vouloir les changer, que le poète, au premier aspect, paraît condamné à transcrire l'histoire. Toutefois, l'examen de cette question délicate nous conduit à une conclusion bien différente.

» Xon pas que je conseille à l'imagination, en présence de cette grande figure, d'oublier, de méconnaître ses devoirs jusqu'à greffer le roman sur l'histoire : à Dieu ne plaise qu'une pareille folie entre jamais dans ma pensée. Mais, sans n;<:oiiiir jusqu'au rojrian, il est permis d'ouvrii- devant nous liiirie toute romaine qui a conduit le bras de Charlotte Corday.

DE CHARLOTTE DE CORDAY. a:t:i.i

C'est là la- vraie tâche du potite dramatique. Ortes, il ir- htnt pas néfjligerde nous montrer, de nous |)eindre à (grands irails l'état de la France six mois après la mort de Louis \VI; toutefois ce serait s'abuser étrangement <|u<* di» sul)ordoiiner l.i conduite de Charlotte Cordav au tumulte des factions; \r drame ainsi coinpiis tomlnMait fataicuu'Ut à. des proportions mesquines. La jeuiu> fille héroïque ne serait plus (]u'uu instrument aveugle entre les mains du hasard.

n Pour t|uc Charlotte nous intéressi', nous émeuve, nous frapj)e d'admiration et d'épouNante, il faut qu'elFe domine l'action gém-rale du poc'me. Il faut (pic tous les é\cn<-m«'nts trouxciil dans son âuu" gt'uérfuse, non pas seulement un crin» plus ou moins retentissant, mais un juge sévère; à cette condition, le draiiir s'agrandit, et l'héroïne, bien que placée pn-s de nous dans Tordre des temps, (juc nos pères ont \ uc marcher au supplice, se transfigure, cl «l'un bittcuuMit d'ailes s\lèvc iu>(praux régions les plus sereines de la poésie. "

Après avoir tracé une esquisse de la biographie de ('harlolle (le Cordav, l'auteur poursuit ainsi :

u ('ne ûme ainsi faite, ainsi préparée aux actions hénuquo par le commerce familier des ânu's les plu> mâles th* l'antiquité, n'est pas à coup sûr un champ stérile* pour la pot sic dramatifpic. .Mais si Charlotte Cordav n'a jamais aimé, d'où viendra le coud)at? d'où vieudr.i la p/ripétie? Si elle a pu tliiv à son père, direâ Darbaroux : u Ne pleure/. |)as ma mort; pourquoi pleiin*r? (pTai-je à r«'greller? la nature, je Ir oeif "•• m'appi'Iait pa> au bonheur! n

Il ... Malgré ces consolations sloïques adresM'fS à .-ou |H>i-e, tous les témoignages s'a<'cordenl â nous monlrer (Charlotte Cordav c(Mume une femme faite pour comprendre, |)Our aiuuT 1.1 vie de famiilr, pour jouir pleinement du bonheur que jMUt (humer la vie domestique. Si l'in-roisme a iriouqihé ilaus -on cnpur, le triom()he n'a pas été obtenu sans combat, sans bK»isure; plus d'im.- fois les aft^'Ctions humaines ont éle\é îa voil avant de consentir â s'iiinnoler. Kh bien ! c'est dans celle Inlle intérieure que le pode doit chercher les principaux dé\elo|»-

cccLii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

j)L'mcnts do Faction dramatique, et cette lutte est assez vive, assez cruelle, pour offrir tous les éléments d'une véritable péripétie...

)' Le tableau qu'on peut appeler le tableau des Faneuses n'est à nos yeux, comme le précédent (le Banquet chez madame Roland), qu'un véritable bors-d'oeuvre. La conversation politique à laquelle nous venons d'assister cliez madame Roland ne nous a pas appris g^rand'cbose sur le sujet que le poëte se propose de traiter. Cette idylle, qui partout ailleurs pourrait séduire par son élég^ance, dépayse le spectateur. A quoi bon nous montrer Charlotte Corday occupée de travaux champêtres? à quoi bon la placer sur la route suivie par les Girondins fugitifs?

» Les railleries de Louvet sur l'entrevue de Barbaroux et de Charlotte ne sont pas dictées par un goût très-délicat. Le souvenir de Faublas intervient assez mal à propos. Le pardon de Charlotte se comprendrait plus facilement sans ce malencontreux souvenir, car sans doute Charlotte, qui n'a pas lu les Amours de Faublas, en a plus d'une fois entendu parler, et le nom seul de ce livre, rapproché de son nom, doit offenser sa pudeur et sa fierté.

» Je n'aime pas la scène qui se passe au Palais-Royal, quoi- (ju'elle soit applaudie.

» Les caresses prodiguées par Charlotte à lenfant qui vient jouer près d'elle amènent sur les lèvres de l'héroïne des paroles attendrissantes; mais je renoncerais de grand cœur aux petites filles qui dansent en rond, aux petits garçons qui sautent à la corde, et je verrais même disparaître sans regret la jeune mère qui demande à Charlotte quelles sont ses ressources, et qui, la voyant pour la première fois, lui offre une place dans son atelier et à la table de son mari. L'amour du simple et du naturel entraîne ici M. Ponsard beaucoup trop loin.

)» Ma pensée sur l'œuvre nouvelle de M. Ponsard se réduit à des termes très-simples et très-clairs. — Je lui adresse trois nîproches : Absence de composition, — impersonnalité, — ahsence d'unité dans le style.

» Il y a dans le drame nouveau, comme dans Lucrèce, foiiiiiif; dans A(jnès de Méranie , plusieurs sortes de styles qui

DE CHARLOTTE DE COIlhAY. ucliii

s'acrordcnt assez mal. La convorsalioii chez inadaiiie Holaiid t'sl ('crit<' avec une simplicité qui (lc\ieiit parfois prosaï(jiie. La scène des faneuses ra|)pelle Amln- (ilnnicr. Le lan{;a;;^e de Barbaronx dans son entrevue avec Charlotte manque de franchise, et par ses nombreuses périphrases reporte la pensée vers les tirades de la tra|;édie impériale. La délibération des triumvirs est écrite d'ini bout à l'antre avec une vi(;neiir toute cornélienne. L'élévation, la noblesse, la familiarité, sont les caractères distinctifs de cette belle et (;randi' scène. »

D'accord avec l'auleiir sur les principes qu'il pose, nous no pouvons ndinellre l'application qu'il en fait en détail, et il nous seinl)le (ju'il est en [)Ieine contradiction avec luimême. Ainsi il blâme « la conversation politique du premier acte, comme ne nous apprenant pas grand'chosc. » Cependant il vietit de dire : <( Il m) faut pas né^li^er de nous peindre à grands traits l'état de la Lrance après la mort de Louis \VL » Or il est impossible d'imaginer une peinture plus grand<î et plus vraie de la situation politique (jm; celle qui ouvre la [)ièce au premier acte. Cha(jue persoimage est admirablement mis en scène , parle le langage qu'il aurait teim, qu'il a tenu dans la realité, (iliaque mot est prescjue de rbi>toire, chaque vers est un enseignement, une piiTre d'attetite (|ui servira dans le développement ultérieur de la pièce. Peut-être, [)our apprécier ce mérite, faut-il connaître la i; évolution plus a fond que (iustave iManche, qui était surtout un critit|ue d art. Madame Itoland, Vergniaud, liarbaroux , Siéyes et Danton sont «les portraits vivants. Pour nous, la scène du lian(|uet n'est pa*» un >éritable hors-d'(ru\re, comme le dit (iusta>e Planche, c'est un véritable chef-d"(eu>re égal a la délibération des lriuin\irs.

(XCLiv BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

Il en est de même de la scène des faneuses. Pourquoi, dit Gustave Planche, cette idylle qui dépayse le spectateur? A quoi bon nous montrer Charlotte de Corday occupée de travaux champêtres? à quoi bon la placer sur la route suivie par les Girondins fugitifs?

La réponse à ces questions se trouve quelques lignes plus haut. « Tous les témoignages s'accordent à nous montrer Charlotte de Corday comme une femme faite pour aimer la vie de famille. . . Si l'héroïsme a triomphé dans son cœur, le triomphe n'a pas été obtenu sans combat. C'est dans cette lutte intérieure que le poëte doit chercher les principaux développements de l'action dramatique. . . » Eh bien alors, laissez-le donc préparer ces développements, montrer Charlotte au sein de la famille, jouissant pleinement du bonheur que peut donner la vie domestique. Ponsard avait exécuté de point en point la théorie tracée par le critique. Que lui demandait-il de plus? Nous ne pouvons le comprendre, non plus que cette chicane tirée de la rencontre des Girondins sur la grande route. Il fallait bien qu'à un moment quelconque les Girondins et Charlotte fussent mis en contact : le moyen imaginé par Ponsard est des plus heureux. Nous ajouterons surabondamment qu'il est non-seulement vraisemblable, mais vrai, puisque Madame de Bretheville possédait une maison de campagne à une lieue de Caen , située sur une grande route que des fugitifs pouvaient parfaitement parcourir. — L'idylle antique qui ouvre le second acte est donc ravissante de fraîcheur, de grâce , et elle a de plus la vérité pour se défendre conlre la critique écrite. A la scène, des morceaux pareils n'ont pas besoin d'autre apologie que l'entraînement du j)ublic, qui ne les condamnera jamais.

M. de Lamartine a été dupe de la fable de Franquelin,

DE CHARLOTTE DE COUlJAY. cccln

mise en circulation par Paul Delasalle dans la Mmmqin' fie l'Ouest.

11 a été également victime d'une autre historiette du même recueil , qui a imaginé de représenter (Charlotte de Cordav lisant Faublas à haute voix devant plusieurs dames. (V. l<Si(î-l8i7, p. 138.) Seulement le bon goût de M. de Lamiirline l'a averti de ce qu'il v a>ait d«' choquant dans cette anecdote, qui se réfutait par l'excès de son invraisemblance. Aussi il l'a atténuée et il s'est borné à dire : « Les livres passionnés ou légers de l'époque, tels (pie X HéhLse ou Fauhlas , étaient feuiUclés par elle. » (V. volume M, livre W, p. t20i , édition tourne de ISi7.)

Ponsard, avec sa probité littéraire bien connue, a repoussé l'atténuation, plus dangereuse cjue l'imputation primitive. Il a fait (lire à Barbaroux, répondant a Louvet et peut-être dans la pensée du poCte à M. i\v Lamartine :

Charlotte n'a pas in U»s amours ch- Fauhltts.

(Acte III, scène ii.)

Gusla\e iManche rejette aussi la possibilité de cette lecture [lar une jeune (ille boiuwHe, et il ajoute que le nom seul (lu livre doit od'enser sa pudeur et sa Herté. Le souvenir de 1' aubliis intervictjt donc, selon lui, assez mal h propos.

Nullement :

Ponsard a sui\i M. de Lamartine, c't»»it incontestable; il le cite lui-même dans une note, p. loti de la première édition. Mais on a exagéré lors(|u'on a dit « (|u'il n'avait fait (ju'exhumer l'épisode de Charlotte de Cordav du liue des Girnru/his et embaumé dans des vers épiques I.Vnge de r. Assassinat. » Non-seulement il m* la pas copié servilement, mais il l'a discuté librement. La scène qui nous <vcupe en est la preuve. La vierge qu'il voulait repré>enler,

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