CHAPITRE XI
GoauMOit le marédial Iftcquei de If ontberon éuit pamdn «a dnc de Nemours. — Liaison des trois fillems. — Des court d'omour. — Leors dangers. — La dndiesse de Nemonrs. — isolement an mUlen des réunions nombreuses. -* Craindre la femme ft la mode.
Nous devons rapporter ici que par une coïncidence assez Remarquable , c'était le maréchal de Montberon qui avait été le parraiji du duc de Nemours et lui avait donné son nom de Jacques. A ce sujet , l'on peut remarquer aussi que , dans notre monarchie , tout ce qui tenait à l'honneur de verser son sang pour la patiie, avait une influence et une considération réelles,
lorsqu'on était parvenu à justifier les hautes dignités dont nos rois revêtaient leurs sujets; qu'alors on lenail à honneur , les grands et même les princes , de leur élre allié ou affilié par des raj)ports d'afliuités quelconques.
La fraternité qui résultait du parrainage du maréchal , lia étroitement les trois filleuls de Jacques de Montberon , aussitôt qu'ils se connurent.
La duchesse de Nemours et la jeune comtesse de Maulcvi'ier, se lièrent également. Des rapports d'esprit et d'instruction leur firent prendie à tache de rétaÛir les cours d'amour, dont Tcxistence h peu près oubliée alors, avait jeté beimcoup d'éclat dans leur temps.
L'institution dos cours d'amour dans le moyen âge , était fondée sur le respect et la déférence des hommes pour le beau sexe. Leur juridiction était reconnue par la courtoisie dans toute la France, sur toutes les contesta^ tions que Tamour j)eut faire naître. La sagacité des femmes sur les nuances du sentiment par rapport l\ la galanterie, leur avait donné un pouvoir d'opinion qui fut aussi fort et aussi
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redouté que si elles avaient eu des moyens coërcîtifs.
Ce pouvoir de domination était bien fait pour tenter des femmes de la trempe de la jeune duchesse de Nemours, et surtout de la comtesse de Mauléviier. Elles remirent donc en honneur le souvenir d'Ermangarde, vicomtesse de Narbonne ; d'Éléonore d'Aquitaine , d'abord reine de France, puis d'Angleterre; de la comtesse de Champagne, fille de Louis Vil; de la comtesse de Flandre , fille de Foulques d'Anjou, etc., qui avaient présidé des cours d'amour avec un certain éclat dans leur temps. Elles voulurent recueillir les sentiments, jugements ou arrêts rendus alors, afin d'en hive une espèce de code à leur usage : il en était quelques-uns qui même à cette époque faii?aieut jurisprudence, et auxquels les autres cours d'amour se conformaient, bim qu'elles y fussent étrangères.
11 y en avait que nous ne pourrions citer, tant ils étonneraient aujourd'hui ; il en est d'autres que nous allo&s rapporter , pour eu mieux faire connaître l'esprit :
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« Qui n*est pas discret , ne peut aimer.
« c L'amour n'est jamais stationnaire; il va € en augmentant ou en diminuant.
c L'amour a coutume de ne pas loger dans < Te. domicile de l'avarice.
c Un véritable amant doit être plus occupé c de son amour que des sentiments qu'il iusc( pire, etc., etc.* »
Les sentences ou jugements rendus nouvellement trouvaient bien des récalcitrants» ce qui prouvait moins de galanterie qu'autrefois de la part des hommes ; cependant il se tint quelques séances solennelles où l'on fit assaut d'esprit devant ce tribunal féminin , soit pour plaider sa cause, soit pour la défendre.
On voit combien des occupations aussi futiles , pour ne pas dire excessivement dangereuses, avec l'amour-propre excité de Char-
* Oii peut consulter, pour plus de détails, V Histoire des Troubadaursy par Jean de Nostradamus, frère de Tastrologue, et encore mieux l'ouvrage de M. fiayuouard sur la même matière.
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lotte, devaient avoir de fâcheuses conséquences. Des rapports habituels entre personnes faîtes pour s'apprécier, firent naître des occasions funestes , dont lalégèrçté de la comtesse de Maulévrier, qui n*avait que Fapparence prétentieuse de la solidité, ne lui permit pas de s'apercevoir; peut-être l'entraînement fut-il supérieur à sa volonté , mais elle ne résista point à la brillante renommée et aux aimables séductions d'un prince que l'on regardait comme le plus accompli de son temps. Elle finit par oublier ses devoirs , sans que les apparences fussent blessantes; au moins le croyait-elle ainsi.
Là duchesse de Nemours elle-même, et sans le vouloir assurément , avait contribué à faire naître cette passion doublement coupable , en
multipliant ses rapports avec Charlolte
à la longue des avertissements lui parvinrent sans doute , car elle se brouilla avec la comtesse de Maulévrier ; mais comme elle passait» dans sa jeunesse, pour être un peu fantasque , la rupture n'eut pas tout l'éclat qu'elle aurait pu avoir ; peut-être aussi ne s'était-ou
arrêté qu'aux propos soupçonneux , sans vouloir en constater la réalité.
On ajoutait aussi qu'il pourrait bien y avoir de la part de Louise d'Anjou , un petit sentie ment d'envieuse avarice , fondé sur la plus grande fortune ou plus brillante existence de la comtesse de Maulévrier, ce qu'elle ne lui pardonnait guère. Et lorsque nous parlons d'avarice, ce n'est pas avec le sens par lequel le monde l'explique , qui est d'amasser or sur or en se privant du strict nécessaire ; mais d'après les enseignements de l'Église, dans l'amour immodéré des richesses au-delà du nécessaire , soit qu'on les possède , soit seulement qu on les désire. On sent bien que sur ce chapitre beaucoup se font illusion ; mais c'est là aussi que se trouve le contraire de la pauvreté spirituelle par le détachement des biens de ce monde, la pauvreté parlocœnr, sans laquelle on ne peut aller au ciel.
Plus tard , lors des malheurs que le ciel accumula sur la tête de son époux, la duchesse de Nemours prit une autre route plus sûre, car elle était tracée par Taffliction, elle se
tourna vers le seul consolateur quî lui fit accepter ses poignantes douleurs , eu esprit de soumission et de satisfaction.
L'on sait combien les individus spnt isolés, dans les réunions très nombreuses, et de quelle véritable liberté on y jouit, sous certains rapports; aussi est-il moins difficile à une femme, dans le tourbillon du grand monde , de cacher des écarts , que les règles primitives de la plus simple bienséance, Tobligéraient à ne jamais enfreindre; mais quelqu'habile qu'elle puisse être à cet égaixl, il ne faut pas qu'elle se dissimule un fait constant , irrévocable, c'est que sans parler de la présence de Dieu, à laquelle nul ne peut se soustraire, il est encore des yeux clairvoyants, qui bientôt ne s'en tiennent plus au jugement téméraire. Une confidence de cette nature a tant de charmes pour celle qui la fait sous le secret , , avec la conviction intime qu'elle sera répétée! Comment cela n'arriverait-il pas aux femmes mondaines et désœuvrées , ou plutôt fem-.
mes très occupées, mais de futilités vaniteuses lorsqu'elles ne sont pas dangereuses ;
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aussi ij'en recueiileiit-elles que du vide, de Tennui, peut-être du dégoût, et certainement quelques tempêtes , car elles ne sèment que du vent, et n'appliquent jamais leur esprit à la méditation des grandes vérités de notre buX dans ce monde , qui sont nos fins dernières.
Les yeux qui ont vu, qui ont compris ce que l'on croyait bien caché, sont peut-être ceux d'une femme qui avait les mêmes pré* tentions, qui s'est trouvée offensée d'une préférence dont elle se croyait plus digne ; la jalousie, f exigence s'en mêle, ou ne devine pas pourquoi, on ne se l'avoue pas n soi-même; mais on crie tout bas au scandale , on ne conçoit pas cette impudence, ce cynisme et bien d'autres propos encore ; car une femme à la mode, à proprement parler femme du monde dans toute l'acception du mot, qu'est-elle autre chose qu'une création de vanité, un mancquîn plus ou moins orné, qui se joue dans le vide de ses idées, de ses conceptions, de ses tendances et de ses projets?. . et pour occuper sî nullité, compagne de sou ennui, ne faut-il pas que le prochain soit le jouet de son lau'
gage, puisqu'il ne sei'aît pas séant qu'elle parlât ou s'occupât toujours d'elle? Garez-vous de la femme coquette à la mode , quelque nom qu'on lui donne, c'est la pire espèce de toutes.
On ne cherche et ou ne voit dans les joies du monde, que des distractions à«ses ennuis ; mais sommes-nous donc ici-bas après la chute originelle, pour ne rechercher que nos satisfactions? Tout nous prouverait le contraire, si nous y voulions réfléchir un peu; même au milieu de nos joies les plus innocentes, de nos plaisirs les plus purs, si Ton pouvait lire au fond des coeurs, que d'apparences fallacieuses, que d'inanités au moins!... surtout dans le tourbillon mondain que tant d'esprits légeï^s et insouciants recherchent et viennent follement rejoindre pour en augmenter et précipiter la vaine et dangereuse impujsion.
Malgi'é toute son adresse, Charlotte ne put échapper aux censures de celles qui la voyaient en apparence avec le plus d'empressement ; elle était devenue le sujet de mille petits ca-
quçts de coterie, au sujet du brillant Jacques d*Armagnac , sans que Jacques de Brézé eût conçu l'ombre d'un soupçon.
ClUPITIK m
Comment le duc de Nemoars s'y prit à réfard da comte de Maaiévrlcr poor nlevx eaclier son Jeo. — HéeonteiiteflMai de ¥Olr de vils sujets revêtus de hauts emplois. ^ Le pape donne la pourpre aux eardlnaux. — Le cardinal lean Balue^
Le duc de Nemours multipliait ses visites à rhôtel de Brézé, malgré les inquiétudes que pouvait eu éprouver sa femme; mais il lui fallait autre chose que les plaisirs de l'esprit pour motiver leur fréquence. La politique soumise encore une fois à l'amour, en fut le prétexte. Il prit à tâche de soulever l'indignation de Jacques de Brézé contre les actes du
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roi, empreints de je ne sais quelle bassesse, qui en effet devaient dégoûter desiimes honnêtes. Il rêva, et fit le projet feint ou sérieux, de ressusciter la ligue du bien public, qui était censée éteinte , et qui semblait néanmoins, prendre alors un accroissement formidable, sons son patronage occulte. Il en était Tardent promoteur, malgré ses promesses au roi, et il devait un jour, payer d'abord honteusement, puis trop chèrement, des complots qui pouvaient n'^avoir pas une portée aussi haute qu'il le supposait, mais qui n'en étaient pas moins en opposition flagrante avec sa parole et ses promesses.
Il trouvait toujouis le gouverneur de la Normandie, outré des actes injustes et criants de Louis XI; les sujets ne manquaient pas, et semblaient se multiplier à cette époque; il ne fut donc pas difficile en exaltant la loyauté du caractère de Jacques de Brézé, et la générosité de ses sentiments, de lui démontrer que tout autre état de chose valait mieux. Il faut coavenir aussi , que ces jeunes gens n'étaient point encore de forts politiques, et ne sa-
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vaient trop où ils auraient été, car il est plus facile de critiquer et de détruire, que d'édifier quelque chose de solide et de bon. On regrette quelquefois de petits abus» quand il n'est plus temps. Toujours est-il , que le due dç Nemours put Tentralner dans son parti»
L'élévation d'Olivier le Daim, celle de Tristan l'Hermite , et de bien d'autres du plus bas étage, révoltaient des âmes qui avaient horreur des procédés ignobles. Une circonstance en apparence étrangère aux événements qui pouvaient entretenir en France la mauvaise humeur des mécontents , fut celle qui détermina le comte de Maulévrier à se lier étroitementa vec Jacques d'Armagnac; Jean Balue, fils d'un tailleur ou d'un meunier, après avoir été secrétaire de l'évéque d'Angers et son exécuteur testamentaire, circonstance dans laquelle il ne s'était pas oublié, parvint à force d'intrigues à se faire présenter à Louis XI , par le coDQite de Melun. Le roi crut reconnaître en cet homme un caractère ambitieux et propre à ses desseins, il en fît d'abord son trésorier,
et lui donna diverses abbayes, entr'autres celle
Ai^é CHARLOTTE DR VALOIS
de Sâint-Oaeii de Rouen, puis il le fit éxéqoB
d'Ëvreux*
Paul II, en 4465, qui venait de conférer la pourpre aux oardinaux , voulait obtenir Ta* bolition en France de la pragmaUquê mh^Iîm»
étaUie par Charles VII contre le gré des soo^ veralns pontifes ) le pape ayant trouvé quel» que résistance à cet égard, Balue se mit ei nvant, et prit rengagement de la foire abolir, en effet, à force d'intrigue et d'adresse, il y parvint ; de plus , il fit écrire par Louis XI an pape, que son désir d'être soumis à la cour de Rome, lui avait fait abolir cette loi, malgré l'avis de ses conseillers, et qu'il espérait bien que sa sainteté voudrait aussi lui être agréable, en créant cardinal Jean Balue, alors évêque d'Angers , car il avait changé de siège. Paul II ne put refuser ce que demandait le roi de France dans une circonstance si importante à se^ yeux , et l'indigne ministre des autels, ignoble dans ses propos galants qui blessaient encore plus dans la bouche d'un homme de sa robe, devînt cardinal du titre de Suhite-Siiyianne.
Cette haute dignité, cette faveur si rare, tombée sur un être méprisé généralement, inspira le dégoût à tous les gens de cœur, et Ton s'en exprimait ouvertement. Jacques de Brézé avec la rudesse de ses premiers mauvements, ne fut pas le dernier à faire connaître sa manière de voir, et le duc de Nemours profita adroitement de cette disposition pour le faire entrer dans sa ligue, en lui confiant ses projets de réforme pour le bien général.
L'amour de la patrie dominait chez le jeune ccttnte de Maulévrier tous ses autres sentiments, et il crut de son devoir de travailler à la réforme de ce qu'il trouvait mal.
Une fois liés par leurs opinions et leur «action politique, leurs relations habituelles s'expliquaient naturellement aux yeux du sénéchal, dont il fut facile au duc de Nemours de tromper la bonne foi.
CHAPinE ini
CoDiiiienC UiTergiie s'aperçoit ûtt înûûéatéê de CHarldtte. *^ L*aTertlssement iia'll • le courage de loi donner. ^ Il Tent «oltter Porto pour retonmer à Bonvres — locqnet de BreEé l'en vent empéclier. — Établlstemenc de la poste. — Adlea!i des deux amis. ^ De rbnltadOB de lesas-cairlst. — De l'Ioiprl* merle.
Lâvergne , pour des causes ou par des motifs que nous n'avons pas d'intérêt à démêler quant à présent^ mais qui s'expliqueront plus tard , et dont lui-même était loin de se rendre un compte bien positif, fut plus clairvoyant ; il ne put douter de l'infidélité de Charlotte envers son époux. Sa douleur fut profonde , et il fut quelque temps sans savoir à quoi il devait
se déterminer. Enfin, après bien des réflexions, il se décida à voir la comtesse de Maulévrier en particulier, et avec tous les ménagements, toute la délicatesse que commande une démarche aussi épineuse , il lui fait entendre qu'il sait tout , il ose lui raflpeler ses devoirs et la sainteté du lien conjugal.
Charlotte surprise, étonnée, révoltée, voulut nier d'abord , puis convaincue que Lavergne ftvait dos preuves inGonteetablei ocmfere elle , elle se répandit en menaces éclatante» , mais rien n'ébranlant lea oonvictiona douloureuses de Lavergne, elle descendit aux prières, et même avec cette adroite séduction qu'elle savait employer à propos, elle osa faire des promesses. ....
A la fin, pour ne pas demeurer pins long* temps sous le charme, pour la rassurer, Tencourager et ne plus tant souffrir :
**— * Madame, lui dît-il, je ne crains rien pour moi dans ces cruelles circonstances; mais tout pour Vous et pour mon ami, s*il Venait à découvrir son malheur. Vous n*avea5 qu'à cesser de le tromper ; quant h moi, je û6
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porterai jamais Tombre d'un doute dans l'esprit de mon frère ; j'ai cru que mon devoir m'obligeait à vous donner un salutaire avertissement Je l'ai accompli avec un douloureux serrement de cœur ; désormais Dieu vous coa« duise. »
La comtesse de Maulé vrier d'abord étonnée, émue» irrésolue, eût peu après le malheur de revoir Jacques-d'Ârmagnac, et ses ineeititudes cess^ent. Rassurée fmr ladédaration loyale et charitable deLavergne, comptant sur sa dis-*^ crétion , elle ne garda plus de ménagements avec le due de Nemours.
Cependant Lavergne vint trouver son ami ^ lui dit que le séjour de la ville et de la cour ne lui convenait pas; le repos et Tinactivité ne pouvaient lui aller ; il avait besoin du mouvement de la guerre , ou d'une occupation quelconque qui pût l'^mpéeher de se livrer aux fantaisies dangereuses de son imagination ; il avait envie d'aller revoir les lient de leur en** &nce , et surtout de consulter le P. Donatien sur la conduite qu'il aurait à tenir dans ses projets»
— c Comment, frère, lui dit Jacques de Brézé» tu voudrais nous quitter ? nous qui t'aimons tous depuis si longtemps ! • . . • voudrais-tu te faire ermite ou religieux? aller peut-^tre à Rhodes combattre les infidèles ?... mais pourquoi pas te marier au milieu de nous? lesgen« tilles damoiselles ne te manqueront pas.
— € Non, mon cher frère et cher maître, je ne puis rester ici ; cet air de cour ne me va point, je ne sais moi-même encore à quoi je suis destiné , mais j'ai 1 ame triste et abattue^ le bon P. Donatien débrouillera cek ; je ne veux pas encore me marier; je ne sais si je serai d'église ou si je dois entrer dans la religion de Saint-Jean-de-Jévusalem, mais avant tout j'ai besoin de la solitude de Rouvres, où cependant je ne retrouverai plusni tendre mère, ni bonne marraine ; il faut que je parte et sans retard probablement. »
Un long débat s'établit entre les deux frères de lait et d'armes, car ils avaient été armés chevaliers ensemble après la bataille de Mont- Ihéry , par le maréchal Rouault de Gamache, qui avait été témoin de leur bravoure et d'une
action d'éclat où ils avaient figuré de la manière la plus remarquable ; ils ne purent recevoir rhonneur d'être chaussés de l'éperon d'or par le maréchal de Montberon, qui l'avait promis à leur baptême, car la mort, peu soucieuse des promesses humaines, l'avait enlevé bien des années auparavant.
Tout ce que le comte de Maulévrier put obtenir de Lavergne, ce fut qu'il lui accorderait dix jours encore, et si alors il persistait dans sa résolution, il lui rendrait sa liberté.
Les dix jours furent un long martyre pour l'ami fidèle, car les prétextes du bien public ne manquèrent pas au duc de Nemours pour le ramener'à l'hôtel de Brézé.
Enfin le départ fut arrêté. Ce furent de véritables sanglots qui suffoquèrent les deux amis: cependant, comme il fallait se quitter, Jacques de Brézé prit la parole et dit :
— € Tu le veux donc , mon cher Yacoûbo, nous allons nous séparer ; mais je pense que tu profiteras de l'établissement qu'a formé le roi notre maître, pour transporter les lettres d'un bout de la France à l'autre; et que
tu m'écriras souvent *• Quand ton cœur n'y serait pas porté, tu y serais obligé par devoir, car yai voulu pourvoir à ton avenir , je n'eusse jamais isongé à t'iûveirtir de fonctions qui pou«* vaient t'éloigner de moi, mais tu l'exiges siu^s que je puisse en démêler le motif; quel qu'il soit je le respecte, car tu as toujours été si chrétien i si raisonnable , que je ne puis te supposer qu'un but bonorable.Or tu sais, qu'in* vesti des charges de gouverneur et grand«-sé** néchal de Normandie, de celle de sénéchal du Poitou et d'Anjou, avec d'autres fonctions de guence ou de cour, je ne puis facilea]6ntren->dre bonne justice dans mes propres domaines que je n'habite pas. Le commandement du château de Rouvres est vacant, et c'est toi que j'y ai nommé , non*seulement comme commandant de cette place , mais comme bailly de tous mes domaines du pays char-' train* Voici les brevets que jai fait expédier par mon chapelain ; Charlotte y a voulu joindre les mêmes pouvoirs pour Houdan it Ver«
* Par un édit daté de Lucheux (Somme), le. . . . Ii64r
non, qui dépendent d'elle. Notre seigneur le roi a font approuvé. Tiens mon château de Rouvres, ayiBO sa forteresse et ses dépetidances> en bon état; je n'ai pas besoin de télécommander Spécialement notre belle chapelle; mais n'oublie pas surtout de bien entrelèni^la communication par les souterrains entre le château et la ferme de la Couronné ; ce point peut devenir important dans les circonstances qui se préparent. Voici les clefs des portes souterraines que nous connaissons depuis notre jeune âge, mais que je n'avais pas cru devoir confier à ton prédécesseur. i>
Après de longs adieux et de profonds soupirs, les deux amis se séparèrent.
Jacques de Lavergne, à peine arrivé à Rouvres , alla ouvrir son âme au bon prieur , il lui confia les secrets de son cœur, et déjà ces confidences amenèrent du calme dans son esprit ; car le P. Donatien était , comme nous l'avons dit, un homme de Dieu, qui avait Texpérience de^ choses de la terre. II était versé dans la. connaissance du cœur des faibles créatures ; il nourrissait son âme de la médi-
talion habituelle d'un livre nouveau à celte époque , intitulé de ImitaUone J.-C : on l'attribuait à Thomas-à-Kempis, moine flamand , mort en odeur de sain télé en K 474 (c). La découverte de l'imprimerie, vers 4440, commençait à multiplier les livres dont le prieur avait une assez grande quantité; il avait bien six-vingls ouvrages manuscrits , c'était beaucoup pour l'époque.
Ce fut, en effet, pendant le règne de Louis XI, que deux frères Allemands , Martin et Michel Ulrich , attirés par le roi , établirent a Paris , la première imprimerie , et le premier ouvrage qu'ils firent paraître , fut dédié à ce prince ; il a pour litre : Spéculum viue Humanœ {d).
Le roi aimait les belles-lettres, on a conservé de lui 9 une correspondance pleine d'intérêt et d* événements curieux ; on lui attribue aussi, un ouvrage intitulé : Le Rosier des guer^ res ; et son bibliothécaire , Gaguin , a laissé un souvenir parmi les savants.
(e) Voir la note à la fia du volume.
[d) Voir la note à la fin du Tolume,
CHiPim xnr
Gomment le teron de LarochefoneaDld domia de boni avis à Jacqnet de Bréié. — Projet de ta conférence de Péronnc, combottae par les membres Infloents du Cionsell-Boyal. — Louis de La TrCmoalUe, lean de Montmorency» Gantier de Pemsse. selgnenr d'Escars, lean de Larocbefoncanld, éloignés volontairement et par dégoût de ce qnl se passait. — lacunes de Sréié accompagne Lonls XI à Péronne. — lean Balne mis en cage. — Manvalse bnmenr dn comte de Manlévrler.
Bien que Charlotte fut rassurée par le départ de Jacques de Lavergne, qu'elle avait favorisé de tout son pouvoir, puisqu'il le fixait loin d'elle ; sa position ne lui permettait pas de s'isoler tellement de son entourage, qu'il ne transpirât quelque chose de sa conduite; Jean de Larochefoucauld , pour remplir dignement la confiance de feu son ami , s'était impatro*-
nisé dans Tintérieur du comte de Maulévrier, et ne fut pas le dernier à s'apercevoir de quelque chose de louche , et dans la conduite de Charlotte et aussi dans les menées sourdes de Jacques d'Ârrnagaac , qui semblait y entraîner le comte de Maulévrier.
Le baron de Larochefoucauld , avec son expérience des affaires , prit à tâche d'arracher ces jeunes ^ens à des séductions qui , des deux eôtés pouvaient les entraîner dans de grands malheurs.
— c Mon ami , dit-il un jour à Jacques de Brézé , tu m'as l'air de n'être pas satiafait de ce qui se passe? je ne dis pas que tu aies tort absolument ; mais vois-tu y à ta place , je garderais mon mécontentement pour moi seul.
— cCommeiity sire JeaOi, vous que j'honore à l'égal de mon père , pouve»*vou3 blâmer la révolte de mon âme » sur tout ce que noua Yoyops ?
»-^ € Non. • • }llm sais-tu que si )e roi apprend certaines choses ^ vous coyrez tous (te grancbp dangers ?
—• € Que m'importe I
— cil m'importe, moi ; il ne sera pas dîtque le fils de mon ami , aura fait une sottise jusqu'au bout, sans que je Taie averti.
— ff Aurait-il été question de nous au conseil, raessire?
— «Non, pas encore, Dieu merci, car je ne pourrais plus t'en parler ; mais cela pourrait arriver; préviens la chose.
— « Comment?
— « Rien de plus simple, mon amî : ISTes-tu pas gouverneur de Normandie et grand-sénéchal encore ? Demande au roi de te permettre d'y résider ; dans ta capitale, de Rouen, où tu as l'ordre à rétablir. N'en dis rien à ta femme, avant que la chose soit faite , car elle est habituée à ce séjour-ci, elle voudrait t'en détourner, et tu céderais; au lieu que quand ce sera un ordre du roi , elle pleurera bien un peu, mais il faudra obéir, vous vous en trouverez bien tous les deux. D'ailleurs, votre désir à tous , jeunes têtes y de redresser le monde , est aujourd'hui à peu près peine perdue; mais si quelque chose se perd de plus, ce sera vous, entends-tu bien?
— € Vous pourriez bien avoir raison , messire... C'est une idée lumineuse , que je dois à vôtre bonne amitié.
— € Pour moi , vraiment , aussitôt qu'il se présentera une position convenable dans ma province , je la demande et je m'y retire , pour mettre la dernière main aux fortifications, que le roi m'a permis de faire faire à Marcillac, et ne plus me mêler de tout ce qui se passe, et me dégoûte infiniment. »
La conversation se prolongea sur ce thème, et il fut convenu que le baron de Larochefoucauld, à la première occasion favorable qui se présenterait au conseil, proposerait au roi d'exiger que les gouverneurs des pro« vinces y allassent résider , et que si Sa Majesté n'agréait pas la chose généralement , la demande en serait faite spécialement pour le gouvernement de la Normandie; le long séjour des Anglais dans cette riche province , avait fait beaucoup de ipal, en en modifiant l'esprit.
Les choses en étaient là , lorsqu'arriva l'année J468. Elle fut remarquable , par le danger que le roi courut; et toujours par la confiance