‹ Charlotte de Corday et les GirondinsChapitre 60 sur 97 · DANTON · texte numérisé non relu

DANTON

J'entends : une façon de tuer pastorale.

L'auteur allemand traduit :

Versteh : das ist ein pr lester lie lie s Morden,

c'est-à-dire, c'est une façon de tuer sacerdotale (priester-

DE CHAULOTTi: DK COUDAY. ccclxwii

liches). II aurait fallu dire /œnf/lic/tcs, ou mieu\ encore KhjUiaclœs. Il a élé induit eu erreur par I anihijiuilé du terme, qui en français a deux acceptions. Au sens propre, pastoral est l'adjectif dérivé de pasteur, herper, et il désigne ce qui aj)j)arlient au\ gardiens de troupeaux cl ce qui en dérive : une houlette pastorale, les viœurs pasto^ raies. Au figuré, /^^.s*/^;-^/ s'applicpje aux prêtres, appelés, par métaphore, les pasteurs de leurs ouailles, et le mol a alors un sens purement spirituel : Un sermon pastoral^ etc.

On comprend donc la méprise : Danton rnillr Robespierre de la Terreur hypocrite qu il dépeint, et dont il voudrait faire une idylle, une bergerie. Il n'entend pas parler d'une façon de tuer ecclésiaslicpie. 11 v avait là un écueil, sur le(juel il était trés-pardo[uiable a un rtranger de toucher, surtout alors que le terme de [»asleur, jtastor, est usité dans le culte protestant comme svnonvme de prêtre, curé .

La langue que [)arle Ponsard est une langue savante, empreinte de tournures cornéliennes , pleine d'allusions et d'images souvent rendues par un mot ellipticpie. Généralement le traducteur a triomphé de ces diflicultés avec bonheur. Ainsi Babaroux dit (ai te III. scène i) :

Oh! j\iiiiiais mon pavs d'un amour incoiiiiii. De (•«' |ilriii drvoucmeni (jurl fin il m'est revenu?

In amour incannu, pour inouï , ou inconnu^//Ar///«A»r#.' Il faut reconnaître que l'expression était vague et d'un sens douteux j)our nous-mém«*s. L'auteur allemand a traduit :

Niein.ils liai Lincr mrhr sein L.mkI (;iliil»l. Nul naiiiia son |)av.s |am.iis de pliiN d'.iiiitMn.

C*esl une paraphrase, niais elle est juste; dès lors clic

cccixxviii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE •

est irréprochable, et l'on peut dire que le traducteur s'est tiré là d'un pas difficile.

Au point de vue de la langue allemande, nous tenons d'un publiciste éminent de l'Allemagne, très-puriste pour lui-même, que la traduction de M. Bœhm est d'une grande pureté de style et d'une correction parfaite.

En sorte que l'œuvre de Ponsard a trouvé un sérieux et digne interprète. Si la pièce traduite a été jouée sur les scènes de l'Allemagne comme le drame de Sept Heures, la gloire du poëte français n'a point eu à en souffrir, et le nom de Charlotte de Corday, toujours sympathique aux Allemands, a été vengé du travestissement burlesque sous lequel il leur avait d'abord été présenté par Victor Ducange.

Nous n'avons pu savoir si la traduction a été représentée.

Une traduction étant toujours un hommage rendu soit à l'auteur d'une pièce, soit au sujet traité, nous avons dû rechercher avec soin si l'exemple de l'Allemagne avait eu des imitateurs dans les autres pays de l'Europe.

Le peuple anglais a été de tout temps passionné pour les actes qui frappent fortement l'imagination, depuis l'héroïsme jusqu'à l'excentricité. Il s'était montré de prime abord avide de ce qui rappelait un coup aussi hardi que la mort de Marat. Dès le mois de mai 4794, au nombre des scènes à caractère figurées au Ranelagh de Londres, on avait vu une Charlotte Corday, sortie du tombeau, agitant un poignard ensanglanté à la poursuite de Robespierre, qu'elle jurait de maratiscr en temps et lieu. (Discours de Barere, séance de la Convention du 24t prairial an II). La Jeune Normande, de E. J. Eyre, jouée aussi en HOi, était

DE niIARLOTTi: DK rOUDAY. ccclîlmx

une autre manifestaliori du mOme sentiment, qui pouvait promettre une série d'œuvres analogue à celle qu'on rencontre en Allonia^Mie. Il n'en a point été ainsi, sauf un roman publié en 18 40 (Charlotte Corday, an historical taie by Rose Lllkn IlENnnvKs, aullior of Joan of Arc. I. W. in-8°).

Lonjïtemps le silence s'est fait en Aiiiileterre sur le nom de Charlolte de Corday. Cependant la curiosité n'était endormie qu'en apparence.

En I8(i.*3, lors d'un voyage fait en Kcosse parle prince et la princesse de Galles, des scènes historiques furent représentées dans un diàteau (pu* les aujjustes visiteurs avaient honoré de leur présenciî. C'était au lopis de Mar, dans le comté de Fife; à peu de distance de liraemar. Le prince portait le costume des hiphianders, le tartan roval des Stuarts, et la [)rincesse le tartan Victoria. Là, en présence d'une assendjiée aristocratique, on exécuta divers tid)leaux, entre autres Mario Stuart et Charlolte Corday. — Le Gdlujnani s Mcssitu/vr du 2 septembre AHiWi donna le programme de la représentation en (es termes :

CIlAIU.OTTi: COIIDAY

CONTI Ml'l \ I IN(. ml: l'Kill.l UMFUIll. IIIJI IMCTTION.

Chai nf LuKJdj lion. Mi=8 WniTK.

GiJoU'r .M. \\ . Kk.nnkdv EhSkiNE.

C'était la mise en scène de la toile d'un arti>le anglais, M. NVard , qui a représenté Ilauer peignant Charlotte Corday dans sa prison. \' Ilha^trntvd Lotuion fictcs, Y. ht Journal (fi'brunrii \Hi\\)), et Y Illustration française ont reproduit ce tableau par la gra\ure sur bois et sur nrier.

Si la tragédie de Charlotte Corday par Ponsard n'a

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pas été traduite en anglais, elle est du moins considérée comme un livre classique. Ainsi, elle a été éditée à Londres en français, avec des notes anglaises, historiques pour la plupart, rédigées par M. le professeur C. GassaP, de manière à en faciliter l'intelligence. Nous avons dit nous-même que la langue parlée par Ponsard devait être fort difficile pour les étrangers. Les Anglais, avec leur esprit pratique, ont trouvé un moyen de diminuer la difficulté du texte sans ôter le charme d'une lecture faite dans la langue originale. C'est un procédé inconnu ou peu usité chez nous, et dont l'exemple nous paraîtrait bon à suivre. .

INi I'American book catalog, qui contient le relevé de la bibliographie américaine jusqu'en 1869, ni les catalogues subséquents, n'indiquent de traduction américaine de la Charlotte Corday de Ponsard; mais la pièce en français et la tragédie allemande de Zschokke se trouvent dans la bibliothèque publique de Boston , la meilleure des Etats- Unis. C'est ce que nous écrit M. Paul Rameau, notre ami, consul de France à Boston , qui a bien voulu faire pour nous les recherches les plus consciencieuses.

En Italie, nous avons dit quelles causes s'étaient longtemps opposées à ce qu'un drame tiré de la Révolution française parût sur la scène. Depuis que l'Italie a reconquis son indépendance et reconstitué son autonomie, la même raison n'existe plus. Mais la nation italienne a eu à traverser tant d'autres transformations de tous genres, qu'elle ne pouvait guère songer à la traduction d'une œuvre étrangère, déjà reculée, même pour sa propre patrie, dans

^ CiiAi'.LOTTE CoRDAY, 3 Tragedx) by F. Ponsard, edited wilh english Notes and Notice of Ponsard by Prolessor C. Cassai, L. L. D. of Universily Collège, London. — London, Trubner and Co., 1867. 1 vol. in-ri.

DE CHARLOTTE DE COUDAY. ccciwxr

un cerlain éloignemenl. Toutefois nous avons chorilié ù savoir, par des renseij^nemenls pris directement en Italie, si une traduction n'aurait pas été faite, soit à part, soit dans les (ouvres complètes de Ponsard. Mais, d'après une lettre de M. Pietro Clausetli, le izrand éditeur de Naples, en date du 1'^'^ août 1871. il n Cn e\i>te aucune (poterc contare c/ie non ejt'stc). Il jijoute : « Il pourrait en avoir été imprimé une a Milan, mais cela n'est pas probable, parce que j ai examiné les divtîrs catalogues de Milan (jui concernent ces sortes de publications. » Nous avions au>si écrit à Milan, et n'en ayant pas reçu de réponse, nous devons en conclure que la présomption de M. Clausetti était juste.

Pour l'Espagne, la tûcbe était plus f.icile. Un Dirtnunaire (jcncral de bibliof/mphie csjjatjnole a été publié, en 18(i2, par don Dionisio Hidalgo. 11 suflisait de le consulter. Nous avons donc pu nous assurer que jusqu'à cette époque il n'avait pas paru de traduction espagrx)!»* de la Cluirlotte Corda y de Ponsard. Depuis lors, des catalogues de pièces de tbéAtre , (pii nous ont été obligeamment communi(jués par la maison 1^. Dermé-Scbmilz, librairie espagnole, rue Favart, 2, nous permettent de penser que les ciioses n'ont pas cbangé depuis 1S(>2. M. 1. M. (iuardia a bien voulu nous faire savoir aussi qu'il ne connaissait aucune traduction espagnole ni portugaise de ce genre.

H existe une traduction de la tragédie de Lucrèce^ en langue polonaise et en vers, par Alexandre Lit\ri>ki, Paris. 1851. L'auteur |)ouvait avoir poursui\i son «ruvre et traduit la tragédie de Charlotte Cnrdtnj Notre excellent collaborateur M. Pilin>ki et M. M>slvie\\ilz ont bien voulu faire des reclierclies, (pii n'ont abouti (ju'a un résultat négatif.

Nous n'entendons, au reste, assumer la respon>abililé

cccLXXXii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE .

d'aucune affirmation. 11 est si difficile, en pareille matière, de connaître la vérité dans son propre pays, qu'il serait téméraire de se prononcer sur ce qui a été ou n'a pas été publié chez les autres. Nous serions heureux de nous être trompé : nous le répétons, une traduction est toujours un suiïrage, et nous verrions avec plaisir augmenter le nombre des témoignages de cette sorte rendus par l'étranger en faveur d'une œuvre éminemment nationale.

Avant de quitter la tragédie de Ponsard, nous avons encore à vider une question qui s'y rattache et qui nous a longtemps arrêté.

H nous avait été affirmé qu'il existait à Bruxelles une tragédie de Charlotte Coi^day, par M. le baron Frédéric de Reiffenberg, deuxième du nom, fils aîné de feu M. le baron F. de Reiffenberg, érudit et littérateur belge distingué. Cet exemplaire, disait-on, était unique : il ne se trouvait ni dans la bibliothèque de Bruxelles, ni dans la bibliothèque particulière du roi des Belges, ni chez aucun amateur connu. Mais M. Buisson, auteur de travaux sur la Révolution, notamment d'une Biographie de Thér oigne de Méricourt ', et M. de Reiffenberg fils lui-même, se sont accordés pour nous apprendre qu'il y avait là une méprise.

M. de Reiffenberg fils, qui lui aussi a conquis une place honorable parmi les hommes de lettres français, a préludé à ses ouvrages par une Ode à Charlotte Corday, que Quérard a enregistrée dans, son recueil périodique de Bibliographie sous le nom de PoCime, vol. 11, p. 144. L'auteur, encore jeune, avait envoyé sa pièce à Ponsard, et celui-ci l'en remercia par une lettre dans laquelle il traitait fraternellement l'œuvre de M. de Reiffenberg, et l'appelait " une

^ Ou mieux de Marcourt. Cette biographie doit paraître incessamment.

DE Cil AU LOTTE I)K COUDAV. ncrxxxxiii

sœur de sa tragédie, en strophes lyriques, pleine de beaux vers. » Cette lettre de Ponsard fut publiée par extrait dans le Panf Iléon bibUofjrnpliiquc universel d'Albéric de liusnes. Paris, 18r)i, article de M. L. C. Combarieu. Kt c'est ainsi que s'est répandu le bruit que la Belgique avait proihiit une troisième tragédie sur Charlotte de Cordav autre que relies de M. r. Digand et de M. Gasc. 11 n'en est rien : u Je n'ai fait ni tragédie ni drame sur Charlotte Cordav, nous écrit M. (le Heineribcrg; si on a pu croire le contraire, la faute en est certainement à Ponsard, (jui avait traité avec trop d'indulgence les modestes strophes que vous connaissez. » (Lettre du i août 1871.) Il faut donc qu'il demeure bien entendu qu'il n'existe ni drame ni même de poOme de iM. de Heill"e[d)erg, mais seulement une ode en treize strophes et en vers Ivriques '.

* Nous n'en citerons que deux, qui nous semblent une seconde vue de lu toile de Uauer que le jeune poêle, encore au collc'ge, ne connaissait pas alors. Il fait le portrait de (charlotte, et dit :

Soi» front lar,^e , élevé , parfois pli&so et se penche Creusé d'un sillon soucieux.

C'est ce qui avait frappé M. Philirèto Chasies dans la gravure que nous avons publiée, a Le portrait de Ifauer, dit-il, nous la montre un sourire sur la bouche, un pli sur le front, deux sijines qui di>enl tout... » Et plus loin, .M. Cliasles revient do nouveau sur ce sdlon caractéristique, entrevu par M. de ReilTenber;:

Le.s traits sont purs, liariiionl»'u\ , sulidrs . tout a lait lU* rac«* ii«»rmande; la bouthe tsl p«titr it tres-ourU»'; t-nlro dfu\ sourrilsdniil», ll^^, égaux, placés sur une Hune preî»<|Uf |»arallèle, se creuse le sillon rettou-

/«///p f/e M ro/o/;M, II" ^i^ln' «l'un»' «Unriiiiiiiti "■ iilc ("•-'

Kuiui'iiiJe. Point di- poM", pas d'afù'clatiun. ^l' u là dw»

cccLxxxiv BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

CHARLOTTE CORDAT, dramatisches Gediclit von JcLius Bamme. (CHARLOTTE CORDAY, Composition dramatique par JuLius Bamme. ■ — Magdebourg, imprimerie de Walter Delbuuck, 4852.)

Cette pièce ne paraît pas avoir été destinée au théâtre. Elle n'est point divisée en actes proprement dits. 11 n'y a point en tête une liste d'ensemble portant le nom des personnages; seulement les scènes, qui se succèdent au nombre de cinq, sont distinguées par des titres indiquant l'endroit où elles se passent. Il n'y a du reste aucun avertissement qui fasse connaître les intentions de l'auteur. Il semble avoir voulu indiquer, autant que nous pouvons le conjecturer, qu'il s'agit d'une œuvre d'imagination (dramatisches Gedicht) plutôt que d'une étude historique comme la pièce suivante (eine historiche Tragœdie). C'est une série de conversations métaphysiques dont les interlocuteurs se livrent aux analyses les plus subtiles, à la dissection microscoj)ique des sentiments les plus déliés. Nous y trouvons une réminiscence évidente, au moins quant à la forme, du demidialogue, Ilalb-gespraech, consacré par Jean-Paul Richter à Charlotte de Corday dans les Tablettes de iSOl. Mais dans cet ouvrage, Jean-Paul agite la question de la légitimité de l'acte accompli par Charlotte de Corday; les subtilités sont donc à leur place, et les obscurités sont rachetées par les lueurs (jue ce charmant esprit sait répandre sur ses productions. En est-il de même ici lorsque Charlotte est

DE CHARLOTTE DE CORDAY. ccclxxxv

près de mourir et qu'elle disserte avec Adam l.ux sur l'amour? Les nébuleuses que l'auteur a épaissies autour de sa pensée sont-elles sulTisamment accessibles au vulgaire? Nous avouons notre insufllsance; nous avons fait nos elForts pour donner une idée d'un ouvrage qui nous paraissait sérieux : mais trop souvent nous n'avons pas réussi ù percer des profondeurs au-dessus de notre portée.

Tel qu'il est, ce pasticbe oiïre encore un inténH réel pour nous, en ce qu'il se rattache à la dissertation de Jean- Paul, preuve nouvelle que les œuvres dramali(|ues composées sur Charlotte correspondent presque toujours a quelque ouvrage historique ou philosophiipje (jui les a précédées.

LA DKMKinK DE CIIAKLOTTK UK iORDAV. CHARLOTTE, MADF.MOISEM.E DE PORflIN.

f-or»[; «'iilivticii entre ii> d«'iix jcuiics lill»'.-». — (iliarloltc reproche à iiiadcinoisi'lle de rorbiii de ne pas avoir »uivi mm eonscil, et d'être revenue à Caen (probablement après un premier essai d'émigration). — Celle-ci s'excuse sur s.i médiocrité,

— elle n'a rien à espérer, rlm A perdre — sur son amitié |)our Charlotte, (|iii lui tient lieu de tout. — Elle ne eoiiseiilira à m» séparer d'elle <ju'à uni? eoudilion. — I.afjnelle? (/e>t «ju'ellr* renonce à la solitude '. — Mais, n'pond Charlotte, sais-tu ce que

* M. Michelel a dit au5si :

" Kfi rc'^ird.mt Itit-n dans s»s)cii\ tri>t«'Mt «lou\. on smt ruron* uni* rlin»« qui, peut-tMrr, «xiilinuo tout»' sa d«>tin<'«* : rite avait toujours tté truie.

— Oai, c'est là Tuniqun choso qu'on trouve |m'U rassurante en elle. Dan^ cet être charmant et bon, il ) «'ut rotti* sinistré |iui>same, h* démon d<> U solitude ' Histoire de lu lU^volution, \<>l. ti. p. li?.

I/aulour allemand s' est-il inspiré do ce pas>age? Ou y a-l-il eu coïncidence d'idées entre les deux écrivains? Les deux ovw -ru la mémo année, en <853. Mais le volume de M. Miclu .* : .. ... ilo mis en vente quo le f.J aoiU {Journal lU la librairie), nous en concluons (luo l'auteur allemand n'axait pu le connaître quo dtûîciicmoot, et qu'il y a eu rem onlre dune même idée.

cccLXXXvi BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE - '

tu me demandes? C'est me dire : sois guérie. Or, placer le fiévreux sur sa couche de douleur, ce n'est pas le guérir de la

fièvre! Tu détestes donc les hommes? ~ C'est trop dire. Je

suis née avec un défaut : le scepticisme, l'impuissance d'estimer personne... Si tu me montrais un homme qui pût faire naître en moi ce sentiment d'estime, je voudrais sortir de la mort et du tombeau, non pour me placer sous ses pieds, mais pour m'élever jusqu'à lui!... Hélas! toutes les monstruosités^ parmi les hommes trouvent leur place, leur consolation, leur justification; mais une monstruosité féminine, c'est une méprise de la nature, et son existence est vouée aux plus redoutables tourments.

Mademoiselle de Forbin. — Cependant la Providence a coutume de se servir des femmes pour les actions extraordinaires.

Mademoiselle de Forbin rapporte ensuite à son amie

qu'une partie des députés expulsés de la Convention, parmi lesquels se trouvent Petion, Barbaroux, Louvet, sont arrivés à Caen, et vont former un comité central des départements. Un grand nombre de volontaires s'apprêtent à marcher sur Paris. Charlotte ne voit en eux que de pauvres rêveurs qui vont recommencer à laisser couler, comme des enfants, le cours de leurs espérances, après tant d'essais manques de leurs théories... après tant de variations de l'ancien thème. Il faudrait que leurs discours pussent entraîner les masses, les pénétrer de leur foi... les animer de leur enthousiasme. Tu ne crois à rien, dit mademoiselle de Forbin. — Je crois à tout, même à cet axiôuio : Nous sommes au moins ce que nous sommes, seule-^ ment nous ne sommes plus. Les anciens peuples étaient jadis dévorés par les nouveaux; maintenant ils sont arrivés à un autre genre de mort, le suicide. Pauvres âmes que celles qui ne voient dans la Révolution que la Révolution, qu'un combat pour la conquête de nos droits!... Il nous faut bien plus : notre appétit de géants est insatiable, seulement c'est un appétit égoïste... A tant de maux, Charlotte ne voit qu'un remède, c'est un anéantissement complet d'où surgira une rénovation générale. Tu hais donc les révolutionnaires? demande mademoiselle de Forbin. Ardemment, répond Charlotte, et cette liai ne est ma dernière force... Je les hais pour leur bassesse,.

Di: CHAKLOTÏI- DE CORDAY. ccclxxxvh

pour leur lâchetô, pour leurs achilations envers la populace; je les hais pour les déceptiofjs qu'ils m'ont causées; je les hais peut-être parce que j'en suis jalouse, car nous avons la même fièvre, le uiruie systèuie de l'anéantissement. ,. Nous aurions pu marcher enseujble, mais ils ont repoussé cette alliance.

Madf.moisf.llk de Forbi>". —Tu plon};es tes ref;ards si avant sur le torrent révolutionnain", que le verti(;e (littéralement Vonfline , Aix) finira par t'entrainer dans ce (;rand fleuve.

Charlotte continue à se livrer aux plus <''lran(;es n-veries, jusqu'au moment où madeuioiselle de Torhin l.i \ovant parvenue au dernier dr{|ré de l'aberration et du dé{;oùtde toutes choses, en profite pour lui parler de sou ami Uelsunce, de la haute estime qu'il aconcue pour elle. Il ne demanderait pas d'amour, comme les autres prétendants, il voudrait h* conquérir... Jusque-là il lui suffirait iViin lien purement extérieur, que Charlotte pourrait hri>er (piand il lui plairait. 11 pourrait t-tic un adversain' rcnloutable (pour les Girondins). C'est Itelsuuce, dit-on, qui a contribué le pln> à appeler les Girondins à C-ien, <|ui est prêt A les soutenir de toute sa puissance '. Charlutti* consent, et M. de lUdsunce se présent**. La hanchis** de ses premières paroles plait à Charlotte, mais bientôt Hrisnnce hii propose de fuir, de quitter la FLince. Alors elle pen>e <pie ci? n'est (|u'un amoureux vuljjairc, elle le dédaijjne et mmpt l'entretien. — Mademoiselle de Forbin, «jui revient, est à sou loui l'objet de son indi(;nation; elle la coufjédie en exprimant l« désir de ne plus la revoir. Restée seule, elle se* félicite d'être libre, de ne pas avoir accepté les chai nés qu'<»n allait lui imposer... On entend au dehors les »ris de : .-/ has Afarat ! L'infâme! s'écrie Charlotte, il si'ra toujours maudit; mille bouches prononceront sa malédiction, nulle main fu> le frap|x>ra ' — Au ménuî instant uiu? servante accourt et apprend à sa maîtresse que M. de Relsunce vient d'être assassiné par un a/;eiu de Marat... Le coupable a avou»' son crime, déclaré (pu I en

• Il y a là un anaclironisme cho<]uanl, inailmissible. .M. <: ce

péril le 12 août tTs'J, peu de jours âpre"» la pris*» do la li... «Hi

ne peut donc, sans violer oulrageusenicnt l'histoire, le faire \i\rr en 1793. le mettre en rapport avec l<s Girondins, qui ne dalcnl que de l'Asseinbléo législative (17'J 1-1792).

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était l'instigateur, et est parvenu à prendre la fuite. Toute la ville est soulevée, les enfants eux-mêmes crient : A bas Marat! La fureur est à son comble...

Charlotte {seule). — Quelle pensée se dresse devant moi ! Si je tuais cet homme que tous détestent, que tous maudissent, et devant lequel ils tremblent tous? Si de mon abaissement je m'élevais jusqu'à la hauteur de cette action? Oui, cette action est à moi; j'ai détesté un être, il doit périr; il n'est plus; mais non, l'œuvre n'est pas encore accomplie; l'action reste mienne; elle est cachée dans mon sein, elle se développe avec mes sentiments intimes, elle s'élance au-devant de moi... Mais si un autre l'exécutait pendant que je parle? Je suis là , grandissant, m'enorgueillissant par cette conception, un autre pourrait déjà l'avoir réalisée. Il ne me resterait plus qu'une déception. Hâtons-nous !

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