PIN DU CINQUIKIIE ACTE
CHARLOTTE CORDAV, Trntjêdie en cinq actes ^ dans les œuvres dramatiques de Vilijkt, l. I", (>. l()7-lî>8. Riom, 1858. ÏVlit in-8' (BibL iiat., V, 05-9).
PERSOSSAGES :
Maral, 1 j
Robc-îpierre, ' Jacobins, I Saint-Jusl, ) / dépuU^ à la Convention.
Onadcr'*' I Girondins, I
(charlotte Corday.
Constance, sa parente.
Julien, sccn'iaire et ami de Marat.
Soldats. — Peuple.
La scène est dans une salle du Palais- \at tonal , coiUiguie à celle où la Convention tient ses séances.
La tra'çédie est précédée d'une lettre adressée a .M . Jliiers, en lui envoyant une copie du manuscrit. On v remarque ces lignes :
u J'avais roiitiadr une «Icile criv» i> \<>iis. Monsieur. C*eft vous qui m'avez donné l'idi-c de rr |HM'iiie; r est aNCC votre excellent on v rafje dr la Révolution française à la main que je l'ai composé. J'aurais iMMUcoiip drsiré qu'il eût été plusdiync de vous; mais trouverez-vous peul-4^lre «pic c'est encon* a*s«i pour un liomme <pii n'a reçu aucune instruction, qui nu jamais eu de niaitres; aussi ne sais-jt» ni latin, ni gre»*» ni français. C'est piiit-i'lre ù ce titre que mon ou\raf^e mérite quelque attention de votre |>art. •
ccccvi BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE *
On ne saurait être plus naïf, et cette sincérité désarmerait la critique pour des fautes commises contre la correction de la langue ou contre la régularité de la prosodie. On aimerait même ces défauts chez un autre maître Adam qui, sans instruction et sans livres , aurait tenté instinctivement un essai de tragédie pour payer son tribut d'admiration à une action héroïque. Mais l'auteur n'est pas un illettré véritable; il prend le titre de Secrétaire de la Sous-Préfecture de Gannat. Son langage, sauf quelques locutions qui sentent le terroir, n'est nullement incorrect; ses vers sont bien faits, et parfois bien frappés. Là n'est pas l'objection contre lui. Son péché est d'avoir méconnu la vérité historique , de s'y être montré rebelle, alors qu'il déclare avoir eu sous les yeux en travaillant le premier historien de la Révolution française.
Le début de la pièce met en présence Yergniaud et Robespierre; ils dissertent amicalement sur la marche de la Révolution, Marat survient (Se. ii), et la conversation continue non moins calme, ainsi qu'il convient entre les membres d'une commission parlementaire. Ce n'est pas, à coup sûr, dans M. Thiers que l'auteur a trouvé l'idée d'un rapprochement aussi impossible , Yergniaud donner la réplique à l'homme qu'il avait représenté « comme tout dégouttant de calomnie, de fiel et de sang, élevant sa tête audacieuse audessus des lois! » (Séance de la Convention du 25 septembre 1792. — Moniteur du 27, n' 271. Yol. XIY^ p. 50, de l'édition Pion.)
Au second acte, Guadet offre à Charlotte sa fortune et son bras, qui ne sont pas, dit-il, à refuser.
C'est un prétendant d'une nouvelle invention à ajouter à la liste déjà trop longue des amoureux fictifs imaginés par les romanciers du théâtre.
DE CHAULOTTE DE CUUDAY. ccccvii
Charlotte refuse cependant ce parti, quelque avantngcui qu'il puisse ôlre, et on n'eu devinerait jamais la raison :
Elle aime Marat!
On ne nous croirait pas sur parole, citons l'aveu du coupable.
c( On me reproche, dit-il dans la préface, comme une » faute énorme d'avoir rendu Charlotte amoureuse, et sur- » TOLT DE Marat.
» Il est démontré (ju'il ne peut v avoir de tragédie sans » une intriiiue amoureuse : j'ai du suivre le torrent... m (Page 110.)
Nous crovons que l'auteur aurait mieux fait de suivre les conseils judicieux qui lui étaient donnés et qui lui signalaient comme une faute énorme ce (pii est , en ellet , une aberration sans exruse , puisqu'elle a été commise avec préméditation.
CHARLOTTK COKDAV, Trntivdic en cinq actes vt en ICI s y par .ï. I». Sallls, Député girondin, publiée pour la première fois, d'ajirés le manuscrit original, avec une lettre inédite do iJarbaroux, par M. (ieorge Moreau Chasion. INiris, J. .Miard, éditeur. Mncc<;i.\iv. Imprimerie de Lepoitevin. — Iti volume grand in i°, sur superb(î papier de hl , de 'i2'i pages. — Annoncé dans le Juiirnnl de la Lihrnirir du 23 juillet IS04, sous le n" ()7.*U.
Trois fac-similé sont joints à l'ouvrage cl reproduisent :
Le premier, un des feuillets du mariuscril ;
Le second, la lettre écrite j»ar Ilarbaroux à Salle;
ccccviii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE '
Le troisième, l'Adresse de Charlotte de Corday aux Français (appartenant à M. Feuillet de Conches).
Par une attention ingénieuse et délicate, l'éditeur a dédié sa publication à François Ponsard, comme « au dernier fils du grand Corneille, ayant eu Salle pour devancier. »
Nous n'avons rien à dire de la tragédie de Salle, dont notre ouvrage tout entier est le commentaire, et rien à ajouter à l'opinion que nous avons déjà émise sur la splendide édition de M. Moreau-Chaslon. (Voy. p. v.)
Nous répéterons seulement que cette édition est épuisée depuis longtemps. C'est l'éloge le plus flatteur pour un éditeur, surtout lorsqu'il s'agit d'une édition d'érudition et de luxe.
Le premier qui ait parlé de la tragédie de Salle est le Journal des Débats. L'ouvrage avait paru le 23 juillet, l'article est du 25 du même mois, et il occupe le feuilleton consacré à la Semaine dramatique, dans son entier. Nous y retrouvons M. Jules Janin toujours infatigable, toujours aussi jeune qu'au temps où il passait au fil de sa plume le mélodrame de SejJt Heures, en 4829, et faisait défiler successivement en revue la comédie de Régnier Destourbet en 4831, le vaudeville de Dumanoir en J847, la tragédie de Ponsard avec ses péripéties multiples (1850-1870).
Le critique se montre plein d'indulgence et de courtoisie envers Salle le girondin, et il le juge sans le connaître à fond, mais d'intuition, d'après ses bonnes intentions, d'après ses malheurs. « Cette tragédie, dit-il, coupée sut- quelque vieux patron des pièces de Voltaire, est innocente; elle est curieuse, et n'est que cela... » 11 ajoute : « La simple histoire de mademoiselle de Corday nous tiendra toujours plus attentifs que toutes les déclamations de ses concitoyens. »
DE CHARLOTTE DE COR h AV. ccccix
Puis il raconte celte simple histoire en vinjjl lignes, et ce résumé est un portrait d'une ressemblance parfaite, une biographie d'une concision éloquente :
« Il y avait en ces jours de terreur, dans la ville de Caen . où elle vivait pauvre et retin'**' à l'ombre d'une vieille tantr . une petite-fille de Pierre Corneille, relui qu'on nouiuiera jusqu'à la Hn des temps le çrand Corneille! Elle avait vinjjt-cinq ans; belle et sérieuse, on la vovait passer de loin couinie une ombre; elle était pour tous un juste objet d'admiration et de respect. »»
" Cette âme innocente et forte appartenait à J. J. Rousseau, à Voltaire, aux philosophes du dix-huitiènie sièele , et 1»'S premiers bruits de 1789 l'avaient trouvée attentive... Elle était républicaine. Elle vivait de peu, très-simple en s<»s habits, recherchant la solitude, et toujours un livre .1 l.i main... •'
Tout ceci est rigoureusement vrai.
L'auteur a reproduit ces lignes dans son Panthéon de r Histoire (Armengaud, 18(>r), in-i"), cl avec raison : il ne pouvait mieux rendre la phvsionomie de Charlotte de Corday. Au reste, s'il a constamtnent blAmé la mise en scène de la mort de .Marat sur le ihéAlre , il s'est montré Tadmiraleur constant aussi de celle qu'il a appelée « la .Norm:nide digne de Jeanne d'Arc « {La Normandie, p. <».'{ i), et son défenseur résolu, car il a écrit d'elle ce mot que nous retenons : (( Charlotte ne conspire pas, elle fait justice!... » [Dvhatx du 27 juin ISoî).) M. Jules Jatiin e>t «lonc arrivé, par la ( riti(|ue littéraire , à être un des biographes de (Iharlollc de Corday, comme Gustave Platiche, connue M. P. Chasles, et à ce litre nous croyons devoir clore celte digression par un passage, signé de sa main et de son sljlc, que nous trouvons encore dans le Journal des ïhbnts du *i«l février IS(>G :
ccccx BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
u Corneille a laissé, parmi les filles de sa maison, la plus vaillante héroïne de la Révolution française, une vengeresse appelée Charlotte Corday. On voudrait pour le g^rand Corneille une fille plus dig^ne de lui appartenir, on ne la trouverait pas. On voudrait pour Charlotte Corday un plus illustre et plus digne aïeul, on ne saurait où le prendre. Elle avait bien véritablement dans ses veines généreuses le sang d'Emilie et de Pauline. Ainsi dans cette illustre et si pauvre maison se trouvaient réunis à jamais le génie à la force, et toutes les grâces généreuses à toutes les vertus qui ne sauraient
mourir. ^
Bulletin du Bibliophile ^ etc. , publié par Léon Techener (année 1866, p. 465).
!M, Yictor Develay, de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, a consacré à la pièce de Salle un article approfondi, dans le Bulletin du Bibliophile; nous ne le connaissions pas au moment où nous avons fait imprimer nos appréciations personnelles, sans quoi nous nous serions empressé de le citer comme une autorité venant à l'appui des opinions que nous avons émises, car nous sommes heureux de nous rencontrer dans une parfaite conformité d'idées avec M. Develay.
Ainsi nous avons dit qu'avant tout la pièce de Salle était dominée par une pensée politique (Préface, p. xxiv). Tel est aussi le sentiment de M. Develay.
« La tragédie de Salle, disons-le tout de suite, plus politique fjue littéraire, est une sorte de manifeste virulent dirigé contre les homines de la Montagne. Tout l'intérêt dramatique se résume en cette question : Quelle sera l'issue du duel engagé entre l.j Montagne et la Gironde? C'est là le pivot unique sur lequel roulent les diverses péripéties de la pièce. »
Nous avons appelé le vers de Salle sur le poignard de Bru-
DE CHARLOTTE DE COIUJAY. ccccxi
lus, le vers du siècle et le seul de la pièce. M. Develav dit en d'autres termes, mais dans le m(^rae sens :
u de vers, que Corncillt» n'rûf pas désavoné, est admiraMt* d'à-propos; comme éclair prrnir^cnr de la foiidro, il nnnonrr h» liras vcnfjeur de Gliarlotle T.onlav. »»
Enfin, sauf quelques nuances légères, il y a identité entre nos observations sur le peu d'animation et de couleur locale de la pièce de Salle (p. xxiv et le jugement porté sur le même point par M. Develay.
<( Salle, sans contredit, «'-tait rhommc le mieux préparé pour dessiner sur la scène la (jrande fifjure de Gliarlotle Corday. 11 avait vécu de la vie tragique de 93; Danton, Roln-spierre, Maiat , il les avait vus, il 1«'S avait eiiternlus, il les avait combattu^ à la tribune nationale, dans les clubs, dans les journaux. 11 jouait plus qu'un rôle avec eux, il jouait sa tête. l'Ai bien, ce contact permanent, cette excitation incessante qui auraient dû puissamment réa(pr sur Salle, ne lui ont inspin'' que des es<|uisses lourdes et forcées, qu'un ton le |)lus souvent déclamatoire et faux. Quelque> pensées ft»rte> , quebjiie.s \ers beureux, épars eà et là, ne sauraient elfarer la monotonie de l'ensemble. A l'exception de Chai lotte, <lonl la physionomie est accusée avec une certaine vigueur, \*^ caractères de ses personnages sont travestis à force d'exagération, et perdent par là tout le prestige de rinti-rèt. "
(( H jouait plus qu'un rôle, il jouait sa tète. » C'est presque le mot d<* Ihimas (V. ri-dessus, p. i). « Salle croyait composer une comédie... c'était une tragédie, où il devait (igurer lui-même. »
Ilrvuc (!>• rinsintrtion puhlifiuc, w" du I" novembre lKt;4, p. :>'12. — Article de M. J. M. C.nnrdia.
« La lettre de iJarbaroux nous parait lre>-rem uqniMc,
ccccxii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE'
dit M. Guardia, et si bien , qu'il n'y a presque rien à ajouter après son jugement plein de raison et de franchise. » En sorte que la critique de Barbaroux devient celle de M. Guardia. On sait quelle en est la portée : c'est la suppression de la pièce. Aussi M. Guardia se pose-t-il, en terminant son compte rendu, la question que nous avons examinée nous-même :
(( Salle était-il capable de profiter des justes observations de son ami , et de refondre sa tragédie ou de la jeter au feu? Peut-être eût-il recommencé et mieux fait, sans l'impitoyable guillotine. Ponsard a rempli le vœu de Barbaroux... »
Dans notre pensée, Salle n'a pas été arrêté par la guillotine, puisqu'il a eu le temps de composer son conte de V Entrée de Danton aux Enfers, Il aura compris que la tragédie n'était pas sa vocation, et il s'en est tenu à cet essai, qui a eu du moins le mérite d'inspirer à Ponsard le projet de corriger son cinquième acte (V. ci-dessus, p. cccxxx). Salle aurait ainsi contribué à remplir, suivant l'heureuse expression de M. Guardia, le vœu de Barbaroux, non par lui-même, mais par des mains plus habiles. Malheureusement la mort de Ponsard s'opposa à la réalisation du dessein qu'il avait conçu.
M. Guardia a publié un autre article sur le même ouvrage dans le journal le Temps.
Citons encore un compte rendu de M. Sorel dans y Amateur d' autographes de Charavay, compte rendu plein d'humour et de vérité, et un article très-remarquable de M. A. Philibert Soupe dans la Revue conteinporame du 31 mai 1870 (p. 352-358). L'édition de M. Moreau- Chaslon y est honorablement citée p. 352, et le jugement porté sur l'œuvre de Salle est une autorité que nous invo-
DE CHAULOTTE DE CuRDAY. ccccmii
quons à Tappui de ce que nous on avons dit nous-m(^mo , p. Lxix ci-dessus. — Suivant l'auteur, a l'ébauche de Salle était bien insulTisante; néanmoins elle fut très-supérieure à un grand nombre de productions thé«1trales où le mt^me sujet a été traité. — Et il cite, comme nous, les tragédies contemporaines, celles de Gassier Saint-Amand ', de IJarrau , YAnoïn/mc dr Lausanne, la Judith moderne, etc.
Va\ même temps que Téilition dr M. Morcau-Cbasion paraissait, la Revue de la Normandie ^ du mois de juillet 1804, publiait une analyse de Salle et de longs extraits de celte pièce (environ 300 vers). Cette publication a été faite d'après le manuscrit de M. (iuadet, que nous avions communi(jué à l'auteur de l'article.
L interrogatoire de Charlotte de Cordav devant le Comité de Salut public y est cité comme étant le fragment le plus intéressant de l'œuvre. « Salle, dit cet article, avait clierché à condenser la physionomie et autant que possible les termes des réponses énergiques et (ières de son héroïne. Ces réponses ont quelque chose de tragique et de cornélien. Sans doute il n'a pas complètement réussi, mais l'idée en soi était heureuse... D'autres ont tenté le même essai en prose. Salle luttait contre les diflicultés de la versiOcation. »
Ailleurs le critique montre Salle cherchant, a travers
' HtMuarquons en passant que M. Soupô, parlant d'apKs lo (!.italoguo de Soleinne, a éuS viclimo de l'erreur pluisiinle comnii-Ji» jur Ie> rédacteurs de ce catalofrue ct'Ièl)re. H dit, |>. 353 : * Le Tribun une fois poignardé, un cuisinier prononr.ul son panégyrique. » .Nous ii>oni déjà fait observer qu'il ne s'abaissait nullement d'un chef de cui» n-" mais d'un ofTuier de la ^ardo nati«)nale appel»- Cuisinier, coiTin-jii.laul du poste, chargé de larrestation dcCliarlulle »li' Corday. (V. ci-di>su«», p. CUV.)
ccccxiv BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE .
ses souvenirs classiques de Racine, de Corneille, et surtout de Voltaire, à rajeunir le vulgarisme épuisé de la vieille tragédie et n'y réussissant que médiocrement.
C'est un jugement auquel nous avons souscrit nousmôme, et que nous acceptons sans réserve.
Il n'en est pas de même de certaines autres appréciations qui se trouvent dans le même article, et qui sont inconciliables avec la dédicace mise en tête de notre livre : elles sont repoussées par la justice aussi bien que par la reconnaissance, et nous ne pouvons nous y associer.
La dissertation insérée dans la Revue de Normandie a été tirée à part et publiée sous le titre de : A propos d'auioijraphes, p. 636 et 637. In-8*'; Rouen, Cagniard, 1864. (V. ci-dessous, vol. II.)
Fragment d'une tragédie de Charlotte Corday, tiré d'un ouvrage intitulé Les Veilles d'un Artisan, par Jules Prior, tonnelier à Beaumont-le-Roger ^ Paris, Dentu, i866. ln-12 (p. 62-69).
CHARLOTTE CORDAT.