‹ Charlotte de CordayChapitre 32 sur 89 · SUR MADEMOISELLE CORDA Y · texte numérisé non relu

SUR MADEMOISELLE CORDA Y

l'AP. M. IIARMAXD DE LA MEl'SE.

(Extrait des anecdotes de la révolution.)

La postérité parlera , comme les contemporains , de l'intention et du courage de cette héroine de la révolution. Elle louera les motifs et blâmera l'action ; car le droit naturel et le droit positif défendent de tuer.

Lorsqu'elle eut porté le coup mortel à Marat, elle fut conduite au Comité de Sûreté générale. A cette époque, je n'en fesais pas partie ; je n'étais pas digne de dénouer les cordons des souliers de ceux qui la composaient ; mais j'y allais par curiosité, comme plusieurs autres députés: je voulais voir de près cette nouvelle Judith.

Son interrogatoire était fini , mais non encore relu ni signé : Chabot, le cynique Chabot! était près d'elle ; il l'examinait avec une impudence extrême , et lui faisait, en même temps, quelques questions accessoires dont on ne tenait registres ; il voulait seulement la faire parler.

Il aperçut un papier plié dans le sein de mademoiselle Corday , il fit un geste pour l'en arracher : il paraît que mademoiselle Corday avait oublié qu'elle portait ce j^apier sur elle, parce que le mouvement qu'elle fit pour

se garantir du geste de Chabot , et le regard qu'elle lui lança, avaient une expression qui annonçaient la pudeur alarmée et la crainte d'un outrage; elle se retira vivement et jeta avec tant de fureur ses épaules en arrière, comme pour comprimer son sein par son habillement , que les épingles et les cordons échappèrent ou se rompirent entièrement ; de sorte qu'elle en fut tout à fait découverte , et que , malgré la promptitude avec laquelle elle se courba la poitrine et la tète sur ses genoux , en s'accroupissant, elle n'en fut pas moins vue.

Quelle situation ! il suffit de l'exposer, sans doute, pour que tous les cœurs honnêtes s'y intéressent ; et je dois à la justice de déclarer que , quelque peu délicats que fussent plusieurs de ceux qui étaient présens , aucun d'eux cependant n'en abusa, il ne fut tenu aucun propos, il n'y eut aucuns affectés ni aucuns regards gestes que la décence pût condamner.

Mademoiselle Corday avait les mains attachées ; elle demanda qu'on les lui déliât pour qu'elle pût se rhabiller ; il n'y avait point là de femme , son embarras était extrême ; celui qui remplit ce devoir était si près d'elle 1 Cela fait, elle se retourna en face du mur, et elle ne fut pas longue à réparer ce désordre pénible. Pendant ce temps, le papier qui y avait donné lieu était tombé et fut ramassé par celui qui avait voulu l'arracher ; c'était le bulletin du Calvados ou de l'assemblée que les députés proscrits et fugitifs , après les déplorables journées des 31 mai et 2 juin 1793, tenaient à Caen.

On profita du moment qu'elle avait les mains libres pour lui proposer de signer son interrogatoire ; je n'ose assurer qu'elle le signa; je le crois, cependant , parce

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qu'on le lui relut d'un bout à l'autre , et que les obseivations qu'elle fit semblent l'annoncer ; mais j'étais si préoccupé de sa vue et de ce qu'elle disait que beaucoup de choses m'ont échappé.

Quoi qu'il en soit, elle nous donna un des exemples les plus iVappans d'une mémoire extraordinaire et de présence d'esprit.

Après qu'on lui eut lu tout le contenu de son interrogatoire, on lui proposa de lui relire article par article ; elle répondit que cela était inutile; et, de suite, elle observa qu'au cinquième interrogat, que je cite pour exemple, on lui avait fait telle question, qu'elle y avait répondu de telle manière , mais qu'on avait changé une ou plusieurs expressions dont elle s'était servie, et qu'elle demandait qu'on les rétablît, parce que le sens de sa réponse y était attaché.

Elle observa qu'au douzième interrogat on avait aussi altéré le sens de sa réponse en substituant un à celui dont elle s'était servie.

Enfin elle fit six ou sept observations de ce genre, en parcourant de mémoire tout son interrogatoire sans la moindre déviation , tant les demandes que les réponses , et il y en avait beaucoup.

Certes , un tel effet de mémoire est peu commun , et surtout dans une circonstance comme celle dans laquelle se trouvait mademoiselle Corday, et qui devait la préoccuper violemment. Sa présence d'esprit ne fut pas moins imperturbable et admirable. On lui fournit l'occasion d'en donner une seconde preuve dans le moment même.

Les Uens avec lesquels on avait attaché les mains avaient été tellement serrés que ses poignets en por-

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laient les empreintes ; quand les formalités de l'interrogatoire furent terminées , on se mit en mesure pour les lui rattacher : ce fut alors qu'elle montra ses poignets à ses bourreaux , et elle leur dit en mots que j'ai retenus et que je rends littéralement : « S'il vous était indifférent, » Messieurs, de me faire souffrir avant de mourir, je » vous prierais de permettre que je rabatte mes manches, » ou que je mette des gants sous les liens que vous me » préparez. »

Elle fit l'un et l'autre.

Je suffoquais , et je m'en allai pour ne pas me trahir. Les personnes sensibles qui liront cette anecdote seront plus heureuses que je ne le fus alors ; elles pourront pleurer sans craindre que leurs larmes soient jugées criminelles.

Mademoiselle Corday était d'une taille moyenne, plutôt fortement que faiblement constituée; le visage ovale, les traits beaux, grands, mais un peu forts, l'œil bleu et pénétrant , et tenant un peu de la sévérité de ses traits , le nez bien fait , la bouche belle et bien garnie, les cheveux châtains, les mains et les bras dignes de servir de modèle , ses mouvemeus et son maintien respiraient la décence et les grâces, et ce que son malheur a voulu que je visse, digne des ciseaux de Xeuxis ou de Praxitèle.

Le reste est du domaine de l'histoire, ainsi que les causes qui l'ont fait agir , on varie et on variera, je crois, toujours à cet égard. Les médecins ont cru trouver, dans le physique de mademoiselle Corday, une cause particulière de l'exaltation cjui lui a été nécessaire , et qui l'a portée à commettre un meurtre. Cette cause physique s'appelle sagesse morale.

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