CHAPITRE II
Oiî l^on décrit les ln§lffiies et les iocomparables rlcliesses de la fihapflle lias|||ca|e, MUe pour Le prieuré de Bouvres» par im ancêtre de Pierre de Brézé , ft son retour de Terre-Sainte.
« Moysc dit aux enfants d'Israël : Le Seigneur « a appelé par un choix partiouUer, Béséléel , « fils d'Ury ; il l'a rempli de sagesse, d'intelli- « gence, de seience, et d'une parfaite connais- « sance, pour inventer et pour exécuter tout « ee qui se peut faire eb or, en argent et eu <( airain ; pour tailler et graver les pierres , et A pour lou$ tes ouvrages de menuiserie. Il lui a - « mis dans l'esprit tout ce que Part peut invenir t^ ; et fl lui a adjoint Odiiab, fils d'Achiisa- « mech , afii) qu'ils sussent faire excellemment' . (c ce qui était nécessaire pour l'usage dn sanc-
« tuaire...,. »
— Eteod$9 cil. xïxv, V. W elRuiv. -*
La chapelle du prieuré était Tœuvre d'un Brézé, qui avait fait vœu de la reconstruire, s'il revenait sain et sauf de Terre-Sainte, où il avait cotiru de grands dangers ; il y avait consacré des sommes considérables, et avait obtenu pour elle de grands privilèges.
Elle était encaissée, pour ainsi dire, entre deuic bastions avancés, et remplaçait une pe-
tite courtine qui jadis avait faibli. Cet encaissement avait permis d'élever sa nef unique d'une manière étonnante sans contreforts, et deux légers arcs-boutants suffisaient h maintenir les croisées de l'abside; dans l'intérieur, le style ogival y avait gagné une hardiesse extraordinaire et lui donnait un caractère particulier de recueillement. Elle était peu éclairée, n'ayant pour toute lumière que cinq longues et hautes verrières, formant l'abside allongée du chœur et une grande rosace audessus de la porte d'entrée ; sa situation entre les deux bastions n'avait point permis que l'on fit d'ouvertures latérales; on n'y voyait que deux longues galeries depuis la porte jusqu'à l'entrée du chœur. Ces galeries étaient composées de trois travées en ogives et à clairevoie, avec des meneaux et des ornements flamboyants.
Des verres de couleurs répandaient une teinte mystérieuse dans ce sanctuaire; sur la croisée du fond, au-dessus de Tautel, on voyait le Christ en croix, entre les deux larrons, et la Sainte Vierge, avec saint Jean, au pied de
ET JACQtJE$ DE DtlÉZÉ. 29
la croix ; sur la croisée à droite , la Vierge mère y comme on l'appelait à Chartres ; h gauche, monseigneur Saint-Martin, à cheval, partageant son manteau d'écarlate avec un pauvre ; au-dessous était écrit : Nudus eram et corperuistime*; les deux autres représentaient d'un côté monseigneur Saint-Louis, neuvième du nom, roi des Français, portant la sainte Couronne d'épines sur un coussin de velours pourpre, étant lui-même pieds nus; et enfin, de l'autre côté, monseigneur Saint-Nicolas, évéque de Myre . avec une troupe de petits enfants qu'il bénissait. Les encadrements rappelaient tous, par leurs bordures composées de croisettes jaunes sur un fond d'azur, une partie des armoiries de Brézé **.
La rosace du portail représentait d'abord, au milieu, une feuille de trèfle avec les trois personnes de la Sainte-Trinité; les meneaux en fines découpures de pierre qui l'entou-
J'étais nu et vous m'avez couvert. Math. ^, v. 55. Elles sont au frontispice du livre, réunies à celles de Charlotte de Valois ; elles se blasonnent ainsi : d'azur à huit croisettes d'or posées en orle, autour d'un écu aussi d'or, comblé d'azur, et l'azur rempli d'argent.
raient 4 formaient trois divisions distinctes et diverses, qui eHesmômes se subdivisaient en trois parties chacune; on y voyait régner les neuf chœurs des anges divisés ^n trois ordres* Aux rangs les plus resserves, sur un fonds couleur de feu ardent et de flammes^ les cM^^ rubinss puis les séraphins et \e&' trâne^ ; ^ux rangées suivantes, sur des fonds nuancés de pourpre, d'abord les dominations, puis \espfinr cipautés et les puissances ; enfin*, aux trois bordures les plus éloignées, sur un fond couleur d'or, qui allait s'éclaircissant presque jusqu'au blanc : les vertus j entourées des archath gesj et ces derniers des dnges; les divers jittvibuts et instruments des neuf chœurs, avec les ailes diaprées de ces habitants des cieux, remplissaient d'admiration ; c'était quelque chose de merveilleux à contempler.
Les colonnettes et les fuseaux se multipliaient à l'infini pour soutenir la voûte hardie, qui était sillonnée de nervures vives et multipliées, se croisant les unes les autres à l'instar d'un réseau ; elles finissaient par se réunir, et avaient l'air de tenir comme suspendues des
ET JACQUES DE BlltZÉ« Si
clefs de voùtOB, âesceodant tràs b&9, qoi for^ maient cul-do^lampe » composé de gt'mipés d'aoges; ces groupes, au nombre de sept, aveè le^ attributs des dons du SaiovEsprit, accompagnaient un ^otipe principal) rOprésemant le Saînt-Esprit en formé de colombe argentée, avec des flammes dorées et empourptées ; Aux mains des i^ipges étaient appendus des enceii-< soirs dorés qui servaient de lampes , et ces lampes brûlaient nuit et jour. La route, peinte ^ en eo^uleur des eieuxt était: parsemée d^étoileik d'of . Les riœeaux qui entouraient le tdtt éle^é d'une partie des oolonnettes, et toutes les cor* niches ainsi que les moulures délicates^ eofn* posaient une richesse d'ornements gracieux ai|}^ pajrois des murailles.
Le chœur, à son entrée, s'élargissait à droite et à gMiohd OD vouasuroi ce qui formait, avec la nef pripeipale 6t l'abside, kt tvaversé de la oroix ou transept \ là sa U*ouvait d'un côté un au tel y soûs le vocable de madêoiie Sainte-Gene^ 99iéue; de Vautre côté, un autel sous Tinvocation de Nçtr^-DanU'^à^Hpt^douleurSy entou-rée de la Passion de notre divin Sauveur,
sculpté merveilleusement en bois' de poirier; le tout entouré et orné suivant les attributions des mystères.
A cette épocfue des croisades, tout objet re^ ligieux était empreint des signes ou des symboles qui se rattachaient h la Croix et à la Passion douloureuse de Notre-Seigneur Jésus- Christ; on ne croyait jamais pouvoir reproduire trop souvent le souvenir des lieux vénérés où s'était accompli le sacrifice infini de notre rédemption : lieux saints que Ton voulait reconquérir sur les Musulmans , ou que l'on avait vus, ou pour lesquels on avait combattu.
La chapelle était convenablement orientée; l'autel était donc du côté du soleil levant : aussi, quand le matin, à la messe, la diffusion de ses rayons ardents traversait les longues verrières, combien Ton était disposé à un saint recueillement à la vue de tant de magnificences consacrées à Dieu ! On avait peine à lever la vue sans éblouissements. C'était bien le symbole de cet astre mystérieux qui allait apparaître sur l'autel et s'y lever avec une iné-
puisable magnificence de miséricordes. On était porté à s*écrier alors : O Orient! sfden^ deur de la lumière éternelle, soleil de justice, venez éclairer les hommes assis dans les ténèbres de la mort*.
Le soir à vêpres, lorsque l'astre du jour al« lait tourner vers son déclin, et pénétrait de ses rayons à travers la rosace, il illuminait d'une façon différente, mais encore éblouissante, l'autel doré du fond, avec ses riches ciselures, ainsi que les grands et somptueux reliquaires de vermeil, enrichis de pierreries autour des verrières, et qui, sur des consoles, entouraient l'abside, appuyés qu'ils étaient sur les trumeaux ; quand alternativement le soleil dissipait les ombres, ou cessait d'éclairer la masse innombrable de graudes et petites statues de saints sous leurs dais, leurs clochetons, leurs dentelles de pierres, on pouvait suivre avec soupirs ces paroles que l'Église chante à coraplies : Hélas ! quand brillera ce jour qui ne con^ naît pas de déclin? quand nous serat-il donné
* Grande antienne pour le 19 décembre.
54 CHARLOTIE DE VALOIS.
4' habiter cette heureuse patrie qui ne craint f^kw it'ennemis?
Les dalles du pavé étaient entaillées et in*eisées d'arabesques et de rinceaux dans les»quels on avait coulé du plomb qui reluîsaft merveilleusement.
CHiriTH lU
IM 1*011 tdntlmiè ft dCerli*te la eiiapelle bàslileaie de Bouvrèé»
La porte, élevée de huit marches au-dessus du parvis, était au foûd d'un large ébrasement ; elle était sculptée et représentait, dans la partie dormante et supérieure ^ la Vier^ feaintiEi sur un trône et dauB les nues^ ayant soh divin enfant debout auprès d'elle; un nimbe Hreulaire entourait la tête de Marie : il ét«ft formé de douze étoiles; le pimbc de l'enfant Jésus était crucifère; sur te battant à la dwrftB
56 CHARLOTTE DE YAIOIS
de ce groupe, une femme représentant la synagogue, dont la couronne glissait sur sa tête : son sceptre était rompu; le rational, avec ses douze pierres, et les autres emblèmes de la gi*ande prêtrise judaïque, se détachaient de sa robe de lin; sa tête, baissée et inclinée, semblait reconnaître la fin de son règne; à la gauche de l'enfant , sur le second battant , une autre femme, la tête élevée, couronnée de rayons , appuyée sur une croix qui devenait son sceptre, et entourée d*altributs mystérieux, représentait TËglise. Marie signifiait ainsi Tarche d'alliance qui unissait les juifs aux chrétiens, la loi ancienne à la loi nouvelle, que Jésus bénissait de sa petite main en lui donnant la vie\ Au-dessous on voyait écrits, en petits clous dorés, ces mots d'un hymne de
* Cette allégorie est souvent représentée au moyen-âge dans nos églises gothiques, soit en sculpture, soit en vitraux, et les miniatures de cette époque, dans ies livres d'heures , la représentent également. Ceux qui auraient le goût de Vlconographie Chrétienne^ et qui voud: aient des descriptions plus détaillées, plus savantes, ne peuvent mieux faire que de lire Touvrage publié en ce moment par MM. Arthur Martin et Charles Cahier soties vitraux de St, -Etienne de Bourges. ^ Chei Poussielgue4lu2and.
saint Thomas d'Âquin : < JtUiguum document tum navo cédai riiui. »
On voit cette même allégorie sur uu vitrail de la cathédrale de Chartres.
Autour de la voûte la plus resserrée, étaient gravées en creux ces paroles du psalmiste :
Meliùr e$t aies una in atriis tuis, super milia. (Ps. 85.)
L'ébrasement de la porte était orné de voussures formant trois arceaux ; sur la première clef de voûte, la statue à cheval de saint Martin surplombait, et au-dessous était gi*avée celte légende : Beatus qui intelligit super egenum et pauperem (Ps* 40.). I^es voussures graduées en ogives formaient une espèce de porche ri« chôment sculpté de guirlandes, de festons, et encombrées des saints qui sont plus particulièrement vénérés en France et dans le pays chartrain; aussi les deux premiers, comme des sentinelles placées dans des guérites à consoles, dais et clochetons, étaient, d*une part, saint Chéron, qui partage avec saint Denis l'honneur de porter sa tête sur sa main droite; ot de Fautre, saint Piat, avec les clous
^ son martyre, parce que les corps de ces deux saints sont dans la cathédrale de Chartres, l)ien qye le pr^njier, seul, ait sQu£fer| §or) glorieux martyre dans les environs de cetle ville» et ^e lautre Vait ^uffert en Brabant. Paps les vieilles églises ou chapellesi, tous ee^. persounai^s sculptés et peints deveuaie^ riustructiQO du peuple et l'édification des fidèles; il fallait qu'en enlrautdansle sanetufdreoonsaf^réà Dieui tous ceux même qui i)e savaient pas lire visseut,. partout où ils dirigeaient leur vue, l'image ton* jours ain^able du Christ et de ses saints. Ces ip)ages provoquaient la oiéditatiou sur le bienfait de l'incarnatioii divine, et ses suites dana les abaissements du Christ, le^ miracles de la sainte Vierge, les actions et les ooibbats des
saints.
De chaque côté de Tentréie, deux tourelles élevées, gracieuses et légères, communiquaient entre elles au-^dessoua et au-dessus de- la rosace par des galeries ; celle du bas était couverte.etpar sa structure, sesfaassescolopBes toutes ornées différemment , elles fappelaieal le style bysantin ; oo passait entre la pam^u
ET JACQUES DE BRÉ2É« Sft
• - te
mur et les coloimes. Les tourellei se termi^ Baient en balcon sculpté en feuilles de chai'don; la rampe se prolongeait, et, en se réunissant, fwmait la galerie supérieure ; ou voyait s'élever du milieu une flèche à jour de soixantedouze pieds-de-roi au * dessus des créneaux ; elle était accompagnée de quatre pyramidiona surmoutés d'anges aux ailes déployées; la flèche elle-même était surmontée d'un dragon pivotant, sur lequel Tarchange Saial-Mtehel en bronze posait un pied, en lui enfonçant dans la gueule son épée flamboyante. Lorsque le vent le faisait tourner sur lui* même, ce grand vainqueur de Lucifer avait encore l'air de lanoer sa. menaçante interrogation : Çui M âemUable à Dieu "" ?
A la chute des combles, aux deux côtés de chaque tourelle, apparaissaient quatre mous* très formant gouttières, qui rappelaient les hôtes de rApocalypse.
Le prieuré était à droite, adossé au bastion; le premier était occupé par le prieur ; Thabi*
* Trâdoolioii da mot hébtea Mkhaël.
tation des trois frères de chœur était au second, et les frères lais avaient leurs cellules au troisième. À gauche, au premier, on communiquait par une longue galerie, également adossée au bastion, jusqu'aux appartements des châtelains. À la suite du parvis, était une cour immense qui pouvait en faire partie, mais qu'on appelait la place d'armes.
Aux jours solennels, il faisait beau voir les maîtres descendre dans le chœur de leur chapelle; car, habituellement, c'était dans les travées qu'ils entendaient Toffice; mais aux grandes fêtes, les puissants seigneurs se faisaient honneur de se déplacer de leurs stalles ou de leur prie-dieu pour aller chanter au lutrin. C'était, il est vrai, prouver aussi qu'on savait lire. Alors, on leur présentait l'encens conune aux prêtres et aux lévites, pour leur rappeler qu'étant plus élevés en dignité, leur prière devait être plus fervente, plus vive, qu'elle devait s'élever comme la fumée et embaumer par l'ardeur de l'intention. On portait aussi des flambeaux devant eux, pour les faire souvenir qu'ils étaient
la lumière des petits, que leur conduite, avait de l'influence, et que leur vie devait être pure comme la lumière qui éclairait; qu'ils manquaient à leur mission lorsqu'ils troublaient cette clarté par une vie coupable.
Quelles instructions fortes et sublimes la religion a toujours données aux puissants par ses symboles, pour leur rappeler leurs devoirs 1 Et combien sont ignorants ceux qui ont voulu abolir ce qu'ils ne regardaient que comme des privilèges insolents !
OUPITRE Hf
OA l'on voit tous les nombreux enfants du feu roi Charles Vil. •^La weut^tr^ dq Hnvpliln av«e Gbarlf |te- -< Le» ma||eleax et satanels pronostics d'une boSiémlenne.— Les causes probables des allures superstltlenet s de liOnto Hl. -• Le roi s'vHQf* çolt de rincllnatlon de Charlotte pour Jaciiues de Brézé , et d« la v«elproelté de eeloi-cl , qui s*«a ciaii con9« * sua firtre de lait.
Charles VII avait eu douze eofonfs légitimes de 8a femme Marie d'Anjau^ fiUe du rai' de Naples, et trois filles naturelles d^Âgaès Sorel, qu*il a,vait légitimées; ce qui laar 4om» nait alors le titre de filles de France.
Loiiis^ «tBKÎèoie du oom, Dieu vtmH$ axHXir sw éme, dit le chroniqueur, mâ^fté cerlamêB aetiam gui y ptnmnt him iwMrar éwlàe, avait.
un caractère dout la définition fait le désespoir des historiens, mais que nous laisserons pour ce qu'il est, songea, par finesse, qui dans ce cas devenait bonne conseillère^ à marier ses sœurs légitimées, de façon à se faire des pai'tisans parmi ses anciens adversaires , et à s'assurer de leur fidélité.
La seconde, du nom de Marguerite, fut mariée à Olivier de Coëtîvi, seigneur de Taillebourg, sénéchal de Guyenne.
Jeanne, la troisième, épousa Antoine de Bueil, comte de Sancerre.
L'ainée, Charlotte, dont nous parlons en dernier, parce qu'elle fait le sujet de noire récit, était l'objet d'une affection particulière de Louis XL Étant encore très jeune, Charlotte se promenait dans les bois de Yincennes, près du château de Beauté qu'habitait^Âgnès, à qui Charles VII l'avait donné; elle vit le Dauphin chevauchant tristement ; c'était une époque de rares et courts raccommodements entre le père et le fils , car le caractère jaloux et ambitieux du Dauphin Texcitait sans cesse à la révolte. La ravissante beauté de
la jeune fille le frappa, il descendit de cheval, la prit sous le bras et continua sa promenade avec elle. Celle-ci, naïve et douce comme on Test à son âge, lui témoigna de rintérét ; le dauphin fut touché des expresr sions de la jeune enfant; il en fut reconnaissant, et lui promit bonne et fidèle amitié, comme un bon frère doit à sa sœur* L'on ne sait jusqu'où la promenade eût pu se prolon* ger, sans la rencontre d'une troupe de bohémiens. Louis proposa à Charlotte de se faire dire la bonne aventure, et elle accepta volontiers. Louis demanda si la vieille Motchigaî était dans la troupe ; elle parut, puis ayant considéré attentivement Charlotte, examiné les plis de sa main, elle prit un air inspiré, et commença à débiter son horoscope.
Comme à l'ordinaire, de grands succès furent promis à Charlotte ; mais toutes les prophéties fiirent modifiées par ces paroles :
< Troiz de même nom vous ameront ; ainz se c les troiz aussi vous amez, touts trois et c vous , malle-heure aurez ; deux de mallec mort et vous , occis serez ; le tiers en
« ^U»Vi*e pàusVi'eté passera de vte h Ir^paz. > " Charlotte en Aï, et ne s'occupa que des bèîîete promenés de fortune , de grandeuni, dfe fichfeisses , de succès ; le Dauphin , plus Crédiflê, s'atrêta ; il se promit de veiller sur sa Bœur, et de la marier convenablement et dfe bonne heure. En Mffet, ont vit qu'il èottsertfe plus d'affection à Charlotte qu'à ses auti*^ soeurs, et qu'il s'ocbujpà avec plus d'intérêt de son établissement.
Ne nous étonnons point qu'un Jj^ince q^î, certes, ne manquait point d'esprit, mêhie tfe grandes idées, qui avait puisé près de ^a digne tnèrè des principes religieux si contraires à toute superstition, ait si souvent pendant sa vie, allié l'exercice des pratiques extérieures de la dévotion mal entendue et minutieuse aVec des superstitions absurdes. Dans sa jeunesse, exilé volontaire de ses relations do famille, par son esprit remuant, il s'était, croit-ôû, par désœuvrement, mis à lire et à étudlet des livres de chiromancie , de TaH divinatoire, d'astrologie, d*iilchîmie; et il chercha peut-être, lui aussi, la pierre philô-
ET JACQCtS M BnifeË. 47
sophale. Les ouvrages qui roccupaient le plus, élaîent ceux de^Raymon Lutte, juif, rab-^bîn, surnommé \Bûé$phytej parc0 qu'il se fit baptiser et qu'il retourna ensuite au judaïsme, n ne faut pas le confondre, eomme on le fait trop souvent, avec un autre Raymond Lulile de Majorque, philosophé chrétien et prétrémissionnaire, dont les écrits ont soulevé danjs son temps des discussions animées, et qui a été martyrisé en Mauriltanie.
Le néophyte était un adepte d'Arnatid de Villeneuve, et comme lui, n'avait pas le seuS commun ; mais l'activité d'esprit du dauphift avait besoin d'aliment, il le trouva dans ceS folies qui occupaient quelques esprits. Ma!»héureusement son jugement en fut faussépoui* le reste de sa vie , trop heureux encore que les prières de saint Pi^nçoîs de Paule lui aient obtenu une fin chrétienne et repentante.
Louis Xï était sur lé trône à peine depuis un an, qu'il crut s'apercevoir de l'inclination de Charlotte pour Jacques de Brézé, jeune et beau seigneur, que son service retenait souvent à la cour, et doDt le père était" néan-
48 CHARLOTTE DE VALOtS
moiûs prisonnier; le roi entrevit la possibilité de s'attacher une illustre famille; en favorisant cette inclination qui, d'ailleurs, lui parut vivement partagée.
En effet , Jacques de Brézé avait déjà confié son amour à ^n frèr^ de lait Jacques de Lavergne. Celui-ci était bon gentilhomme, originaire du Poitou , mais fils de cadet et peu fortuné; il était né à Rouvres, après que l'Anglais eut cessé d'être maître de presque toute la France, et vint au monde en même temps que la comtesse de Maulévrier accouchait d'un fils. Les malheurs de 1 époque avaient rapproché les deux mères , et madame de Brézé ne pouvant nourrir son fils, l'avait confié avec bonheur à la dame de Lavergne. Celle-ci l'adopta avec joie pour le nourrir avec son fils , et un parent de la comtesse de Maulévrier, Jacques de Montberon, maréchal de France, voulut être le parrain des deux garçons, avec la mère de chacun d'eux, en sorte qu'ils avaient pour marraine la mère l'un de l'autre. Le maréchal leur donna son nom de Jacques^ et prit l'engagement de les armer chevaliers à la prc-
ET lACOUES DE BftÉZÉ. 49
mière occasion où ils se distingueraient à la guerre, afin d'en faire aussi de bons frères d'armes.
Il faut rapporter ici que le père de Lavêrgne avait sauvé le comte de Maulévrier, au siège de Pontoise , en ^ 442 ^ en parant de son corps un coup de lance qui lui était destiné ; cette année avait marqué dans les annales flnanr cières^ car c'est de Pontoise et en 1442, que Charles VII rendit Tordonnance qui réduisit r intérêt au denier A2. Lavergne donc, périt de sa blessure, et Pierre de Brézé s'occupa aussitôt de faire venir sa veuve auprès de la comtesse de Maulévrier ^ à qui elle tenait bonne et 6dèle compagnie dans son château de Rouvres.
Les deux garçons avaient été élevés sous les yeux de leur mère et ayec le secours du prieur qui avait dirigé leurs premières études; ils étaient plus instruits que ne Tétaient alors généralement des gentilshonunes destinés à défendre leur patrie et leur roi , ou à combattre les infidèles plutôt qu'à manier les livi*es et la plume. Les études sérieuses n'étaient
M (^ARLOTTË DE VALOtS
guèrd tésery^es qu'aux gens d'église, aux moi* nés, aus parlemrataireià et à quelques femmed ^^ renfermées dans leurs châteaux ; pour le reste, C'était des exceptions.
La cause la plus probable et la plus puis^ ëairte de l'ignoranee géiiérale de la noblesse dans le moyen-ftge, pi*enait sa source dans une opinion généralement répandue qui favori^it singulièrement la disposition de Thomme à ne point s'occuper quaml il peut s'en dispenser. , Des gens incomplètement religieux et inter* prêtant mal certains passages de l'Apocalypse, croyaient que la fin du monde arriverait à[la fin dti onrièftie siècle. De là, on trouva générale^ ment qu'il éfeit assex inutile de se donner la peine d'acquérir des sciences dont on n'aurait que faire dand les derniers jours du monde ; plus tai*d le pli était pris, il devint de bon ton et de mode chez les grands de ne savoir autre chose que défendre sa vie dans les hasards des combats. L'homme, privédes lumières de VûXh torité catholique, finit par tout fausser, et on eii ^int à se foire gloire de son ignorance pour tlrei' vanité d'utusujet dé honte.
Voilà comme une simple erreur entraîna le monde ; car avant ces temps ne voyons-nous pas nos rois donner l'exemple de Tamour des ' lettres , ne chantons-nous pas encore dans nos offices liturgiques des proses .et des hymnes composées par notre bon roi Robert?
Au douzième siècle on commença à reconnaître l'erreur et on reprit un peu les études sérieuses en dehors des couvents et du clergé, qui avait toujours blâmé cette indolence et qui avait conservé comme en dépôt , ce que Fintelligence humaine avait déjà découvert.
C'est de Qes retraites solitaires et obscures , de ces sanctuaires de la piété et de la science, que sont sortis les ouvrages qui nous sont restés de ces temps-là , et que nous admirons aujourd'hui; mais que de peines on a eues dans la suite à remettre en honneur ce que nos pèrea. ne pratiquaient pas !.•••• aussi la marche et le progrès en furent-ils lents.
CHAPim V
M l'on flklc comMillre le prienr, cmum en rcliglMi toos le mmh 4e Père DonatleB. •— Ses tendres soins pour les deux lïrères de lait , et le curaetère de ceox-cl. — Leurs oeenpatlons an château de Eonvres. — Poésies de Jacques de Laverme.
Le prieur était un homme de grand mérite , d'un rare savoir et d'une humilité profonde ; on le disait d'un lignage illustre, on allait jus* qu'à le croire de la puissante maison de la Trémoîlle , mais à cet égard jamais il ne s'épanchait en paroles inutiles, on l'appelait simplemelit le P. Donatien ; tout ce qu'on savait pertinemment, c'est qu'il avait été d'épée
dans sa jeunesse; mais, les crimes et les désordres qui suivent d'ordinaire cette profession , l'en avaient dégoûté, dans une expédition eu Terre-Sainte, pour laquelle il s'était croisé. A sou retour, il s'était retiré du monde pour prier Dieu d'apaiser la colère qui menaçait la • France depuis longues années , et s'était fait religieux de Saint-Benoist. Il avait été désigné pour le prieuré de Rouvres, malgré ses instances , et fut obligé d'obéir à l'ordre exprès de l'évêquode Chartres, en acceptant celte charge qu'il fêdouUkit.
Il fit faire la première communion à ses deux élèves quM! traitait comme ses enfants , et Us étaient bien les enfants de son cœur. Souvent, l'homme de Dieu qui avait étudié leur caractère, les prévetiait-ils des dangers qu'ils auraient à courir, des pièges qui seraient tendus à leur vertu et qu'ils trouveraient uaturelle^ment dans le monde où ils devaient figurer. K chacun, suivant leur humeur, des avis ptrtieuliçrs; à Jacques de Bréié, il conseillait de modérer sou ardeur^ ses emportements « M oolèrd, il lui donnait des armjeB spiritutliM
pour se vaincpe 4an3 \eê amom^^m^B où lan amour-propi^ et 600 orgueil pouvais $«i trouver en jeu , afià qu'il ne 9e laissât js^mai^ ^Uer au bouiUonqemant impétUQusi^ de mu premier monveipent. A Lavergiie, àe$ encout ragementB pour l'exciter à l'éwï^ifi mkle qui ûonvientà u>ut ehrétieUf surtout à un bomœoi afin qu'il m se laissât poiot aller à son aptuthie^à sa doueeur • à ses habitudes trop faeilea» trop tendres peutrétre dans «es affections ; il lui dirait ^uveut qu'il 1^ euffît pas de Youloir le bien pour pratiquer Kvertu, maïs qu'il £ittt de la forqe et du coui'age » eomme ledit le roqt lui-même; que h bonne v^olonté aa&a énergin a perdu bien des âmes.
Du reste , (C'étaient de bous amis quoique trè^ dif£ereuts de earaotère y et qui s'arran^^ geaient parfailement eus^nble» Il eirt; veai qu« leur amitié , fondée sur la yeHu , était solide et n'avait aueun rapport avee d'autres liaieou que l'on déeore du mèvm uotm ; car dea jf«i nos g#i»s sans vertu i peuveiat aveif dés eanab i^des, des eiwpeguem , moines 4eft eunspli^ i^fi^ m«tis ils n'eut ptfintd'eAta. il était à
86 GHARLOTTE DE YÂLOIft
remarquer pour Jacques de Brézé , que malgré son air impératif et la fermeté de son caractère f c'était presque toujours Lavergne qui finissait par l'emporter dans les contestation^ qui pouvaient s'élever entr'eux ; le premier se prononçait, promptement , mais il finissait presque toujours par céder à la rectitude du jument de son ami. YacoûbOj c'est ainsi que par amitié et pour les distinguer, on appelait Lavergne, le laissait toujours dire d'ai>ord, puis il le ramenait facilement par la douceur de son. esprit; cependant en n'avait point remarqué qu'il abusât jamais de son asce;idant sur sou frère ^ ascendant dont il n'avait peut-être pas la conscience lui-même.
Les deux amis atteignirent l'&ge où il était obligatoire à des gentilshommes de prendre le parti' des armes; les dames de Brézé et de Lavergne retardèrent ce triste moment de séparation et de dangers pour leurs chers enfants le plus qu'elles purent. Cependant, leur tendresse devait avoir des bornes et elles ne pouvaient exposer leurs fils à recevoir une quenouille en dérision de leur séjour prolongé
ET lAOQUES DE BRÉZÉ. 57
dans le sein de leur famille. D'ailleurs, Jacques de Brézé avait la tôle vive , de l'ardeur dans le sang , et il lui tardait de prouver aussi par ses actions personnelles , que les faveurs méritées par ses ancêtres , seraient bien placées sur sa tête.
En attendant , il se dédommageait par de fréquentes parties de chasses où Timpétuosité de son caractère trouvait un aliment qui n'était pas toujours sans danger.
Yacoûbo, lui , voulait aussi gagner ses éperons, mais il avait besoin du stimulant de Texempieî il était plus calme que Tautre, et le suivait rarement à la chasse ; il aimait singulièrement le chant d'église et la musique profane , il avait étudié avec ardeur l'harmonie sur le luth, la trompe et la mandore. Avec son imagination et son talent poétique, Lavergue concourait amplement pour sa part à faire passer de bonnes et agréables soirées aux habitantes du château, caries deux vertueuses mères, après^Ieurs exercices de piété, la visite des pauvres et le soin des malades à la ville et aux environs, ce qui employait leurs journées
99 cfiAi^U)Tïi!: BË v4i,op^
en bomie& cauvres, n'avaient d'autres distrac* tionsetd'autra})OQlieur que dans la compa-* gnie de leurs chers enfants.
Qqelquefois , avant le couvre-feu , on réu* nissait les jeunes gens de la ville et des envi* rons dans la grande salle, ou bien encore» Içv^ de la belle saison, sur un des glacis du château ; là qu jouait des instruments et l'on cban* tait rond^ux, lais et romances; puis, lorsque l'heure de la retraite approchait , la dame d# Brézé faisait un signe pour terminer* On chantait en chœur ou la Dies irm attribué au cardinal de Malabranc^, ou le*$/<i^ U^ràn pape Innocent III ; et bien que cette musique eût près de deux cents ans alors, die ravissait d'aise toute la compagnie.
Les veilles ou les jours de certaines fêtes , on chantait aussi des proses ou des hymnes de notre bon roi B(^rt , qui sont conservées en* çpre dans notre bréviaire* On finissait enfin la soirée par des odes de la façon de Lavergqe i on a retrouvé la pièce suivante que l'on affôc* tionnait particulièrement.
ET UGQtlES BE BAfÇC» Oft
STANCES EN FOEME D'OBAISON,
A SOm-ilAHE ne lORBTTS.
Après avoir du prince d^s tnfers Bompu I brisé la teste serpentine :
O yi£RG£ ! du ciel mainte estoiles argentine , Sur votre chef, luit de raions divers ; Et icy-bas , mainte noble couronne , De verds lâueiers voz temples environne.
Aussi tout Tost des filles de Sion , Bien qu'estimé pour sa force guerrière , Jecte à voz pieds le pnx de la carrière , .
Par un honneur plein dé submission :
Et void à gré les palmes étoffées , Du riche esclat de voz aimes trophées.
L'une ha la harpe , et Taoltre le heuît-boîs , L'une le jeu de fleustes inégalies ^ L'autre un clavier de brnîantes régalks , Et le cléron , secourable à la voix :
Pour publief les loiianges notoires , De voz combats et insignes victoires.
A voz côtés volent ces oisillons , Ces anges sainets , et bien-heureux génies , Qui rechantants vos vertus infinies , De l'air venteux, calment les tourbillons :
Et faisants hault sonner vostre puissance , Aux éléments donnent éjouïssance.
Mais par quel heur se maintient Funivers, Que soubs F appui de vostre patronnage?
Qui ha manqué de vous en rendre hommage?
Qui , voz autels n'ha d'offrandes couverts?
Et çà et là , par prières exquises , Dévotement saliié voz églises?
Qu'on gaigne terre au païs du Levant , Qu'on jecte F œil , sur les rochers de Thrace , Ou au Midy , vrai pôle de la grâce , Ou qu'on surgisse aux havres du ponant :
Hy ver, esté , automne ou prime-vère , On y saura que chacun vous révère. .
Et moi surtout , zélé à vostre nom , JfB vous présente , et F archet et la lyre , Qu'il vous a pieu pour vostre gloire eslire Affiu qu'au loing en courre le renom :
Qu'il courre ô Vierge ! et de mon cœur féable, ' Aicz toujours le service aggréable. ^
II arrivait que des religieux mendiants ou autres assistaient à ces réunions, lorsqu'ils venaient pour faire la quête ou pour affaire ; ils couchaient alors au château, et on les ren* voyait avec leurs escarcelles ou leurs sacs remplis, mais aussi avec grande admiration sur la manière dont on y chantait les louanges de Dieu.
(mm Yi
Gomment eut Itea la séparation et deg recommandations fliltes avant le d«pai*t. — Le vortruit éeê detec amU. ^ Gomment le rot Loals XI profita de l'inellnatlon de Gliarlotie, pour faire des propositions d'élargissement ft Merre de Brézé. — Oéinl-cl llntt par les accepter, par amoor paternel.
Lorsqu'il fallut que les jeunes gens patlis^ tient, ce furent des pleurs de pan et d'autre, des recommandations iïiaternel{e& répétées à satiété, des embrassements sans cesse renouvelés. On mit, bien entendu, le départ sous la protection de la Yiergé Marie, et les deux respectables mères firent vœu d'aller à cette intention en pèlerinage à Noti^Dame de Chartres. : •* :
Le prieur ne fut pas le dernier à renouveler ses solides recommandations; il dit encore à Jacques de Brézé qu'ilcraignait toujours Timpétuosi té de son caractère, qu'il avait vu avec peine la fréquence de ses chasses, où, nécessairement, il ne s'habituait pas à réprimer ses premiers mouvements ; il craignait pour lui quelques affaires désagréables avec des camarades à l'armée ; enfin , il lui demanda de faire les efforts les plus sérieux pour répriiner toujours son premier mouvement.
Quant à Lavergne, il ajouta aussi, à ses ex* hortations habituelles, des conseils sur son goût trop exclusif pour la musique, et les trop longues heures qu'il y consacrait. Cet art séduisant, disait«il, enchante les sens, dissipe l'esprit, et le rend incapable d'occupations sérieuses ; pour les airs tendres, efféminés et mous, il faut les fuir avec horreur, ils sont le poison de la vertu et les corrupteurs de l'âme.
Il leur prescrivit positivement à tous deux de ne jamais oublier leurs prières du matin et du soir, car la prière seule pouvait les empêcher de se perdre. Il les invitait à manquer le
ET lACQVCS D& BRÉ2É. 6Q
moins possible d'assister tous les jours au saorifice du Calvaire, qui ô'ofTrait et se renou- Telait à la messe ; à ne pas oublier les pau* vres, les indigents malades, c Si vous avez c beaucoup, leur disait-il, donnez beaucoup; c avez-vous peu, donnez encore. » Il les engageait à se souvenir que s'ils péchaient gravement, ils étaient exclus de la communion des Saints, et qu'il fallait rentrer en grâce au plus tôt, dans la crainte de la mort.
Il voulait encore qu'ils fissent tous les jours des études solides et sérieuses; car le plus gt*and des maux que l'ignorance peut causer, c'est le mépris des choses qu'elle ignore.
Enfin, il leur rappela qu'ils descendaient de gens élevés en dignité par leur gloire, leurs vertus, et qui leur avaient légué le privilège de la noblesse ; que ce privilège les obligeait à ne pas décheoir; que s'ils manquaient à Thonneur ou à la vertu, ils fausseraient les droits dont ils profitaient; car, suivant notre vieil adage, nobtesse oblige; ils devaient se- rappeler toujours qu'en parlant de leurs pareils, on disait des gens comme il faut, mais que
66 GIABLOITE DE TALiHS
c^était par syncope, et Toidait dire des gens comme il foui être. Ajurès les aToir tendrement embrassés, il leur donna sa bénédiction ; pnis nos deux jeunes gens, enfourchant leurs chevaux, et suivis de trois domestiques, s'éloignèi'ent, non sans faire de lointains signaux à leur pauvre mère.
Lorsqu'ils parurent dans les camps et à la cour, ils étaient grands et élancés; ils avaient un tel rapport dans leur taille et leur tournure, que de loin ou par derrière on pouvait facilement les prendre Tun pour l'autre. De près, on remarquait un peu de brusquerie et de raideur dans Jacques de Brézé ; plus de souplesse et de grâce dans la taille, les mouvements, la tournure et les manières de Lavergne.
Le jeune de Brézé avait la figure m&le et colorée, les cheveux, les sourcils et la barbe naissante d'un beau noir d'ébène , les yeux saillants noirs au^si, mais un léger strabisme de l'œil gauche lui donnait une appi^rence de dureté, qui disparaissait aussitôt qu'il souriait ou parlait ; il était d'ailleurs bien de figure,
Er MOQUES DE BRÉZÉ. 6T
surtout de proiH, et Ton ne pouvait guère lui reprocher, au premier abord, qu'un peu de brusquerie.
Layergne se posait avec plus de grâce : de la rondeur dans le mouvement des bras, la tête légèrement penchée, de grands yeux -bleus habituellement imbibés de cet humide radical, qui donne de la langueur ou de Tanimation au regard, suivant l'impression de Tâme; des cheveux blonds châtains, un duvet inaperçu au menton et aux joues, un teint pâle, d'apparence souffreteuse, tout prévenait en sa faveur, bien qu'il ne fut pas régulièrement beau.
A la confidence que Jacques de Brézé fit de son penchant pour Charlotte de Valois, à son ami Yacoûbo, celui-ci voulut combattre cette inclination. Il ne voulait pas, disait-il, voir son frère blen-aimé, le mari d'une fille dont la mère avait été légère; il en aui*ait de Tinquiétude, et bien d'autres raisons encore; mais Jacques de Brézé assurait qu'avec sa figure et ses yeux, Charlotte ne pouvait mal faire; qu'enfin, il s'était quelquefois enb^
68 CHiJRLOTTE DC VALOIS
tenu avec elle, et qu'elle lui inspirait te ut de confiance, que, s'il osait, il la demanderait au roi. Ce qui l'arrêtait, c'était l'inconvenance de solliciter une faveur de Louis XI, dont Tinjuste animôsité retenait son père captif; puis aussi, peut-être, la crainte d'un refusj et, eafin^ comment pressentir la volonté royale?
. Louis XI fut au-devant : il était bien aise de voir sa sœur dans une aussi illustre maison, cl fit proposer à Pierre de Brézé de lui accorder sa liberté et de le rétablir dans toutes ses chai ges, avec la survivance pour son fils Jacques, s'il voulait : >1® Promettre de le servir loyalement, comme il avait servi feu son royal père; 2^ consentir au mariage de ce même fils Jacques, avec Gharlotte,.sa sœur légitimée, fille du roi Charles ;VII et d'Agnès Sorel, ayant remarqué, ajoutait-il, que les jeunes gens ne se regardaient pas avec indifférence.
. Pierre de Brézé eut d'abord quelque peine à consentir aux propositio];is de Louis XI; non qu'il eut de la répugnance à servir le roi, aujourd^iui son légitinie souverain, il voulait même bien oublier les torts du dauphin en-
vers le roi son père; il considérait encore assez volontiers Talliance proposée comme un nouvel acte de dévouement envers Charles VII et sa belle amie ; mais il lui semblait dur de céder, sans obtenir au préalable un jugement qu'il réclamait, jugement qui l'eut absout, certainement, et encore, que Louis XI mit des conditions à sa sortie d'une captivité qu'il n'avait pas méritée.
Cependant, sou fils ne lui avait point laissé ignorer le bonheur qu'il se promettait, s'il parvenait à obtenir la main de Charlotte; il lui faisait considérer aussi que ce serait un moyen de consolider sa bonne conduite à l'avenir. Ce que la puissance royale n'avait pu vaincre, céda facilement à de respectueuses et tendres sollicitations filiales; l'amour paternel fut plus fort que lamour-propre, et le comte de Maulévrier, après avoir confite son ami Jean de Larochefoucauld, chambellan et conseiller de Charles YII, consentit à tout ce que le roi voulait.
ciunmTn
Gommeiit le roi estMttofalt.— D« la dot qn*ll donne à Charlotte • ^ Coiiiaitm M areni le» lirande* «érenonles de» flançatiiei. — Dd nonvean titre donné an roi. — De la ferlUante iiarare dont Qbariotte était rcYtme.— 1N>bs dn Itol, de la Hetne douairière , et de la dnchesse de Savoye, Yolande de France.
Louis XI, satîsÉait de l'obéissance de Pierre^ de Brézé, sur laquelle il ne comptait pas sitôt, non-seulement remplit ses promesses en le rétablissant dans toutes ses charges et tous ses emplois, mais il lui conféra, en faveur de ce mariage, le gouvernemeot héréditaire de Normandie, dont il était déjà grand sénéchal. II donna aussi en dot à Charlotte les villes et
72 CHARLOTTS l>£ YALOIS.
domaines de Houdan et de Yernon, qui avoisinaient les terres du comte de Maulévrier, et aui dépendaient alors de la couronne; elles furent estimées 70,000 livres tournois, somme considérable pour Tépoque. On sait que, malgré l'ayarice du roi, il savait être magnifique lorsqu'il y avait intérêt ; il est vi*ai aussi que les enfants légitimés avaient alors le droit d'être dotés royalement, et ils prenaient même le titre d'enfants de France *.
Le jour fixé, et le cérémonial étant réglé par le roi lui-même, le gouverneur et grand sénéchal de Normandie, comte de Maulévrier, seigneur de Rouvres, d'Ânet et autres lieux, se rendit en grande pompe auprès de Louis XI, eu son hôtel des Tournelles, et, après avoir prêté foi et hommage en qualité de gouverneur de la Normandie pour le roi, il supplia Sa Majesté (c'était la première fois que l'on se servait de ce titre) de mettre le comble à ses bontés, en daignant accorder la main de Ma-
* Çe qae Ton peut prouver par une quittance de Charlotte, e^ date du 18 mai 146SI. Elle signe CharloiU de France] sœure naturelle du roi. —P. Anselme.
ET JACaUKS D£ BRÉzA. 73
dame Charlotte de France à Jacques de Brézé, son flis atné, là présent.
Charlotte, au milieu des princesses, de ses sœurs et des dames de la cour, était somptueusement parée ; sa robe, composée d'une ample jupe de satin rose ardent, broché de nielles en bosses couleur cerise, tombait jusqu'à terre, avec une queue traînante fort longue, elle était garnie d'hermine comme les princesses avaient seules le droit d'en porter. Sur le côté gauche, au-dessus du genoux, se dessinait un écu en losauge, comme il convenait à une damoiselle ; il était en velours d'à-zur avec les trois fleurs de lys d'or qui était de France, mais avec la cotice ou brisure de bâ^ tardise qui était un bâton de gueule en émail péri en barres^ c'est-à-dire posé de droite à gauche* , suivant les prescriptions héraldiques. Cette jupe sortait en plis abondants et profonds de dessous un corsage en velours cerise aussi garni d'hermine; cetle fourrure se séparait par devant, au-dessous de la taille, et allait s'arrondissant en coni*tes basques sur
* Voir Técu sur le titre.
74 CHARLOTTE DB YALOlS
les hàkidies ; elle se divisait aussi en ctieur au milieu de la poitrine et tournait gracieusement au-dessous du cou par derrière. Ce corsage enserrait la taille de façon à dessiner le galbe élancé du buste qui allait s'élargissant jusqu'aux épaules ; il était rattaché sur le devant par des fermoirs d'or et de pierres précieuses, que la reine douairière, Marie d'Anjou, lui avait donnés pour la circonstance; les manches étaient longues, serrées jusqu'au poignet gar-' ni d'bermine, et laissaient passer des manchettes de valeneiennes.
Charlotte était coiffée d'une corne élevée en satin, couverte de belles dentelles de Flandre et dC' riches pierreries ; à sa pointe pendait un ample jet long voile de gâte de Chambéry, ce hénin * tout entier, car c'est ainsi
* C'était une coiffore pyramidale consenrée en partie par nos Cauchoises et les artisannes Basses-Brettes. Les Anglais rappelaient êteapUr head dten^ coiffure à clocher; elles avaient jusqu'à trois quarts d'aune de haut ; les prédicateurs ne se lassaient pas de faire tomber la foudre de leur élequeilce sur ceé coiffures impertinentes et orgueilleuses, avec d'autres épithttûs plus ou moins, méprisantes, et quelquefois très extraordinaires quand elles sont jugées par le génie de notre langage actuel un peu précieux.
qu'on appelait ce disgracieux bonnet» était un don de Yolande de France, sœur dti roi, duchesse de Sayoye » mais sœur au ssi de Charlotte, et en preuve d'approbation de ce mariage ; $ur le front on voyait sortir une mince tresfeie At cheveux qui formait une petite boucle, puis à partir des tempes les cheveux tombaient gau^ frés, enroulés et réunis par derrière, où ils étaient relevés en chignon Bous la cotffure ; aux oreilles, des girandoles de diamants que sa mère lui avait laissés.
Toute cette parure rehaussaitréclat éblouis»
sant de son teint ; ses joues étaient colorées d'un léger incarnat, ses lèvi'es assez épaisses et d'un rouge de corail, se séparaient au plus léger sourirci pour laisser apercevoir deux rangées des plus belles dents, et se rehaussant un peu vers le)s coins de la bouche ibimaient une fossette toute gracieuse ; près du i^ez, à gauche, une lentille foncée et naturelle, don% naît du piquant à sa phys^iononiiie ; son meft; aligné avec le front, raj^Iait les statues grec« ques, et ses grands yeux flambeyuntts, dim MÎT de velours» aux longs dis «taux 90urt^U»
76 CflABLOTTE DE VALOIS
bien arqués , également noirs , pénétraient d^admiration ; ils faisaient un contraste merveilleux avec sa chevelure d'un blond cendré.
Le roi, pour la forme, se retourna vers Charlotte, après la demande du comte deMaulévrier, cotnme pour la consulter, et celle-ci ayant répondu qu'elle se trouvait fort heureuse d'obéir aux ordres de Sa Majesté ^ le roi consentit au mariage.
Il fit approcher tes deux futurs devant la cour assemblée ; Charlotte, pour descendre de Testrade où les dames étaient assises, releva par devant sa longue robe traînante, et avança le pied le plus petit qu'on eût vu, malgré la fornoe incommode et ridicule des souliers à la poulaine , que l'on portait alors ; c'était une pointe plus ou moins longue, mais qui avait quelquefois jusqu'à un quart d'aune de long.
Barel^ dans son Trésor des antiquités gauloises ^ prétend que cette mode venait de Pologne, comme l'indique le nom, et qu'originairement ce n'étaient que des souliers fourrés à la pointe. Le roi mit la main de Charlotte dans celle de Jacques de Brézé, et les déclara fian-
ces, en leur mettant à chacun une bague d'alliance au doigt annulaire; de plus, il détacha de sa toque royale un fil de perle du plus bel orient, et d'une grosseur inouïe jusque-là. Ce colher, fermé par un escarboucle eu fermoir, fut mis au cou de Charlotte. C'était un présent de la Sérénissime République de Venise, envoyé par le doge Paschal Malipiero, lors de ravènement de Louis XI au trône, parce que ta Seigmurie croyait que le Dauphin, d'accord avec Charles VII, concourait à assurer la neutralité de Gènes, tandis qu'au contraire il entretenait des relations avec François Sforce , pour l'encourager à réunir Gènes à son duché de Milan.
cHiPim m
Ott Ton voit les rlcbes présents de noces «ne Ht Pierre de Brézé à sa fWnre bra, en y eomprenant le cliACeait de Rouvres pour son fils ; le costume de ce dernier pour la cérémonie. — L'aeddent arrivé A la eolUtare de Charlotte et pronostics fAclieux qu'en tire Laversne. -^ V<^t inexplicable de l'entrevue de Gbarlotte avec lacqnes de Lavergne. *— Les fêtes brillantes de la noce , avec les Jeux de caiitm et le« dauMS «ni eurent lien à cette occasion*
Suivant l'usage, Pierre de Brézé, avec la permission du roi, et après avoir baisé la main de Sa Majesté, s'approcha de sa future bru; il la baisa sur les deux joues, et lui mit au côté droit une brillante agrafe d'orfèvrerie, enrichie de pierres précieuses de couleur, à laquelle pendaient différeiites chaînettes, et où se trouvait un cœur d'or aux armes réunies
de Brézé et de France brisées; il servait de cassolette, et était rempli d'essences du Levant; aux autres chaînettes pendaient un dé, ' un étui, des ciseaux, un cachet armorié, et enfin une clé d'or avec ces mots gravés dessus : Chastel de Rouvres y en signifîance du don qu'il faisait à son fils de cette chàtellenie.
Jacques avec le môme cérémonial, ainsi qu1l convenait dans cette grave occurrence, s'avança ensuite; il ne portait pas, comme son père, le surcot à longues et larges man^ ches traînantes, doublées d'une couleur tranchante avec le dessus. On commençait à abandonner le costume efféminé et débraillé que les mœurs dissolues dlsabeau de Bavière avaient introduites à la cour de France ; les hommes adoptaient déjà de préférence les couleurs sombres et le costume plus sévère, qui fe devint encore davantage sous Louis XII et Anne de Bretagne. Le futur avait un bautde-chausse en maillot collant depuis les pieds jusqu'au cou et les poignetià, il était en ratine de poils de chameaux rapportés des Croisades, et de couleur mordoré; son juste- au^corps.
ET JACQUES DR BRtZÉ, .84
en drap de soie couleur d'azur, était broché de croisettes d'or et de petits boudins d'argent, pour rappeler les armes de Brézé; la jupe en descendait à troisi pouces au*4essus des genoux, elle était frangée d'or et d'argent^ et les doubles manches, fendues entièrement, retombaient de l'épaule aux jarrets ; on les ap<* pelait des manches à l'ange, parce que lorsqu'on était à cheval, elles simulaient des ailes d'ange si l'on galopait; un ceinturon d'or soutenait l'épée ; le cou était entouré d'un col de chemisette en dentelle, et d'une espèce d'écharpe rattachée d'un bout à la ceinture et de l'autre au chaperon, qui pendait sur l'épaule gauche. Outre cela, pendait à son coii une lourde chaîne d'orfèvrerie en or, à laquelle était attachée une image de saint Jacques, son patron, aussi en ciselure d'or. Au côté droit appendait l'escarcelle ; aux pieds des souliers à la poulaine ; l'écharpe, le chaperon, l'escarcelle et les poulaines étaient de velours noir liseré et frangés d'or; ses cheveux étaient séparés, sur le sommet de la tête, par une ligne
droite qui descendait jusqu'au front; ils se
BS €aàltlidT1« BS YAt<MS
tfKMirtÎMt aiMi rajetéfi «ur les ^^reiHas, povr •deseeiMlre •en s'arreiidMsaiit jusqu'au bas du «on» ^l'iT^ec Mui: de derrière .
Dette, arec ia permission du roi, iacqves «lit attx bras <)e CbarleMe des bracelets de bi4ttaDts eft ferme de courcmae de eemte; puis, il la baisa aassi eur les deux jeues ^e Tovge n'était point encore de mode). Mais i»
cbrenique dit ^oe ce fut avec un Wf <i*essaillement de part et d'aulx. Aussi, dans ce mo« ment, la baute coiffure se détacha, et cette énorme eorne tombant à terre, laissa échap* per une forêt de longs et beaux cheveux.
L'^embarras de lacques fut extrême, et il maudissait tout bas sa faiache brusquerie; mais il fiât promptement rassuré par le rire gracieux de sa future, qui lui passa en bandoulière une écbarpe qvT'elie arait brodée a«( couleurs de Bréi^é, 4^zur^ or et urgent. Hm efHe ne put jaf«»ais se neeoiffer, malgré Taide que les dames s'empi^ssèrent d^ lui donner ausisitét.
|)epuis ce temps, d$i«on, ces éfiormefi «ornes furent «tiO|)esaiv'eaM»t réduites, et ies
ET «AOQIDefi DC MÉMS. M
teinp^ ];» fiM^ise amiqu», ûâireat par s'iaipf^iiw' ^ra«t«e» p«r idiiiiiijwKif .
fteitjtivé À l'jl»^l 4fi Bvé^, le futur ae jeta m fm 4# 1^)B0))W« en lui dcnaasdant «e qu'^yi pensait 4e <U)iar]|0<i(e?Celui-d «enriut q«'fel.4e ^itaiit ioVe evir» le» itellâs, «)«i6 «que h )4gè- 1^ de .-tia «nM rayait toi^urs ^«iir Jsti m f^kt «|«ti (M>id)]«ijt «Q ^w j^ iwe qu'il t«»- ^il; ^iNteiner «attè(ieiae«( ayiee ««n fjiè«0 dk i»ti H àev9it, laim Im «ymnev wm q«e I« ^Hte 4tt héDin «"létiiit fias «ans sigmfiiuiQe, ffa^ ^'ett {>ât di«e 4e P, D«Aa{k«i si^h^i»fJÉre 4e8 aij^v^U^^ 0t joeh im dwiotit «nceme qu^iie» iwjqiétpéi^s, JU^ jfisouiw, em
jHpulù»»?
A qu^l^«8 JAWrs 4« Jii, /««que» 4» ii»Vjan- 4}»« &» «hfuigé «de jWiitarÀ 4:%arJI,<iiU«, i l'Mtel 4e SaijMrPol, le «eiste do» fkhg» |)r«$ewt$ d^ J|l«iri9^e4eifi|p9ir|;.âu AOur. Oo ne ««M; powv quoi il s'émut à son approche, et Féaiotion augmenta bien dayantag# p^adajtil h fimi^t-
84 CHARLOTTR DK TALOIS
jsation qu'elle eût convenablement avec Tami de son futur mari. Ëtait*ce séduction naturelle de sa part? Mais, tous deux se regardèrent et rougirent; tous deux s'embarrassèrent sans
en démêler la cause Tous deux étaient
jeunes. . . tous deux pouvaient plaire. . •
Les noces se firent avec un grand éclat et grande liesse^ au mois d'avril 4462, après Pftques. On y remarqua pour la dernière fois au jeu de Tarot, des cartes dorées et enluminées par Jacquemin Gringoneur, peintre de la cour [b). Cet homme s'était pour ainsi dire approprié l'invention, rapportée des Arabes, par la grande perfection des peintures qu'il avait faites pour le roi Charles YI®. Il en fut ce jour-là payé par 56 livres, dont on a vu la quittance. On peut juger par ce fait de la grande abondance de divertissements qui eurent lieu à l'occasion de ce mariage.
On y dansa les carolles^ et pour la première fois, la pavane, danse noble et grave des grands, qui ne pouvaient avec leurs pou-
(h) Voir les notes à la fin.
laines, quoique retroussées pour danser, et Fampleur de leurs vôtements, faire antrement que de marcher et poser avec gravité ; on étalait ses grâces apparemment et on so considérait avec une certaine complaisance; de là, le proverbe se pavaner^ quand on veut parler d'un fat qui se montre avec ostentatation.
Plus d'un hanap de vin de Chypre fut vidé à la santé des deux époux. Tout ce qu'on put trouver de ménestrels, de troubadours, fut convié à venir chanter le futur bonheur conjugal ; mais on ne put obtenir de Yacoûbo le moindre épithalame.
CBAFITRE I][
Oonuneiii le roi Loais XI taî iMirraln ëa secoDd llls de €Mr« RMie ; # cÉolMI povr ■Noraiiie i» vidame de CAartri», thnte paternelle de Venfant. — Garaetêre'de la feone daaie de Brézê.^Blle avait les «iiYres des ftnmief eélèbres qui airalénl ecrtt.
Le9 première» «nnée^ se pafdsèrenl! ftrtt eofi vefMdÉffîient ; les jevtnes ^etis état^t fiôrt*reM etn eair^pagne elr revefidjeot M^ëi à^ la eenÈ. La jeune ^«»e de B^ézé ârrftît en flW6«cessrferaeBt de«i3& enfafBtgr; te deeofiâ fnl femi sur fesi fbRl^ de bffptéiHepMr' lerol, qui cM^ gqa pMf mahrrame Jeanfie^ d'é nrézé, bèRe-
Vendâme, vidame de Chartres. Louis XI était aussi le cinquante-et-unième comte de Chartres, ce qui l'avait mis en rapports habituels avec la dame de Vendôme, dont il appréciait les qualités estimables. Aussi, lui envoya-t-ii un hanap d'or magnifiquemeut ciselé, et sur lequel on voyait trois médaillons : sur l'un était l'image de Notre-Dame de Chartres, sur le second celle de saint Louis, et sur le troisième celle de saint Jean. Le nom de Louis fut donné à l'enfant.
Charlotte avait des succès réels à la cour ainsi que dans le' monde ; la distinction de son esprit cultivé la faisait rechercher avec empressement par tous les hommes qui avaient quelque mérite, et sa beauté remarquable avait déjà formé autour d'elle un essaim de tous les muguets du temps. Son mari jouissait avec bonheur de la supériorité non contestée de Charlotte sur la plupart des femmes qui l'approchaient; il se glorifiait eu quelque sorte de la posséder, et se félicitait des avantages qu'elle pouvait en retirer, sans que jamais une ombre d'inquiétude vint traverser
ET UCQUES DEBRÉZÉ. 89
son esprit sur les dangers que ces iQémes succès auiaieut pu faire naître,
Charlotte cependant n'avait pas de justesse dans Tesprit; son jugeaient portait souvent à faux, et lui faisait manquer de tact dans maintes occasions, à l'égard des autres, sur* tout par ses paroles indiscrètes; aussi/ les femmes ne Taimaient-elles point, et parmi les hommes les plus assidus ù l'hôtel deBrézé, en trouvait-on peu qui fissent profession de l'aimer sincèrement. Elle avait cela de commun avec toutes les femmes coquettes et ù la mode; toujours entourées et louées devant elles, toujours critiquées et déchirées hors de leur présence. Encorei ne parle-t~on ici que des femmes coquettes et légères, qui ne sont peut-être pas tout-à-fait coupables. Combien cependant une femme perd de ses charmes lorsqu'elle se fait craindre par ses paroles; combien elle perd de son empire par ses hauteurs déplacées; combien elle se fait haïr par sou esprit mordant.
Toutefois, noalgré son peu de mesure sous quelques ra^^rts, qui tenait surtout à la soif
ardente (|»^e&6 ataît tfedk>inmer partout, par sa beauté ou par ses connaissâixces peu ordi- Bftîré&v sa finesse de femme ne lui ayait jamais fiiîÉdéfewtà l'égard d^Jfleqoes'deBrézé.Il était toutà^ÊLÎt sMis te ehavme; elle le dommatf entièneBieirt. Dd simple dé^ir deyetiàit nn erdra; et çnand il pouvait arriyer <|ue dé sages olM^vatliens du marv fisrssefit en oppo^ sidoii avecles pirojets de ChaFrIelte, elle savaft mee vm mî infini subjuguer cette même rsrison^^et obtenir par séduction eu par une vo<' tenté cfuélqnefei» impérieusement elpi^imée, &t. q^i avait paru d^abe#d impossible à ihéa- Bser.
Dans M» inférieur et arvee ses femméfe, elfe était d'unefiarté bautaine qui ne Ittrr permet^ teft jamaie^ la mmndre obsertation ; tout de* vait obéir ïf u» g^sle, eM malbetrf à eefFe qm se serait e^iibttée en s» présence, n est vrai ^pm fm écrrièire se» deniesCrques te ména^ yniwrt^ peu, et qoe hs dtewirs^ des mallres-â l'égard de leurs serviteurs-éteileirtk)iigue«irf**t émmérésy samsi gompter le» petites ven-
eutio»; on avait peur d'attacher lé gteiot^ ear alo»$' so«iveal on est renié «u trahi |Mur
«es CMDpKMS;
ClHDrkitie anrait aussi un dési« aident A'étoe au*4e88w» des» au tim et d'avoir de la eétébrûté ; die sa?aîft le fetin,, et avait par la leeture ais^ fuis de» eeoBaittSdiiees étendues ; elle maQ^qioait aéaoBieHi» le bmt de yiiistr«ctio0 ^ ear elle veulait savoir potip savoir, et M«r pour que see comiaisaanees eetiferibôassent ii b l^loiire de Dieu, eu à scm avaneemen^t spirituel, en pvenanit le ti*ava>l cocmne l'impdl de la sueiH* avec lai)«ieUe noue devone mai^r notre paÎQ» eiofime la peine attachée ^ notre pK?imitive eoada»i!ia>tion. Bie» iptei les BMiawieîrits fu^»sen« rares et coâleux, elle avait wmbre d'ouvrages, sMtout cerui des £amite» (pi avs^ei^ éasit : ainsi elle avait U% (Émrt» de Duodemh d^phesse de Septk»ai^, àiAgUês OgBrasiekmsimde Pkm§u, à» IhiH^ ée Tte^e^, delà tom^m^ d(i Dk ; le» falilîarà ét'MMie d^Fmme^ pa^us sous le aam d'JjKû/^ (petit
92 CHARLOTTE DE YALOIS
de Justine de Levis; les Lettres d'Hétotse^ qui tirait plus de lustre de sa science en hébreu, en grec et en latin, que de son origine qui la rattachait aux Montmorency; les poésies de Laurette de Sade y qui inspira Pétrarque ;
d'autres moins connues. Charlotte aqrait voulu elle-même devenir auteur, et les lauriers de Christine de Pisan y encore assez récents, ne laissaient pas que de la tenir en haleine, par* ce qu'enfin c'était une femme qui était encore glorifiée , célébrée par des contemporains comme supérieure aux autres personnes de son sexe. Hélas ! elle ne savait pas que les femmes qu'on aime le plus, sont celles qui se mon- . trent rarement, dont on parle le moins , et qu'elles sont heureuses, non par l'envie qu'elles excitent, mais par l'attachement, le respect et la vénération qu'elles inspirent.
Malgré cela, comme nous le disions tout à l'heure, elle savait attirer à elle, avec une adroite séduction, toutes les personnes dont elle voulait se faire un entourage remarquable; sa position, d'ailleurs, lui rendait ce rôle assez facile ; mais des yeux pénétrants
ET lAGQUEà t>K DRÉtÊ. 95
finissaient par distinguer prornptement qu'il y avait de la fausseté dans son caractère, et les louanges quelquefois exagérées (font elle se servait, ne cachaient qu'une arrière-pensée de jalousie on d'intérêt personnel.
Enfin, elle cherchait à plaire, le voulait et y réussissait souvent lorsqu'elle devait, ou pouvait en retirer quelques avantages, même d'à* mour-propre satisfait ; tout se réduisant pour elleàun calcul d'égoïsme.Cependant,il se trou* vait encore assez de jeunes gens inexpérimentés qui se seraient fait pourfendre en son honneur, malgré la banalité de ses airs gracieux, de ses doux regards et de ses obligeantes paroles, sans que l'exagération de ses expressions laudatives les avertit que la bonté véritable n'a rien d'excessif dans ses expressions, mais seulement dans ses effets. C'est qu'ils ne savaient pas que l'affectation, l'exagération et l'empressement déplacés prouvent au moins un manque de convenance , quand ce n'est pas du sarcasme ou de l'impertinence. Avec des manières outrées et péniblement élaborées, on manque son effet à la longue , car elles prouvent,
CHMIliOlTE PB VUidlfi.
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k J'4gar4 4e «m wm, M fmêvmt MaemHr piomptemenit )«s fi^Bt» tm fe«î*8l« «U© po^ yai|iosi8ter,iet««4M'«IJ«4eK«i^fair« pour éviter de ))l68^er ^4éJiiGi)|«s«ieiQtMi%«U^ ii« e«« seetinMoits, «ar eUç sarait que «j Jb^otjiJ^f «li»
était uB roc pour tout ce .qui immimt k l'him^ neur «t à hr^Ugiofii 4iu» c««e«a «Ije «y f«t brtôée/iAuvue w v«rne, e«r il ,é^ «àatfwil'leu^he^ éganJi, ^ la rioLeae^ 4e «oa i(^««(^■ tère^ ir.é)wiioée haibiMidykwâiit , i^jiriMt m &ii-e jpur d'jujoe maAi^ im49hI«M« «t «n^M»
terrible.
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diverses missions de eonflance. •— Sa mort ft Montlliery. — La refBwnniavidailoii #e s^ flia à lean de imrçÎB^KivmmM..'^ Mort de la dame de Lavergne. — Gomment Jacques d'Arma- IPAc, «BcAe gieinf»«r8«Mllt ic9fi«lalVM ^umi0^ m^kuMb le roi. — loyciusetes de 9» v|e. — GiiarloMe Q,e loi est lias In-
Pierre de Bréz^ a^^it fiai par MeavvMr tout-à-fait les bonnes grâces du roi, qui hd permettait ses familiarités ^reKuaires ; ii «était dîffîcile aufisi de rien T^oîr de flcis frase et et plMs loyal q4ie le omate de Mauiéviier. tin Jour qu'il avait Ihonfieui' d'accomfiagaer Louis XI, il r^vnarqua la triiste et faiMe œoatwe du roi, et ii (s'éeria jqM É»Ue bMjAt^
était bien le cheval le plus fort qu'il eût vu.
c — Eb pourquoi donc? demanda le roi.
€ — Parce qu elle porte Votre Majesté et tout son conseil. >
L'observation plut à Louis XI » qui avait l'habitude de dire qu'il portait tout son conseil dans isa tête. En effet, le roi consultait son conseil pour la forme, mais ordinairement il n'en suivait pas les avis. Il croyait que la finesse, qui frisait la^ fausseté, valait mieux, ce qui n'était pas digne, mais lui réussissait quelquefois. Il prétendait à la sagacité et à la prudence, cependant il s'exposait souvent avec témérité ; mais il était plus habile à se tirer d'un mauvais pas qu'à l'éviter ; quelquefois sa finesse le trompait, et il allait luimême chercher le danger qu'il apercevait trop tard.
Pierre de Brézé reçut la mission d'aller, avec une trop faible escorte, au secours de la reine d'Angleterre, Marguerite d'Anjou, qui réclamait Taide et l'appui de son cousin, le roi de France, et de lui porter vingt mille écus d'or ; c'était tout ce que Louis XI voulait
faire pour cette courageuse princesse, qu'un historien désigne avec raison comme ta femme, l'épouse et la reine lapins malheureuse. Pierre de Brézé revint auprès du roi, et ce fut pour livrer bataille à Tarmée des révoltés qui, sous le prétexte du bien public, troublaient TËtat. Il prit le commandement, se battit avec courage dans la plaine de Moutlhéry, et, pour mieux tromper l'ennemi, prit la cuirasse du roi; ce dévoûment fut cause de sa mort; les coups se dirigèrent sur lui, et il y fut tué le 46 juillet 4465. La perte fut égale des deux côtés, mais le champ resta aux Bourguignons; puis les traités de Conflans et de Saint-Maur, semblèrent devoir mettre un terme à cette ligue du bien public.
Par son testament, fait avant de partir pour la dernière guerre, Pierre de Brézé, entre . autres choses, recommandait son fils à sou ancien ami Jean, baron de Larochefoucauld^ afin que s'il venait à périr, il lui tint lieu de père dans les occasions où ce cher fils aurait besoin de conseils, le séjour des cours n'étant pas sans danger pour la conduite loyale ; c'é-
tait ïa meilleure preuve d'affection, d*întérêt et d*aniitié qu'il pût donnera son fils et à son ami.
Le roi, dans cette occasion , crut devoir accorder une faveur à la fille de ce serviteur si dévoué, et il donna h la vidame de Chartres, sa commère, la seigneurie de Montargis.
En même temps que Jacques de Brézé, par la mort de son père, devenait gouverneur et grand sénéchal de la Normandie, sénéchal de l'Anjou et du Poitou, comte de Maulévrier, baron du Bec-Crespin- et de Mauri, seigneur de la Varennes, de Brissac et de Nogent-le- Roi, d'Anet, de Bréval, de Monlchauvet, de Viviers et autres lieux ; Lavergne apprenait la mort de sa mère. La comtesse de Maulévrier mère l'avait^récédée de quelques mois, en sorte que la maison de Brézé vécut en retraite, et mena grand deuil pendant toute l'année. Cependant Charlotte accoucha d'un troisième enfant; ce qui remplaça en partie Taliment que leurs affections avaient perdu.
Ce fut également en >I465 que Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, fut envoyé au secours de Perpignan contre les Catalans, qui
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tenaient cette ville assiégée ; il la délivra avec honneur.
Ce jeune prince, si proche parent du roi et par sa mère Éléonore de Bourbon, et par sa jeune femme, Louise d'Anjou, s'était fait affilier avec les autres princes et les grands du royaume dans cette ligue du bien public qui pouvait renaître.
Le roi, à cause de sa jeunesse et de sa parenté, voulut bien lui pardonner ; puis pour l'attirer plus sûrement à lui et le détacher entièrement de ses anciens rapports, il lui donna le gouvernement de l'Ile-de-France, avec 2,000 livres de pension, qu'il ajouta aux 8,000 livres, assurées par son contrat de mariage; toutefois ce fut à la condition très naturelle de ne plus entrer dans aucun complot ; le duc de Nemours promit de renoncer, par le fait même, à sa pairie et à ses privilèges, s'il venait à manquer à sa promesse.
Jacques d'Armagnac profita de sa position nouvelle pour s'amuser joyeusement, et jeta beaucoup d'éclat au milieu de la cour, par les fêtes brillantes qu'il donna. Lorsqu'après le
deuil passé, la jeune comtesse de Maulévrior reparut dans le monde avec tous ses charmes, le duc de Nemours en fut ébloui, et il ne put la voir avec indifférence; ce qui ajoutait pour lui aux attraits de son esprit distingué, c'était la sonorité de sa voix douce et harmonieuse.